En mars dernier, lors des Schallwelle Awards au planétarium de Bochum, le musicien Peter Mergener, notamment connu pour son rôle au sein de la formation Software de 1985 à 1999, recevait un prix spécial pour l’ensemble de son œuvre. Son nom rejoignait ainsi ceux d’Ashra, Klaus Schulze et Johannes Schmoelling au rang des musiciens de musique électronique les plus respectés. Quelques mois plus tard, dans son studio de Heidenburg, près de Trèves, en Allemagne, il répondait à quelques questions.
| Peter Mergener mixe sur sa console Behringer |
Heidenburg, le 6 juillet 2013
Né en 1951, Peter Mergener aurait pu
faire partie de cette génération d’artistes allemands qui révolutionnèrent la
musique au début des années 70, en s’emparant des synthétiseurs encore
rustiques de l’époque pour en faire la base d’un genre musical à part entière, radicalement
nouveau. Pourtant, ce n’est qu’au milieu des années 80 que son nom apparaît
pour la première fois sur le devant de la scène. C’est en écrivant une lettre
au courrier des lecteurs d’un magazine spécialisé que ce musicien amateur,
passionné de science-fiction, fait la connaissance de Michael Weisser, écrivain
de science-fiction passionné de musique, au point d’en faire l’élément central
de ses romans. Ces deux-là sont faits pour s’entendre. En 1984, alors que
Mergener est déjà trentenaire, le premier disque du duo, Beam-Scape, publié sous le nom Peter Mergener & Michael Weisser,
sort sur le label Innovative Communication, dont le fondateur Klaus Schulze a
laissé les clés à Weisser l’année précédente. En 1985, le groupe, désormais
appelé Software, publie deux disques qui feront date dans l’histoire de la
musique électronique : Chip
Meditation et Electronic Universe.
Weisser, qui est aussi graphiste, prend en main l’imagerie et le concept du
groupe, tandis que Peter Mergener est seul responsable de la musique. Les deux
hommes collaborent jusqu’à la fin des années 80. En 1990, Weisser engage
d’autres musiciens pour continuer l’aventure Software de son côté. Peter publie
quant à lui son premier album solo, Creatures,
chez CUE Records, en 1991. Deux ans plus tard, le duo original se reforme,
produit une poignée d’albums, puis s’arrête définitivement en 1999. Depuis,
Peter Mergener poursuit avec succès sa carrière solo, et enregistre tous ses
albums dans le petit studio qu’il s’est aménagé dans sa maison de Heidenburg.
Les lieux n’ont pas grand-chose à voir
avec le capharnaüm de claviers, de racks et de câbles qui est le lot de bien
des home-studios, parfois même de certains studios professionnels. Si Peter
Mergener a accumulé de nombreux appareils au fil des ans, il a aussi beaucoup
vendu, désireux de disposer d’un endroit aussi fonctionnel que possible sans
sacrifier ni l’espace ni le confort. Le studio, qui occupe deux pièces du
premier étage de cette ancienne ferme rénovée, contraste par ailleurs fortement
avec le jardin qui la surplombe. A l’intérieur, le royaume de l’électricité et
des technologies de pointe, à l’extérieur, celui des fleurs et des outils
agricoles de collection. Mais partout, règne la musique. Peter a su mettre en
valeur les magnifiques couvertures des premiers disques de Software,
entièrement réalisées sur ordinateur par Michael Weisser, et parfaitement
représentatives de cet art numérique des années 80 dans lequel tout ancien
possesseur d’Amstrad ou d’Amiga se reconnaîtra forcément. Le musicien dispose en
outre d’une impressionnante collection de CD. Si la musique électronique s’y
taille une bonne place, les classiques Beatles, Rolling Stones, Santana, Queen
et Genesis font également partie de ses références. Mais c’est Pink Floyd qui
semble monopoliser toutes ses faveurs, comme l’atteste aussi sa liste de MP3
classés par genres, où, au milieu des tags « heavy »,
« lounge » ou « ambient », « Pink Floyd » vient
s’insérer comme un genre en soi. C’est là, entre un Roland JD-800 branché au
logiciel Cakewalk Sonar, et deux monstrueuses consoles de mixage (Behringer
Eurodesk MX 8000), que l’artiste s’installe confortablement pour raconter son
parcours musical, jusqu’à cette distinction, reçue le 16 mars.
| Les encadrements des premiers disques de Software |
Peter,
comment as-tu accueilli ta remise de prix ? Etait-ce important à tes yeux,
que la petite « famille » de la musique électronique réunie à Bochum te
manifeste une telle reconnaissance ?
Peter
Mergener. – Oui, à tous égards.
Beaucoup des participants au planétarium me connaissaient et appréciaient ma
musique depuis le début. Peter Mergener fait partie du paysage musical depuis
un long moment maintenant, avec Software et Michael Weisser, bien sûr, mais
aussi en solo ou avec G.E.N.E. Et je leur suis à mon tour reconnaissant de
m'avoir décerné cette récompense.
Les
Schallwelle Awards consacrent la « musique électronique ». Pas
n’importe laquelle : « kosmische
Musik », « Berlin School », « musique électronique
traditionnelle », « minimalisme » sont les notions qui
reviennent le plus fréquemment. L’un de ces genres convient-il à Software ou à
ta discographie en solo ?
PM.
– Je ne me suis jamais vraiment posé
la question. J'ai toujours fait la musique qui me plaisait, sans réfléchir au
genre auquel elle pouvait éventuellement se rattacher. Mais quand on produit de
la musique avec des synthétiseurs, alors, d'une manière ou d'une autre, on est
bien obligé de parler de musique électronique. Ce n’est que par la suite que
tous ces sous-genres se sont développés, comme ce qu'on a appelé plus tard la berliner Schule.
Quand
ce concept s'est-il imposé ? Je me demande s'il n'est pas apparu avec le
développement d'Internet.
PM.
– Beaucoup plus tôt ! La première
fois que j'ai entendu l'expression berliner
Schule, il me semble que c'était dans un journal, en 1985.
Vous
avez publié vos premiers disques dans les années 80, celles de l’avènement du
numérique. Aujourd’hui, les ordinateurs ont pris le relais, au point de devenir
omniprésents sur scène. Cette évolution technologique t’intéresse-t-elle ?
PM.
– Comme tu vois, au studio, je
travaille sur PC et sur Mac. J’ai même encore mon vieil Atari. En revanche, sur
scène, je n'ai jamais utilisé d'ordinateur. Mais il faut dire que je n'ai pas
donné tant de concerts que ça. Jusqu’à présent, j'utilisais plutôt les
appareils MIDI, ou bien je préprogrammais plusieurs arrangements sur ADAT
[Alesis Digital Audio Tape, format d'enregistrement numérique 8 pistes stockées
sur cassettes super-VHS], et je jouais « live » par-dessus. C’est la
base. Je presse un bouton pour lancer la séquence, ce qui me permet de me
concentrer sur les parties plus improvisées, qu'on peut aussi répéter avant, ne
serait-ce que pour décider à quel moment faire intervenir la guitare ici, ou la
flûte là.
Ah
oui, même en solo, tu n’étais jamais seul sur scène.
PM.
– Non. J'ai régulièrement invité
d’autres musiciens à m’accompagner. Ils apportaient dans leurs bagages leurs
propres instruments acoustiques : saxophone, flûte traversière, batterie,
percussions, clarinette, flûte de pan… et guitare, bien sûr.
Et
les plug-ins ?
PM.
– Je n’ai pas grand-chose à en dire.
J’ai essayé, pourtant. J’avais commandé ce logiciel de la firme Native
Instruments. Son nom m'échappe. J’ai ouvert la boîte qui le contenait, mais je
l’ai vite renvoyée. Tout ce que je voulais, c’était simplement me faire une
idée, mais il y avait toute une série de démarches à effectuer, comme s'inscrire
sur Internet, qui m'ont rebuté.
Justement,
à l’époque, quel matériel a servi à enregistrer Chip Meditation [le premier album de Software publié sous ce nom,
en 1985] ?
PM.
– Mon dieu ! Chip Meditation remonte à si longtemps !
Je me souviens que l’album reposait encore en grande partie sur les
synthétiseurs analogiques. Réfléchissons. A l'époque, je possédais bien sûr
toute la série des Korg, MS-20, MS-10, MS-50, mais aussi le séquenceur SQ-10 de
Korg, en double. J'avais aussi déjà du matériel numérique. Par exemple ce
séquenceur fabriqué par MFB – Manfred Fricke Berlin –, une toute petite
société. Je me demande s'ils existent encore [en fait, oui]. C'était un appareil bon
marché, mais auquel on pouvait déjà attribuer de vraies notes, déclenchées par
simple pression. J'avais aussi le Korg PolySix, avec arpeggiator synchronisé.
J'ai fait pas mal de choses, plus ou moins avec cet équipement. Ah oui ! Une
grande partie des accords a été exécutée sur une String Machine Crumar, que
j’ai toujours. Le plus important, c’est que presque toute la musique de Chip Meditation a été enregistrée live.
A l'époque, je n'avais pas encore la possibilité de préenregistrer sur bandes.
Je réglais les instruments, je jouais, et voilà, c'était déjà fini. Je ne suis
pas le premier à avoir employé cette méthode. Klaus Schulze a procédé ainsi. Tangerine
Dream aussi. Je me souviens avoir entendu Edgar Froese déclarer un jour que Tangerine
Dream était sans doute le groupe de roadies le mieux payé au monde [1].
Parfois, ils ne savaient même pas à l'avance ce qu'ils joueraient. Ça se
passait comme ça, tout simplement. Comme pour Software au début. Nous n’avions
aucune idée des sons qui pourraient bien sortir des machines. La musique était assemblée
par la suite à partir d’essais épars. C'est un aspect vraiment très intéressant :
quand tout n'est pas planifié ou calculé à l'avance.
Toi-même,
avais-tu une formation musicale ?
PM.
– Non, pas du tout. Je faisais déjà
un peu de musique avec des amis, mais je n'avais jamais appris à jouer d'un
instrument conventionnel, jamais suivi de cours. Quand j'ai commencé à
manipuler des synthétiseurs, je n'avais en fait pratiquement aucune expérience.
Mais
alors, que faisais-tu avant de devenir musicien ? Quel avait été ton parcours
jusqu'alors ?
PM.
– Eh bien, je suis cuisinier de
métier. J'ai toujours travaillé en cuisine. J'ai aussi un temps officié dans
une station de radio comme ingénieur du son. La musique électronique est
toujours restée un à-côté. J'écoutais les premiers disques de Klaus Schulze ou
Tangerine Dream. Plus tard, Jean-Michel Jarre et Kraftwerk. Tout cela
m'intéressait. Je me suis alors acheté mon premier synthétiseur, le Korg MS-20,
et c'est ainsi que tout a commencé.
Depuis,
la liste de tes équipements s'est considérablement allongée. Quand on observe
ton studio, on se dit qu'il a dû représenter un investissement colossal.
PM.
– Oui, mais étalé sur plus de vingt
ans !
Pendant
toutes ces années, où as-tu trouvé ton inspiration ?
PM.
– Partout. Et plus particulièrement
dehors, dans la nature. J'ai souvent intégré des sons de la nature à mes
compositions. Ce qui explique qu'on m'attache parfois à l'univers du New Age.
Encore
un genre plutôt à l'écart. Il fut un temps où Tangerine Dream passait à la
radio. A Bochum, tu déclarais à peu près : « Si peu de gens écoutent encore
notre musique aujourd'hui, c'est qu'ils n'y ont tout simplement plus accès ». N'est-il
pas de plus en plus difficile de produire une musique différente de ce qui
passe en boucle à la télévision ou à la radio ?
PM.
– Produire, non. En tout cas pas en
ce qui me concerne. En revanche, il est certain que le paysage musical a
beaucoup changé. Désormais, on ne diffuse plus que le mainstream, ou les
oldies. A l'époque, nous avions l'émission Schwingungen
de Winfrid Trenkler sur la WDR,
et c'était déjà une exception. Aujourd’hui, deux heures de musique électronique
non-stop à la radio seraient carrément inconcevables. Un voyageur pourrait se
rendre à pied de Naples à Stockholm, et partout sur son chemin n'entendre que la
même musique à longueur de journée. C'est un peu dommage. D'ailleurs, même en
dehors de la musique électronique, il y a d'autres styles intéressants qui ne
sont pas plus diffusés.
Pourtant,
comme le rappelait justement Winfrid Trenkler au planétarium, le succès
commercial a été au rendez-vous pour Software.
PM.
– C'est vrai, nous avons vendu
beaucoup de disques. Software était même internationalement reconnu. En 1990,
nous avions déjà écoulé plus de 400 000 titres dans le monde entier. C'est une
sacré quantité, pour un style de musique qui n'est, après tout, pas si exposé.
Depuis, avec le développement d'Internet, on a pu observer un vrai reflux des
ventes de CD. A présent, beaucoup de gens ne veulent plus acheter un album
complet. Ils préfèrent télécharger juste quelques titres sur Internet.
Et
fabriquer eux-mêmes leurs propres compilations.
PM.
– Exactement.
Sais-tu
qu'un grand nombre de tes titres sont disponibles sur Youtube ?
PM.
– Oui. J'avoue que ça m'énerve un
peu, mais en même temps, j'ai pu voir que certains d'entre eux étaient
accompagnés de jolis montages vidéo.
| Le légendaire Korg MS-20 |
Le
succès t'as-t-il permis de vivre de ta musique ?
PM.
– Plutôt difficilement. Bien sûr, je
touche de bons droits d'auteur de la
Gema [Gesellschaft für musikalische Aufführungs- und
mechanische Vervielfältigungsrechte, l'équivalent allemand de la Sacem], grâce aux nombreux
titres que j'ai produits et qui sont toujours exploités un peu partout dans le
monde, en particulier à la télévision. La Gema se charge de récupérer les droits et les
redistribue automatiquement. Mais ce n'est pas une source de revenus très sûre
ni très régulière. Un grand nombre de musiciens occupent toujours un emploi à
côté. Moi-même, je suis toujours cuisinier. D'ailleurs, je retourne au
restaurant juste après.
Et
la France ?
Actuellement, tu publies tes disques sur le label Prudence Cosmopolitan Music.
Sont-ils distribués chez nous aussi ?
PM.
– Je crois, oui. Par le biais de BSCMusic [la maison-mère de Prudence], peut-être aussi de Rough Trade. La France fait partie des
territoires couverts, me semble-t-il.
En
tout cas, tu es devenu, ici, dans la région de Trèves, une figure de la culture
locale. Ainsi, tu es l'un des acteurs réguliers de la Mystische
Nacht (« Nuit
mystique »). Peux-tu expliquer de quoi il s'agit, et comment tu en es venu
à y prendre part ?
PM.
– La Mystische
Nacht est une
installation son et lumière, qui se déroule chaque année dans les couloirs
souterrains des Thermes impériaux de Trèves. Elle n'est qu'une partie d'une
manifestation plus vaste, un festival romain [intitulé Brot und Spiele, c'est-à-dire « Du pain et des jeux », qui met
notamment en scène de spectaculaires combats de gladiateurs]. Il faut s'imaginer
ces couloirs souterrains éclairés, les bougies, le brouillard. A l'origine, il
s’agit d’une initiative de la ville de Trèves. Une agence locale, la Medienfabrik, m'avait
contacté à l'époque pour composer la musique, et j’ai accepté. C'est une pure
installation. Je ne suis pas moi-même sur place. La musique est préenregistrée
puis diffusée sur des hauts-parleurs.
Une
nouvelle édition a-t-elle été organisée cet été ?
PM.
– Pas cette année. L'année prochaine
peut-être, mais rien n'est encore sûr. Le festival a donné lieu à onze éditions.
J'étais dans le coup dès le début. A la longue, c'était devenu une vraie
performance, qui s'est enrichie au fil des ans. A la musique et aux lumières sont
venus s'ajouter une chorégraphie et des danseurs. Des représentations
théâtrales se sont greffées par la suite. Chaque année, je devais produire un
environnement musical entièrement nouveau. J'avoue qu'il n'était pas toujours
évident de ne pas me répéter.
L'entreprise
a été immortalisée sur un DVD, Nox
Mystica.
PM.
– Oui, lors de l'édition 2004, en
ouverture du festival, nous avions donné cette fois-là un véritable concert sur
scène, qui reflétait les meilleurs moments de la Mystische Nacht jusqu’alors.
Ton
dernier album solo, Phonetic Society,
est paru en 2012. As-tu déjà en tête un nouveau disque ?
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| Peter Mergener |
Peux-tu
déjà annoncer un prochain concert ?
PM.
– Un concert, c'est à la fois une question
de temps et d'argent. D’abord, c’est toujours un gros investissement. Ensuite,
il faut démonter une partie du studio, l'acheminer, le remonter sur scène. Puis
établir un programme, et le répéter avec les autres musiciens. En ce moment, un
concert au planétarium de Bochum est à l’étude. Mais ce n’est encore qu’une
idée. Rien n'est encore signé.
[1]
C’est le sens de l’expression originale, qui est un peu différente : bestbezahlteste Übungsband der Welt. La citation est connue. Edgar Froese
soulignait de la sorte son étonnement devant le succès de Tangerine Dream,
alors que le groupe, pendant que le magnétophone enregistrait, se bornait en
fait à paramétrer ses instruments. Ainsi, ce qu’on entendait sur les premiers disques
était bien souvent le résultat d’essais, de réglages et même d’erreurs.


![Winfrid Trenkler en 1974 dans les locaux de la WDR / photo Lucky2 By Lucky2 (Own work) [Public domain], via Wikimedia Commons](http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/15/W_trenkler-1974.jpg)