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mercredi 20 mai 2015

Tommy Betzler : batteur au grand cœur et cuisinier des stars


Tommy Betzler est une figure reconnue de la scène musicale allemande. Celui qui ne manque jamais un festival électronique s'est fait connaître à la fin des années 70 comme batteur du groupe de rock P'cock avant de devenir, par un incroyable concours de circonstances, le cuisinier attitré de toutes les stars du rock mondial de passage en Allemagne. Affaibli par une terrible maladie, il est de retour derrière les fûts depuis quelques années seulement, et fourmille de projets. Présent dans l'assistance – et aussi sur scène – lors de la répétition publique du concert de Michael Brückner et Mathias Brüssel prévu à Bruxelles le 29 mai, il a accepté spontanément de raconter sa vie et son parcours, humainement et artistiquement extraordinaires.

 

Tommy Betzler à Ober-Olm, 16/05/2015 / photo S. Mazars
Tommy Betzler accompagne la répétition de Brückner + Brüssel, Ober-Olm, 16 mai 2015

Ober-Olm (Mainz), le 16 mai 2015

Pourquoi la batterie ?

Tommy Betzler – Dès l’âge de 10 ou 12 ans, j’ai su que je voulais devenir batteur. C’est grâce à ma sœur aînée que j’ai pu me familiariser avec le rock. Par exemple, c’est à elle que je dois d’avoir eu la chance de voir Jimi Hendrix sur scène à Francfort alors que je n’avais que 9 ans. Quelle sensation ! Mitch Mitchell à la batterie ! Mais j'admirais surtout Ginger Baker, le batteur de Cream. Par ailleurs, si je voulais tant devenir batteur, c’était aussi pour impressionner les filles, bien sûr. Si tu crois que le musicien le plus en vue dans un groupe est le guitariste, tu te trompes. C’est le batteur. Ça a toujours été le batteur. Il est toujours un peu sauvage et mystérieux alors que les guitaristes sont ennuyeux, c'est bien connu.

Tommy Betzler, les années de formation / photo : Anke Betzler
Les années de formation
(photo : Anke Betzler)
Comme j’étais un élève paresseux, j’ai rapidement été envoyé en internat. Il s’agissait d’un internat de sport. Or j’avais les os fragiles, probablement parce que j’avais grandi si vite autour de 13-14 ans. Les 4 à 6 heures de sport quotidiennes m’ont donc valu plusieurs fractures. Et c’est la pratique de la batterie qui m’a sauvé à chaque fois. Le problème, c’est que nous n’avions pas le droit d’écouter de musique à l’internat. Même la radio était interdite. Mais nous écoutions tout de même en cachette. Nous étions assez malins pour bricoler des enceintes reliées à la poignée de la porte si bien que lorsqu'un surveillant tournait la poignée, le son était coupé automatiquement avant même qu’il entre.

Une formation musicale classique

J’aimais tellement peu l’école (les langues et l’anglais en particulier. C’est curieux, parce qu’aujourd’hui, je le parle couramment) que, vers l’âge de 16 ans, j’ai intégré l'Akademie für Tonkunst de Darmstadt. J'y ai étudié très sérieusement la musique symphonique. Ce qui me vaut aujourd’hui de savoir lire une partition. Mais j’y ai surtout pris de véritables cours de batterie. Puis, quand j’ai raté mon bac, j’ai décidé de m’en moquer et de me consacrer uniquement à la musique. J'ai joué pendant quatre ou cinq ans dans un orchestre. Je m’occupais alors d’un instrument merveilleux : les timbales, mon instrument préféré. Parallèlement, j’ai commencé à cuisiner régulièrement. La cuisine et la musique sont devenues mes deux passions, la première me permettant dans un premier temps de financer la seconde.

Finalement, qui est le musicien le plus libre ? Celui qui est doué techniquement ou celui qui se laisse guider par son cœur ?

Je vais te raconter une anecdote à ce sujet. Quand il était tout jeune, le batteur Terry Bozzio a joué sur scène avec Zappa à Wiesbaden. En plein milieu d'un morceau, Zappa a interrompu le concert parce que Terry avait fait une erreur. Devant le public, il l'a fait répéter jusqu'à ce qu'il parvienne à jouer correctement son passage. Je peux te dire que Terry Bozzio n'a plus jamais fait d'erreur. Il est devenu par la suite le fabuleux batteur que l'on sait. Zappa était perfectionniste. Et colérique. Et charmant à la fois. Bien sûr, on ne fait pas de musique sans sans cœur. Dernièrement, j'ai été particulièrement séduit par le travail de Johan Tronestam. Quelle inspiration ! Mais il est clair que, plus tu domines ton instrument, plus tu es libre. Seule la maîtrise technique permet de traduire en notes la créativité de ton cœur.

The Prophet (1980) - In'cognito (1981) / source : discogs
The Prophet (1980) – In'cognito (1981),
les deux premiers albums de P'cock chez Innovative Communication, désormais introuvables
P'cock et les années Klaus Schulze

Après mes années d'orchestre, j’ai fait partie de P’cock, un pur groupe de rock avec lequel j'ai enregistré deux albums : The Prophet [1980] et In’cognito [1981]. Notre modèle à tous à l'époque était Saga. Moi, j'adorais UK, dont Terry Bozzio était le batteur. Par la suite, le groupe a sorti un troisième album sans moi [3, en 1983] puis s'est séparé. Nos disques avaient été publiés par Innovative Communications, le label de Klaus Schulze. C’est ainsi que j’ai connu Klaus, mais aussi d’autres artistes IC comme Robert Schröder. J’ai eu l’occasion d’accompagner Schulze à plusieurs reprises. Nous nous sommes toujours très bien entendus. Il m'est même arrivé d'aller chez lui pour lui faire la cuisine ! C'est avec lui que j'ai vécu ma dernière expérience scénique, lors du concert bruxellois de 1980 [le 28 novembre]. Après, cela, la cuisine a complètement pris le pas sur la musique. Je me suis entièrement consacré à mon business.

Cuisinier des stars

Les premières années, je finançais mes études musicales en travaillant pour Michael Zosel, un tourneur de Wiesbaden (sa boîte, Zosel Konzerts, existe toujours). Je bossais deux à trois heures par jours – je m’occupais en fait de la préparation logistique des concerts qui se déroulaient à la Rhein-Main-Halle de Wiesbaden. Souvent, j'ai eu l'occasion de remarquer que les musiciens se plaignaient de la nourriture. Tu comprends, ils avaient roulé toute la nuit, ils étaient fatigués, ils avaient faim. Pour moi, le déclic a eu lieu avec le groupe The Manhattan Transfer. Deux semaines avant leur show, ils nous ont contactés pour nous prévenir qu’ils n’avaient besoin de rien, qu’ils avaient leur propre traiteur. Quand leur bus est arrivé, trois types en sont descendus. Ils ont demandé où étaient les vestiaires, ils ont débarqué leur matériel, et là, ils ont commencé à éplucher les pommes de terre, à préparer le petit déjeuner, là, dans les locaux ! Je me suis dit : « voilà ce que je dois faire ! »

Tommy Betzler et son célèbre gong, qui lui fut... volé !
On reconnaît le t-shirt Klaus Schulze période Mirage (photo : Anke Betzler)
On était alors en 1979. J'ai pris contact avec plusieurs promoteurs, prétendant que je dirigeais un service de traiteur. C’était faux, bien sûr. Je n’avais pas d’assiettes, pas de couverts, aucun ustensile, rien. Je voulais aussi gagner de l’argent, pauvre musicien que j’étais ! Quatre jours plus tard, je reçois une réponse. On me demande de me rendre à Bad Homburg, près de Francfort, où l'agence Lippmann & Rau avait son siège. Le patron, Fritz Rau, sans doute le plus grand promoteur d'Allemagne (devenu par la suite un ami), m'a proposé de me confier une tournée. J’ai dit oui avant même qu’il me révèle les détails. C’était pour les Who. En 1980, je suis donc devenu pendant trois semaines le cuisinier de la tournée des Who en Allemagne. Keith Moon, hélas, était déjà mort. Mais quelle expérience ! J’accompagnais sur la route les héros de ma jeunesse.

Deux semaines plus tard, ma voisine recevait un télex qui m’était destiné (à la maison, nous n’avions rien de tel, pas de fax). Cette fois, c’était Van Halen qui avait besoin de moi. Et ça n’a plus arrêté. J’ai fini par faire la popote pour tous les artistes internationaux de passage en Allemagne. Les uns après les autres. En 1982, j'ai franchi une étape supplémentaire en obtenant la tournée européenne de Mike Oldfield. Européenne ! 112 concerts d’affilée ! C’est allé crescendo, si bien que la cuisine a été mon occupation principale de 1980 à 1992. En tout, j'ai fait plus de 5000 concerts avec tous les grands. La première tournée de Tina Turner en Angleterre, Joe Cocker, les Grateful Dead, Zappa.

La plupart du temps, tout le monde était très content de ma cuisine. Mais je dois dire une chose : ceux qui avaient le plus de métier, d'expérience, étaient les moins difficiles. Eric Clapton, par exemple, s’est montré absolument charmant. Ce n'était pas le cas de certains débutants, qui avaient plus tendance à se la péter. Par ailleurs, j’étais déjà strictement végétarien à l’époque. Ma cuisine s’en ressentait. Certains, comme les Mother’s Finest, l’ont beaucoup appréciée. Ils m’ont même dédié leur album One Mother To Another. Alors que j'avais commencé mon activité tout seul, je dirigeais sur la fin une équipe de 15 à 18 employées. Que des femmes ! Mais du coup, j’ai complètement laissé tomber la musique.

Tommy Betzler à Ober-Olm, 16/05/2015 / photo S. Mazars
Tommy Betzler dispose désormais d'un gong de dimensions plus réduites

La retraite

En 1992, c'est cette activité de traiteur que j'ai dû brusquement arrêter. Après une tournée de trois mois et demi avec Santana, je suis rentré à la maison aveugle d'un œil. Le diagnostic est tombé : sclérose en plaques. Le médecin m'a dit de tout arrêter si je ne voulais pas finir en chaise roulante. Du jour au lendemain, j'ai laissé tomber la firme (elle existe encore, j'en ai fait cadeau à mon plus proche collaborateur de l'époque). Je crois que c'est le stress qui m'a rendu malade. Tu bosses 24 heures sur 24 pendant des mois et des mois. Le matin, c'est toi le premier debout, la nuit, c'est toi le dernier à tout ranger dans la salle. Ensuite, tu dois te taper le voyage entre chaque ville. Tu ne te rends pas forcément compte tout de suite à quel point ce travail est infernal. C'est ton corps qui te dit stop. C'est ce qui s'est produit : un burn-out. Pour te prouver à quel point c'était stressant : le gars à qui j'ai cédé la firme s'est pendu il y a six mois. Crois-moi, je suis heureux d'être en vie.

Tommy Betzler à la Schwingungen Gartenparty, Hamm, 19/07/2014 / photo S. Mazars
Le look inimitable de Tommy
Il m'a fallu une année complète pour me remettre. Ma femme et moi, nous avons déménagé à Munich. Là, j'ai fondé une nouvelle firme et nous avons fait la cuisine pour l'industrie du cinéma, la télévision et les tournages dans la région. Encore une belle expérience. Mais des raisons familiales nous ont poussés à revenir précipitamment à Darmstadt en 2003. J'ai continué à travailler ici ou là, mais depuis quelques années, je suis à la retraite à cause de mon handicap. La sclérose en plaques est une maladie insidieuse. Je suis resté handicapé à 75%. La plupart des gens qui ont ma maladie depuis aussi longtemps sont aujourd'hui en fauteuil roulant et ne font plus rien. Quant à moi, je ne mange pas de viande et je ne prends aucun médicament depuis quarante ans. C'est peut-être pour ça que je me sens aussi bien. Par ailleurs, je tiens à toujours rester positif et à avoir des projets. Comme ma cuisine végétarienne est assez connue dans le milieu, il arrive encore qu'on m'appelle pour bosser quelques jours, quand une institution ou un événement recherche spécifiquement ce type de cuisine. J'ai une page Facebook dédiée. Depuis quelques mois, je fais aussi la cuisine dans des cantines scolaires. Cuisiner pour les enfants est ce qu'il y a de plus difficile. En dehors des pommes frites, des hamburgers et des pizzas, point de salut !

Come back et projets

Surtout, il y a quelques années, je me suis enfin remis à la batterie. C'était en 2011, lors de l'Electronic Circus à Gütersloh, où ma femme Anke et moi étions venus en tant que simples spectateurs. Frank Gerber et Hans-Hermann Hess, les organisateurs, voulaient absolument me voir sur scène avec Picture Palace music, mais jamais je n'aurais osé m’imposer. C'est alors qu'en plein concert, Thorsten Quaeschning s'est tourné vers moi et m'a demandé de jouer un titre avec le groupe. Nous avons interprété Moon Dial. Je n'avais pas touché une batterie depuis 30 ans. La technique, les sensations, tout est revenu instantanément. Du coup, j'ai aussi retrouvé intégralement l'usage de ma jambe gauche, qui ne répondait plus depuis le début de cette maladie de m... C'est fou non ?

Picture Palace music – Indulge the Passion (2012, Groove Unlimited) / TMA – RAL 5002 (2013, SynGate) / TMA and Friends – 4F Live (2013, SynGate) / sources : discogs  - syngate.bandcamp.com
Les dernières collaborations discographiques de Tommy Betzler : Picture Palace music – Indulge the Passion
(2012, Groove Unlimited) / TMA – RAL 5002 (2013, SynGate) / TMA and Friends – 4F Live (2013, SynGate)

Par la suite, j'ai fait d'autres concerts avec Picture Palace music, j’ai participé à un de leurs albums [Indulge the Passion, 2012], puis j’ai travaillé avec TMA, aussi bien sur scène qu’en studio. Parallèlement, je travaille depuis quelques années sur un projet avec un bon ami de Manuel Göttsching qui habite pas loin de chez moi. Hier encore, c'est Remy Stroomer qui est venu me rendre visite à la maison. Comme tu vois, il y a plein de choses à faire. Avec Anke, nous nouons plein de contacts, nous sortons beaucoup. Pas comme avant, lorsque je partais en tournée avec tous ces groupes. J'étais toujours en route et Anke restait seule à la maison. A présent, nous rattrapons le temps perdu. A ce titre, le fait de revenir à Bruxelles dans deux semaines pour assister au concert de Michael Brückner va représenter un petit événement pour nous. Je n’avais plus mis les pieds à Bruxelles depuis ce fameux concert avec Klaus Schulze.

Tommy Betzler accompagne Brückner et Brüssel, Ober-Olm, 16/05/2015 / photo S. Mazars
Le projet le plus chaud est justement une collaboration avec Michael Brückner. Après nos quelques concerts en commun, nous préparons actuellement un CD, sur lequel figurera une reprise de P'cock. Le groupe a encore des fans partout dans le monde. Il m’est même arrivé de recevoir un message d’un type qui s’était procuré l’un de nos vieux disques sur un obscur marché en Corée ! P'cock est resté intemporel. Le problème, c'est que personne ne sait exactement qui détient les droits. Le groupe est séparé depuis longtemps, IC n'existe plus. Si ça se trouve, c'est tombé dans le domaine public. En tout cas, je sais que le manager de l'époque détient quelques vinyles encore neufs, qui n'ont jamais été utilisés. Dans la mesure où les bandes originales ont disparu, ces disques pourraient servir de base à un remaster. J'y travaille.


mercredi 9 avril 2014

TMA, un électron libre nommé Torsten Abel

 

Musicalement actif depuis plus de vingt ans, Torsten M. Abel a attendu 2008 pour publier son premier disque sur Syngate, sous le nom de TMA. Connu pour ses multiples collaborations et projets parallèles, il est devenu depuis l'un des musiciens de la scène électronique allemande les plus remuants, notamment dans la région de la Ruhr dont il est originaire. Nommé cette année dans deux catégories – Meilleur Artiste et Meilleur Album 2013 avec RAL 5002 –, il profitait de la cérémonie des Schallwelle Awards pour raconter son histoire musicale singulière. En commençant par révéler sa découverte étonnamment tardive des classiques de la Berlin School.



Torsten Abel alias TMA @ Schallwelle Awards 2014 / photo S. Mazars
Torsten M. Abel
Bochum, le 29 mars 2014

Une question classique pour commencer : comment t'es-tu retrouvé impliqué dans ce monde de la musique électronique ?

Torsten M. Abel – A la fin des années 70 et au début des années 80, j’ai commencé à m’intéresser aux musiques électroniques qui nous parvenaient de Grande-Bretagne, essentiellement la synthpop, ce que m'a amené à vouloir en savoir plus sur les outils au moyen desquels elle était créée : les synthétiseurs. Dès l’acquisition de mon premier instrument, j'ai commencé à composer moi-même de la synthpop au sein de différents groupes. Ce n’est qu’ensuite qu’un ami m'a introduit à la musique de Klaus Schulze et Tangerine Dream. Mes racines plongent d'abord et avant tout dans la synthpop. Gary Numan, Depeche Mode, Human League : mes premiers héros étaient tous anglais. J'ai grandi avec eux. Dans mon cas, Schulze et Tangerine Dream sont donc intervenus plus tard, au milieu des années 80. Et encore, cet ami m’a d’abord prêté leurs disques de cette époque, Le Parc [1985] et Underwater Sunlight [1986], même si, en ce qui concerne Schulze, il me semble avoir d’abord entendu Timewind [1975]. Ce qui a tout de suite attiré mon attention chez eux, ce sont leurs longs développements, vers lesquels je me suis orienté à mon tour par la suite.

Quand as-tu entendu pour la première fois employer la notion de Berlin School ?

TMA – Le terme procède de ce besoin de toujours classer la musique dans un bac particulier. On a commencé à parler de Berlin School en faisant référence au style que pratiquaient à l’époque Klaus Schulze, Tangerine Dream ou Ashra. Aujourd’hui, dès lors qu’un artiste, d’où qu’il vienne, pratique lui-même un style de musique fondé sur les séquenceurs, alors il sera automatiquement classifié dans cette catégorie.

A partir du milieu des années 80, tu as très vite accumulé toutes sortes d’instruments. Puis un beau jour, tu as tout arrêté, avant de revenir peu à peu à la musique grâce aux ordinateurs. Tu te décris alors volontiers comme « musicien de salon » à cette époque. Que veux-tu dire ?

TMA – En 1995, un an après la naissance de mon fils, j’ai en effet vendu l’intégralité de mon studio sur un coup de tête. Je croyais même ne plus avoir envie de faire de musique. Je me suis mis à la photo, je voulais surtout passer du temps avec ma famille. Rapidement, pourtant, j’ai compris que je ne tiendrais pas très longtemps sans musique. Il fallait que je retrouve cet univers d'une manière ou d'une autre. Je m'y suis remis lentement, grâce aux logiciels de MAO qui étaient justement en plein essor à cette époque. Mais dès cet instant, il était déjà clair pour moi que cette situation ne pourrait être que transitoire, que je ne pourrais me réaliser pleinement qu’au moyen de véritables appareils, c’est-à-dire quitter mon salon. J'ai donc racheté un certain nombre de synthétiseurs et recommencé sérieusement la musique.

Torsten Abel alias TMA dans son studio / photo : Bettina Abel
TMA dans son studio (photo : Bettina Abel)
Je dois du coup te poser la question : vois-tu une différence entre le matériel et les logiciels ? Peux-tu deviner, lorsque tu écoutes un disque, ce qui relève du hardware, ce qui provient d’un software ?

Sérieusement, je ne crois absolument pas qu’on puisse faire la différence. En tout cas, pas moi. Tout musicien un tant soit peu doué doit pouvoir utiliser n'importe quel instrument disponible pour faire de la musique. Machine ou synthé virtuel, quelle importance ? Evidemment, on attend autre chose d’un logiciel dont les fonctions s’affichent sur un écran. Pour ma part, j’ai besoin de manipuler physiquement des boutons et des potentiomètres. Ils m’inspirent. Mais ça ne m’empêche pas de continuer à me servir de logiciels. Les deux mondes ont leurs avantages. Ceux des logiciels sont nombreux, comme la mémoire ou la simplicité, qui me permettent de développer très vite une idée naissante.

Tous tes instruments ne se trouvent pas dans le commerce. Sont-ils des fabrications maison ?

TMA – D'un côté, je possède des appareils du commerce si anciens et si rares qu'ils ne sont effectivement plus disponibles. De l’autre, je dispose d’un système modulaire fabriqué par une toute petite firme – le gérant travaille tout seul, en fait – qui ne produit qu'un nombre limité d'instruments, de très grande qualité et qui « sonnent » bien. L’homme s'appelle Horst Theis, et sa firme : Theis Modular Synthesizer System. Il est assez connu parmi les musiciens allemands de notre scène, peut-être même ailleurs en Europe.

Fais-tu partie du petit contingent de musiciens qui ont pu devenir professionnels ?

TMA – Non, pas du tout. Je travaille dans les transports en commun, ici même à Bochum et à Gelsenkirchen, où je conduis des trams et des bus.

En ce qui concerne ta carrière musicale, plusieurs rencontres ont été déterminantes. La première, avec Thomas Hermann et l'association Ambient Circle. Que fait cette association ?

TMA – Ambient Circle est un réseau d'amateurs de musique électronique fondé en 2006 dans la région de la Ruhr par Thomas Hermann. Il offre aux musiciens qui n'ont pas accès à la scène l’opportunité de se réunir pour improviser. Les membres se rencontrent environ tous les deux mois et se livrent à des improvisations musicales en commun et en public. Il s’agit en général de musique électronique ambient, en tout cas très calme. J'ai pris contact avec Thomas Hermann en 2008 sur Internet. C’est précisément à cette époque que je voulais recommencer la musique, « sortir de mon salon », comme je disais. Dans sa réponse, Thomas m’a proposé de rejoindre la bande lors de sa prochaine session. J'y ai pris part avec grand enthousiasme. Depuis, je ne manque presque jamais une session. Après plusieurs concerts, nous avons remporté en 2009 le Schallwelle Award du Best Newcomer [Meilleur Espoir].

TMA & Friends : Torsten Abel, Tommy Betzler, Wolfgang Barkowski / photo : Frank Schüssler
TMA & Friends sur scène.
De gauche à droite : Torsten Abel, Tommy Betzler, Wolfgang Barkowski (photo : Frank Schüssler)

Les jams, la musique à plusieurs, les collaborations semblent tenir un rôle aussi important que tes projets solo, par exemple avec Alien Nature.

TMA – Absolument. J’ai sorti deux albums avec Wolfgang Barkowski, c’est-à-dire Alien Nature. Wolfgang est aussi membre de notre formation TMA & Friends. En ce moment, c’est la configuration dans laquelle je me trouve le plus souvent sur scène : Thomas Betzler à la batterie, Martin Rohleder alias Martinson à la guitare, Wolfgang et moi aux claviers. Au fil du temps, c'est devenu un véritable groupe.

Jouer avec un vrai batteur, avec un vrai guitariste, et ne pas produire une musique 100% électronique, est-ce un choix délibéré ?

TMA – C'est même primordial en ce qui me concerne, notamment sur scène. Ça offre d’abord un certain confort. Ensuite, c’est plus agréable et plus spectaculaire pour le public de regarder un groupe plutôt que deux types collés derrière leurs claviers. Une batterie virtuelle ne sera jamais aussi vivante qu'un vrai batteur. Quant à Martinson, il s’agit d’un guitariste irremplaçable, mais aussi d’un ami. Il est associé à presque tous mes projets.

En novembre dernier, TMA & Friends a publié un disque live, intitulé 4F Live.

TMA – Le titre est un jeu de mot : « Four Friends » comme « quatre amis » qui jouent sur scène, ou « For Friends », c’est-à-dire « pour les amis », puisqu’il s’agit de la captation de notre concert lors du E-Day à Oirschot, le 6 avril 2013. Le concert a même été filmé par Winfried Wiesrecker et Lutz Hilker. Winfried s’est ensuite chargé du montage et de la production, ce qui nous a permis de sortir un combi CD/DVD. Les fichiers audio seuls sont par ailleurs accessibles en téléchargement sur Bandcamp.

TMA featuring Martinson - RAL 5002 / source : www.syngate.net
TMA featuring Martinson - RAL 5002
Quel est le concept de ton dernier disque studio, RAL 5002, publié justement à l’occasion du E-Day 2013 ?

TMA – RAL 5002 est un code pour désigner une couleur, le bleu outremer. C'est la couleur typique d'un synthétiseur très particulier, le PPG Wave, dont j'ai eu la chance en 2012 de me procurer un exemplaire vieux de 30 ans. Il était sérieusement endommagé, j'ai dû le faire réparer à Hamburg, si bien qu’il m’a coûté une petite fortune. Mais c’est un péché mignon. Je n’ai jamais entendu un son si épais sortir d’aucun autre synthé numérique. Ses sonorités m'ont largement inspiré pour l’album. Même s’il n’est pas le seul instrument utilisé, j'ai commencé à composer chaque morceau avec cet appareil. Le PPG figure ainsi sur chaque titre. Et là encore, Martinson m'accompagne à la guitare.

Depuis 2008, tu es un artiste 100% Syngate. Comment est née cette collaboration ?

TMA – Wolfgang Barkowski joue une fois de plus un grand rôle. C’est lui qui m'a introduit auprès de Syngate, qui était à l’époque son label. Il m'a présenté Lothar Lubitz, le gérant d'alors, auquel j’ai fait écouter l’une de mes toutes premières productions : mon premier CD, réalisé en 1993, que j’ai pu ainsi ressortir en 2008 sur Syngate. Notre collaboration a fonctionné tout simplement parce que Lothar aimait ma musique.

Envisages-tu de produire un jour des singles ?

TMA – Je le ferais s'il y avait un marché. Notre scène ne le permet clairement pas. Le marché de la musique électronique en Allemagne n'est pas aussi développé qu'il y a 15 ou 25 ans. A l'époque, les artistes qui produisaient ce genre de musique vendaient aussi très bien. Ce n'est plus le cas. Nous sommes devenus une très petite communauté. En plus, il y a plus d’artistes. Beaucoup de gens peuvent désormais s’improviser musiciens grâce à des outils informatiques pas chers et très efficaces.

Torsten Abel alias TMA et le guitariste Martin Rohleder alias Martinson sur scène / photo : Aleksandra Przybylska
TMA et Martinson (photo : Aleksandra Przybylska)
Au mois d'août dernier, Kilian m'as dit que tu t'apprêtais également à sortir quelque chose sur Syngate-Luna, c'est-à-dire un album ambient. Est-ce toujours d’actualité ? Quels sont tes projets ?

TMA – Oui, j'y travaille toujours. Mais le projet est un peu passé au second plan ces derniers temps, parce que j'ai d’autres engagements. Le 9 mai, Martinson et moi jouerons au planétarium de Recklinghausen dans le cadre de la seconde édition d’une manifestation que nous avons baptisée Sternentraumreise. Nous serons accompagnés par le groupe Naviára. Il s’agit d’un duo composé d’une chanteuse et pianiste [Vera Meredith van Bergh] et d’un clavier [Anthony J. Walters]. Ensuite, TMA & Friends se retrouverons à Solingen le 30 août. Ce sont pour le moment les deux seules dates confirmées. J'espère pouvoir mettre aussi un point final à une production studio du groupe, de préférence avant notre concert de Solingen. Enfin, je prépare mon nouvel album solo, toujours accompagné de Martinson. Donc l’album ambient n’est pas une priorité, mais il pourrait quand même sortir encore cette année.

>> Site officiel