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mardi 22 octobre 2013

Nisus, bâtisseur de cathédrales électroniques


Connu depuis longtemps sur les forums sous le pseudonyme de Nisus, le Belge Evert Vandenberghe, diplômé en architecture, s’est lancé il y a quelques années, à 36 ans, dans une carrière musicale solo. En 2012, il a publié son tout premier album, Electronic Medication, hommage brillant et très personnel à la musique électronique traditionnelle, qui lui a immédiatement valu la reconnaissance de ses pairs. Lors de la dernière édition des Schallwelle Awards, en mars 2013, il récoltait en effet le Newcomer Price, une sorte de Prix du Meilleur Espoir. Le 28 septembre, Nisus était l’un des cinq artistes invités lors de la troisième édition du Raumzeit Festival à Dortmund. Rencontre avec un artiste complet.

 

Nisus live, Raumzeit Festival 2013, Dortmund / photo S. Mazars éditée par Evert Vandenberghe
Nisus live @ Raumzeit Festival, Dortmund, 28 septembre 2013

Dortmund, le 28 septembre 2013

Bonjour Nisus. Peux-tu te présenter ?

Nisus – Bonjour, je m’appelle Evert Vandenberghe, j’ai 37 ans, je viens de Gand, en Belgique, et je fais de la musique électronique sous le nom de Nisus.

Comment en es-tu venu à te lancer dans ce projet musical ?

Nisus – Je pratique la musique depuis mon plus jeune âge. J’ai appris à jouer de plusieurs instruments, piano et orgue, bien sûr, mais aussi différents instruments à vent comme l’harmonica ou le basson. J’ai fait partie de plusieurs groupes de rock, de blues, et même, avant de me lancer en solo, d’une formation de boogie-woogie. Rien à voir avec l’électronique ! Mais j’écoute de la musique électronique depuis de nombreuses années, dans le genre de Klaus Schulze et Jean-Michel Jarre. C’est dans cette direction que j’ai décidé de me lancer en solo à la fin des années 2000.

Que représente à tes yeux le Newcomer Price qui t’as été remis lors des derniers Schallwelle Awards ?

Nisus – Ce prix a été une surprise totale. Les organisateurs m’avaient invité à la cérémonie, mais je ne m’attendais pas du tout à recevoir une récompense. J’étais hirsute, je ne m’étais même pas rasé !

Comment tout cela t’est-il arrivé ?

Nisus – J’ai enregistré mon album entre octobre 2009 et mai 2010. Tout d’abord, je l’avais mis en ligne sur Amazon et iTunes, mais c’était un peu vain, parce que personne ne me connaissait, y compris en Belgique, où il n’y a pas vraiment de scène électronique. Du coup, je n’ai eu que très peu d’acheteurs. Je me suis alors demandé : où écoute-t-on la musique que je compose ? Où aime-t-on cette musique électronique si particulière, sinon en Allemagne ? Je suis donc venu ici, j’ai rencontré de nombreuses personnes attentives, comme Frank Gerber et Hans-Hermann Hess, de l’équipe de l’Electronic Circus, à Gütersloh, qui m’ont encouragé, soutenu, et convaincu de réaliser un véritable disque sur support CD. Je m’y suis mis, j’ai dû encore dessiner la pochette de couverture, et le disque est finalement sorti fin septembre 2012, juste à temps pour l’édition 2012 de l’Electronic Circus, où les organisateurs m’ont permis de tenir un petit stand. Là-dessus, Sylvia et Klaus Sommerfeld, de l’association Schallwende, qui co-organise les Schallwelle Awards, m’ont remarqué, et c’est comme ça que tout s’est précipité.

Le Newcomer Price ne consiste pas seulement en la remise d’une statuette. Le lauréat se voit aussi offrir la prise en charge du mastering, de la distribution et de la pochette de son prochain disque. Or, tu viens de le dire, en matière de dessin, tu es parfaitement capable de te débrouiller tout seul.

Nisus – Oui, c’est même ma profession ! Je suis architecte de formation. Je crée des images et de l’animation 3D depuis vingt ans. Il y a treize ans, j’ai fondé mon propre cabinet d’architecture, spécialisé dans la génération d’images 3D de bâtiments en construction, mais aussi de reconstitutions d’édifices détruits, à destination des archéologues. Par la suite, j’ai commencé à réaliser des croquis. Pendant des années, j’ai me suis cherché un style : des bâtiments dans le genre gothique, Batman ou Star Wars. Mais je ne me suis jamais adonné à cette activité à la maison. Toujours en voyage : dans le train, dans l’avion, dans un bus, sur un banc.

Nisus - Electronic Medication / source : nisusmusic.bandcamp.com
"Electronic Medication", le premier album de Nisus
Tu étais donc déjà artiste dans l’âme. Que t’as apporté la musique par rapport aux arts picturaux ?

Nisus – Quand j’ai commencé l’enregistrement de l’album, je travaillais beaucoup trop, parfois plus de 400 heures par mois, ce qui m’a mené jusqu’au burn-out. Cette année encore, il a fallu que je mette la pédale douce. Je travaille toujours en permanence, mais j’ai quitté le cabinet. En plus, je viens d’atteindre l’âge de mon père lorsqu’il est mort. Ça n’aide pas. Donc je vis la musique comme une sorte de thérapie. C’est d’ailleurs ce qui m’a inspiré le titre du disque, Electronic Medication [en référence à Electronic Meditation, le premier album de Tangerine Dream].

Electronic Medication est disponible à l’écoute sur ta page Bandcamp. Pourquoi mets-tu ta musique gratuitement en ligne alors que tu essaies par ailleurs de vendre des CD ?

Nisus – Sur Bandcamp, l’artiste n’a pas le choix, il est obligé de laisser écouter gratuitement sa musique. L’idée générale est que le visiteur puisse d’abord découvrir l’oeuvre puis, si elle lui plaît, acheter une chanson ou un album entier. Je ne suis pas sûr que ce soit une si bonne idée en soi, mais Bandcamp reste tout de même très précieux pour moi, parce qu’il m’offre la possibilité de vendre du merchandising. Je propose mon album en téléchargement ou sur support matériel, mais aussi des cartes postales de mes dessins. Je peux soumettre aux fans différentes formules, comme le digipack, qui contient quelques croquis supplémentaires et un poster, et même un combipack encore plus riche. De ce côté, Bandcamp se révèle vraiment très utile.

Et que penses-tu des nouvelles plateformes de téléchargement comme Spotify ?

Nisus – C’est probablement très bien pour les utilisateurs, qui peuvent ainsi découvrir de nouveaux artistes. Mais pour les musiciens, Spotify n’a aucun intérêt. On n’y gagne rien. L’argent ne va pas aux musiciens, tout simplement ! Quand on achète du pain dans une boulangerie, c’est bien le boulanger qu’on paie, et personne d’autre. Quand on écoute de la musique, il devrait être normal qu’on rétribue le musicien. Eh bien non. Ce n’est pas comme ça que ça se passe chez Spotify. J’ai moi-même dépassé les 900 titres joués sur Spotify et ça m’a rapporté moins de 3 euros. La comparaison avec Bandcamp est criante. Sur Bandcamp, je peux faire connaissance avec les acheteurs. Je leur envoie personnellement mes disques et je suis immédiatement récompensé de mes efforts.

Envisages-tu un jour de signer un contrat avec une maison de disques ?

Nisus – Non, j’ai créé mon propre label. Il s’appelle aussi Nisus ! Depuis plus d’un an maintenant que je sillonne l’Allemagne, j’ai eu l’occasion de rencontrer un grand nombre de personnes bienveillantes, et je leur ai carrément posé la question. Dois-je prendre contact avec une maison de disque ? Que dois-je faire ? Puis j’ai fait mes petits calculs. Bien sûr, je sais que je ne pourrai pas vivre de ma musique. Mais je souhaite tout de même a minima que mon travail me rapporte un peu, même si ce n’est pas grand-chose. J’ai vite compris que j’arriverai plus rapidement à ce résultat en m’occupant de tout moi-même. C’est aussi pour cette raison que j’ai décidé de publier un digipack. Je peux le vendre un peu plus cher, mais surtout, je propose à l’acheteur un bel objet, dont j’ai moi-même créé le design avec soin, que j’ai fait imprimer en qualité optimale, très différent d’un CD basique dans sa boîte en plastique. Ça, je n’en voulais pas.

Nisus, Raumzeit Festival 2013, Dortmund / photo S. Mazars éditée par Evert Vandenberghe
Evert Vandenberghe alias Nisus
Nous venons d’évoquer l’album. Parlons de la scène. Au début du mois, à Essen, tu m’expliquais que ta musique sur scène ne correspondait pas exactement à ta production studio. Que veux-tu dire ?

Nisus – En studio, je dispose de tout le temps qu’il faut pour développer mes morceaux. Je peux peaufiner chaque piste, réenregistrer, multiplier les couches, choisir d’autres instruments. Sur scène, ça ne fonctionne pas. J’aime l’idée d’une performance. Je veux jouer réellement, je ne veux pas que les spectateurs entendent juste un CD sur lequel on se contenterait d’ajouter quelques notes avec deux doigts. Les gens qui se déplacent aux concerts ne viennent pas pour ça. Par principe, la musique doit être générée en direct, elle doit surgir de l’action de mes mains sur le clavier. En concert, je joue systématiquement quelque chose de différent, si bien que chaque performance est unique. Il reste toujours des éléments de la précédente, mais le tout reste en constante évolution. Ça m’a obligé à trouver un style de musique interprétable de cette manière. Du coup, sur scène, je peux me contenter de mes deux claviers, ce qui est déjà trop à mon goût ! Techniquement, c’est la grande différence avec le studio, même si ça reste stylistiquement très proche. En tout cas, j’enregistre chacune de mes prestations, et j’espère pouvoir en choisir les meilleurs morceaux pour les publier un jour en CD.

Tu as sorti Electronic Medication au début de l’année 2012 sur Bandcamp. Dans les mois qui ont suivi, tu as très rapidement ajouté deux nouveaux morceaux, censés annoncer le second album. Quand sortira-t-il ?

Nisus – Bonne question ! J’ai en effet sorti deux maxi-singles peu de temps après mon premier disque. Il s’agissait justement d’un de ces exercices de préparation en studio, destinés à me permettre de jouer ma musique live. J’avais en tête d’en faire les deux premiers titres de mon prochain album. J’ai ainsi enregistré deux ou trois heures de musique – vraiment de la bonne musique ! J’avais même prévu d’autres maxi-singles. Mais en ce moment, je suis exténué, je n’ai plus le temps de rien publier, ni même de m’occuper de la masterisation. J’espère au moins finir l’album pour janvier. Mais j’ai aussi un autre projet, en signe de gratitude à l’égard de toutes ces personnes qui m’ont aidé ici, en Allemagne, et qui m’ont notamment décerné ce prix. Pour rendre un peu de ce que j’ai reçu de la part cette « famille électronique », j’ai prévu de publier en CD un Live in Germany, florilège de mes différents concerts en Allemagne. J’ai déjà choisi un morceau de ma prestation à Essen. Peut-être l’un des titres d’aujourd’hui en fera-t-il également partie. Nous verrons. J’aurais aimé pouvoir présenter le disque l'année prochaine. Mais ce sera trop juste. Il faudra attendre qu'il soit prêt. J’ai beaucoup de projets, et je veux vraiment me donner tout le temps nécessaire.

Prochain rendez-vous avez Nisus


B-Wave Festival (1re édition)
avec Nisus, The Roswell Incident, AGE, Ian Boddy
Centre culturel De Muze, Dekenstraat 40, Heusden-Zolder, Belgique, 07/12/2013.


lundi 30 septembre 2013

Raumzeit Festival 2013, festival de musique électronique et happening multimédia


Depuis 2011, la radio universitaire de Dortmund Eldoradio et le magazine online Empulsiv, animé entre autres par Stefan Erbe, co-organisent le Raumzeit Festival, entièrement dédié à la musique électronique traditionnelle, dans les locaux de la Technische Universität de Dortmund. Cette année, en plus de Stefan Erbe, hôte de cette troisième édition, quatre autres artistes étaient invités : la chanteuse et multi-instrumentiste originaire de Zurich Eela Soley, le Belge Nisus, lauréat du Newcomer Price lors des derniers Schallwelle Awards, la formation vintage Erren Fleissig Schöttler Steffen, et le performer Mic Irmer, alias Moogulator.

 

Raumzeit Festival 2013 : Stefan Erbe, Eela Soley, Erren/Schöttler/Fleissig/Steffen, Moogulator, Nisus / photo S. Mazars
De gauche à droite : Stefan Erbe, Eela Soley, Moogulator, Nisus. Au fond : Erren Fleissig Schöttler Steffen

Dortmund, le 28 septembre 2013

Raumzeit Festival 2013 : Erren Fleissig Schöttler Steffen / photo S. Mazars
Raumzeit n'est assurément pas un festival comme les autres. Comme lors des éditions précédentes, il n'y a pas de tête d'affiche à Dortmund. Le festival est divisé en trois parties, au cours desquelles tous les musiciens se succèdent sur scène. Deux entractes permettent au public de découvrir, outre un buffet bien garni, les stands de chacun d’entre eux. Pendant le show, à peine Nisus a-t-il plaqué son dernier accord, que Moogulator, déjà installé à ses côtés depuis quelques minutes, entame son propre set. C'est l'une des particularités les plus étonnantes du dispositif : comme si chacune des trois parties ne représentait qu'un seul long morceau auquel chaque artiste apporterait successivement sa contribution.

Le deuxième acte fait même sortir la manifestation des limites traditionnelles d'un festival de musique pour la faire entrer dans l'univers du happening multimédia. L'artiste Norbert Dähn, spécialisé dans le body painting, va ainsi tranquillement peindre l'un de ses modèles –  à la plastique parfaite – tandis que Nisus, Moogulator, Eela Soley, Stefan Erbe puis Erren, Schöttler, Fleissig & Steffen se succèdent sur scène. Justement, l'agencement de la scène elle-même distingue Raumzeit de n'importe quel autre festival. Du fait que chaque musicien est amené à intervenir trois fois, chacun a disposé ses instruments dans un coin spécifique.

Raumzeit Festival 2013 : Nisus / photo S. Mazars
Raumzeit Festival 2013 : Nisus
L'estrade proprement dite est monopolisée par Erren Fleissig Schöttler Steffen, dont l'équipement vintage très lourd occupe un espace conséquent. Les autres musiciens ont éparpillé leurs instruments entre l'estrade et le public. Avec ses deux claviers superposés, Nisus tient en comparaison une place très réduite sur la droite. Sa musique, tout en volutes ondulantes autour de beats discrets, fait écho à sa prestation au Grillfest d'Essen le mois dernier. Même si le Belge se réclame parfois de la Berlin School, il compose une musique très personnelle, aérienne, où pointe ça et là l'influence de Jarre.

Le contraste avec son successeur, Moogulator, n'en est que plus saisissant. Connu dans les milieux underground pour son style noisy et industriel, l'homme, assis par terre en tailleur comme un sitariste indien, a disposé autour de lui quatre petits générateurs de beats. Il en résulte une musique tout en rythme, en clics et en pops, aux frontières du breakbeat, de la house, et de l'installation d'avant-garde.

Raumzeit Festival 2013 : Eela Soley feat. Stefan Erbe / photo S. Mazars
Eela Soley feat. Stefan Erbe avec le peintre Norbert Dähn
A ses côtés, au centre devant la scène, lui succède Eela Soley. Un micro, une boîte à rythmes, un saxophone et quelques pédales d'effets : il n'en faut pas plus à la chanteuse suisse pour emplir la salle de ses sonorités luxuriantes et chaleureuses. Mais Eela Soley est tout sauf une femme-orchestre. A la manière d'un Dub FX, elle utilise des loops qui lui permettent de démultiplier à l'infini le son de sa voix ou de son saxophone. Quand Stefan Erbe la rejoint, on croirait presque retrouver l'ambiance des concerts en commun de Klaus Schulze et Lisa Gerrard en 2008-2009. De tous les musiciens, Stefan Erbe se livre à chaque fois à la plus courte prestation, préférant comme toujours mettre en lumière ses invités plutôt que lui-même.

Erren Fleissig Schöttler Steffen concluent chaque segment. Les claviers analogiques, mais surtout les bonnes vieilles armoires de séquenceurs, fournissent la base des impressionnantes suites musicales que la formation improvise ici en temps réel. Malgré l'absence d'une section rythmique ou de la moindre boîte à rythme, le quatuor génère des pulsations aussi hypnotisantes que n'importe quel morceau de trance ou de deep house. Le fait que chaque membre, concentré sur ses appareils, tourne presque en permanence le dos au public, ajoute un peu plus à l'atmosphère.

Raumzeit Festival 2013 : Erren Fleissig Schöttler Steffen / photo S. Mazars
Erren Fleissig Schöttler Steffen
Mais le point d'orgue de la manifestation reste sans doute son final. Tout le monde se retrouve sur scène pour une improvisation commune d'une dizaine de minutes, où la voix d'Eela Soley, les beats de Moogulator, les nappes de Nisus, le piano de Stefan Erbe et les séquences d'Erren Fleissig Schöttler Steffen se superposent en harmonie complète. Du grand art. En une soirée, le choix judicieux et éclectique des invités a fourni – si besoin en était – la preuve de l'étonnante diversité de cette musique électronique dite traditionnelle, faute d'un vocable plus adapté pour désigner cette scène d'une insoupçonnable richesse.

>> Interview de Nisus
>> Interview de Stefan Erbe