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mardi 29 octobre 2019

Les 85 ans de Hans-Joachim Roedelius


En 2014, Hans-Joachim Roedelius avait choisi de célébrer ses 80 ans en invitant quelques amis à venir jouer à Porgy&Bess, célèbre club de jazz viennois. Cette année, il remettait le couvert au même endroit le jour même de son 85e anniversaire. Presque tous les habitués de More Ohr Less étaient au rendez-vous, si bien que la soirée ressemblait à une sorte de concentré du festival.


Hans-Joachim Roedelius @ Porgy&Bess / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius @ Porgy&Bess

Vienne (Autriche), le 26 octobre 2019

Hans-Joachim Roedelius, Klaus Totzler, Herbert Grönemeyer @ Porgy&Bess / photo S. Mazars
Un message de H. Grönemeyer
A 85 ans, Hans-Joachim Roedelius est plus créatif que jamais. Très demandé partout dans le monde – il a tourné ce printemps aux Etats-Unis et il est attendu à Londres le 13 décembre prochain –, il est aussi actif en studio, où de nombreuses collaborations l'occupent. Il y a deux ans, il publiait l'album Enfluss en collaboration avec Arnold Kasar sur le prestigieux label Deutsche Grammophon. La même année, dans une tout autre ambiance, il participait au disque de drones de son ami Carl Michael von Hausswolff, Nordlicht, publié par Curious Music. L'année passée, il a sorti Imagori II, son second opus avec Christoph H. Müller du Gotan Project, que son ami, la star de la chanson Herbert Grönemeyer, s'est fait un plaisir de publier sur son label Grönland Records. Et bien sûr, il y avait cette année Lunz 3, fruit de la dernière collaboration en date avec le compositeur américain Tim Story.

Hans-Joachim Roedelius, Lukas Lauermann, Tim Story @ Porgy&Bess / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius, Lukas Lauermann, Tim Story

Hans-Joachim Roedelius, Christoph H. Müller @ Porgy&Bess / photo S. Mazars
Roedelius + Müller
Bien sûr, la part d'Achim à ces différentes œuvres est plus ou moins importante. Imagori est essentiellement à mettre au crédit de Müller. Mais sur Lunz 3, Tim Story fait office d'accompagnateur, qui met en valeur, par ses interventions, les improvisations au piano si caractéristiques du « son » Roedelius. D'autres projets sont à venir. Ce printemps, lors de sa tournée américaine, Roedelius a eu l'occasion d'enregistrer plusieurs morceaux avec Wolfgang Mathes, musicien allemand résidant sur l'île de Galiano, au large de Vancouver. La sortie du disque, intitulé Glücksbringer, est imminente. Dans l'Ohio, chez Tim Story, Roedelius s'est également assis au piano pour de longues séances improvisées. Les premières esquisses témoignent d'une inspiration au sommet. Si l'album sort, ce sera peut-être l'un de ses meilleurs.

Hans-Joachim Roedelius, Harald Blüchel @ Porgy&Bess / photo S. Mazars
Harald Blüchel
Pour fêter son anniversaire, il fallait donc s'attendre à un peu plus qu'un gros gâteau à partager dans son jardin. Comme il y a cinq ans, le clan Roedelius a investi Porgy&Bess, le prestigieux club de jazz du centre de Vienne, à deux pas de la cathédrale Saint-Etienne, pour une soirée de célébration très particulière. Et à l'exception de Christopher Chaplin, tous les habitués du festival More Ohr Less ou presque ont répondu présent. Du reste, Chaplin n'a pas manqué d'envoyer ses meilleurs vœux en vidéo, de même que Herbert Grönemeyer, qui se fendait même d'une petite chanson bilingue franco-allemande pour l'occasion.

BeilStein aus dem Keltenkalk @ Porgy&Bess / photo S. Mazars
BeilStein aus dem Keltenkalk @ Porgy&Bess
Hans-Joachim Roedelius, Wolfgang Mathes @ Porgy&Bess / photo S. Mazars
Roedelius + Mathes
Après une brève introduction par le journaliste Klaus Totzler, Achim revenait sur quelques moments importants de son existence mouvementée, d'abord pendant la guerre, puis dans les geôles d'Allemagne de l'Est, avant d'en venir à sa musique. De Kluster avec K à Qluster avec Q, c'était l'occasion de se rendre compte de l'immense héritage qu'on lui doit. Sans lui, l'histoire de la musique aurait été bien différente, et certainement plus pauvre.

Hans-Joachim Roedelius, Carl Michael von Hausswolff @ Porgy&Bess / photo S. Mazars
Hausswolff
Sur la scène de Porgy&Bess, pas moins de 17 musiciens se sont succédé pour près de trois heures de spectacle. Autant dire que certains ont eu à peine le temps de brancher leurs instruments que, déjà, Achim appelait en coulisses les suivants. Pêle-mêle, les arpèges de violoncelle de Lukas Lauermann croisaient les drones menaçants de Carl Michael von Hausswolff, les danses médiévales de BeilStein côtoyaient les nappes planantes de Tim Story, les rythmes des Balkans de Tempus Transit succédaient aux sons de cathédrale de Wolfgang Mathes, le yodel et le chant diphonique d’Albin Paulus faisaient écho aux rythmes électroniques de Christoph H. Müller, les ricochets de piano de Harald Blüchel répondaient à la poésie de Hans-Joachim. Depuis quelques temps déjà, Achim composait un poème dédié à son épouse Christine-Martha, sans laquelle Roedelius ne serait pas Roedelius. D'une certaine manière, quand on y songe, c'est finalement à elle que la musique électronique doit son développement ces quarante dernières années !

Heidelinde Gratzl, Albin Paulus, Stephan Steiner @ Porgy&Bess / photo S. Mazars
Tempus Transit (Heidelinde Gratzl, Albin Paulus, Stephan Steiner)
En tout cas, comme le rappelle Achim, c'est elle qui fut à l'origine du festival More Ohr Less, où tous ces musiciens si différents par leurs racines, leur style et leurs goûts, ont pu se rencontrer, apprendre à ce connaître, et même, pour certains d'entre eux, créer ensemble de nouvelles œuvres. La soirée à Porgy&Bess était une occasion similaire de telles rencontres. Pour y participer, Wolfgang Mathes a parcouru plus de 8500 kilomètres depuis Galiano Island. De son côté, Carl Michael von Hausswolff, arrivé directement de l'aéroport depuis la Suède, devait y retourner dans la nuit aussitôt après le show.

Les habitués de Porgy&Bess, accoutumés au jazz ou à la musique cubaine, ont dû être bien surpris de la vitalité de ce Hans-Joachim Roedelius qu'on leur présente comme le pionnier-de-la-musique-électronique, et de la tempête de notes que son anniversaire a provoquée dans leur club préféré. Qu'ils s'y fassent : Christine-Martha a déjà annoncé vouloir y organiser le 90e anniversaire d'Achim.

Hans-Joachim Roedelius @ Porgy&Bess / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius @ Porgy&Bess



samedi 10 août 2019

More Ohr Less 2019 : la famille comme socle, le monde pour horizon


Pour la 16e édition de son célèbre festival More Ohr Less, Hans-Joachim Roedelius avait choisi pour thème l'espoir (hoffnung). Comme l’année précédente, c’est chez lui, à Baden, que l’artiste a accueilli les festivaliers pour un premier dimanche de performances et de discussions, avant de migrer à Lunz am See pour un second long week-end, du 1 au 4 août, marqué par quelques événements dramatiques : des pluies diluviennes et la blessure au dos du maestro. Le pianiste islandais Víkingur Ólafsson était l'invité vedette de cette édition. Etaient également de retour les habitués Tim Story et Christopher Chaplin, Harald Blüchel et le désormais incontournable More Ohr Less Brainstorming Orchester, qui donnait cette année sa meilleure performance.


Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2019

Baden (Autriche), les 28 et 29 juillet 2019 / Lunz am See (Autriche), du 1er au 4 août 2019

Mischa Kuball @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Mischa Kuball
Selon Tim Story, More Ohr Less est un festival unique dans la mesure où il efface la frontière entre les artistes et le public. Il n'est pas rare, explique-t-il, que les uns et les autres se retrouvent autour d'un verre, ou à nager ensemble dans le Lunzer See. Et en effet, il semble bien que tout spectateur finisse invariablement par devenir participant : soit en prenant part aux conférences, soit en montant sur scène, soit en donnant un coup de main en coulisses.

Cette année, dans le cadre du musée Arnulf Rainer de Baden, ce sont pas moins de quatre conférenciers qui ont disserté sur le thème de l'espoir en ouverture du festival : l'artiste conceptuel Mischa Kuball, le biologiste Martin Kainz, le chanteur et écrivain Alfred Goubran, et votre serviteur – suivis d'un panel de discussion avec l'épouse d'Achim et organisatrice du festival Christine-Martha Roedelius, la psychiatre et artiste Claudia Schumann, ainsi que l'activiste Nadja Schmidt, membre de l'ICAN (International Campaign to Abolish Nuclear Weapons, l'organisme récipiendaire du prix Nobel de la Paix 2017).
Nadja Schmidt, Claudia Schumann, Christine-Martha Roedelius @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
N. Schmidt, C. Schumann,
C. M. Roedelius
Etonnamment, alors qu'on aurait pu supposer de l'espoir qu’il fût un sentiment unanimement loué, il n'en fut rien. Selon un participant sur deux, l'espoir est au contraire chargé de négativité. Au mieux inutile, au pire à proscrire. Il pousserait à la passivité, et entraverait l'action. Ce renversement de l'articulation des deux concepts, l'espoir et l'action, n'est pas nouveau. Il a été invoqué essentiellement pour parler de l'urgence climatique. Je reste pourtant convaincu que l'espoir ne peut pas être subordonné à l'action. C'est le contraire qui est vrai. J'expliquerai ce point de vue dans le texte de ma contribution, à suivre sur ce blog. C'est aussi ce que semble suggérer Christine-Martha Roedelius qui, en liant l'espoir à l'humilité, montre qu'il faut se méfier d'un optimisme trop souvent fondé sur la démesure, et dont nous déplorons aujourd'hui les résultats.

Tim Story @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Tim Story
Les discussions furent suivies par une présentation des Roedelius Cells, l'installation audio sur hui canaux imaginée par Tim Story à partir d'échantillons de piano joués par Roedelius. Laissons Tim en parler lui-même : « Achim et moi avons travaillé ensemble pendant plus de quinze années, au cours desquelles j'ai accumulé de nombreux enregistrements de lui au piano. En plus de nos disques, nous nous sommes retrouvés avec des douzaines d'heures d'improvisations. En l'état, elles n'étaient pas publiables, mais il y avait tellement de petits passages merveilleux, que j'ai eu l'idée de les utiliser pour créer de nouvelles compositions. Certains remontaient à plus de dix ou quinze ans, tous enregistrés sur le même piano. Je les ai coupés en tout petits morceaux que j'ai ensuite redéployés sur huit canaux. Leur combinaison forme une composition entièrement nouvelle. (…) Si l'on se tient à équidistance parfaite des huit haut-parleurs, au centre du cercle, on obtient l'illusion d'une composition conventionnelle, presque normale, avec ses développements, ses refrains. Mais ce n'est pas le cas. La version stéréo publiée en CD reproduit cette illusion de l'auditeur placé au centre du cercle. En revanche, si vous explorez chaque haut-parleur un par un, vous pourrez percevoir individuellement les petits échantillons dont chaque pièce est constituée en fait. De même que lorsqu’on s'approche très près d'une image vidéo figurative, on finit par n’en voir que les pixels, qui sont abstraits. En un sens, ce procédé permet à l’auditeur de recomposer lui-même l’œuvre. Et l’expérience de chacun est différente en fonction du lieu où il se situe par rapport aux huit canaux.
Tim Story, Roedelius Cells @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Les Roedelius Cells
En fin de compte, les Roedelius Cells sont un hommage à l’esprit humain, un hommage à ce que nos cerveaux effectuent constamment : créer leurs propres compositions à partir de sons épars. Quand vous vous promenez dans la rue, vous entendez un avion, une voiture, les cris d’un bébé ; eh bien votre cerveau fait une sorte de composition afin de donner un sens à tous ces événements aléatoires. C’est le cas ici. J’ai réarrangé des événements aléatoires, des notes de piano jouées par Achim, pour créer l’illusion d’une composition ».

Ce faisant, Tim Story a aussi renversé l'ordre chronologique entre la composition et l'interprétation. D’ordinaire, la composition précède l’interprétation, ou en est au mieux contemporaine, comme dans le cas de l’improvisation. Cette fois, l’interprète, Hans-Joachim Roedelius, a appuyé effectivement sur les touches de son clavier bien avant –  parfois des années – que l’œuvre finale ne soit composée par Tim. En définitive, l’exercice auquel Tim Story s’est attaché est une réinvention très subtile, et beaucoup plus audacieuse, du sampling.

Tim Story, Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Tim Story, Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2019

A l’issue de la présentation des Cells, où le public était invité à se balader à sa guise au milieu des enceintes, les deux complices se retrouvaient dans une autre salle de cet ancien établissement thermal transformé en musée, où ils avaient installé leurs instruments au pied d’un bassin. Au programme, une présentation de leur dernier album, Lunz 3, sorti en avril dernier, en commençant par l’envoûtant Tenebrous. Si la performance – et l’album – s’inscrivent dans la lignée de Lunz et Inlandish par leurs sonorités et leur ambiance générale, Tim et Achim semblent avoir voulu produire des pièces plus évanescentes et moins rigoureusement structurées. L'impression d'immersion n'en est que plus forte.

Rosa Roedelius, Christopher Chaplin @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Rosa Roedelius, Christopher Chaplin
La première soirée s'achève au Kunstverein, petite galerie d'art du centre historique de la ville, avec une lecture de Rosa Roedelius, accompagnée par une bande-son de Christopher Chaplin. Ma connaissance de l'allemand ne me permet pas, hélas, de comprendre immédiatement la poésie. Les mots me sont familiers, mais le sens des phrases m'échappe. La musique, en revanche, est une langue universelle, et Christopher Chaplin sait la parler. Sa performance minimaliste s'appuie sur un superbe son d'orgue, semé de bruitages ambient. C'est une direction que je ne l'avais pas encore entendu explorer. Hélas, il n'a pas cru bon d'enregistrer sa création. Mais Christopher n'est pas seulement un artiste intéressant à entendre, il est aussi intrigant à voir. Courbé sur son Novation, économe de ses gestes, il se cacherait presque pour laisser parler l'instrument, comme si lui-même préférait s'assoir au milieu du public plutôt qu'être l'objet de toutes les attentions.

Harald Blüchel, Hans-Joachim Roedelius, Christopher Chaplin, Tim Story, Carl Michael von Hausswolff @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Concert de bienfaisance au profit de l'ICAN
Le lendemain, 29 juillet, l'hôtel At the Park accueillait un concert de bienfaisance au profit de la section autrichienne de l'ICAN, dont nous avons déjà parlé. Sa représentante Nadja Schmidt, qui n'est autre que la bru de Hans-Joachim Roedelius, s'investit depuis plusieurs années dans cette cause : celle de l'abolition de l'armement nucléaire. Voyageant partout dans le monde, elle est amenée à côtoyer aussi bien les hauts dignitaires des institutions internationales que le chancelier autrichien Kurz. Le concert met en scène le MOL Brainstorming Orchester presque au complet : Roedelius, Chaplin, Story, Carl Michael von Hausswolff et Harald Blüchel. Puissamment supporté par les drones de Hausswolff, le groupe plonge le hall, ses convives et son personnel dans une ambiance tout à fait inhabituelle pour cet hôtel plutôt enclin à accueillir des groupes de jazz.
Harald Blüchel, Hans-Joachim Roedelius, Christopher Chaplin, Tim Story, Carl Michael von Hausswolff @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
La performance des cinq artistes, bien que captivante, n'est pas pour autant exempte de défauts. Ainsi, les dialogues entre musiciens ne fonctionnent-ils pas toujours. Quand, au beau milieu de ce mur de drones, l'un des participants lance un son insolite – quelques notes tonales, une section rythmique – tout se passe comme si les autres ne savaient pas exactement quoi en faire. Si bien que personne ne suit. Ainsi, chaque variation nouvelle s'interrompt-elle brutalement faute de développement. Au cœur de cette improvisation presque totale, aucun des membres de l'orchestre ne sait vraiment qui fait quoi. Plus tard, en en reparlant, les musiciens se sont aperçus que le facétieux Achim était à l'origine de presque toutes ces bifurcations. L'une des auditrices a pourtant su donner un sens à tout cela. Le morceau lui a évoqué la menace d'annihilation que représentent les armes nucléaires, puis l'horreur de leur utilisation effective. La brutale interruption et le retour aux drones suggéraient quant à eux le silence de mort qui s'ensuivait, au milieu des ruines.

Carl Michael von Hausswolff @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Carl Michael von Hausswolff
Après quelques jours de pause, le festival se poursuivait dans le petit village de Lunz am See, qui l'avait vu naître quinze ans auparavant. Mais d’abord, il fallait bien déménager le matériel et les instruments. C’est à une véritable transhumance que se sont livrés les festivaliers, traversant la Basse-Autriche depuis Baden jusqu’à Lunz par la pittoresque route de montagne de Mariazell (site touristique et lieu de pèlerinage catholique). Cette transhumance les fait un peu ressembler au bétail des éleveurs de la région. Harald Blüchel et Carl Michael von Hausswolff en particulier se montrent très intéressés par les vaches de Lunz. Carl Michael, artiste expérimental pour qui tout peut être source de musique, envisage même, un soir en terrasse, d’enregistrer le chœur des cloches du troupeau afin d’en faire tout un orchestre. Un autre jour, ce sont les ronflements du chien de Pierre, le pizzaïolo français des hauteurs du village, qui attirent son attention. Il en enregistre même un échantillon duquel il promet d’élaborer un drone du tonnerre !

Helmut David @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Helmut David
La première journée lunzienne s’ouvrait sur les allocutions d’usage du maire et du représentant du Land de Basse-Autriche. Celles-ci devaient ravir Hans-Joachim, qui apprenait à cette occasion le renouvellement pour 2020 de la subvention publique destinée au festival. Un vieil ami de la famille, le docteur Helmut David, enchaînait avec une conférence passionnée sur le thème de l'espoir. Et de citer la phrase très profonde de Vaclav Havel : « L'espoir est un état d'esprit. Ce n'est pas la conviction qu'une chose aura une issue favorable, mais la certitude que cette chose a un sens, quoi qu'il advienne ».

Cet état d'esprit pourrait très bien convenir au musicien multi-instrumentiste Albin Paulus, un habitué du festival dont nous avons déjà beaucoup parlé, notamment pour sa participation au groupe Hotel Palindrone. Sur la scène aquatique du lac de Lunz, Albin propose un show vivant et plein d'humour, où compositions originales côtoient le répertoire traditionnel.
Albin Paulus @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Albin Paulus
Cornemuse, guimbarde, flûtes en tous genres, chant diphonique, yodel : Albin maîtrise une large panoplie d'instruments, parfois peu ordinaires. Le premier d'entre eux, sa propre gorge, fait merveille pour le chant diphonique. Il existe de nombreuses vidéos de cette technique vocale sur Internet. Mais aucune ne m'impressionne autant que celle l'Albin, qui arrive à la fois à maintenir longtemps son souffle tout en chantant juste et rapidement. L'une de ses flûtes, explique-t-il ensuite, est une réplique de l'un des instruments les plus anciens au monde, une flûte de l'âge de pierre retrouvée en fossile dans les Alpes souabes. Un brin farceur, Albin associe ce représentant de la plus haute Antiquité à la dernière appli à la mode, Tampura Droid, très appréciée des sitaristes indiens car elle leur donne le fameux bourdonnement qui accompagne toujours le soliste dans les ragas. Albin passe allègrement du « paléolithique au paléoplastique », comme il le dit si bien, puisqu'il a apporté son Wobblephone, un instrument de sa conception, première cornemuse sans sac (« c'est moi le sac », plaisante-t-il) constituée de tubes de PVC. Au Wobblephone, il se fend d'un morceau qui ferait pâlir de jalousie le meilleur producteur de… dubstep !

Lotus, Wolfgang Semmelrock, Rosa Roedelius @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Cette année, la scénographie est assurée par Rosa Roedelius, la fille du maître, et son collègue le designer Wolfgang Semmelrock, architecte de formation. Tous deux ont conçu trois nouvelles sculptures pour tenir compagnie au fameux « Auge » (l'œil) sur le lac : un lotus, des ailes d’ange et un casque sonore, que Wolfgang a réalisés dans la même matière plastique que les matelas pneumatiques. Le casque sonore (sound helmet) consiste en une cloche suspendue sous laquelle le spectateur est invité à s'assoir, comme sous le casque chez le coiffeur. Mais celui de Wolfgang, à la manière du Lauscher, émet de la musique : les Roedelius Cells, comme il se doit…

Christoph H. Müller, Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Christoph H. Müller, Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2019

La soirée qui s'ensuit est consacrée au duo Christoph H. Müller / Hans-Joachim Roedelius. Les deux hommes ont publié en octobre dernier leur second album, Imagori II. Avec Christoph H. Müller, nous quittons le monde de l'improvisation pour celui de la composition. L'ancien du Gotan Project est connu pour ses titres travaillés. Et Imagori II n'a pas à rougir de la comparaison avec son prédécesseur. D'ailleurs, même si le duo interprète deux des titres d'Imagori, les incontournables Time has Come et Origami, le reste du set fait la part belle au dernier disque. Celui-ci ne manque pas de pépites : le planant Daumenwalzer, avec ses percussions à la Cluster, l'envoûtant Pentagramm, variation autour du thème de Tenebrous de Roedelius et Story, l'entraînant Ich Du Wir (Wandel), composé autour d'une mélopée de Rosa Roedelius, La Vie en bleu, qui permet de découvrir les talents de récitation de Hans-Joachim en français, mais surtout le brillant Fractured Being, avec ses puissantes basses et les vocalises de la chanteuse pop allemande Miss Kenichi. En fin de compte, le projet Imagori est peut-être l'une des collaborations les plus intéressantes de Roedelius de ces dernières années, après, évidemment, le duo qu'il forme avec Tim Story. Christoph H. Müller reste le véritable concepteur et maître d'œuvre derrière Imagori. Et sur ces deux disques, il a enregistré quelques-uns des morceaux de musique électronique les plus intelligents et les plus rafraîchissants du moment.

Lukas Lauermann, Harald Blüchel, Carl Michael von Hausswolff, Hans-Joachim Roedelius, Tim Story, Christopher Chaplin, Thomas Rabitsch @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
MOL Brainstorming Orchester
Le lendemain devait commencer par une catastrophe. Hans-Joachim Roedelius, tâtonnant dans le noir à deux heures du matin à la recherche d’un interrupteur que jamais il ne trouva, faisait une mauvaise chute qui laissait craindre le pire. Heureusement, le maestro s’en tirait sans dommage, mais au prix de violentes douleurs au dos. Et c’est en fauteuil roulant, encore vêtu de son pantalon d’hôpital, qu’il refaisait son apparition l’après-midi-même pour le soundcheck. Le soir venu, le More Ohr Less Brainstorming Orchester au complet devait en effet se produire, de même que le duo Alfred Goubran / Lukas Lauermann.

Lukas Lauermann, Alfred Goubran @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Lukas Lauermann, Alfred Goubran
Chanteur, poète, écrivain, Alfred Goubran avait participé à l’édition 2017 à Baden, déjà accompagné de Lukas Lauermann au violoncelle. Mais cette fois, le sort devait en décider autrement. A l’heure prévue, à peine Rosa Roedelius avait-elle présenté le chanteur, prêt à jouer les premiers accords sur sa guitare, qu’un vent violent se levait, obligeant les membres du MOL Brainstorming Orchester à revenir précipitamment sur scène pour empêcher les bâches qui protégeaient leurs instruments de la pluie de s’envoler. Jacques Gassmann, l’artiste-peintre chargé d’accompagner l’orchestre par une session de peinture en direct, faisait de même avec les toiles et les krafts qu’il avait dépliés pour l’occasion. Mais il était écrit que rien ne serait épargné au festival ce jour-là. Cinq minutes plus tard, l’orage éclatait, et une averse torrentielle écrasait la scène, qui prenait des allures de Radeau de la Méduse. On entendait Christine-Martha hurler aux techniciens de couper le courant, et aux musiciens de quitter la scène sans tarder. Heureusement, aucun court-circuit, ni aucune surtension ne fut à déplorer malgré les câbles électriques détrempés répandus au sol.
Lukas Lauermann, Harald Blüchel, Carl Michael von Hausswolff, Hans-Joachim Roedelius, Tim Story, Christopher Chaplin, Thomas Rabitsch @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Un peu plus tard, il s’avéra même qu’aucun instrument n’avait eu à en souffrir, en dépit des moyens de fortune employés pour les protéger. De retour au chaud, attablés au Zellerhof, les membres du MOL Orchester sont unanimes : cette soirée, avec la nature déchaînée en chef d'orchestre, fut leur meilleure performance !

Mais il y a bien une chose qui devait tomber à l’eau, et c’est le concert d’Alfred Goubran. Le chanteur aurait pu revenir jouer le lendemain, mais il tenait absolument à son accompagnateur Lukas Lauermann. Celui-ci ayant d’autres engagements, le concert fut tout simplement annulé. En revanche, le MOL Orchester décidait de remettre sa performance au lendemain, quitte à la raccourcir, car l’affiche s’annonçait chargée avec les deux pianistes solos, Víkingur Ólafsson et Harald Blüchel. Mais plus question de tenter le diable sur la scène aquatique du Lunzer See. Le festival déménageait dans la salle de sport de l’école locale, évidemment moins photogénique. Cette mésaventure n’était plus arrivée depuis l’édition 2014.

Vikingur Olafsson @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Víkingur Ólafsson @ More Ohr Less 2019

Né en 1984, le pianiste islandais Víkingur Ólafsson a joué avec les plus grands orchestres, et a connu le succès critique avec ses enregistrements de Brahms, Chopin, mais aussi Philip Glass et surtout Bach. En 2018, il a ainsi sorti chez Deutsche Grammophon l’album Johann Sebastian Bach, consacré à des œuvres pour piano solo du compositeur. L’année précédente, la prestigieuse maison de disque allemande avait publié l’album Einfluss, de Roedelius & Kasar. C’est ainsi que les deux hommes se sont rencontrés. A la fin de l’année passée, Roedelius a été invité à participer au disque d’Ólafsson Bach Reworks, où le piano se mêle aux sonorités électroniques contemporaines. Le 22 juin dernier, Hans-Joachim a participé au Reykjavík Midsummer Music, le festival fondé en 2012 par Víkingur. Et à son tour, ce dernier est venu à Lunz en ce 3 août pour More Ohr Less. Il est un peu la sensation du festival. Quelques figures familières ont fait le déplacement pour l’écouter, comme Bianca Acquaye, la veuve d’Edgar Froese.

Vikingur Olafsson @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Víkingur Ólafsson
Pour son programme, Víkingur Ólafsson a choisi d’interpréter une sélection d’œuvres de Bach, bien sûr, mais aussi de leur associer d’autres morceaux de deux de ses compositeurs préférés, Rameau et Debussy. Son but : montrer la modernité de Rameau, et le classicisme de Debussy. Les amateurs, pas forcément les plus avertis, savent bien distinguer les compositions de Debussy de celles de ses deux illustres prédécesseurs, et pourtant, le choix délibéré de tout jouer sans pause donne l’illusion parfaite que l’ensemble du programme n’est qu’une seule et même composition, tant les partitions s’accordent si harmonieusement entre elles. Parmi les pièces de Bach, je n’ai pu identifier que le deuxième mouvement de la Sonate no. 4, BWV 528, et peut-être un passage du Prélude et fugue en ré majeur, BWV 850. De Debussy, il me semble avoir entendu l’Hommage à Rameau, un choix en phase avec le dessein du pianiste.

Harald Blüchel, Ursula Gassmann @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
C’est un grand piano Bösendorfer qu'utilise Víkingur Ólafsson ce soir-là. Mis à disposition par la firme, transporté par deux déménageurs, deux forces de la nature dépêchées spécialement, l'imposant instrument a nécessité le concours de cinq hommes pour grimper les trois marches menant à la scène. Le résultat est à la hauteur de l'effort. Il est bien triste, pourtant, de ne pas avoir eu l'opportunité d'écouter Víkingur en plein air, sur le lac, en raison du mauvais temps. Mais on se rassure en songeant que le piano à queue aurait bien pu finir au fond du lac s'il avait fallu le faire traverser les étroites passerelles qui mènent à la scène. C'est devant ce même piano – son préféré – que prend place ensuite Harald Blüchel. Harald n'est pas un pianiste de répertoire, comme Víkingur. Cette ancienne star internationale de la techno est avant tout compositeur. Ce n'est qu'en 2011 qu’il a décidé de revenir au piano solo. Une décision heureuse, qui lui permet d'envisager la publication d'un nouvel album, annoncé pour le mois de mars 2020.
Harald Blüchel @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Harald Blüchel
Harald Blüchel interprète trois morceaux, qui ne sont pas inconnus des festivaliers. Ses compositions sont des motifs minimalistes en constante évolution : répétés, décalés, modifiés, fondus, ils se réarrangent comme un ballet de feuilles mortes dans le vent d’automne. Le dernier titre, Traüme, pourrait quant à lui évoquer les orages d’été qui ont déferlé sur Lunz la veille. Harald est un concentré d’émotions et il a cette capacité rare à les transmettre, de tout son corps, à son clavier, auquel il a parfois l’air de chuchoter. Cette façon de faire de la musique lui vient peut-être de l’enfance, comme il l’explique à l’auditoire. Harald a toujours aimé les répétitions : les saisons, les fêtes, les anniversaires : des répétitions dont chaque occurrence est pourtant différente de la précédente. « Ce sont ces cycles qui maintienne le monde en place, dit-il. Et c’est là que réside la beauté du monde ». Ce faisant, il ne s’est pas si éloigné que ça de l’univers de la techno qui lui a tant souri. Car ces arpèges répétés, réarrangés et reconfigurés, c’est tout le principe des séquenceurs ! Les œuvres pour piano d’Harald mériteraient ainsi une adaptation électronique. Mais on pourrait aussi bien rêver qu’un jour un pianiste comme Víkingur Ólafsson les interprète.

Jacques Gassmann @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Jacques Gassmann
Après les deux pianistes, le peintre Jacques Gassmann et le MOL Brainstorming Orchester entrent en scène. L’idée est de permettre à l’artiste de peindre une nouvelle œuvre en direct pendant que l’orchestre s’affaire. J’ai découvert Jacques Gassmann il y a deux ans, lors d’une précédente édition du festival. J’ai été très impressionné par ses créations sacrées, œuvres de commande destinées à des églises un peu partout en Allemagne. On lui doit notamment le retable de la Neustädter Kirche de Hanovre, deux superbes triptyques à St Kilian d’Obertheres, plusieurs œuvres à Würzburg, où il habite, ainsi que les décors de plusieurs orgues, comme celui de l’église St Johannes de Kitzingen. Mais cette performance à Lunz permet de le voir à l’œuvre. Jacques travaille au sol, à l’aide d’éponges et de peintures très diluées qui lui permettent d’obtenir d’étonnants effets de transparence. Son œuvre du soir, aux lignes effacées, s’accorde parfaitement avec l’ambiance que tentent de susciter sur scène Achim et ses compagnons.

Jacques Gassmann, MOL Brainstorming Orchester @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Jacques Gassmann & MOL Brainstorming Orchester
Le MOL Brainstorming Orchester se compose cette année de Harald Blüchel, Carl Michael von Hausswolff, Hans-Joachim Roedelius, Tim Story, Christopher Chaplin et Thomas Rabitsch. On aurait pu regretter, là encore, la scène aquatique. Mais les rideaux tirés, derrière les musiciens, permettent d'oublier qu'on se trouve dans une salle de sport sans charme. Et on peut le dire d'emblée : il s'agit de la performance la plus aboutie du groupe depuis sa formation. Elle se présente comme une longue improvisation à la structure progressive, introduite par des drones éthérés (Hausswolff ?), auxquels s'ajoutent des nappes planantes (Story ?) et des sons étranges (Chaplin ? Blüchel ?), dans un crescendo dramatique. Il y a deux ans, l'orchestre s'était un peu perdu dans un labyrinthe de bruit et de fureur. L'année dernière, le Minimoog de Thomas Rabitsch gâchait un peu l'ambiance. Le Moog est en effet un instrument très envahissant, et l'intervention de Thomas avait tendance à écraser celles de tous les autres. Cette fois, le producteur autrichien a réussi à dompter sa machine, jouant des arpèges si rapides qu'ils se fondent dans l'atonalité de l'ensemble. Cette fois, tout s'enchaîne à merveille. Les musiciens se répondent les uns aux autres comme s'ils avaient répété des heures. Il n'en est rien. Mais il est vrai qu'ils commencent à se connaître. Cette dernière création aurait aisément pu trouver sa place dans la bande son d'un film de David Lynch.

Harald Blüchel, Carl Michael von Hausswolff, Hans-Joachim Roedelius, Tim Story, Christopher Chaplin, Thomas Rabitsch @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Harald Blüchel, CM von Hausswolff, Hans-Joachim Roedelius, Tim Story, Christopher Chaplin, Thomas Rabitsch
MOL Brainstorming Orchester @ More Ohr Less 2019

Hans-Joachim Roedelius, Michou Friesz @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Roedelius & Michou Friesz
Mais ce n'est pas tout. En fin de soirée, l'infatigable Hans-Joachim Roedelius remonte sur scène pour l'un de ses récitals de piano, accompagné comme souvent par la voix de Michou Friesz. Tandis que l'actrice autrichienne lit certains des poèmes d'Achim, dont le désormais célèbre Glückschmied, le maestro pianote pensivement quelques-uns de ses thèmes favoris (on reconnaît des passages de Inlandish, Piano Piano ou Lustwandel). Modeste, il explique lui-même à l'auditoire ce qui le distingue des pianistes expérimentés qui l'ont précédé au Bösendorfer : « Personne ne se rend vraiment compte de la masse de travail que représente ce que font Víkingur et Harald ». Et il est vrai que Roedelius, de son côté, n'a jamais passé des heures à s'exercer. Il excelle dans l'improvisation.

Helmut David, Karin Halbritter, Hans-Joachim Roedelius, Christine-Martha Roedelius @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Helmut David & Band
Comme chaque année, le festival s'achève le dimanche dans la petite église de Lunz. Pourtant, cette fois, le programme est une surprise. Certes, Achim et son épouse sont présents sur scène pour une séance de lecture, mais l'illustration musicale est assurée par une figure familièle, et pourtant étonnante : Helmut David et son groupe. J'ignorais que le docteur David, spécialiste du bouddhisme zen, fût également musicien. C'est pourtant le cas. Et c'est la première fois que, mandoline en bandoulière, il participe à ce titre au festival, dont il est par ailleurs un habitué. Accompagné par un batteur, un bassiste, une violoniste et une chanteuse-flûtiste-joueuse de cornemuse, il se fend de quelques morceaux de musique traditionnelle aux accents médiévaux. De quoi achever le festival sur une note joyeuse, après les quelques frayeurs des jours précédents. De quoi, surtout, donner envie qu'il y ait une prochaine fois, et qu'elle commence dès demain.


samedi 20 juillet 2019

Tangerine Dream live @ Night of The Prog XIV, Loreley, 19 juillet 2019

Tête d’affiche de la première journée de la quatorzième édition du festival Night of the Prog, qui réunissait également Chandelier et IQ, Tangerine Dream a donné un concert de deux heures sur la célèbre scène de la Loreley, au bord du Rhin. Que vaut Tangerine Dream sans Edgar Froese ? On devrait déjà le savoir, car depuis cinq ans, le groupe, désormais composé de Thorsten Quaeschning, Hoshiko Yamane et Ulrich Schnauss, a donné 25 concerts et publié une dizaine de disques. Mais c’était l’occasion de s’en rendre compte en live.


Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019 / photo S. Mazars
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019

La Loreley, Sankt Goarshausen, le 19 juillet 2019

Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019, Thorsten Quaeschning / photo S. Mazars
Thorsten Quaeschning
Qu’il paraît loin, ce premier concert de Tangerine Dream à la Loreley il y a onze ans. A l’époque, Edgar Froese était entouré de Thorsten Quaeschning, Linda Spa, Iris Camaa et Bernhard Beibl. Le dernier album en date était alors Views From A Red Train, et le groupe venait de sortir les nouvelles versions de Tangram et Hyperborea. Ces réenregistrements de classiques étaient alors la grande affaire d’Edgar Froese. En 1994, avec la compilation Tangents, composée de morceaux célèbres de l’époque Virgin rendus méconnaissables par les overdubs, voire complètement réenregistrés, Edgar avait débuté une phase d’exploration et de réappropriation de son glorieux passé.
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019, Ulrich Schnauss / photo S. Mazars
Ulrich Schnauss
De quoi avoir en stock, bien rangées dans les mémoires numériques, des versions de classiques exploitables sur scène. On a déjà oublié que, jusqu’au milieu des années 90, les concerts de Tangerine Dream, sans être improvisés comme dans les années 70, consistaient encore en un mélange d’extraits de l’album en cours et de morceaux spécialement composés pour l’occasion. 220 Volt, en 1993, est ainsi le dernier live de musique inédite publié par TD. Dès la tournée européenne de 1997, le groupe divise ses shows en un « vintage set » et un « modern set ». Tandis que ce dernier reprend les titres des disques les plus récents, le premier permet aux fans d’entendre, parfois pour la première fois en live, des tubes d’autrefois.

Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019 / photo S. Mazars
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019
D’après la communication officielle du groupe, Edgar Froese, en congédiant le groupe en 2014 et en rebâtissant sa formation avec Thorsten, Ulrich et Hoshiko Yamane, aurait eu l’intention de revenir à l’improvisation des débuts. Livré à lui-même, comment le trio restant a-t-il repris l’héritage à son compte ?

Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019, Thorsten Quaeschning / photo S. Mazars
Thorsten Quaeschning
Les fans qui ont eu l’occasion d’assister à un concert de TD depuis la mort d’Edgar, ou ceux qui en ont acheté les captations en CD le savent : le trio n’a pas renoncé au répertoire. Les spectateurs de la Loreley ont donc entendu l’inévitable Love on a Real Train et le thème de Sorcerer. Ils n’ont pas non plus échappé à White Eagle ni à Cloudburst Flight. Je ne suis pas enthousiaste par rapport à ces choix pour plusieurs raisons. D’abord, ces versions lourdement mises au goût du jour rendent l’original tellement méconnaissable qu’on se demande pourquoi le groupe a cru bon de laisser encore entendre, en fond sonore, les séquences de ces immenses classiques. Certes, les morceaux revisités par Thorsten et Ulrich sonnent plus « authentiques » que lors des tournées avec l’ancien groupe. Plus question d’ajouter un motif de guitare acoustique pour que Bernhard Beibl ne s’ennuie pas sur scène, une partie de saxo pour Linda, ou un solo de triangle pour faire plaisir à Iris ! Mais le beat est toujours là, et il écrase tout le reste, rendant inaudibles les subtilités des textures originales.
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019, Yoshiko Yamane / photo S. Mazars
Hoshiko Yamane
Pas sûr que cela apporte grand-chose aux fans comme expérience sonore. Pas sûr, non plus, que cela permette au groupe de gagner de nouveaux auditeurs. Pour cela, il faudrait peut-être deux ingrédients : 1/ jouer moins fort, de sorte que les basses, dont la clarté est si importante chez TD, ne soient pas que des vibrations ; 2/ ne pas se reposer à ce point sur la puissance des boîtes à rythme. Non seulement le beat noie la beauté des compositions d’origine, mais en lui-même, il ramène Tangerine Dream au niveau de n’importe quel artiste de musique électronique qui utilise les même standards. Or le nom de Tangerine Dream ne doit-il pas rester au-dessus de la mêlée ? Que peut se dire un festivalier venu écouter du rock progressif ou ayant fait le déplacement pour IQ, sinon : « Ah ! Encore un truc techno ! » D’ailleurs, un bon tiers du public avait quitté les tribunes au bout d’une heure de concert.

Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019 / photo S. Mazars
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019, Yoshiko Yamane / photo S. Mazars
Et ceux-là ont raté le meilleur. Depuis le concert de septembre 2016 au festival Schwingungen, le trio se fend parfois, en guise de rappel, d’une session improvisée (Thorsten appelle cela une « composition en temps réel ») d’une durée d’une demi-heure à 45 minutes. Et là, tout y est : les longues nappes d’introduction, les séquenceurs, les flûtes et les cordes mellotron. Plusieurs d’entre elles ont été captées et publiées sous le titre de Sessions. Et toutes sont très différentes. Celle de la Loreley, d’une durée de trente minutes, permet à Hoshiko de donner enfin la mesure de son violon. Cette session n’est peut-être pas la meilleure jusqu’à présent. Le sommet, à mon avis, a été atteint lors de l’hallucinant Tulip Rush au festival E-Live en octobre 2017.
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019, Yoshiko Yamane, Ulrich Schnauss / photo S. Mazars
Hoshiko Yamane, Ulrich Schnauss
Mais si l’objectif d’Edgar était un retour aux sources, celui-ci a bien été atteint. Le maestro lui-même n’avait pas franchi ce pas. Ses deux derniers shows en Australie, toujours fondés sur l’exploitation du passé (cette fois, ils revisitaient Sorcerer), n’indiquaient pas le chemin que Thorsten et Ulrich ont finalement choisi d’emprunter. Comme si les deux disciples avaient attendu la mort du maître pour recommencer à jouer à la manière du Tangerine Dream des seventies. L’utilisation de la marque « Tangerine Dream » après la mort de son fondateur et dernier membre original avait suscité en son temps beaucoup d’interrogations parmi les fans. Et pourtant, parmi eux, qui n’a pas envie d’entendre White Eagle en live, même noyé sous un beat contemporain ? Qui n’a pas envie, parallèlement, d’assister à un concert improvisé, comme au bon vieux temps ? C’est ce que font Thorsten, Hoshiko et Ulrich. Il faut voir le trio comme un nouveau groupe, à la double identité : à la fois un groupe de reprises de Tangerine Dream, et un groupe successeur de Tangerine Dream, comme il y en a des dizaines sur la scène Berlin School, mais qui aurait la double particularité d’être à la fois le meilleur d’entre eux, et de s’appeler également Tangerine Dream.

Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019 / photo S. Mazars
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019
Set list : Kiew Mission. - White Eagle. - Betrayal (Sorcerer Theme). - Love on a Real Train (Risky Business). - Identity Proven Matrix. - It Is Time to Leave When Everyone Is Dancing. - Rubycon Part I. - Power of the Rainbow Serpent. - Madagasmala. - Cloudburst Flight. - [Rappel] Session improvisée.


dimanche 2 décembre 2018

Michael Stearns au B-Wave Festival 2018


Le Centre culturel Muze de Heusden-Zolder était le théâtre de la sixième édition du petit festival belge B-Wave. Un « petit » festival qui accueillait tout de même Michael Stearns, l’un des papes de l’ambient, en tête d’affiche, après avoir invité non moins que Robert Rich il y a trois ans. Cette année, les Belges d’Aerodyn, les Allemands de Pyramaxx et le Norvégien Erik Wøllo complétaient le programme.

Michael Stearns @ B-Wave Festival 2018 / photo S. Mazars
Michael Stearns live @ B-Wave Festival 2018

Heusden-Zolder (Belgique), le 1er décembre 2018

Aerodyn @ B-Wave Festival 2018 / photo S. Mazars
Aerodyn
Pas de chance. Aerodyn n’en avait plus que pour 10 minutes lorsque je suis entré dans la salle où le groupe belge se produisait. La faute aux gilets jaunes – en partie. Jan Buytaert, la moitié de The Roswell Incident, Alain Kinet, la moitié de Thurim, et Philippe Wauman, sound-designer inclassable derrière le projet Anantakara, s’étaient produits pour la première fois l’année dernière lors du festival Cosmic Nights. Ils ne m’étaient donc pas étrangers. Mais difficile, en dix minutes, de juger leur évolution.




Onsturicheit / Alianna
Mon retard, en revanche, ne m’a pas privé des petites animations du foyer, où plusieurs instruments étaient en démonstration, dont d’énormes systèmes modulaires Doepfer. Une petite scène était également aménagée pour permettre à deux artistes belges de s’exprimer, Alianna et Onsturicheit. Tous deux ont en commun de paraître un peu plus branchés que les musiciens de la scène traditionnelle, plus âgés et plus bon-papas. Alianna, en fourreau lamé et Onsturicheit (qui signifie « incontrôlable » en vieux néerlandais, « comme ma machine », dit-il), look de dandy sophistiqué, s’intéressent à cette scène seulement pour ses instruments vintages. Il y a en effet peu en commun entre leurs improvisations bruitistes et la Berlin School ou l’ambient.

Pyramaxx @ B-Wave Festival 2018 / photo S. Mazars
Pyramaxx
Pyramaxx est composé du synthétiste Axel Stupplich et du guitariste Max Schiefele (alias Maxxess). La guitare, munie d’effets de délai, s’est toujours bien mariée à la musique électronique. Ce n’est pas Manuel Göttsching qui dirait le contraire. La musique de Pyramaxx ressemble par certains côtés à celle de Pyramid Peak, le groupe d’Axel Stupplich, mais tout se passe comme si ce dernier avait écarté les aspects Berlin School qui sont encore très présents chez Pyramid Peak, notamment les séquenceurs, pour ne conserver, au côté de Max, que les parties les plus rock. C’est donc du rock électronique qu’on entend ici, avec basse et batterie de synthèse, en playback. On se rapproche du travail de FD Project ou Ron Boots.

Erik Wollo @ B-Wave Festival 2018 / photo S. Mazars
Erik Wøllo
Contre toute attente, le beat va aussi jouer un rôle important chez Erik Wøllo. Guitariste avant tout, mais aussi à l’aise derrière les synthés, le Norvégien s’est fait connaître avec ses atmosphères à la frontière du New Age. J’étais peu familier de sa musique, mais ses collaborations avec Ian Boddy et Steve Roach laissaient penser qu’il explorerait les mêmes chemins. Ce fut le cas pendant la première demi-heure, minimaliste et planante, avant que les percussions ne fassent leur entrée et, en ce qui me concerne, ne ruinent en partie son concert. Affaire de goût, sans doute, mais la batterie électronique est un vrai problème. C’était aussi le cas dans le set précédent.

Michael Stearns @ B-Wave Festival 2018 / photo S. Mazars
Michael Stearns live @ B-Wave Festival 2018

Michael Stearns @ B-Wave Festival 2018 / photo S. Mazars
Selon Gabriele Quirici, Michael Stearns fait partie des quatre artistes fondateurs de la musique ambient avec Kevin Braheny, Steve Roach et Robert Rich. Il en est même, chronologiquement, le plus ancien. Né en 1948, il a publié son premier album, Desert Moon Walk, en 1977. Braheny, de quatre ans plus jeune, a débuté quant à lui sa carrière discographique un an plus tard, tandis que Roach (né en 1955) et Rich (né en 1963) ont tous deux sorti leur premier disque en 1982.

Michael Stearns a assisté aux concerts du jour, et il n’a pas pu s’empêcher de remarquer lui aussi que le beat y avait été omniprésent. Aussi s’excuse-t-il par avance du fait qu’il n’y aura pas autant de quoi se trémousser avec lui. « Il n’y aura même pas grand-chose à voir, ajoute-t-il. A part moi, derrière mes consoles, en train de produire des bruits bizarres ». Et de fait, c’est bien de cela qu’il s’agit.

Michael Stearns @ B-Wave Festival 2018 / photo S. Mazars
Son Planetary Unfolding, sorti en 1981, fait partie des classiques de l’ambient. Selon moi, il s’agit même de l’un des disques les plus importants de la musique électronique dans son ensemble. Les textures très riches et les puissants accords qui caractérisaient cette œuvre sont bien présents lors du concert, jusqu’à un final hallucinant, qui m’a beaucoup rappelé le crescendo auquel s’était aussi adonné Ian Boddy en 2013 dans cette même salle. Même si l’ensemble du set manque un peu d’unité, semble parfois décousu, Michael Stearns montre qu’à 70 ans, il fait encore partie des artistes les plus intrigants et les plus impressionnants du genre.

Michael Stearns @ B-Wave Festival 2018 / photo S. Mazars
Alors que la première édition du B-Wave Festival n’avait pas atteint les 100 spectateurs, celle-ci, la sixième, a doublé son audience, après une croissance constante. C’était la dernière fois que le Centre culturel Muze accueillait la manifestation. L’année prochaine, elle aura lieu à quelques kilomètres de là, dans un lieu déjà bien connu des festivaliers : la Luchtfabriek de Heusden-Zolder, qui s’est agrandie cette année, avec l’adjonction d’un nouveau bâtiment dédié aux spectacles.
Michael Stearns @ B-Wave Festival 2018 / photo S. Mazars
Johan Geens, l’organisateur, a déjà de nombreux projets très ambitieux, mais encore secrets. Il peut compter sur le soutien financier du gouvernement de Flandre. « S’il y a une chose qu’ils ont bien fait ces derniers temps, dit-il, c’est bien cela ! ». On peut lui faire confiance. N’a-t-il pas réalisé le coup de maître d’inviter Robert Rich il y a trois ans ? Nombreux sont ceux qui s’accordent sur ce point : les deux festivals belges, Cosmic Nights, fondé par Mark De Wit, et B-Wave, organisé par Johan Geens, proposent une programmation toujours passionnante et toujours renouvelée, ce dont les concurrents allemands et néerlandais ne peuvent pas toujours se prévaloir.

Michael Stearns @ B-Wave Festival 2018 / photo S. Mazars
La projection vidéo derrière Michael Stearns fait penser à une nouvelle version de Koyaanisqatsi