De retour du
Terraforma Festival, une manifestation que j’ai découverte cette année
spécialement pour voir et interviewer Suzanne Ciani, j’ai été ébloui par le
cadre choisi : les jardins d'un palais rural du XVIIe siècle, la villa
Arconati de Bollate, au nord de Milan. J’ai aussi été séduit et intrigué par le
concept du festival, « expérimental et durable ». Les festivaliers, en revanche,
m’ont procuré un pénible choc esthétique. Ces hipsters moustachus et ces filles
si débraillées qu’on aurait pu les croire vêtues de frusques biodégradables
juraient avec le cadre, tout simplement. Dans le texte qui suit, j’ai essayé de
rationaliser ce sentiment. Tout vient d’une contradiction. Entre nos
préoccupations écologiques et la démultiplication exponentielle de nos désirs,
il va falloir choisir.
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| Les jardins à l'italienne de la villa Arconati |
Villa Arconati, près de Milan, 23-25 juin 2017
Expérimental et durable, tel se veut le festival Terraforma,
qui fait tout pour diminuer son « impact » sur la nature en
proposant par exemple de la nourriture bio – il est vrai que des bananes
fraîches et des avocats, c’est très inhabituel, surtout pour moi qui ai
l’habitude des festivals allemands, de leurs saucisses et de leur bière
– ; mais aussi en ayant recours à l’énergie solaire et aux matériaux
renouvelables. Le tout dans des infrastructures tout en bois qui respectent les
lieux, conçues en partenariat avec un cabinet d’architecture : ainsi de la
grande scène, des décors qui agrémentent les allées, jusqu’aux bacs à tri
sélectif.

Mais il y a un problème : le public. Il n’est pas sûr
que celui-ci vienne chercher ce que les organisateurs espèrent lui offrir. J’ai
croisé essentiellement des Italiens, mais aussi des Français, des Allemands,
des Néerlandais, des Britanniques. J’ai discuté surtout avec les Allemands et
les anglophones. Tous voyaient dans ce festival une opportunité de fuite loin
de la civilisation, de retour à la nature. Or il me semble que ce n’est pas
tout à fait ce que les organisateurs voulaient exprimer. Ils occupent, après
tout, les jardins d’un superbe palais, fleuron de la civilisation du XVIIe
siècle italien. Certes, j’ai vu des fruits frais, mais aussi les kebabs qu’on trouve
à n’importe quel coin de rue d’une grande ville. Certes, j’ai vu des jeunes
gens couchés dans l’herbe, mais accrochés à leurs smartphones. Quant au
camping, il offrait toutes les commodités. Comme si ces gens avaient emporté
avec eux tout ce qu’ils croyaient vouloir fuir. Comme s’ils avaient voulu mettre
en pratique, le plus sérieusement du monde, la boutade d’Alphonse Allais :
« On devrait construire les villes à la campagne, car l’air y est plus
pur ».
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| Suzanne Ciani @ Terraforma Festival 2017 |
Suzanne Ciani a cru reconnaître en eux les hippies de sa
jeunesse. Les mêmes pieds nus, les mêmes cheveux longs, les mêmes drogues.
Peut-être n’est-ce qu’une illusion. J’ai surtout vu des punks déguisés en
hippies. Les hippies ne fuyaient pas la civilisation, car élever des chèvres et
cultiver un potager, c’est déjà le début de la civilisation. Ils fuyaient la
société de consommation. Il importe à ce stade de dissiper un malentendu. Depuis
les Lumières, nous avons tendance à confondre civilisations et
Civilisation : les civilisations, au pluriel, sont des précipités de
traits moraux, culturels et politiques ; la Civilisation, au
singulier, c’est le progrès en opposition à la barbarie, c’est la société
équipée, celle qui bénéficie de toutes
les innovations techniques du moment. Il s’agit d’une conception
évolutionniste, darwinienne, qui appelle à l’élimination des sociétés moins
avancées – ce qui s’est produit lors de la colonisation.
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| Julia Kent @ Terraforma Festival 2017 |
Le succès de la société de consommation n’est pas seulement
lié à sa promesse d’assouvir tous nos désirs. C’est qu’elle les présente comme
des droits. Et comme des choix. Il devient ainsi très difficile de la remettre
en cause sans passer pour un réactionnaire. Les hippies l’ont fait en
s’imposant
à eux-mêmes un mode de vie
loin de ses sirènes. Les gens que j’ai vus à Terraforma, en revanche, sont
hyperconnectés, et pas pressés de ne plus l’être. Lorsqu’ils mangent du quinoa,
ils le font savoir sur Instagram. Ils n’ont pas l’intention de changer leur
mode de vie, mais le vôtre. Pourquoi en changeraient-ils puisqu’ils ont d
éjà fait leur part ? « Je suis
allé à un festival écoresponsable, j’ai agi, je me suis engagé,
ce serait tellement bien si tout le monde
faisait pareil, mais bon, il ne faut pas trop y compter ». Voilà la
petite musique que j’ai entendue (la deuxième partie de la phrase,
explicitement). Ce n’est pas une prise de conscience, c’est une manière de se
donner bonne conscience. Contrairement à l’esprit hippie, qui se remet lui-même
en cause, l’esprit punk accuse toujours les autres : « C’est la faute
de la société ». On interprète généralement la vieille rengaine « Si
tout le monde voulait se donner la main » (le
Imagine de John Lennon) comme un chant d’espérance. Au contraire, c’est
un réquisitoire, c’’est une réduction du monde à deux camps : le bien et
le mal, ceux qui « jouent le jeu » et les autres. Si tout va de
travers, il y a toujours un coupable à pointer du doigt, mais ce n’est pas moi.
Moi, j’ai chanté la chanson.

Ecoutez les conversations : le capitalisme est
unanimement désigné comme l’ennemi. Or le capitalisme, en tant qu’instrument du
Progrès, est lié à la notion de Civilisation, au sens où l’entendait Condorcet.
Le rejet du capitalisme devrait donc entraîner en toute logique celui du Progrès et de la Civilisation. Or ce n’est pas ce qui se produit. Comme l’Occident
a été le catalyseur du progrès, ce n’est pas la Civilisation, mais
une civilisation parmi d’autres, la civilisation occidentale, qui suscite l’aversion
et les coups des anticapitalistes. Or la civilisation occidentale, sa morale,
sa culture, furent les premières victimes du capitalisme, avant que celui-ci ne
s’attaque à toutes les autres cultures. Nous comprenons ce dernier point. Nous
comprenons qu’il est urgent de sauver le mode de vie des Indiens d’Amazonie
contre le capitalisme, symbolisé par les bulldozers, mais nous sommes
incapables de comprendre que la culture occidentale a été, et est toujours,
victime du même assaut. Au contraire, la confondant avec son bourreau, nous
nous en prenons à celle-là plutôt qu’à celui-ci. Nous préférons les boutiques
Apple aux vieux livres poussiéreux, la monoculture du soja à la corrida. Si
bien que ces festivaliers sont d’assez inoffensifs pourfendeurs du
capitalisme. Il ne viendrait pas à l’idée d’un hipster de
ne pas se réclamer du Progrès. Le Progrès n’est-il pas le contraire
de la Réaction ?
Logiquement, ce rejet, non de la Civilisation, mais de
la civilisation, ne se cristallise nullement dans un retour à la nature, mais
dans un retour au nomadisme, symbolisé lors du festival par les tentes des
campeurs et surtout les tipis. L’émergence des civilisations fut liée à la
sédentarisation. Littéralement, la sédentarité, c’est « être assis »,
c’est s
e poser. Le sédentaire trouve
donc le temps de faire autre chose que les tâches qui permettent simplement d’assurer
sa survie. D’où le développement des arts. Le nomade, lui, épuise les
ressources d’un pays avant de passer à un autre. Dans cette perspective, le nom
même du festival, Terraforma, prend une signification inquiétante. La
terraformation consiste à rendre une planète compatible avec la vie humaine. Il
s’agirait donc de migrer sur une autre planète une fois la Terre rendue inhabitable. Je
ne pense pas que les organisateurs aient eu cela en tête. Je les crois habités
par un souci écologique sincère, qui consisterait à terraformer la Terre elle-même,
c'est-à-dire à faire en sorte qu’elle demeure toujours habitable.
Il nous semble cohérent de nous tourner vers le nomadisme en
guise de protestation contre le capitalisme. Ce dernier ne fait-il pas de nous
autres, consommateurs, ce qu’on appelle des hyper-sédentaires ? Oui, mais le
mot sédentaire est ici employé au sens propre, alors qu’il est une métaphore
dans l’opposition sédentaire/nomade. Le consumérisme n’est pas un sédentarisme.
Au contraire, le capitalisme nous pousse à bouger. Dans l’histoire, il a marqué
un retour au nomadisme. Sans même évoquer l’exode rural, la concentration
urbaine et l’explosion des migrations internationales dont il est directement
responsable, il a fait du
bougisme
une valeur en soi. Nous déménageons constamment, nous voyageons partout, bien
plus qu’à n’importe quelle autre époque. Si, dans le même temps, nous sommes
obèses, c’est parce que nous n’avons pas d’activité physique. Ce qui n’est pas
la même chose. Nos ancêtres, qui habitaient le même village sur des
générations, étaient sédentaires au sens métaphorique du terme. Mais s’ils ne
bougeaient pas, ils
se bougeaient : leurs activités étaient principalement
physiques. Ils étaient donc le contraire de nos hyper-sédentaires d’aujourd’hui,
qui sont en réalité les nouveaux nomades. Le capitalisme est un mouvement
incessant. Partout où il triomphe, il met un terme à toute idée de stabilité. Par
conséquent, en affichant des valeurs « nomades », nous ne combattons
nullement contre lui, nous nous contentons de véhiculer l’un de ses préjugés.
Nous n’avons pas besoin d’un
retour à la nature pour enrayer la crise écologique. Le
respect de la nature devrait suffire.
C’est l’objectif que promeut le festival. Mais même cela est hors de portée de
cette génération. Pour respecter la nature, il faudrait d’abord que nous
acceptions de respecter ce qui est donné. Or nous récusons le donné au nom de
nos choix. Le respect est un
concept
important en philosophie, notamment chez Kant. Il implique une mise à distance,
il accuse une limite : tout n’est pas possible. Respecter la nature
reviendrait à accepter de limiter notre pouvoir sur elle (c'est-à-dire revenir
sur toute la philosophie moderne depuis Descartes). Or cette génération ne se
sent pas concernée. Elle pense que ce sont les autres qui abusent de ce pouvoir
(les puissants, les multinationales, les riches, les automobilistes, les
occidentaux, les juifs), sans comprendre que son niveau de vie, son confort,
son équipement, ne sont pas tombés du ciel. L’exploitation massive de la
planète est bien le fait des multinationales. Mais elles ne sont que les
pilotes d’une machine que nous avons voulue : la
machine à bonheur. Celle qui assouvit tous nos désirs, compris
comme des choix. Si nous plaçons nos choix au dessus du donné, alors nous
aurons toujours besoin d’exploiter la planète, toujours besoin des exploiteurs.
L’eau potable pour tous, les médicaments pour tous, le soja pour tous, Internet
pour tous et même la musique électronique pour tous sont à ce prix.

C’est le grand paradoxe de toute cette affaire. Peut-on
efficacement protester contre la pollution en programmant de la musique
électronique ? Ou toute autre forme de musique amplifiée ? Car les
arbres de la villa Arconati cachaient une autre forêt, qu’on pouvait apercevoir
en balayant un peu sous la litière : une forêt de câbles électriques. Le
DJ L.U.C.A., qui se produisait le samedi après-midi, avait inséré des chants
d’oiseaux dans son set. Comme si numériser des cris d’animaux ou créer des
modèles en 3D d’espèces en danger pouvait contribuer de quelque manière que ce
soit à leur protection. La Fête
de la musique à Strasbourg le 21 juin dernier avait été interrompue par une
panne de courant. Le concert de Suzanne Ciani s’est achevé dans les mêmes circonstances.
C’est peut-être un signe. Le signe qu’une critique du capitalisme, pour être
efficace, pour être seulement crédible, ne peut pas se passer d’une remise en
cause de notre philosophie des choix. Tant que nous voudrons forcer la nature à
se conformer à nos choix, nous serons nous-mêmes forcés de déployer un arsenal
technologique toujours plus invasif. Autrement dit, tant que nous n’accepterons
pas la nature comme un don à respecter, nous lui ferons violence.