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samedi 10 août 2019

More Ohr Less 2019 : la famille comme socle, le monde pour horizon


Pour la 16e édition de son célèbre festival More Ohr Less, Hans-Joachim Roedelius avait choisi pour thème l'espoir (hoffnung). Comme l’année précédente, c’est chez lui, à Baden, que l’artiste a accueilli les festivaliers pour un premier dimanche de performances et de discussions, avant de migrer à Lunz am See pour un second long week-end, du 1 au 4 août, marqué par quelques événements dramatiques : des pluies diluviennes et la blessure au dos du maestro. Le pianiste islandais Víkingur Ólafsson était l'invité vedette de cette édition. Etaient également de retour les habitués Tim Story et Christopher Chaplin, Harald Blüchel et le désormais incontournable More Ohr Less Brainstorming Orchester, qui donnait cette année sa meilleure performance.


Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2019

Baden (Autriche), les 28 et 29 juillet 2019 / Lunz am See (Autriche), du 1er au 4 août 2019

Mischa Kuball @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Mischa Kuball
Selon Tim Story, More Ohr Less est un festival unique dans la mesure où il efface la frontière entre les artistes et le public. Il n'est pas rare, explique-t-il, que les uns et les autres se retrouvent autour d'un verre, ou à nager ensemble dans le Lunzer See. Et en effet, il semble bien que tout spectateur finisse invariablement par devenir participant : soit en prenant part aux conférences, soit en montant sur scène, soit en donnant un coup de main en coulisses.

Cette année, dans le cadre du musée Arnulf Rainer de Baden, ce sont pas moins de quatre conférenciers qui ont disserté sur le thème de l'espoir en ouverture du festival : l'artiste conceptuel Mischa Kuball, le biologiste Martin Kainz, le chanteur et écrivain Alfred Goubran, et votre serviteur – suivis d'un panel de discussion avec l'épouse d'Achim et organisatrice du festival Christine-Martha Roedelius, la psychiatre et artiste Claudia Schumann, ainsi que l'activiste Nadja Schmidt, membre de l'ICAN (International Campaign to Abolish Nuclear Weapons, l'organisme récipiendaire du prix Nobel de la Paix 2017).
Nadja Schmidt, Claudia Schumann, Christine-Martha Roedelius @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
N. Schmidt, C. Schumann,
C. M. Roedelius
Etonnamment, alors qu'on aurait pu supposer de l'espoir qu’il fût un sentiment unanimement loué, il n'en fut rien. Selon un participant sur deux, l'espoir est au contraire chargé de négativité. Au mieux inutile, au pire à proscrire. Il pousserait à la passivité, et entraverait l'action. Ce renversement de l'articulation des deux concepts, l'espoir et l'action, n'est pas nouveau. Il a été invoqué essentiellement pour parler de l'urgence climatique. Je reste pourtant convaincu que l'espoir ne peut pas être subordonné à l'action. C'est le contraire qui est vrai. J'expliquerai ce point de vue dans le texte de ma contribution, à suivre sur ce blog. C'est aussi ce que semble suggérer Christine-Martha Roedelius qui, en liant l'espoir à l'humilité, montre qu'il faut se méfier d'un optimisme trop souvent fondé sur la démesure, et dont nous déplorons aujourd'hui les résultats.

Tim Story @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Tim Story
Les discussions furent suivies par une présentation des Roedelius Cells, l'installation audio sur hui canaux imaginée par Tim Story à partir d'échantillons de piano joués par Roedelius. Laissons Tim en parler lui-même : « Achim et moi avons travaillé ensemble pendant plus de quinze années, au cours desquelles j'ai accumulé de nombreux enregistrements de lui au piano. En plus de nos disques, nous nous sommes retrouvés avec des douzaines d'heures d'improvisations. En l'état, elles n'étaient pas publiables, mais il y avait tellement de petits passages merveilleux, que j'ai eu l'idée de les utiliser pour créer de nouvelles compositions. Certains remontaient à plus de dix ou quinze ans, tous enregistrés sur le même piano. Je les ai coupés en tout petits morceaux que j'ai ensuite redéployés sur huit canaux. Leur combinaison forme une composition entièrement nouvelle. (…) Si l'on se tient à équidistance parfaite des huit haut-parleurs, au centre du cercle, on obtient l'illusion d'une composition conventionnelle, presque normale, avec ses développements, ses refrains. Mais ce n'est pas le cas. La version stéréo publiée en CD reproduit cette illusion de l'auditeur placé au centre du cercle. En revanche, si vous explorez chaque haut-parleur un par un, vous pourrez percevoir individuellement les petits échantillons dont chaque pièce est constituée en fait. De même que lorsqu’on s'approche très près d'une image vidéo figurative, on finit par n’en voir que les pixels, qui sont abstraits. En un sens, ce procédé permet à l’auditeur de recomposer lui-même l’œuvre. Et l’expérience de chacun est différente en fonction du lieu où il se situe par rapport aux huit canaux.
Tim Story, Roedelius Cells @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Les Roedelius Cells
En fin de compte, les Roedelius Cells sont un hommage à l’esprit humain, un hommage à ce que nos cerveaux effectuent constamment : créer leurs propres compositions à partir de sons épars. Quand vous vous promenez dans la rue, vous entendez un avion, une voiture, les cris d’un bébé ; eh bien votre cerveau fait une sorte de composition afin de donner un sens à tous ces événements aléatoires. C’est le cas ici. J’ai réarrangé des événements aléatoires, des notes de piano jouées par Achim, pour créer l’illusion d’une composition ».

Ce faisant, Tim Story a aussi renversé l'ordre chronologique entre la composition et l'interprétation. D’ordinaire, la composition précède l’interprétation, ou en est au mieux contemporaine, comme dans le cas de l’improvisation. Cette fois, l’interprète, Hans-Joachim Roedelius, a appuyé effectivement sur les touches de son clavier bien avant –  parfois des années – que l’œuvre finale ne soit composée par Tim. En définitive, l’exercice auquel Tim Story s’est attaché est une réinvention très subtile, et beaucoup plus audacieuse, du sampling.

Tim Story, Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Tim Story, Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2019

A l’issue de la présentation des Cells, où le public était invité à se balader à sa guise au milieu des enceintes, les deux complices se retrouvaient dans une autre salle de cet ancien établissement thermal transformé en musée, où ils avaient installé leurs instruments au pied d’un bassin. Au programme, une présentation de leur dernier album, Lunz 3, sorti en avril dernier, en commençant par l’envoûtant Tenebrous. Si la performance – et l’album – s’inscrivent dans la lignée de Lunz et Inlandish par leurs sonorités et leur ambiance générale, Tim et Achim semblent avoir voulu produire des pièces plus évanescentes et moins rigoureusement structurées. L'impression d'immersion n'en est que plus forte.

Rosa Roedelius, Christopher Chaplin @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Rosa Roedelius, Christopher Chaplin
La première soirée s'achève au Kunstverein, petite galerie d'art du centre historique de la ville, avec une lecture de Rosa Roedelius, accompagnée par une bande-son de Christopher Chaplin. Ma connaissance de l'allemand ne me permet pas, hélas, de comprendre immédiatement la poésie. Les mots me sont familiers, mais le sens des phrases m'échappe. La musique, en revanche, est une langue universelle, et Christopher Chaplin sait la parler. Sa performance minimaliste s'appuie sur un superbe son d'orgue, semé de bruitages ambient. C'est une direction que je ne l'avais pas encore entendu explorer. Hélas, il n'a pas cru bon d'enregistrer sa création. Mais Christopher n'est pas seulement un artiste intéressant à entendre, il est aussi intrigant à voir. Courbé sur son Novation, économe de ses gestes, il se cacherait presque pour laisser parler l'instrument, comme si lui-même préférait s'assoir au milieu du public plutôt qu'être l'objet de toutes les attentions.

Harald Blüchel, Hans-Joachim Roedelius, Christopher Chaplin, Tim Story, Carl Michael von Hausswolff @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Concert de bienfaisance au profit de l'ICAN
Le lendemain, 29 juillet, l'hôtel At the Park accueillait un concert de bienfaisance au profit de la section autrichienne de l'ICAN, dont nous avons déjà parlé. Sa représentante Nadja Schmidt, qui n'est autre que la bru de Hans-Joachim Roedelius, s'investit depuis plusieurs années dans cette cause : celle de l'abolition de l'armement nucléaire. Voyageant partout dans le monde, elle est amenée à côtoyer aussi bien les hauts dignitaires des institutions internationales que le chancelier autrichien Kurz. Le concert met en scène le MOL Brainstorming Orchester presque au complet : Roedelius, Chaplin, Story, Carl Michael von Hausswolff et Harald Blüchel. Puissamment supporté par les drones de Hausswolff, le groupe plonge le hall, ses convives et son personnel dans une ambiance tout à fait inhabituelle pour cet hôtel plutôt enclin à accueillir des groupes de jazz.
Harald Blüchel, Hans-Joachim Roedelius, Christopher Chaplin, Tim Story, Carl Michael von Hausswolff @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
La performance des cinq artistes, bien que captivante, n'est pas pour autant exempte de défauts. Ainsi, les dialogues entre musiciens ne fonctionnent-ils pas toujours. Quand, au beau milieu de ce mur de drones, l'un des participants lance un son insolite – quelques notes tonales, une section rythmique – tout se passe comme si les autres ne savaient pas exactement quoi en faire. Si bien que personne ne suit. Ainsi, chaque variation nouvelle s'interrompt-elle brutalement faute de développement. Au cœur de cette improvisation presque totale, aucun des membres de l'orchestre ne sait vraiment qui fait quoi. Plus tard, en en reparlant, les musiciens se sont aperçus que le facétieux Achim était à l'origine de presque toutes ces bifurcations. L'une des auditrices a pourtant su donner un sens à tout cela. Le morceau lui a évoqué la menace d'annihilation que représentent les armes nucléaires, puis l'horreur de leur utilisation effective. La brutale interruption et le retour aux drones suggéraient quant à eux le silence de mort qui s'ensuivait, au milieu des ruines.

Carl Michael von Hausswolff @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Carl Michael von Hausswolff
Après quelques jours de pause, le festival se poursuivait dans le petit village de Lunz am See, qui l'avait vu naître quinze ans auparavant. Mais d’abord, il fallait bien déménager le matériel et les instruments. C’est à une véritable transhumance que se sont livrés les festivaliers, traversant la Basse-Autriche depuis Baden jusqu’à Lunz par la pittoresque route de montagne de Mariazell (site touristique et lieu de pèlerinage catholique). Cette transhumance les fait un peu ressembler au bétail des éleveurs de la région. Harald Blüchel et Carl Michael von Hausswolff en particulier se montrent très intéressés par les vaches de Lunz. Carl Michael, artiste expérimental pour qui tout peut être source de musique, envisage même, un soir en terrasse, d’enregistrer le chœur des cloches du troupeau afin d’en faire tout un orchestre. Un autre jour, ce sont les ronflements du chien de Pierre, le pizzaïolo français des hauteurs du village, qui attirent son attention. Il en enregistre même un échantillon duquel il promet d’élaborer un drone du tonnerre !

Helmut David @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Helmut David
La première journée lunzienne s’ouvrait sur les allocutions d’usage du maire et du représentant du Land de Basse-Autriche. Celles-ci devaient ravir Hans-Joachim, qui apprenait à cette occasion le renouvellement pour 2020 de la subvention publique destinée au festival. Un vieil ami de la famille, le docteur Helmut David, enchaînait avec une conférence passionnée sur le thème de l'espoir. Et de citer la phrase très profonde de Vaclav Havel : « L'espoir est un état d'esprit. Ce n'est pas la conviction qu'une chose aura une issue favorable, mais la certitude que cette chose a un sens, quoi qu'il advienne ».

Cet état d'esprit pourrait très bien convenir au musicien multi-instrumentiste Albin Paulus, un habitué du festival dont nous avons déjà beaucoup parlé, notamment pour sa participation au groupe Hotel Palindrone. Sur la scène aquatique du lac de Lunz, Albin propose un show vivant et plein d'humour, où compositions originales côtoient le répertoire traditionnel.
Albin Paulus @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Albin Paulus
Cornemuse, guimbarde, flûtes en tous genres, chant diphonique, yodel : Albin maîtrise une large panoplie d'instruments, parfois peu ordinaires. Le premier d'entre eux, sa propre gorge, fait merveille pour le chant diphonique. Il existe de nombreuses vidéos de cette technique vocale sur Internet. Mais aucune ne m'impressionne autant que celle l'Albin, qui arrive à la fois à maintenir longtemps son souffle tout en chantant juste et rapidement. L'une de ses flûtes, explique-t-il ensuite, est une réplique de l'un des instruments les plus anciens au monde, une flûte de l'âge de pierre retrouvée en fossile dans les Alpes souabes. Un brin farceur, Albin associe ce représentant de la plus haute Antiquité à la dernière appli à la mode, Tampura Droid, très appréciée des sitaristes indiens car elle leur donne le fameux bourdonnement qui accompagne toujours le soliste dans les ragas. Albin passe allègrement du « paléolithique au paléoplastique », comme il le dit si bien, puisqu'il a apporté son Wobblephone, un instrument de sa conception, première cornemuse sans sac (« c'est moi le sac », plaisante-t-il) constituée de tubes de PVC. Au Wobblephone, il se fend d'un morceau qui ferait pâlir de jalousie le meilleur producteur de… dubstep !

Lotus, Wolfgang Semmelrock, Rosa Roedelius @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Cette année, la scénographie est assurée par Rosa Roedelius, la fille du maître, et son collègue le designer Wolfgang Semmelrock, architecte de formation. Tous deux ont conçu trois nouvelles sculptures pour tenir compagnie au fameux « Auge » (l'œil) sur le lac : un lotus, des ailes d’ange et un casque sonore, que Wolfgang a réalisés dans la même matière plastique que les matelas pneumatiques. Le casque sonore (sound helmet) consiste en une cloche suspendue sous laquelle le spectateur est invité à s'assoir, comme sous le casque chez le coiffeur. Mais celui de Wolfgang, à la manière du Lauscher, émet de la musique : les Roedelius Cells, comme il se doit…

Christoph H. Müller, Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Christoph H. Müller, Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2019

La soirée qui s'ensuit est consacrée au duo Christoph H. Müller / Hans-Joachim Roedelius. Les deux hommes ont publié en octobre dernier leur second album, Imagori II. Avec Christoph H. Müller, nous quittons le monde de l'improvisation pour celui de la composition. L'ancien du Gotan Project est connu pour ses titres travaillés. Et Imagori II n'a pas à rougir de la comparaison avec son prédécesseur. D'ailleurs, même si le duo interprète deux des titres d'Imagori, les incontournables Time has Come et Origami, le reste du set fait la part belle au dernier disque. Celui-ci ne manque pas de pépites : le planant Daumenwalzer, avec ses percussions à la Cluster, l'envoûtant Pentagramm, variation autour du thème de Tenebrous de Roedelius et Story, l'entraînant Ich Du Wir (Wandel), composé autour d'une mélopée de Rosa Roedelius, La Vie en bleu, qui permet de découvrir les talents de récitation de Hans-Joachim en français, mais surtout le brillant Fractured Being, avec ses puissantes basses et les vocalises de la chanteuse pop allemande Miss Kenichi. En fin de compte, le projet Imagori est peut-être l'une des collaborations les plus intéressantes de Roedelius de ces dernières années, après, évidemment, le duo qu'il forme avec Tim Story. Christoph H. Müller reste le véritable concepteur et maître d'œuvre derrière Imagori. Et sur ces deux disques, il a enregistré quelques-uns des morceaux de musique électronique les plus intelligents et les plus rafraîchissants du moment.

Lukas Lauermann, Harald Blüchel, Carl Michael von Hausswolff, Hans-Joachim Roedelius, Tim Story, Christopher Chaplin, Thomas Rabitsch @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
MOL Brainstorming Orchester
Le lendemain devait commencer par une catastrophe. Hans-Joachim Roedelius, tâtonnant dans le noir à deux heures du matin à la recherche d’un interrupteur que jamais il ne trouva, faisait une mauvaise chute qui laissait craindre le pire. Heureusement, le maestro s’en tirait sans dommage, mais au prix de violentes douleurs au dos. Et c’est en fauteuil roulant, encore vêtu de son pantalon d’hôpital, qu’il refaisait son apparition l’après-midi-même pour le soundcheck. Le soir venu, le More Ohr Less Brainstorming Orchester au complet devait en effet se produire, de même que le duo Alfred Goubran / Lukas Lauermann.

Lukas Lauermann, Alfred Goubran @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Lukas Lauermann, Alfred Goubran
Chanteur, poète, écrivain, Alfred Goubran avait participé à l’édition 2017 à Baden, déjà accompagné de Lukas Lauermann au violoncelle. Mais cette fois, le sort devait en décider autrement. A l’heure prévue, à peine Rosa Roedelius avait-elle présenté le chanteur, prêt à jouer les premiers accords sur sa guitare, qu’un vent violent se levait, obligeant les membres du MOL Brainstorming Orchester à revenir précipitamment sur scène pour empêcher les bâches qui protégeaient leurs instruments de la pluie de s’envoler. Jacques Gassmann, l’artiste-peintre chargé d’accompagner l’orchestre par une session de peinture en direct, faisait de même avec les toiles et les krafts qu’il avait dépliés pour l’occasion. Mais il était écrit que rien ne serait épargné au festival ce jour-là. Cinq minutes plus tard, l’orage éclatait, et une averse torrentielle écrasait la scène, qui prenait des allures de Radeau de la Méduse. On entendait Christine-Martha hurler aux techniciens de couper le courant, et aux musiciens de quitter la scène sans tarder. Heureusement, aucun court-circuit, ni aucune surtension ne fut à déplorer malgré les câbles électriques détrempés répandus au sol.
Lukas Lauermann, Harald Blüchel, Carl Michael von Hausswolff, Hans-Joachim Roedelius, Tim Story, Christopher Chaplin, Thomas Rabitsch @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Un peu plus tard, il s’avéra même qu’aucun instrument n’avait eu à en souffrir, en dépit des moyens de fortune employés pour les protéger. De retour au chaud, attablés au Zellerhof, les membres du MOL Orchester sont unanimes : cette soirée, avec la nature déchaînée en chef d'orchestre, fut leur meilleure performance !

Mais il y a bien une chose qui devait tomber à l’eau, et c’est le concert d’Alfred Goubran. Le chanteur aurait pu revenir jouer le lendemain, mais il tenait absolument à son accompagnateur Lukas Lauermann. Celui-ci ayant d’autres engagements, le concert fut tout simplement annulé. En revanche, le MOL Orchester décidait de remettre sa performance au lendemain, quitte à la raccourcir, car l’affiche s’annonçait chargée avec les deux pianistes solos, Víkingur Ólafsson et Harald Blüchel. Mais plus question de tenter le diable sur la scène aquatique du Lunzer See. Le festival déménageait dans la salle de sport de l’école locale, évidemment moins photogénique. Cette mésaventure n’était plus arrivée depuis l’édition 2014.

Vikingur Olafsson @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Víkingur Ólafsson @ More Ohr Less 2019

Né en 1984, le pianiste islandais Víkingur Ólafsson a joué avec les plus grands orchestres, et a connu le succès critique avec ses enregistrements de Brahms, Chopin, mais aussi Philip Glass et surtout Bach. En 2018, il a ainsi sorti chez Deutsche Grammophon l’album Johann Sebastian Bach, consacré à des œuvres pour piano solo du compositeur. L’année précédente, la prestigieuse maison de disque allemande avait publié l’album Einfluss, de Roedelius & Kasar. C’est ainsi que les deux hommes se sont rencontrés. A la fin de l’année passée, Roedelius a été invité à participer au disque d’Ólafsson Bach Reworks, où le piano se mêle aux sonorités électroniques contemporaines. Le 22 juin dernier, Hans-Joachim a participé au Reykjavík Midsummer Music, le festival fondé en 2012 par Víkingur. Et à son tour, ce dernier est venu à Lunz en ce 3 août pour More Ohr Less. Il est un peu la sensation du festival. Quelques figures familières ont fait le déplacement pour l’écouter, comme Bianca Acquaye, la veuve d’Edgar Froese.

Vikingur Olafsson @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Víkingur Ólafsson
Pour son programme, Víkingur Ólafsson a choisi d’interpréter une sélection d’œuvres de Bach, bien sûr, mais aussi de leur associer d’autres morceaux de deux de ses compositeurs préférés, Rameau et Debussy. Son but : montrer la modernité de Rameau, et le classicisme de Debussy. Les amateurs, pas forcément les plus avertis, savent bien distinguer les compositions de Debussy de celles de ses deux illustres prédécesseurs, et pourtant, le choix délibéré de tout jouer sans pause donne l’illusion parfaite que l’ensemble du programme n’est qu’une seule et même composition, tant les partitions s’accordent si harmonieusement entre elles. Parmi les pièces de Bach, je n’ai pu identifier que le deuxième mouvement de la Sonate no. 4, BWV 528, et peut-être un passage du Prélude et fugue en ré majeur, BWV 850. De Debussy, il me semble avoir entendu l’Hommage à Rameau, un choix en phase avec le dessein du pianiste.

Harald Blüchel, Ursula Gassmann @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
C’est un grand piano Bösendorfer qu'utilise Víkingur Ólafsson ce soir-là. Mis à disposition par la firme, transporté par deux déménageurs, deux forces de la nature dépêchées spécialement, l'imposant instrument a nécessité le concours de cinq hommes pour grimper les trois marches menant à la scène. Le résultat est à la hauteur de l'effort. Il est bien triste, pourtant, de ne pas avoir eu l'opportunité d'écouter Víkingur en plein air, sur le lac, en raison du mauvais temps. Mais on se rassure en songeant que le piano à queue aurait bien pu finir au fond du lac s'il avait fallu le faire traverser les étroites passerelles qui mènent à la scène. C'est devant ce même piano – son préféré – que prend place ensuite Harald Blüchel. Harald n'est pas un pianiste de répertoire, comme Víkingur. Cette ancienne star internationale de la techno est avant tout compositeur. Ce n'est qu'en 2011 qu’il a décidé de revenir au piano solo. Une décision heureuse, qui lui permet d'envisager la publication d'un nouvel album, annoncé pour le mois de mars 2020.
Harald Blüchel @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Harald Blüchel
Harald Blüchel interprète trois morceaux, qui ne sont pas inconnus des festivaliers. Ses compositions sont des motifs minimalistes en constante évolution : répétés, décalés, modifiés, fondus, ils se réarrangent comme un ballet de feuilles mortes dans le vent d’automne. Le dernier titre, Traüme, pourrait quant à lui évoquer les orages d’été qui ont déferlé sur Lunz la veille. Harald est un concentré d’émotions et il a cette capacité rare à les transmettre, de tout son corps, à son clavier, auquel il a parfois l’air de chuchoter. Cette façon de faire de la musique lui vient peut-être de l’enfance, comme il l’explique à l’auditoire. Harald a toujours aimé les répétitions : les saisons, les fêtes, les anniversaires : des répétitions dont chaque occurrence est pourtant différente de la précédente. « Ce sont ces cycles qui maintienne le monde en place, dit-il. Et c’est là que réside la beauté du monde ». Ce faisant, il ne s’est pas si éloigné que ça de l’univers de la techno qui lui a tant souri. Car ces arpèges répétés, réarrangés et reconfigurés, c’est tout le principe des séquenceurs ! Les œuvres pour piano d’Harald mériteraient ainsi une adaptation électronique. Mais on pourrait aussi bien rêver qu’un jour un pianiste comme Víkingur Ólafsson les interprète.

Jacques Gassmann @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Jacques Gassmann
Après les deux pianistes, le peintre Jacques Gassmann et le MOL Brainstorming Orchester entrent en scène. L’idée est de permettre à l’artiste de peindre une nouvelle œuvre en direct pendant que l’orchestre s’affaire. J’ai découvert Jacques Gassmann il y a deux ans, lors d’une précédente édition du festival. J’ai été très impressionné par ses créations sacrées, œuvres de commande destinées à des églises un peu partout en Allemagne. On lui doit notamment le retable de la Neustädter Kirche de Hanovre, deux superbes triptyques à St Kilian d’Obertheres, plusieurs œuvres à Würzburg, où il habite, ainsi que les décors de plusieurs orgues, comme celui de l’église St Johannes de Kitzingen. Mais cette performance à Lunz permet de le voir à l’œuvre. Jacques travaille au sol, à l’aide d’éponges et de peintures très diluées qui lui permettent d’obtenir d’étonnants effets de transparence. Son œuvre du soir, aux lignes effacées, s’accorde parfaitement avec l’ambiance que tentent de susciter sur scène Achim et ses compagnons.

Jacques Gassmann, MOL Brainstorming Orchester @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Jacques Gassmann & MOL Brainstorming Orchester
Le MOL Brainstorming Orchester se compose cette année de Harald Blüchel, Carl Michael von Hausswolff, Hans-Joachim Roedelius, Tim Story, Christopher Chaplin et Thomas Rabitsch. On aurait pu regretter, là encore, la scène aquatique. Mais les rideaux tirés, derrière les musiciens, permettent d'oublier qu'on se trouve dans une salle de sport sans charme. Et on peut le dire d'emblée : il s'agit de la performance la plus aboutie du groupe depuis sa formation. Elle se présente comme une longue improvisation à la structure progressive, introduite par des drones éthérés (Hausswolff ?), auxquels s'ajoutent des nappes planantes (Story ?) et des sons étranges (Chaplin ? Blüchel ?), dans un crescendo dramatique. Il y a deux ans, l'orchestre s'était un peu perdu dans un labyrinthe de bruit et de fureur. L'année dernière, le Minimoog de Thomas Rabitsch gâchait un peu l'ambiance. Le Moog est en effet un instrument très envahissant, et l'intervention de Thomas avait tendance à écraser celles de tous les autres. Cette fois, le producteur autrichien a réussi à dompter sa machine, jouant des arpèges si rapides qu'ils se fondent dans l'atonalité de l'ensemble. Cette fois, tout s'enchaîne à merveille. Les musiciens se répondent les uns aux autres comme s'ils avaient répété des heures. Il n'en est rien. Mais il est vrai qu'ils commencent à se connaître. Cette dernière création aurait aisément pu trouver sa place dans la bande son d'un film de David Lynch.

Harald Blüchel, Carl Michael von Hausswolff, Hans-Joachim Roedelius, Tim Story, Christopher Chaplin, Thomas Rabitsch @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Harald Blüchel, CM von Hausswolff, Hans-Joachim Roedelius, Tim Story, Christopher Chaplin, Thomas Rabitsch
MOL Brainstorming Orchester @ More Ohr Less 2019

Hans-Joachim Roedelius, Michou Friesz @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Roedelius & Michou Friesz
Mais ce n'est pas tout. En fin de soirée, l'infatigable Hans-Joachim Roedelius remonte sur scène pour l'un de ses récitals de piano, accompagné comme souvent par la voix de Michou Friesz. Tandis que l'actrice autrichienne lit certains des poèmes d'Achim, dont le désormais célèbre Glückschmied, le maestro pianote pensivement quelques-uns de ses thèmes favoris (on reconnaît des passages de Inlandish, Piano Piano ou Lustwandel). Modeste, il explique lui-même à l'auditoire ce qui le distingue des pianistes expérimentés qui l'ont précédé au Bösendorfer : « Personne ne se rend vraiment compte de la masse de travail que représente ce que font Víkingur et Harald ». Et il est vrai que Roedelius, de son côté, n'a jamais passé des heures à s'exercer. Il excelle dans l'improvisation.

Helmut David, Karin Halbritter, Hans-Joachim Roedelius, Christine-Martha Roedelius @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Helmut David & Band
Comme chaque année, le festival s'achève le dimanche dans la petite église de Lunz. Pourtant, cette fois, le programme est une surprise. Certes, Achim et son épouse sont présents sur scène pour une séance de lecture, mais l'illustration musicale est assurée par une figure familièle, et pourtant étonnante : Helmut David et son groupe. J'ignorais que le docteur David, spécialiste du bouddhisme zen, fût également musicien. C'est pourtant le cas. Et c'est la première fois que, mandoline en bandoulière, il participe à ce titre au festival, dont il est par ailleurs un habitué. Accompagné par un batteur, un bassiste, une violoniste et une chanteuse-flûtiste-joueuse de cornemuse, il se fend de quelques morceaux de musique traditionnelle aux accents médiévaux. De quoi achever le festival sur une note joyeuse, après les quelques frayeurs des jours précédents. De quoi, surtout, donner envie qu'il y ait une prochaine fois, et qu'elle commence dès demain.