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samedi 29 juin 2013

Ashra live @ UfaFabrik, Berlin, The Private Tapes on stage, 15 juin 2013


Auteur de deux albums marquants de l’histoire de la musique, Inventions for Electric Guitar et E2-E4, Manuel Göttsching est surtout connu comme l’un des artistes majeurs du krautrock et de la musique électronique. A la tête de son groupe, Ashra, il donnait, à la UfaFabrik de Berlin, un aperçu des meilleurs morceaux de ses archives, les Private Tapes. Peu loquace, il laissait à ses deux compères du jour, Harald Grosskopf et Steve Baltes, le soin de raconter le chemin parcouru, depuis les premiers riffs chaotiques d’Ash Ra Tempel, jusqu’aux subtiles pulsations de sa musique aujourd’hui.

 

Ashra : Manuel Göttsching, Harald Grosskopf, Steve Baltes / photo S. Mazars
Ashra à la UfaFabrik 2013 : Manuel Göttsching, Harald Grosskopf, Steve Baltes
Berlin, le 15 juin 2013

L'entrée de la UfaFabrik, à Berlin-Tempelhof / photo S. Mazars
L'entrée de la UfaFabrik
En 1979, à Berlin, dans le quartier branché de Tempelhof, une ancienne dépendance des célèbres studios de cinéma Ufa fut investie d’autorité par un groupe de hippies désireux d’y fonder une nouvelle utopie. Depuis, sous l’impulsion de Juppy, figure internationale de l’underground, la UfaFabrik est devenue l’un des hauts lieux de la culture berlinoise… et l’endroit idéal pour découvrir Ashra sur scène. Emmené par le guitariste Manuel Göttsching, le groupe a connu de multiples incarnations depuis sa fondation en 1970, sous l’appellation Ash Ra Tempel. Le nom de Manuel Göttsching est associé à presque tous les styles musicaux qui ont agité l’Allemagne depuis plus de quarante ans. Pionnier de la bouillonnante scène krautrock à ses débuts avec Ash Ra Tempel, il s’est illustré avec Ashra, dans la seconde moitié des années 70, comme l’un des acteurs majeurs de la musique électronique. Au point qu’on le considère aujourd’hui, aux côtés de Klaus Schulze et Tangerine Dream, comme l’un des fondateurs de la Berlin School. De l’autre côté de l’Atlantique, des artistes aussi influents que Derrick May et Carl Craig le célèbrent quant à eux comme l’un des pères de la techno. Deux albums en particulier doivent à Manuel Göttsching cette double réputation. Curieusement, l’homme n’a jamais abordé que marginalement la berliner Schule. Même lors de sa période Ashra la plus orientée vers l’électronique, entre 1976 et 1980, il ne s’est jamais départi de ses racines rock. Guitariste avant tout, il n’a pas construit toute sa carrière sur les lignes de basses des séquenceurs, contrairement à Tangerine Dream et Klaus Schulze. C’est un album de guitare enregistré en 1974, Inventions for Electric Guitar, qui va asseoir sa griffe sur ce qu’on appellera bien plus tard la Berlin School. Car avec Inventions, Manuel parvient, sur six cordes et autant de pédales d’effets, à reproduire à la perfection les atmosphères et les sonorités que ses collègues berlinois programment à la même époque sur leurs séquenceurs. Parallèlement, que serait la techno sans E2-E4 ? Enregistré en une heure un soir d’ennui, en décembre 1981, l’album a, depuis, été l’un des plus largement samplés par les artistes de Détroit, pour qui Manuel est devenu une sorte de gourou. Pourtant, comme le souligne son épouse – et manager du groupe –, la réalisatrice polonaise Ilona Ziok, son musicien de mari n’a jamais vraiment pris au sérieux les éloges de ses successeurs, fussent-ils fondés. Humble et discret, il ne refuse pourtant aucune sollicitation, tournant désormais bien plus à l’étranger qu’en Allemagne : au Japon, en Chine et en Corée, aux Etats-Unis, en Espagne et en Pologne, et même en France, où il donnait son dernier concert en solo à la Géode de La Villette, lors du festival Villette Sonique, le 2 juin 2010.
Ashra : Manuel Göttsching / photo S. Mazars
Manuel Göttsching
Ashra s’est produit pour la première fois sur la « scène d’été » de la UfaFabrik il y a un an, le 8 juin 2012. En fait, il ne s’agissait là que d’un retour aux sources, puisque c’est en ces murs que fut conçu l’album Correlations en 1978. Plusieurs concerts, en groupe ou en solo, se sont déjà articulés autour d’un événement discographique en particulier. Depuis 2006, Manuel a joué plusieurs fois E2-E4 sur scène en intégralité (au Japon, à Berlin, à New York et à Pékin). Le 4 septembre 2010, c'était au tour d'Inventions for Electric Guitar à Izu, au Japon. Cette fois, le groupe va interpréter des extraits des Private Tapes, une compilation d’inédits des années 70, publiée sur six CD en 1996. Composé de titres enregistrés aussi bien en concert qu’en studio, le coffret dresse un vaste panorama de la carrière de Manuel en solo et avec ses deux groupes. Mais le concert laisse délibérément de côté la période krautrock planante d’Ash Ra Tempel pour se concentrer sur le cœur des Private Tapes, les enregistrements en studio réalisés par Manuel et Ashra à la fin des années 70. Ce soir, le groupe se présente dans une formation bien connue, avec Harald Grosskopf et Steve Baltes autour de Manuel Göttsching. Ne manque que Lutz Ulbrich, alias Lüül, très occupé par ailleurs avec son propre groupe, les 17 Hippies. Les trois dernières sorties d’Ashra s’étaient d’ailleurs déroulées sans lui. Mais Manuel retrouvera Lüül au Japon le 28 septembre pour une autre grande première sur scène, celle du Berceau de cristal, la musique du film de Philippe Garrel que le duo a enregistrée en 1975. Pour l'heure, il se concentre sur sa guitare et sur un vieil orgue Farfisa tout cabossé. Harald Grosskopf, batteur du groupe depuis Correlations, se déchaîne sur sa batterie électronique Roland. De son côté, Steve Baltes prend la main sur l’informatique. Si lui aussi exécute ce soir quelques accords sur le second Farfisa et sur le Memotron (Manikin Electronic), il ne se considère cependant pas vraiment comme un claviériste. Steve vient de la culture « club » : il programme sur le logiciel Ableton Live, qu’il gère ce soir à l’aide des contrôleurs MIDI les plus pointus. La console Ableton Push est au centre de son dispositif. Il n’a pas apporté aujourd’hui ses étonnants Audiocubes (Percussa), dont il avait donné un aperçu des possibilités le 16 mars à Bochum. En revanche, sur le morceau Hausaufgabe, il se livre à quelques expériences sur son Midi Fighter 3D (DJTechtools). L’instrument, petit boîtier de 15 centimètres sur 15, réagit aux mouvements dans l’espace et se manipule un peu comme le tamis du chercheur d’or.

Göttsching / Grosskopf / Baltes : du krautrock à la trance


Ashra : Steve Baltes / photo S. Mazars
Steve Baltes
Né en 1971, l’année de l’enregistrement du tout premier album d’Ash Ra Tempel, Steve a été recruté par l’intermédiaire de Harald Grosskopf, à la veille de la tournée de reformation au Japon, en 1997. Harald avait participé au tout premier album solo de Steve, Pictures In Rhythm, en 1995. L’année suivante, ils avaient fondé ensemble le duo N-Tribe. Depuis, Steve Baltes a participé à tous les concerts d’Ashra. Le plus jeune de la bande avoue pourtant ne pas connaître encore par cœur tout le répertoire de ses prestigieux aînés, en particulier les Private Tapes. En somme, il n’est pas un fan « hardcore ». Tant mieux, se félicite Ilona Ziok, qui y voit une garantie de sérieux. Steve ne méconnaît pourtant pas la scène électronique allemande classique. Quelles sont ses influences ? Comment en est-il arrivé à Ashra ? L’album Rubycon (1975), de Tangerine Dream, a été l’un de ses premiers chocs artistiques, comme il le confesse lui-même. Jean-Michel Jarre, Kraftwerk, Klaus Schulze et Ashra ont également eu ses faveurs. Mais Steve n’est pas un inconditionnel des années 70. Il apprécie aussi les productions plus tardives de Schulze, comme En=Trance (1988), et de Tangerine Dream, comme Near Dark (1987). Sans surprise, ce sont les groupes des années 80, celles de son adolescence, qui l’ont le plus marqué. La new wave de Visage, d’OMD, et surtout celle d’Ultravox, ont joué un rôle déterminant dans sa décision de devenir musicien. D’ailleurs, chaque fois que ses héros tournent du côté de Cologne, il ne manque jamais un de leurs concerts. Cette culture musicale très riche, ces influences étalées dans le temps, expliquent le rapport versatile qu’entretient aujourd’hui Steve Baltes avec la musique électronique. Alors qu’avec Ashra, il en explore la face classique, c’est à la trance la plus contemporaine qu’il se livre avec son groupe Deep Voices, actuellement très actif. Dans chaque cas, son travail dans l’un des deux genres bénéficie de son expérience du second. Lors du concert à la UfaFabrik, sa maîtrise des instruments se révèle tout aussi déterminante. Rien d’étonnant à cela. Steve a travaillé pendant dix ans chez Music Store, l’un des plus importants fournisseurs d’instruments de musique d’Allemagne, situé à Cologne (jusqu’à l’ouverture, le 10 juin dernier, du nouveau magasin JustMusic à Berlin, qui prétend être rien moins que le plus grand d’Europe). Et il y a moins de trois mois, il a débuté une nouvelle carrière au sein de la marque Ableton. Steve ne cache pas sa joie de pouvoir vivre de sa passion, même si son travail l’a obligé plus d’une fois à consacrer des nuits blanches à la musique proprement dite.

Ashra : Harald Grosskopf / photo S. Mazars
Harald Grosskopf derrière ses fûts Roland
Il ne faut pas tenter de chercher une multitude d’influences artistiques chez Manuel Göttsching et Harald Grosskopf. Ils n’ont pas les références de Steve Baltes. Ils sont eux-mêmes l’une d’entre elles. Tous deux étaient là aux commencements du krautrock. Or le mouvement n’a pas poursuivi une tradition musicale préétablie, mais s’est au contraire développé en opposition à quelque chose. En réaction à la musique importée des Etats-Unis, mais aussi en réaction au traumatisme du nazisme. Harald explique à quel point manquait à toute cette génération une référence paternelle vers laquelle se tourner. A l’époque, les pères étaient entachés par leur participation, réelle ou mythifiée, au régime totalitaire. L’ersatz fut trouvé dans la drogue ou la méditation transcendantale. Timothy Leary incarna, pour le meilleur et pour le pire, la figure paternelle de substitution. Manuel a participé à tous les grands trips sous acide qui ont jalonné le mouvement krautrock, notamment ces séances avec le pape du LSD en Suisse, où Leary s’était réfugié, et où ses contacts dans les milieux médicaux lui permettaient un accès illimité aux produits les plus purs. On peut en écouter le résultat sur Seven Up (1973), le troisième album d’Ash Ra Tempel, sur lequel Grosskopf, lui, n’était pas présent. En revanche, il a bien participé, dans les studios de Dieter Dierks à Stommeln, aux sessions délirantes des Cosmic Jokers en compagnie de Göttsching, Schulze et quelques autres musiciens sous influence. Avec le recul, le batteur prend conscience des risques insensés auxquels lui et ses camarades se sont exposés. D’ailleurs, il en a vu mourir plus d’un, comme Hartmut Enke, le bassiste d’Ash Ra Tempel, qui échoua en hôpital psychiatrique. Contrairement à Manuel Göttsching, toujours resté à la barre d’une seule formation, Harald a beaucoup bougé. Brièvement batteur des Scorpions à 15 ans, en 1965, il a joué avec Wallenstein, collaboré aussi bien avec Ashra qu’avec Schulze, avant de se reconvertir dans la Neue Deutsche Welle. En 1980, il publiait son premier disque solo, Synthesist, témoin de sa conversion à l’électronique. Pourtant, au contraire de Klaus Schulze ou Chris Franke (Tangerine Dream), Harald n’a jamais complètement abandonné les baguettes au profit des claviers. Tandis qu’il évoque sa carrière, attablé au bar après le concert, la radio diffuse Blame it on the Boogie, des Jacksons. Ne pense-t-il pas que la seule chose qui ait finalement manqué à sa musique, c’est un hit-single ? S’il avoue avoir lui aussi rêvé de gloire et de célébrité, il se montre aujourd’hui plus serein. Quant aux traumatismes du passé, il a trouvé une autre voie pour les apaiser. Ainsi, il a co-écrit en 2011 le documentaire German Sons, de Philippe Mora, portrait croisé de fils de nazis et de résistants. Par ailleurs, ce n’est pas sans malice qu’il remarque à quel point le terme krautrock, au départ péjoratif, s’est finalement imposé comme l’expression du dernier chic.

Ashra et Józef Skrzek / photo S. Mazars
Ashra et l'artiste invité Józef Skrzek

La voie à suivre


Józef Skrzek et Harald Grosskopf / photo S. Mazars
Harald Grosskopf et Józef Skrzek au Minimoog
A peu de choses près, le concert se joue à guichets fermés. Trois cents des 350 places assises sont occupées. Quelques-uns sont restés debout, à portée du bar (on ne sait jamais !). Contrairement à ce qui fut longtemps une habitude avec la musique électronique traditionnelle, le public ne se résume plus à une poignée d’hommes vieux et célibataires. Si les hommes sont encore légèrement surreprésentés, les femmes, et les plus jeunes, sont venus en nombre. Quant au doyen de l’assistance, il doit probablement s’agir de Juppy lui-même, le propriétaire des lieux, qui n’a que 65 ans. Le plus jeune en a 12, même s’il explique sans mépris que ce n’est « pas son truc ». Comme la semaine passée au concert de BK&S, quelques habitués ont fait le déplacement. Au Luxembourg, on avait pu apercevoir Peter Mergener, encore auréolé de son prix, décerné le 16 mars lors des Schallwelle Awards. Cette fois, on croise des artistes comme Mark Eins et Bernd Kistenmacher. Mark a publié son premier disque avec le groupe Din A Tesbild en 1980 sur le label de Klaus Schulze, Innovative Communication. Fondateur de Musique Intemporelle, Bernd a notamment collaboré avec Mario Schönwälder et Harald Grosskopf. Oliver Reville, l’autre membre allemand de Deep Voices, est également présent. Mais la plus grande surprise de la soirée vient sans doute de Józef Skrzek, figure du rock polonais des années 70 au sein du groupe de rock progressif Silesian Blues Band (SBB), avant de devenir compositeur de musique de films. C’est justement entre deux prises à Prague qu’il a profité de son week-end pour rendre une petite visite à ses amis Manuel et Ilona. C’est ainsi qu’on le voit surgir dans l’Allée du 9 Juin, qui mène de la rue à la scène, son Minimoog sous le bras. Le groupe l’invite évidemment à le rejoindre à la fin du concert pour le dernier morceau, Niemand lacht rückwärts, variation sur un thème qui n’est pas sans rappeler la phrase récurrente d’E2-E4. La présentation des titres, souvent humoristiques, des morceaux joués sur scène, laisse à chaque fois échapper un petit sourire à Manuel.

Ashra : Manuel Göttsching / photo S. Mazars
Manuel Göttsching à la guitare
Mais son tempérament réservé explique sans doute qu’il laisse en fait le plus souvent les clés du concert à Steve Baltes. Tandis que, derrière ses fûts, Harald se dépense sans compter, essoufflé mais ravi après les vingt minutes d’Eloquentes Wiesel, c’est à Steve que revient l’honneur de donner le la. Eloquentes Wiesel est d’ailleurs l’un des temps forts du show. Le morceau repose sur l’une de ces séquences Berlin School typiques, pas si fréquentes, on l’a vu, dans le travail de Manuel. Mais en l’écoutant, on comprend parfaitement sa réputation de père de la techno. Déjà puissamment hypnogène, avec ses envolées de guitare, le titre gagne encore en profondeur grâce aux pulsations ajoutées en arrière-fond par Steve Baltes. A partir d’un son vintage, ce dernier parvient en effet, l’air de rien, à introduire discrètement les beats si caractéristiques de la trance qu’il affectionne tant. Dans le même esprit, Jerome Froese avait tenté d’actualiser le son de Tangerine Dream au milieu des années 90, avec un succès inégal. L’apport de Steve est plus subtil, dans la lignée de sa prestation remarquée lors des Schallwelle Awards au planétarium de Bochum, le 16 mars dernier. En guise d’hommage aux anciens, il avait alors tenté quelque chose d’assez différent de ses productions solo habituelles : une expérience alors voulue sans lendemain, mais qui pourrait bien avoir ouvert une nouvelle porte, montrer la voie à suivre dans le futur. D’ailleurs, ni Mario Schönwälder, le patron de Manikin Records, ni Stefan Erbe, le co-organisateur des Schallwelle Awards, ne s’y sont trompés. Le premier a convaincu Steve de publier sur son label le concert de Bochum – ce qui obligera le musicien à le reproduire en studio, rien n’ayant été enregistré sur le moment. Le second l’a invité pour un nouveau concert en commun au planétarium, le 13 juillet prochain. Mais il faudra choisir. Car ce même jour, Manuel Göttsching sera quant à lui en Pologne, où il a été invité à jouer ses œuvres solo à l’occasion du quinzième anniversaire de l’Ambient Festival, à Gorlice.

Setlist : Wall Of Sound. – Eloquentes Wiesel. – Bois de soleil. – Ultramarine. – Hausaufgabe. – Bois de la lune. – Kongo Bongo. – Niemand lacht rückwärts (avec J. Skrzek). – [rappel] Deep Distance (avec J. Skrzek).


mardi 19 mars 2013

Schallwelle Awards, Zeiss Planetarium, Bochum, 16 mars 2013


Depuis 2009, les Schallwelle Awards récompensent les meilleurs artistes allemands et internationaux de musique électronique et leurs œuvres, dans plusieurs catégories. Cette année, la cérémonie se déroulait pour la troisième fois au Zeiss Planetarium de Bochum, l'endroit idéal pour faire connaissance avec les figures de ce genre incontournable en Allemagne, et écouter les séquences planantes des deux artistes invités à se produire pour l'occasion.


Bochum, le 16 mars 2013

Le Zeiss Planetarium de Bochum / photo S. Mazars
Le Zeiss Planetarium de Bochum
« Musique électronique ». Le champ d’une telle expression est immense. En Allemagne, elle a une signification très particulière. Alors que les synthétiseurs en étaient encore à leurs balbutiements, la musique électronique y est apparue très tôt, à la fin des années 60, presque en même temps que la scène rock, elle-même tardive outre-Rhin. Expérimentation, improvisation, bruit étaient les maîtres mots de ce mouvement au départ très influencé par le psychédélisme, aux limites du rock, du jazz, de la musique contemporaine, parfois de la musique tout court. D’abord péjorative, l’appellation krautrock, venue de Grande-Bretagne, a servi à identifier cette scène à ses débuts. A l’époque, les artistes concernés préféraient eux-mêmes le terme de kosmische Musik. Ce qui explique sans doute pourquoi un certain nombre d’entre eux abandonnèrent si volontiers leurs instruments conventionnels au profit des synthétiseurs, tandis que les autres persistaient dans l’avant-garde ou rebasculaient dans le rock progressif. Kraftwerk et Tangerine Dream sont les noms les plus célébrés de cette période, les premiers pour leurs rythmes minimalistes et robotiques, les seconds pour leurs séquences chatoyantes et hypnotiques. Autour d’eux, des dizaines d’artistes, de groupes ou de projets, désormais considérés comme pionniers de la musique électronique. Les spécialistes reconnaissent aujourd’hui leur influence sur la techno, la pop, jusqu’à l’ambient ou la house minimaliste traditionnellement associées aux Etats-Unis, en somme : sur toutes les musiques électroniques contemporaines. Au début des années 70, Giorgio Moroder ne s’initia-t-il pas aux synthétiseurs à Munich ? A la fin de la même décennie, Brian Eno n’effectua-t-il pas un véritable pèlerinage à Berlin ?

Mais si tous s’accordent bien sur cette paternité, peu savent que cette scène est encore bien vivante de nos jours. La techno n’a pas remplacé la Berlin School, du nom, forgé bien plus tard, de ce genre initié par Tangerine Dream, Klaus Schulze ou Manuel Göttsching. Ce n’est qu’en matière d’exposition médiatique qu’on peut à juste titre parler de substitution. Car chaque décennie a vu de nouvelles générations d’artistes poursuivre dans cette voie, indépendamment de toute considération commerciale. Au cours des années 2000, le développement d’Internet a même permis à cette scène de prendre conscience d’elle-même, à tel point que l'elektronische Musik n’a jamais rassemblé autant d’artistes. Ces derniers ont beau utiliser le dernier cri de la technologie, ils s’en servent moins pour pratiquer le genre de musique qui se trouve bénéficier aujourd’hui de la faveur des médias, que pour entretenir ce riche héritage. Par ailleurs, beaucoup des pionniers sont encore en activité. Evidemment, certains ont viré au new age, à la relaxation, voire à la musique d’ascenseur ou de documentaires Cousteau. D’autres ont tenté, sans succès, d’imiter à leur tour les artistes qu’ils avaient eux-mêmes influencés. Tangerine Dream est passé à autre chose. Kraftwerk capitalise sur son passé. Mais, fidèle entre les fidèles, Klaus Schulze exploite toujours la même veine. Si bien qu’aujourd’hui, tout en pouvant être assimilée à une niche, l’elektronische Musik réunit une vaste famille, largement au-delà des frontières de l’Allemagne. Les Schallwelle Awards lui sont consacrés.

La musique électronique entre créativité et rentabilité


By Lucky2 (Own work) [Public domain], via Wikimedia Commons
Winfrid Trenkler en 1974
C’est de l’initiative du musicien Stefan Erbe et de l'association Schallwende, présidée par une passionnée, Sylvia Sommerfeld, que sont nées ces distinctions, attribuées par un jury de professionnels de la musique et des médias. Au départ, il s’agissait surtout de poursuivre l’œuvre du journaliste Winfrid Trenkler, qui offrait aux auditeurs de son émission radiophonique, Schwingungen, sur la WDR, la possibilité de dresser chaque année un palmarès de leurs artistes préférés. L’émission, sous de multiples incarnations, existe depuis 1984, mais Trenkler, aujourd’hui âgé de 70 ans, est actif à la radio depuis le début des années 70. Il fut l’un des premiers à attirer l’attention du public allemand sur ses propres artistes. Grâce à lui, mais aussi à d’autres journalistes, DJ ou producteurs, des genres comme le krautrock, le rock progressif et la musique électronique, pas forcément très accessibles au premier abord, bénéficièrent d’une assez large exposition : chroniques dans les revues spécialisées, passages réguliers à la radio, voire à la télévision, nombreux festivals… Ainsi, le concert de Tangerine Dream et Nico donné en la cathédrale de Reims le 13 décembre 1974 reçut à l’époque les honneurs d’une diffusion en direct et en intégralité sur France Inter. Difficile d’imaginer une telle initiative dans la rédaction d’un grand média de nos jours. L’ambiance était alors à la curiosité et à la créativité tous azimuts. Des labels comme Ohr en Allemagne ou Virgin en Grande-Bretagne ont pris des risques insensés pour promouvoir des artistes dont le potentiel commercial n’était pas immédiatement perceptible. Mais ils n’eurent pas à s’en plaindre. Chez Virgin, Richard Branson a publié à l’époque les disques les plus marquants de Mike Oldfield, Gong et Robert Wyatt. Il ne s’est pas non plus trompé en réservant une place de choix aux Allemands : Tangerine Dream, Faust, Can ou Ashra. Ce n’est qu’après avoir cédé aux sirènes du punk et renouvelé entièrement son catalogue que Virgin perdit paradoxalement son influence et redevint une maison de disques lambda.

Car ces artistes ont vendu des disques. Un grand nombre d’entre eux ont même pu vivre largement de leur musique. Au Zeiss Planetarium ce soir-là, c’est ce que fait remarquer Winfrid Trenkler à Peter Mergener tout en lui remettant le prix spécial pour l’ensemble de son œuvre. Peter Mergener est inconnu du grand public en France. Pourtant, il a écrit, avec son groupe, Software, quelques-unes des plus belles pages de la musique électronique des années 80 : une musique à la fois atmosphérique et discrète, très éloignée des productions au synthé qui saturèrent le marché à l’époque et qui nous font bien sourire aujourd’hui. Le nom de Peter Mergener rejoint ainsi celui de Johannes Schmoelling (un ancien de Tangerine Dream), Klaus Schulze, Ashra et Winfrid Trenkler au palmarès de ces Schallwelle Awards. Comme chaque année, cette édition 2013 est aussi l’occasion de récompenser des formations plus récentes, aussi bien allemandes qu’étrangères. Initié par Johannes Schmoelling et Jerome Froese (le fils du fondateur de Tangerine Dream, Edgar Froese), le projet Loom fait évidemment l’unanimité avec son album Scored. La relève semble aussi assurée avec le jeune Belge Evert Vandenberghe alias Nisus, honoré d’un Prix du Meilleur Espoir. Pour que la cérémonie ne se résume pas à une liste de noms, la remise des prix est entrecoupée de deux mini-concerts qui permettent au public, en particulier les non-initiés, de se faire une idée du genre de musique encouragé depuis tant d’années par Winfrid Trenkler et aujourd’hui par les organisateurs de l’événement. Les impressionnantes animations projetées sous la coupole du planétarium constituent un accompagnement parfait pour les compositions de Thomas Lemmer et Steve Baltes, les deux artistes invités pour l’occasion. Le premier donne un aperçu de son style très personnel, entre chillout et house. Mais son set commence et s’achève avec une improvisation au piano que n’aurait pas reniée Klaus Schulze. Steve Baltes est plus connu. Cette figure de la trance, avec le groupe Deep Voices, accompagne aussi Ashra en concert depuis 1997. Ce soir, Steve s’éloigne pourtant de ses productions habituelles. Pendant trois quarts d’heures, tandis que se déploient sous la coupole les orbites de Jupiter et de ses satellites, puis les phases de la Lune, il donne à entendre un remarquable mélange de cette kosmische Musik la plus radiante et des sonorités électroniques les plus contemporaines.

 

Les premiers signes d’un revival ?


D’ailleurs, après le deuxième concert, alors qu’il reçoit son prix, Peter Mergener ne peut s’empêcher de déplorer que si peu de monde écoute encore ce type de musique aujourd'hui. Selon lui, il suffirait que les auditeurs potentiels puissent simplement y avoir accès, comme dans les années 70, pour qu’elle s’impose à nouveau comme un standard. La prestation de Steve Baltes ce soir-là ne lui donne pas tort. Les fans de Daft Punk, comme ceux de M83, s’y seraient retrouvés. Quelques signes laissent entrevoir le début d’un frémissement médiatique en ce sens. La passion nouvelle pour les instruments vintages, de même que le développement, par des sociétés comme Native Instruments en Allemagne ou Arturia en France, de logiciels d’émulation musicale à destination du grand public, attirent à nouveau les regards des plus curieux en direction de cette scène pléthorique. Se produire avec un Minimoog en concert relève du dernier chic. Des artistes comme Air ou Daft Punk ont toujours affecté un style rétro. Chez Daft Punk, la filiation se ressent surtout sur la bande originale de Tron : Legacy, où l’on retrouve par moments les envolées de séquenceurs typiques de la Berlin School. La reprise par Coldplay de la chanson de Kraftwerk Computer Love, en 2005, tout comme la collaboration de Klaus Schulze avec Lisa Gerrard trois ans plus tard, sur l’album Farscape, témoignent de ce même regain d’intérêt. Les artistes et les fabricants ne sont pas les seuls concernés. Le public suit. Kraftwerk reste une référence incontournable dans tous les festivals de musique électronique du monde. Ces habitués des charts n’ont pourtant atteint qu’une seule fois la première place. Cette performance, jamais accomplie avec les classiques The Man Machine ou Computer World, ne fut possible que grâce à Tour de France, probablement le disque le plus faible de leur discographie, mais aussi le plus récent. Le 9 mars 2013, soit une semaine seulement avant les Schallwelle Awards à Bochum, Klaus Schulze plaçait à son tour, pour la première fois de son immense carrière, l’un de ses albums dans les charts allemands : le dernier, Shadowlands, qui atteignait alors la 96e position.

Restent les médias. En France, jusqu’à présent, seuls les spectateurs de la chaîne binationale Arte avaient accès à la scène électronique allemande, au travers de documentaires ou de sujets diffusés régulièrement dans le cadre de l’émission Tracks. Mais le 15 décembre 2012, c’était au tour de France 3, sur son antenne Champagne-Ardenne, de consacrer tout un documentaire de 52 minutes au célèbre concert de Tangerine Dream à la Cathédrale de Reims en 1974. Le silence serait-il enfin rompu ? Quoi qu’il en soit, il incombe désormais aux artistes de cette scène riche et bouillonnante de défricher les territoires encore inexplorés de la musique électronique, dont les immenses possibilités ne se limitent certainement pas aux rythmes binaires du bigbeat ou de la dance.

Palmarès. Prix spécial : Peter Mergener. – Meilleur Artiste allemand : Picture Palace Music. – Meilleur Artiste international : VoLt. – Meilleur Album allemand : Loom, Scored. – Meilleur Album international : Glenn Main, Ripples. – Prix de la (re)découverte : Sankt Otten. – Meilleur Espoir : Nisus.

>> Interview de Peter Mergener
>> Interview de Nisus
>> Interview de Stefan Erbe