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dimanche 23 septembre 2018

Electric Cave : Pyramid Peak & BK&S live @ Dechenhöhle, Iserlohn, 23 septembre 2018


Comme BK&S à Repelen, Pyramid Peak a son rendez-vous live attitré. Depuis 2001, le groupe se produit dans la grotte de Dechen, près de Dortmund. En 2014, pour la première fois, Axel Stupplich et Andreas Morsch, ses deux fondateurs, avaient organisé un double concert en compagnie, justement, de BK&S. Cette année, c’est à un véritable mini-festival que le public a été convié, avec pas moins de cinq concerts, dans deux grottes différentes. Au programme, un certain Project Andrew Rotten, Filter-Kaffee, Axess, BK&S et Pyramid Peak.

 

Pyramid Peak & BKS live @ Dechenhöhle 2018 / photo S. Mazars
Pyramid Peak & BKS live @ Dechenhöhle 2018
De gauche à droite : Detlef Keller, Andreas Morsch, Bas Broekhuis, Axel Stupplich, Mario Schönwälder, Frank Rothe


Grotte de Dechen, Iserlohn, le 22 septembre 2018

Project Andrew Rotten live @ Dechenhöhle 2018 / photo S. Mazars
Project Andrew Rotten
Après le rappel, par le gérant, des strictes consignes de sécurité de la grotte (le sol glissant, les voûtes basses, les boyaux étroits), le public est autorisé à pénétrer dans une première salle, où doit débuter le premier concert du jour, celui du Project Andrew Rotten. Je n’avais jamais entendu parler de cet artiste. Tout s’éclaire quand il prend place derrière ses claviers, collé contre les parois suintantes : il s’agit du projet solo d’Andreas Morsch. On comprend donc qu’entre Pyramid Peak et BK&S, on passera la soirée en famille. Andreas sait trouver de bonnes mélodies. Je mettrais un bémol sur les parties rythmiques. Les boîtes à rythmes sont une facilité à laquelle les musiciens cèdent souvent trop facilement, tant il est vrai que le moindre beat confère d’emblée à n’importe quel morceau un certain « habillage ». Or dans ce Project Andrew Rotten, les boîtes à rythmes jouent un très grand rôle, au point de noyer un peu tout le reste. On flirte ici avec la musique new age.

Filter-Kaffee live @ Dechenhöhle 2018 / photo S. Mazars
Filter-Kaffee

Le contraste est saisissant dès que Mario Schönwälder et Frank Rothe, les deux compères de Filter-Kaffee, investissent la grotte. Pas de boîtes à rythmes ici. On retrouve la grande tradition de la Berlin School des années 70, avec ses séquenceurs, ses longues plages planantes, mais surtout le principe de l’improvisation. Mario a bien programmé quelques séquences à l’avance, et les deux hommes suivent manifestement un certain canevas. Mais les morceaux pourraient se présenter sous mille physionomies différentes. Plus important, la musique de Filter-Kaffee entre en résonnance avec les lieux. La grotte n’est pas qu’un écrin, un décor un peu inhabituel dont profitent les musiciens, car ceux-ci la mette à leur tour en valeur.

Axess live @ Dechenhöhle 2018 / photo S. Mazars
Axess

Axel Stupplich, maître d’œuvre de la manifestation, bien connu dans le milieu sous le nom de scène d’Axess, propose le concert le plus surprenant du jour. Assez éloigné du son de Pyramid Peak, et de la musique électronique classique en général, Axess explore aujourd’hui une veine chillout plutôt plaisante, où les rythmiques sont bien plus maîtrisées que chez son collègue. Sa manière d’utiliser les kicks rappelle par moment MoonSatellite : autant dire du solide, même s’il n’échappe pas à quelques mélodies faciles. O peut se faire une idée de son travail en écoutant son nouvel album, Seashore, paru sur Spheric Music, le label du dynamique Lambert Ringlage.

BK&S live @ Dechenhöhle 2018 / photo S. Mazars
BK&S
Le soir venu (mais comment se douter de l’heure qu’il est ?), le public migre vers une salle plus grande, dont je reconnais immédiatement la configuration pour l’avoir visitée en 2014. Dès les premières notes de BK&S, le public reconnaît immédiatement le son inimitable de Bas Broekhuis, Detlef Keller et Mario Schönwälder. Ce n’est pas la meilleure prestation du groupe qu’il m’ait été donnée de voir : Mario n’a pas joué assez de solos, et Bas a trop sollicité sa grosse caisse. Mais c’est toujours un plaisir de retrouver intact le style familier auquel les trois hommes restent fidèles. Et pourtant, ils pourraient s’en éloigner. Mario m’a confié écouter beaucoup Nils Frahm en ce moment. Mais quand je lui ai demandé si le pianiste pouvait un jour influencer sa musique, voici ce qu’il m’a répondu : « Non ! D’abord parce que je ne saurais pas jouer comme lui. Ensuite, même si je m’isole avant chaque concert avec Nils Frahm, dès que je suis sur scène avec Frank, je fais du Filter-Kaffee ; avec Bas et Detlef : du BK&S. »

Pyramid Peak live @ Dechenhöhle 2018 / photo S. Mazars
Pyramid Peak
En revanche, Pyramid Peak est au sommet de son art. Réduits à un duo depuis le départ de leur batteur il y a trois ans, Axel Stupplich et Andreas Morsch ne s’en trouvent pas plus mal. En outre, ils m’apparaissent bien meilleurs ensemble que séparés. Pour preuve, ce très beaux morceaux à base de séquences entrelacées : une première, une deuxième, une troisième, dans un arrangement progressif de plus en plus complexe. L’introduction du concert était particulièrement réussie, dans une ambiance digne des bandes originales de John Carpenter. Dans une grotte froide, humide et peu éclairée, l’effet est immédiat : Comme si Michael Myers allait surgir au coin d’une stalagmite !

Pyramid Peak & BKS live @ Dechenhöhle 2018 / photo S. Mazars
Frank Rothe m’avait vendu la mèche, mais tout le monde pouvait s’y attendre : la soirée se devait de s’achever sur une jam session avec tous les musiciens réunis sur scène. C’est ainsi que BK&S et Pyramid Peak, accompagnés de Frank, se sont retrouvés pour le rappel, dans cette grotte pleine à craquer, eux-mêmes subitement très à l’étroit. Je remarque que le public est majoritairement masculin. Une constante avec ce style musical sauf, peut-être, à Repelen. Selon Bas Broekhuis, cela s’explique par l’aspect technique des instruments qui, d’après son expérience, attire plus les hommes que les femmes. Or, ajoute Detlef Keller, cela crée un préjugé défavorable. Du coup les femmes sont moins exposées que les hommes à ce style. Mais dès qu’elles ont l’opportunité d’en écouter – Detlef est catégorique –, elles n’apprécient pas moins que les hommes.

Mario l’affirme : cette journée Electric Cave restera unique. Pas question de fonder encore un nouveau festival. Je crois, pour ma part, que si Axel Stupplich l’invite à remettre ça l’année prochaine, il ne dira pas non. Et nous non plus.


jeudi 2 octobre 2014

BK&S & Fratoroler live @ Planetarium am Insulaner, Berlin, 27 septembre 2014


Le trio de musique électronique Broekhuis, Keller & Schönwälder alias BK&S, locomotive du label Manikin Records et laboratoire de la firme d'instruments Manikin Electronic, célébrait au Zeiss Planetarium am Insulaner de Berlin ses vingt ans de scène, presque au jour près, et au même endroit que lors de son premier concert, le 24 septembre 1994. Sous le dôme étoilé du planétarium, le public pouvait donc découvrir Direction Green, le nouvel opus du groupe, mais aussi assister en première partie au tout premier show live de Fratoroler, duo 100% Berlin School initié par Thomas Köhler et Frank Rothe – ce dernier étant bien connu des fans de BK&S pour mixer la plupart de leurs concerts.

 

Bas Broekhuis, Detlef Keller, Mario Schönwälder : BK&S live @ Planetarium am Insulaner, Berlin / photo S. Mazars
Bas Broekhuis, Detlef Keller, Mario Schönwälder : BK&S live @ Planetarium am Insulaner, Berlin 2014

Berlin, le 27 septembre 2014

Bas Broekhuis, Detlef Keller, Mario Schönwälder : BK&S live @ Planetarium am Insulaner, Berlin / photo S. Mazars
Au fil de leurs vingt années de carrière, Broekhuis, Keller & Schönwälder ont su programmer une série de petits rendez-vous originaux, comme le fameux concert du nouvel an en l'église de Repelen, si bien que le trio attire un public en général plus divers que les habituels aficionados de la musique électronique traditionnelle ; et qu'il fait également partie de ceux qui tournent le plus au sein de cette scène majoritairement amateur.

Thoma Köhler, Frank Rothe : Fratoroler live @ Planetarium am Insulaner, Berlin / photo S. Mazars
Fratoroler
Ce statut amateur, Thomas Köhler et Frank Rothe alias Fratoroler le revendiquent également. Ils viennent de publier leur nouveau disque, Nano, chez Syngate, le quatrième depuis 2010. Et pourtant, cette soirée représente pour eux une grande première : celle de leurs débuts live. Fratoroler joue une Berlin School authentique et sans concession, arythmique, à base de séquenceurs et de nappes planantes, comme au bon vieux temps des « Virgin Years » de Tangerine Dream. Leur simple présence sur scène atteste qu'aucun style musical ne meurt jamais vraiment, pour peu que des passionnés se donnent la peine de le cultiver. Ce que fait le duo avec brio.

Mario Schönwälder : BK&S live @ Planetarium am Insulaner, Berlin / photo S. Mazars
Mario Schönwälder
Après l'agréable mais brève intervention de Fratoroler, le batteur néerlandais Bas Broekhuis et ses deux acolytes allemands, Detlef Keller et Mario Schönwälder, investissent la scène du planétarium et racontent, avec humour et légèreté, quelques anecdotes de leurs débuts. Ce soir, le groupe joue deux sets de quarante minutes chacun, entrecoupés d'une petite pause au cours de laquelle Mario passe dans les rangs pour distribuer à l'assistance les touches arrachées à un Memotron, dédicacées par les trois musiciens. Une manière pleine de fantaisie de célébrer leur anniversaire, et de présenter leur nouvel album.

Detlef Keller : BK&S live @ Planetarium am Insulaner, Berlin / photo S. Mazars
Detlef Keller
Après Red, le dernier volet en date de la « série des couleurs » de BK&S s'appellera donc Direction Green. Mais, avec une durée de 45 minutes, « il s'agit plutôt d'un EP », précise Mario Schönwälder, le Berlinois de la bande. Pourtant, peu d'albums dépassaient cette durée dans les années 70. Le show consiste en un mix sans temps mort des deux disques. Les percussions subtiles de Bas, les synthés majestueux de Detlef et les envolées inspirées de Mario, tels sont les ingrédients imparables d'un succès qui ne s'est jamais démenti en vingt ans.

Prochains rendez-vous avez BK&S

– Dechen Cave Concert (avec Pyramid Peak), grotte de Dechen, Iserlohn, 25/10/2014
– Liquid Sound Festival, Toskana-Therme, Bad Orb, 08/11/2014
– Electronic Music Pure, Dorfkirche Repelen, 13/03/2015
– Repelen 11 (avec Raughi Ebert, Thomas Kagermann & Eva-Maria Kagermann), Dorfkirche Repelen, 14/03/2015


Bas Broekhuis, Detlef Keller, Mario Schönwälder : BK&S au Planetarium am Insulaner, Berlin / photo S. Mazars
Bas Broekhuis, Mario Schönwälder et Detlef Keller peu avant le show


mercredi 1 octobre 2014

Fratoroler : la Berlin School au cœur


Depuis 2010, Frank Rothe et Thomas Köhler ont publié quatre albums chez Syngate Records sous le nom de Fratoroler. Le dernier, Nano, sortait à l’occasion du tout premier concert du duo berlinois, en première partie des incontournables Broekhuis, Keller et Schönwälder au Zeiss Planetarium am Insulaner de Berlin. Juste avant le show, les deux amis revenaient sur leurs liens étroits avec Mario Schönwälder et la team Manikin, exposaient leur démarche musicale, et expliquaient le sens de leur passion pour la Berlin School, dont ils sont des représentants chimiquement purs. 

 

Fratoroler : Thomas Köhler et Frank Rothe @ Planetarium am Insulaner, Berlin / photo S. Mazars
Thomas Köhler et Frank Rothe : Fratoroler devant le Planetarium am Insulaner de Berlin, 27 septembre 2014


Berlin, le 27 septembre 2014

Racontez-moi votre rencontre ! A-t-elle quelque chose à voir avec la musique ?

Thomas Köhler – C’est une longue histoire. Tu veux la version courte ? C’est bien la musique qui nous a réunis, mais dans un genre totalement différent. Nous avons tout d'abord fait partie d’un groupe pop-rock dont Frank était le bassiste et moi le guitariste chanteur. Et en 2000, comme ça arrive souvent, le groupe s'est séparé. Nous n’en avions pas moins remarqué la bonne entente qui régnait entre nous, et surtout, notre passion commune pour un certain type de musique électronique. Je connais Tangerine Dream depuis les années 70-80. J’ai assisté à plusieurs de leurs concerts, notamment le fameux « Concert pour la paix » en 1981 au Reichstag devant 100 000 personnes, et, un peu plus tôt cette même année, au ICC [Internationale Congress Centrum], toujours à Berlin. Depuis, j’ai toujours gardé en tête l’idée qu’un jour, je pourrais à mon tour explorer cette orientation en tant que musicien. Après la séparation du groupe, Frank et moi en avons discuté. Nous aimons tous les deux ce style, alors pourquoi pas ?
FR – A cette époque, les PC ont commencé à offrir des possibilités de plus en plus intéressantes et abordables. Nous nous sommes intéressés spécialement au développement alors récent des logiciels spécialisés. Thomas m'a fait découvrir l'une des premières versions du séquenceur MicroLogic, de la firme Emagic (par la suite très vite rachetée par Apple).
TK – Emagic était l'une des rares marques indépendantes qui concevait du logiciel musical. Mais MicroLogic n’était pas un logiciel d’utilisation aisée. Il fallait fouiller très loin pour trouver certains paramètres, et développer manuellement ses propres protocoles. Le tout dans un esprit encore très artisanal. Le gars qui me l’avait vendu me pressait de passer le voir au moindre problème. Du coup, je suis resté fidèle à ce logiciel qui, avec le temps, a subi d’importantes améliorations, s’est simplifié, et a permis la greffe des plugins VST et de nombreux instruments virtuels.

Fratoroler en studio / source : Thomas Köhler
Fratoroler dans leur antre
Comment s’est développé votre projet musical, aujourd’hui connu sous le nom de Fratoroler ?

TK – Ce fut d’abord un projet purement privé.
FR – Après la séparation du groupe de rock, la décision de poursuivre à deux s’est accompagnée de celle d’abandonner les instruments conventionnels, de ne plus nous encombrer d’une basse, d’une guitare ou d’une batterie. Nous nous sommes voulus groupe électronique. Mais en dehors de MicroLogic et des instruments virtuels, avec quoi fait-on ce type de musique ? Avec des synthétiseurs. Nous avons commencé à enquêter. A Berlin, la firme Quasimidi venait d'ouvrir une boutique. Nous avons débuté avec un synthétiseur de cette marque.
TK – Il s’agit du Quasimidi Sirius. Un appareil tout simple, mais absolument fantastique. Il y avait tout dedans : un séquenceur, un vocodeur. Bien peu d'appareils aussi compacts pouvaient se targuer d’être en même temps aussi complets. Et pas si cher : 1500 marks environ. En plus, nous avions eu un prix spécial à l’occasion de l’inauguration de la boutique. Enfin on trouvait un synthé capable de produire des sons que nous reconnaissions bien et qui nous plaisaient, qu'on avait déjà pu entendre chez Tangerine Dream ! D'autres machines ont suivi, comme le Yamaha SY-22 ou le Waldorf Microwave, des trucs qui n'existent plus aujourd’hui.
FR – La collection n’a pas cessé de croître. Nous avons commencé à nous retrouver tous les mercredis. Puis nous avons fait nos premiers enregistrements, et même quelques petits concerts privés dans ma cave. Et un beau jour, nous nous sommes dit qu’il était temps d’aller plus loin.

Fratoroler : Thomas Köhler et Frank Rothe @ Planetarium am Insulaner, Berlin / photo S. Mazars
Mario Schönwälder et l’équipe de Manikin ont joué un rôle important dans votre évolution. Frank, comment en es-tu venu à faire partie de la famille ?

FR – Tout est de la faute de Klaus Schulze ! Dans les années 90, les maisons de disques se sont mises à rééditer en CD tous leurs vinyles. Mais pour Klaus Schulze, paraît-il, il avait été décidé que le Live de 1980 resterait inédit en CD. Je trouvais ça dommage, car c'est un disque génial. Mais un jour, à Stuttgart, alors que j'entre avec ma femme dans un magasin de disques pour échapper à la pluie, je vais machinalement jeter un œil à mes bacs habituels, et quoi ? Je tombe sur le fameux Live ! Je n'en croyais pas mes yeux. J'ai même demandé au vendeur si je pouvais l'écouter, parce que j'étais persuadé qu'il s'agissait d'une erreur. Cerise sur le gâteau, un des morceaux, qui avait été raccourci à l'époque à cause des limitations du vinyle, figurait cette fois en version intégrale. J’ai acheté le disque sur le champ. Puis j’ai observé l’arrière de la jaquette, où apparaissait le nom de l’éditeur, Manikin Records. Je ne connaissais pas. Il ne s'agissait pas du label habituel de Schulze. De retour à Berlin, j’ai alors découvert que Manikin avait son siège non loin. Je leur ai écrit une lettre (à l'époque, pas d’Internet, pas d’e-mail) pour savoir quelles autres pépites ils avaient en catalogue. Le lendemain soir, le téléphone sonnait, c’était Mario. Une heure de conversation. Je suis devenu un client régulier, heureux de constater qu’une telle musique existait encore. Et c’est dans cette fameuse boutique Quasimidi que nous nous sommes rencontrés pour la première fois, autour de l'an 2000. Ensuite, il m’a invité à venir lui rendre visite dans son studio. J'ai alors appris à connaître un type très ouvert, dévoué, simplement désireux de partager sa passion. Aussi, quand en 2003, il m’a fait savoir que BK&S était invité à participer à la troisième édition du Hampshire Jam, en Angleterre, et que le groupe avait besoin de quelqu'un pour les aider à transporter le matériel, je n’ai pas hésité. J'ai fait tout mon possible pour les accompagner : posé des jours de congé, etc…

Une sorte de roadie, c’est bien ça ?

FR – Exactement ! Depuis, j'accompagne BK&S sur chaque tour. De roadie, je suis devenu un peu homme à tout faire. Je règle le son lors de leurs concerts, j'enregistre leurs performances et, depuis peu, je mixe leurs CD. C’est aussi, plus simplement, une grande amitié.

Et tu collabores également musicalement avec Mario. Comment comparerais-tu votre projet commun, Filter-Kaffee, avec Fratoroler ?

FR – Fratoroler explore la même vieille école que BK&S. La différence, c’est que Mario aime inventer de nouveaux sons, ce que Fratoroler pratique moins.

Thomas, as-tu toi aussi un projet parallèle ?

TK – Oui, je joue toujours de la guitare. Et je compose un peu, dans le genre rock et hard rock. Je développe actuellement un projet de guitare acoustique. Mais là encore, c'est une longue, et une tout autre histoire.

Fratoroler, les trois premiers albums chez Syngate / source : www.syngate.biz
Les trois premiers albums chez Syngate : Reflections (2010), Looking Forward (2012), Chez Ricco (2013)

Parlons à présent de Nano, votre quatrième disque. Tous les quatre ont été publiés chez Syngate. Pour quelle raison ?

FR – Mario connaissait bien Lothar Lubitz, l’ancien propriétaire de Syngate, qui organisait aussi le festival de musique électronique de Satzvey. Je me suis occupé plusieurs fois de la sonorisation du festival. Quand Fratoroler a commencé à enregistrer sérieusement, nous avons naturellement demandé à Lothar s'il acceptait de nous publier chez Syngate. Il était ouvert à tout type de projet du moment que la musique lui plaisait. Pour nous, ce choix était évident. Le concept de Syngate nous correspondait parfaitement. Quand tu publies sur un label qui se présente comme celui de la « Berlin School of Electronic Music », tu sais que tu ne peux pas te tromper. En outre, il ne s’agit pas d’une production industrielle. Bien sûr, certains critiquent la qualité, parce que les CD ne sont pas pressés, mais gravés. De mon côté, je trouve que Kilian [le successeur de Lothar] effectue un travail très soigné, non seulement techniquement, mais également personnellement. J'en profite pour le remercier de son engagement sans faille.

Un auditeur de Fratoroler doit-il donc s'attendre à de la pure Berlin School ?

FR – Oui.
TK – Clairement.

Fratoroler : Thomas Köhler et Frank Rothe @ Planetarium am Insulaner, Berlin / photo S. Mazars
D'où vient ce concept de Berlin School ?

TK – Il sert à désigner la musique électronique produite par les pionniers berlinois comme Tangerine Dream, Ashra ou Klaus Schulze, du milieu des années 70 au milieu des années 80. Cette décennie représente la grande époque de la Berlin School, le sommet étant de mon point de vue l’album de TD White Eagle, en 1982. Une fois leurs années Virgin [1973-1983] terminées, c'était fini, ils ont abandonné ce style pour aller dans une direction. Quant à l’origine du concept, je pense qu’il s’agit d’une invention de la presse spécialisée, qui devait penser qu’avec l’avènement des séquenceurs, ces groupes s’étaient trop éloignés de leurs racines pour que la notion de krautrock leur corresponde encore.
FR – C’est certain, on ne parlait pas encore de Berlin School dans les années 70. On parlait alors, ou bien de musique expérimentale, puisqu'il s'agissait de bidouiller des instruments nouveaux pour essayer d'en sortir des sons ; ou bien, plus simplement, de musique électronique. Plus tard, quand d’autres styles électroniques sont apparus, il a bien fallu trouver une ligne de démarcation plus nette. Ce n’est que lorsqu’on a clairement pu l'identifier comme une niche commerciale que la Berlin School est devenue un genre en soi. En quelques mots : une musique électronique, fondée sur les séquenceurs, toujours un peu expérimentale, toujours un peu épique.

Comment fabriquez-vous vos séquences ? L'improvisation joue-t-elle le premier rôle ?

FR – Oui, au départ, le hasard y est pour 70 ou 80%. On programme 8 ou 16 pas de séquenceur. Puis on mélange.
TK – Nous utilisons beaucoup les presets vendus avec les appareils.
FR – Il nous arrive quand même souvent de créer nos propres sons. On part d'un preset qui ressemble à ce que nous cherchons, et nous le modifions jusqu’au résultat escompté.
TK – Et à l’inverse, en manipulant les boutons, on tombe parfois sur un son nouveau auquel on ne s’attendait pas. Mais 80 à 90% de notre musique provient de sessions live sur nos instruments hardware. Nous nous livrons à des improvisations de 20 ou 30 minutes à la cave, chez Frank. Certaines sessions se déroulent si bien que le morceau est déjà presque fini. Le reste, par exemple l'ajout de quelques effets, est achevé sur PC. Le PC reste l’instrument d’enregistrement. Nous recourrons très peu au multipiste.
FR – Chacun de nous enregistre tout de même sa propre piste stéréo. Ensuite, si nous sentons le besoin d'ajouter un solo ou un instrument qu’il ne nous était pas possible de jouer en direct, nous pouvons toujours ouvrir une piste nouvelle par la suite.

Commettez-vous des erreurs ? Et dans ce cas, qu'en faites-vous ?

TK – Oui, bien sûr, nous faisons des erreurs. Mais corriger une session après coup n’est pas très aisé, surtout sur des pistes audio, et non midi. Nous coupons les ratés. Sur une session de 30 minutes, nous pouvons ne conserver que les dix minutes qui nous paraissent bonnes, puis les éditer telles que, ou bien leur accoler une autre session avant ou après. L’idée est de rester le plus près possible du matériel brut.

Fratoroler - Nano / source : www.syngate.biz
Fratoroler – Nano (2014)
Dans Nano, on n'entend aucune section rythmique. Pas le moindre beat. Ça vous déplaît à ce point ?

FR – Nous recourons parfois aux percussions. Il y en a quelques-unes sur le titre Gastown, de l'album Looking Forward [2012], par exemple. Mais chez nous, tu n’entendras jamais de rythme 4/4. Point final.
TK – C'est notre manifeste. Il y a quelques années, au Ricochet Gathering, nous avions été frappés par ça. La plupart des groupes présents commençaient admirablement bien, avec de belles envolées de Berlin School. Puis, au bout de cinq minutes, ils introduisaient systématiquement un beat tonitruant qui aplatissait tout.

Peut-être s’agit-il de musiciens inquiets de se voir accuser de passéisme et qui espèrent ainsi sonner « moderne ». Comme si un certain type de musique n’était valable que pour une certaine période historique.

TK – Je ne me pose pas ce genre de question. Ce qui compte, c'est que nous puissions faire la musique qui nous plaît. Heureusement qu'il existe un label qui nous encourage en ce sens. Mais je conçois qu'une maison de disques dont l’objectif est de faire du profit ne voie pas les choses de cette manière.
FR – Chacun doit pouvoir s'exprimer comme il le souhaite. Il n'y a pas de vrai ou de faux. Si notre musique intéresse quelqu'un, c'est très bien, sinon, ce n'est pas grave non plus. Nous nous tenons simplement à ce principe : pas de rythmes binaires ! Suffisamment d’artistes pratiquent déjà ça et y arrivent très bien sans nous. C’est sûr, leur production sera plus agréable aux oreilles d’un large public. Du reste, c’est la raison pour laquelle notre niche est une niche. Notre musique est moins accessible. Elle nécessite peut-être plusieurs écoutes. Il faut lui laisser sa chance.

Mais n'aimeriez-vous quand même pas atteindre un public plus large ?

TK – Ce n'est pas vraiment une priorité.
FR – Non, mais nous ne sommes pas non plus des puristes de la Berlin School qui ne jurent que par le vintage. Nous utilisons des instruments virtuels d'aujourd'hui, sans nous laisser enfermer dans une seule manière de produire de la musique. Nous n'allons pas commencer à jouer sur un vrai Minimoog d'époque pour paraître plus authentiques. D'abord parce que nous ne pourrions pas nous l'offrir, ensuite parce que c'est simplement absurde. L'impression générale laissée par l’écoute est plus importante que les conditions de l’enregistrement. Si un son virtuel donne un timbre trop parfait, eh bien, rien ne nous empêche de le salir par la suite.

Fratoroler live @ Planetarium am Insulaner, Berlin / photo S. Mazars
Fratoroler live @ Planetarium am Insulaner, Berlin 2014
Vous produisez-vous souvent en live ?

TK – Non. Ce soir, c’est notre grande première ! A part nos petits concerts de la cave, j’entends. Donc mes instruments voient aujourd'hui pour la première fois la lumière du soleil.
FR – A propos, merci à BK&S de nous avoir offert cette opportunité.

Et d'autres concerts sont-ils prévus ?

FR – Si ça se passe bien ce soir, nous en reparlerons. Mais nous serons toujours confrontés à nos limites matérielles. La majorité des événements concernant cette scène ne se déroulent pas à Berlin mais plutôt du côté de l'Ouest.
TK – Peu importe. Rappelons qu’il ne s’agit pas de notre activité principale, mais d’un hobby. Le simple fait que des gens apprécient ce que nous faisons, et nous encouragent, suffit à notre bonheur.


dimanche 15 décembre 2013

Manikin Electronic en démonstration

 

Le premier B-Wave Festival en Belgique a permis aux visiteurs de découvrir, entre deux concerts, une démonstration des deux produits de la firme berlinoise Manikin Electronic, le Schrittmacher et le Memotron. Au programme, un mini-concert de Broekhuis, Rothe & Schönwälder, des questions-réponses avec Thorsten Feuerherdt et Markus Horn, les fondateurs de la société il y a dix ans, et une démonstration de l’indispensable Klaus Hoffmann-Hoock, qui présentait la dernière banque de sons développées par ses soins pour le Memotron, la « Harry’s collection ».


Bas Broekhuis, Frank Rothe & Mario Schönwälder, démonstration Manikin @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
La démonstration Manikin Electronic au B-Wave Festival avec Bas Broekhuis, Frank Rothe & Mario Schönwälder

Heusden-Zolder (Belgique), le 7 décembre 2013

La démonstration du Schrittmacher et du Memotron


Rien de mieux qu’un concert de BK&S pour présenter les immenses ressources du Schrittmacher et du Memotron. La bande a toujours été la première à expérimenter les innovations technologiques de Manikin Electronic. Mario Schönwälder, gérant du label Manikin Records, n’a pas seulement donné son nom à la firme jumelle. Il est pratiquement le commanditaire de ses deux produits phares. Mais en l’absence de Detlef Keller, c’est Frank Rothe, l’ingénieur du son et complice de longue date, qui prend place devant le Schrittmacher, tandis que Mario s’attèle au Memotron. Bas Broekhuis, à la batterie électronique, complète le casting. Dans une ambiance vivante et décontractée, la petite improvisation à laquelle les trois hommes se livrent permet en tout cas de découvrir la souplesse du Schrittmacher, avec lequel Frank Rothe multiplie les séquences, parfois très complexes, mais aussi de mesurer l’incroyable fidélité du Memotron à son ancêtre analogique, le mellotron.

Jusqu’à présent, sept banques de sons ont été développées, reprenant les bandes originales de mellotrons d’époque : une « studio collection », quatre « vintage collections », une « Berlin School collection » et la dernière, achevée il y a quelques semaines, la « Harry’s collection ». Toutes sont composées de fichiers audios dans un format propriétaire sans déperdition conçu par Markus Horn. Mario a puisé dans la « Berlin School collection » l’essentiel de son improvisation du jour. Il a aussi utilisé les collections vintage et un ou deux sons de la « Harry’s », une collection une fois encore élaborée par les soins de Klaus Hoffmann-Hoock, dont l’intéressé se fait une joie de donner une démonstration plus détaillée. Cette bibliothèque de sons est directement issue des bandes originales d’un authentique Chamberlin. Cet instrument, inventé par Harry Chamberlin au début des années 50, est considéré comme l’ancêtre du mellotron. Sous l’œil de plusieurs spectateurs, connaisseurs ou non, Klaus montre les différences significatives qui peuvent exister entre les textures d’origines et celles des mellotrons ultérieurs, passant alternativement d’une banque à l’autre. Il revient ensuite aux deux fondateurs de Manikin Electronic d’expliquer leur démarche.

Thorsten Feuerherdt et Markus Horn, fondateurs de Manikin Electronic @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
Thorsten Feuerherdt et Markus Horn

Entretien avec Thorsten Feuerherdt et Markus Horn, fondateurs de Manikin Electronic


Quand avez-vous fondé Manikin Electronic ?

Thorsten Feuerherdt – En 2003. Pour assurer la sortie de notre premier appareil, le Schrittmacher.

Qu’est-ce que le Schrittmacher ?

Markus Horn – Le Schrittmacher est un step sequencer midi. L’idée vient de notre ami Mario Schönwälder. Il possédait à l’époque un séquenceur Doepfer Maq16/3, mais nous avait fait part de son insatisfaction. L’instrument se désaccordait souvent, notamment en concert. Quand il nous a demandé si nous voulions bien développer pour lui un séquenceur à pas plus fiable, nous nous sommes attelés [avec l'aide de Klaus Schulze] à la conception du Schrittmacher. Il est compatible midi, possède 32 pistes indépendantes de 16 pas, et dispose aussi bien des paramétrages usuels du step sequencing que de fonctions propres.

Qu’est-ce que le Memotron ?

TF – Le Memotron est un remake digital du mellotron M400, que nous avons commencé à développer vers 2005-2006. L’idée vient également de cette scène électronique traditionnelle, également de Mario Schönwälder. Pour jouer en concert, il avait bourré son sampleur Kurzweil K2500 de samples de mellotron. Bien sûr, les sons typiques du mellotron sont idéaux pour ce type de musique. Mais les entendre sortir d’un tel appareil, ça faisait bizarre. C’était du bricolage. Nous lui avons fait remarquer. Il nous a répondu que nous n’avions qu’à lui construire nous-mêmes un instrument… et qui présente bien, si possible ! Nous l’avons pris au mot. Mais où trouver les sources sonores ?

Klaus-Hoffmann-Hoock au Memotron @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
K. Hoffmann au Memotron
C’est là que Klaus Hoffmann entre en scène.

TF – Nous avons pris contact avec Klaus Hoffmann précisément parce que nous connaissions les bibliothèques de sons de mellotron qu’il avait conçues, notamment pour le M-Tron de la firme GMedia, avec laquelle nous étions déjà en relation, mais aussi pour Kurzweil et d’autres firmes. Il possédait déjà son immense collection, il en avait restauré plusieurs. C’est le pape du mellotron. Nous lui proposé de collaborer à notre propre projet, sans savoir encore dans quelle direction aller. Il a accepté. Avec lui, nous avons ainsi décidé ce à quoi le Memotron devrait ressembler, ce qu’il pourrait faire, ce qu’il ne pourrait pas faire. Toutes nos dernières bibliothèques sont de lui. [cf notre entretien avec Klaus Hoffmann à Oirschot en octobre.]

Quels artistes utilisent du matériel Manikin Electronic ?

TF – Whoa ! La liste est très longue, nous en avons publié une partie sur notre site : Rick Wakeman, Oasis, Paul Weller, Jean-Michel Jarre, Tangerine Dream, Klaus Schulze, Air, Barclay James Harvest, The Zombies, The Moody Blues…

Les Moody Blues ont un Memotron ? Ça c’est intéressant. Nights in White Satin est l’une des plus célèbres chansons mettant à l'œuvre un mellotron, et voilà qu’ils utilisent votre version digitale !

TF – Oui, c’est ça ! Et la liste s’allonge, car de plus en plus d’artistes découvrent les incroyables possibilités des deux produits.

Que faisiez-vous avant ? Quel métier exerciez-vous ?

MH – Nous nous sommes connus à l’université, à Berlin, où nous nous trouvions déjà dans cette branche très technique, électronique et informatique. Une fois nos diplômes obtenus, au bout de six semaines, je crois, nous avions déjà trouvé du travail dans la même boîte, une entreprise de services numériques, Thorsten en temps que spécialiste du hardware, et moi du software. Sur notre temps libre, nous avions alors commencé à développer en parallèle le Schrittmacher pour Mario. Il n’était pas encore question de commercialisation, encore moins de production en série. Mais la bulle Internet a fini par éclater. Les ingénieurs perdaient leurs jobs les uns après les autres. C’est ce qui nous est arrivé, vers 2001-2002. C’était l’occasion de se lancer sérieusement.

Frank Rothe au Schrittmacher @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
F. Rothe au Schrittmacher
Manikin est-il devenu votre job à plein temps ?

TF – Oui, depuis 2003, Manikin est notre activité principale. Nous en vivons tous les deux. L’entreprise a deux missions : développer le Schrittmacher et le Memotron d’une part, proposer toutes sortes de services techniques aux musiciens d’autre part.

Et vous-mêmes, n’avez-vous jamais eu envie de produire votre propre musique ?

MH – Oui au début. Il y a très, très longtemps, j’ai programmé un peu de musique sur Amiga. J’avais même acheté un clavier d’entrée de gamme. Mais c’était juste pour m’amuser. Nous avons très rapidement été accaparés par notre travail.

Comme Robert Moog, en somme.

TF – Ha ha, oui. Nous sommes de purs ingénieurs, pas des musiciens. En outre, quand nous voyons comment nos clients se servent de nos produits, nous ne pouvons que constater à quel point ils sont meilleurs que nous. Alors nous n’éprouvons plus le besoin de jouer nous-mêmes.

Manikin Electronic a-t-elle déjà fait l’objet d’offres de rachat par de grosses firmes ?

TF – Non... pas encore !
MH – Il faut dire que le Schrittmacher et le Memotron occupent une toute petite niche.
TF –Notre travail ne se distingue pas tant que ça de celui d’autres ingénieurs en électronique. En revanche, ce sont nos deux produits qui sont vraiment très spéciaux.

Il n’y en a que deux pour le moment, Envisagez vous d’en développer d’autres ?

MH – Oui. On va laisser Mario décider, ha ha ha. Non je plaisante.
TF – Pour l’instant, nous poursuivons le développement de nos deux appareils. Ce n’est jamais fini. Le Schrittmacher subit régulièrement de nouvelles améliorations, nous ajoutons des banques de sons au Memotron. Les idées sont là. Quant à savoir comment elles se traduiront : nous verrons bien.

>> Interview de BK&S
>> Interview de Klaus-Hoffmann-Hoock