Tommy Betzler est une figure reconnue de la scène musicale allemande. Celui qui ne manque jamais un festival électronique s'est fait connaître à la fin des années 70 comme batteur du groupe de rock P'cock avant de devenir, par un incroyable concours de circonstances, le cuisinier attitré de toutes les stars du rock mondial de passage en Allemagne. Affaibli par une terrible maladie, il est de retour derrière les fûts depuis quelques années seulement, et fourmille de projets. Présent dans l'assistance – et aussi sur scène – lors de la répétition publique du concert de Michael Brückner et Mathias Brüssel prévu à Bruxelles le 29 mai, il a accepté spontanément de raconter sa vie et son parcours, humainement et artistiquement extraordinaires.
Ober-Olm (Mainz), le 16 mai 2015
Pourquoi la
batterie ?
Tommy Betzler – Dès
l’âge de 10 ou 12 ans, j’ai su que je voulais devenir batteur. C’est grâce à ma
sœur aînée que j’ai pu me familiariser avec le rock. Par exemple, c’est à elle
que je dois d’avoir eu la chance de voir Jimi Hendrix sur scène à Francfort
alors que je n’avais que 9 ans. Quelle sensation ! Mitch Mitchell à la batterie !
Mais j'admirais surtout Ginger Baker, le batteur de Cream. Par ailleurs, si je
voulais tant devenir batteur, c’était aussi pour impressionner les filles, bien
sûr. Si tu crois que le musicien le plus en vue dans un groupe est le
guitariste, tu te trompes. C’est le batteur. Ça a toujours été le batteur. Il
est toujours un peu sauvage et mystérieux alors que les guitaristes sont
ennuyeux, c'est bien connu.
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| Les années de formation (photo : Anke Betzler) |
Une formation
musicale classique
J’aimais tellement peu l’école (les langues et l’anglais en
particulier. C’est curieux, parce qu’aujourd’hui, je le parle couramment) que, vers
l’âge de 16 ans, j’ai intégré l'Akademie
für Tonkunst de Darmstadt. J'y ai étudié très sérieusement la musique
symphonique. Ce qui me vaut aujourd’hui de savoir lire une partition. Mais j’y
ai surtout pris de véritables cours de batterie. Puis, quand j’ai raté mon bac,
j’ai décidé de m’en moquer et de me consacrer uniquement à la musique. J'ai
joué pendant quatre ou cinq ans dans un orchestre. Je m’occupais alors d’un
instrument merveilleux : les timbales, mon instrument préféré.
Parallèlement, j’ai commencé à cuisiner régulièrement. La cuisine et la musique
sont devenues mes deux passions, la première me permettant dans un premier
temps de financer la seconde.
Finalement, qui est
le musicien le plus libre ? Celui qui est doué techniquement ou celui qui se
laisse guider par son cœur ?
Je vais te raconter une anecdote à ce sujet. Quand il était
tout jeune, le batteur Terry Bozzio a joué sur scène avec Zappa à Wiesbaden. En
plein milieu d'un morceau, Zappa a interrompu le concert parce que Terry avait
fait une erreur. Devant le public, il l'a fait répéter jusqu'à ce qu'il
parvienne à jouer correctement son passage. Je peux te dire que Terry Bozzio
n'a plus jamais fait d'erreur. Il est devenu par la suite le fabuleux batteur
que l'on sait. Zappa était perfectionniste. Et colérique. Et charmant à la
fois. Bien sûr, on ne fait pas de musique sans sans cœur. Dernièrement, j'ai
été particulièrement séduit par le travail de Johan Tronestam. Quelle
inspiration ! Mais il est clair que, plus tu domines ton instrument, plus
tu es libre. Seule la maîtrise technique permet de traduire en notes la
créativité de ton cœur.
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| The Prophet (1980) – In'cognito (1981), les deux premiers albums de P'cock chez Innovative Communication, désormais introuvables |
Après mes années d'orchestre, j’ai fait partie de P’cock, un
pur groupe de rock avec lequel j'ai enregistré deux albums : The Prophet [1980] et In’cognito [1981]. Notre modèle à tous à
l'époque était Saga. Moi, j'adorais UK, dont Terry Bozzio était le batteur. Par
la suite, le groupe a sorti un troisième album sans moi [3, en 1983] puis s'est séparé. Nos disques avaient été publiés par Innovative
Communications, le label de Klaus Schulze. C’est ainsi que j’ai connu Klaus,
mais aussi d’autres artistes IC comme Robert Schröder. J’ai eu l’occasion
d’accompagner Schulze à plusieurs reprises. Nous nous sommes toujours très bien
entendus. Il m'est même arrivé d'aller chez lui pour lui faire la cuisine !
C'est avec lui que j'ai vécu ma dernière expérience scénique, lors du concert
bruxellois de 1980 [le 28 novembre]. Après, cela, la cuisine a complètement
pris le pas sur la musique. Je me suis entièrement consacré à mon business.
Cuisinier des stars
Les premières années, je finançais mes études musicales en
travaillant pour Michael Zosel, un tourneur de Wiesbaden (sa boîte, Zosel
Konzerts, existe toujours). Je bossais deux à trois heures par jours – je
m’occupais en fait de la préparation logistique des concerts qui se déroulaient
à la Rhein-Main-Halle
de Wiesbaden. Souvent, j'ai eu l'occasion de remarquer que les musiciens se
plaignaient de la nourriture. Tu comprends, ils avaient roulé toute la nuit,
ils étaient fatigués, ils avaient faim. Pour moi, le déclic a eu lieu avec le
groupe The Manhattan Transfer. Deux semaines avant leur show, ils nous ont
contactés pour nous prévenir qu’ils n’avaient besoin de rien, qu’ils avaient
leur propre traiteur. Quand leur bus est arrivé, trois types en sont descendus.
Ils ont demandé où étaient les vestiaires, ils ont débarqué leur matériel, et
là, ils ont commencé à éplucher les pommes de terre, à préparer le petit
déjeuner, là, dans les locaux ! Je me suis dit : « voilà ce que je
dois faire ! »
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| Tommy Betzler et son célèbre gong, qui lui fut... volé ! On reconnaît le t-shirt Klaus Schulze période Mirage (photo : Anke Betzler) |
Deux semaines plus tard, ma voisine recevait un télex qui
m’était destiné (à la maison, nous n’avions rien de tel, pas de fax). Cette
fois, c’était Van Halen qui avait besoin de moi. Et ça n’a plus arrêté. J’ai
fini par faire la popote pour tous les artistes internationaux de passage en
Allemagne. Les uns après les autres. En 1982, j'ai franchi une étape supplémentaire
en obtenant la tournée européenne de Mike Oldfield. Européenne ! 112 concerts
d’affilée ! C’est allé crescendo, si bien que la cuisine a été mon
occupation principale de 1980 à 1992. En tout, j'ai fait plus de 5000 concerts
avec tous les grands. La première tournée de Tina Turner en Angleterre, Joe Cocker,
les Grateful Dead, Zappa.
La plupart du temps, tout le monde était très content de ma
cuisine. Mais je dois dire une chose : ceux qui avaient le plus de métier,
d'expérience, étaient les moins difficiles. Eric Clapton, par exemple, s’est montré
absolument charmant. Ce n'était pas le cas de certains débutants, qui avaient
plus tendance à se la péter. Par ailleurs, j’étais déjà strictement végétarien
à l’époque. Ma cuisine s’en ressentait. Certains, comme les Mother’s Finest,
l’ont beaucoup appréciée. Ils m’ont même dédié leur album One Mother To Another. Alors que j'avais commencé mon activité tout
seul, je dirigeais sur la fin une équipe de 15 à 18 employées. Que des femmes !
Mais du coup, j’ai complètement laissé tomber la musique.
En 1992, c'est cette activité de traiteur que j'ai dû
brusquement arrêter. Après une tournée de trois mois et demi avec Santana, je
suis rentré à la maison aveugle d'un œil. Le diagnostic est tombé : sclérose en
plaques. Le médecin m'a dit de tout arrêter si je ne voulais pas finir en
chaise roulante. Du jour au lendemain, j'ai laissé tomber la firme (elle existe
encore, j'en ai fait cadeau à mon plus proche collaborateur de l'époque). Je
crois que c'est le stress qui m'a rendu malade. Tu bosses 24 heures sur 24 pendant
des mois et des mois. Le matin, c'est toi le premier debout, la nuit, c'est toi
le dernier à tout ranger dans la salle. Ensuite, tu dois te taper le voyage
entre chaque ville. Tu ne te rends pas forcément compte tout de suite à quel
point ce travail est infernal. C'est ton corps qui te dit stop. C'est ce qui
s'est produit : un burn-out. Pour te prouver
à quel point c'était stressant : le gars à qui j'ai cédé la firme s'est pendu
il y a six mois. Crois-moi, je suis heureux d'être en vie.
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| Le look inimitable de Tommy |
Come back et projets
Surtout, il y a quelques années, je me suis enfin remis à la
batterie. C'était en 2011, lors de l'Electronic Circus à Gütersloh, où ma femme
Anke et moi étions venus en tant que simples spectateurs. Frank Gerber et Hans-Hermann
Hess, les organisateurs, voulaient absolument me voir sur scène avec Picture
Palace music, mais jamais je n'aurais osé m’imposer. C'est alors qu'en plein
concert, Thorsten Quaeschning s'est tourné vers moi et m'a demandé de jouer un
titre avec le groupe. Nous avons interprété Moon
Dial. Je n'avais pas touché une batterie depuis 30 ans. La technique, les
sensations, tout est revenu instantanément. Du coup, j'ai aussi retrouvé
intégralement l'usage de ma jambe gauche, qui ne répondait plus depuis le début
de cette maladie de m... C'est fou non ?
Par la suite, j'ai fait d'autres concerts avec Picture Palace music, j’ai participé à un de leurs albums [Indulge the Passion, 2012], puis j’ai travaillé avec TMA, aussi bien sur scène qu’en studio. Parallèlement, je travaille depuis quelques années sur un projet avec un bon ami de Manuel Göttsching qui habite pas loin de chez moi. Hier encore, c'est Remy Stroomer qui est venu me rendre visite à la maison. Comme tu vois, il y a plein de choses à faire. Avec Anke, nous nouons plein de contacts, nous sortons beaucoup. Pas comme avant, lorsque je partais en tournée avec tous ces groupes. J'étais toujours en route et Anke restait seule à la maison. A présent, nous rattrapons le temps perdu. A ce titre, le fait de revenir à Bruxelles dans deux semaines pour assister au concert de Michael Brückner va représenter un petit événement pour nous. Je n’avais plus mis les pieds à Bruxelles depuis ce fameux concert avec Klaus Schulze.
Le projet le plus chaud est justement une collaboration avec
Michael Brückner. Après nos quelques concerts en commun, nous préparons
actuellement un CD, sur lequel figurera une reprise de P'cock. Le groupe a
encore des fans partout dans le monde. Il m’est même arrivé de recevoir un
message d’un type qui s’était procuré l’un de nos vieux disques sur un obscur
marché en Corée ! P'cock est resté intemporel. Le problème, c'est que
personne ne sait exactement qui détient les droits. Le groupe est séparé depuis
longtemps, IC n'existe plus. Si ça se trouve, c'est tombé dans le domaine
public. En tout cas, je sais que le manager de l'époque détient quelques
vinyles encore neufs, qui n'ont jamais été utilisés. Dans la mesure où les
bandes originales ont disparu, ces disques pourraient servir de base à un
remaster. J'y travaille.







