Depuis 2010, Frank
Rothe et Thomas Köhler ont publié quatre albums chez Syngate Records sous le
nom de Fratoroler. Le dernier, Nano,
sortait à l’occasion du tout premier concert du duo berlinois, en première partie
des incontournables Broekhuis, Keller et Schönwälder au Zeiss Planetarium am
Insulaner de Berlin. Juste avant le show, les deux amis revenaient sur leurs
liens étroits avec Mario Schönwälder et la team
Manikin, exposaient leur démarche musicale, et expliquaient le sens de leur
passion pour la Berlin School,
dont ils sont des représentants chimiquement purs.
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| Thomas Köhler et Frank Rothe : Fratoroler devant le Planetarium am Insulaner de Berlin, 27 septembre 2014 |
Berlin, le 27 septembre 2014
Racontez-moi votre
rencontre ! A-t-elle quelque chose à voir avec la musique ?
Thomas Köhler –
C’est une longue histoire. Tu veux la version courte ? C’est bien la
musique qui nous a réunis, mais dans un genre totalement différent. Nous avons
tout d'abord fait partie d’un groupe pop-rock dont Frank était le bassiste et
moi le guitariste chanteur. Et en 2000, comme ça arrive souvent, le groupe
s'est séparé. Nous n’en avions pas moins remarqué la bonne entente qui régnait
entre nous, et surtout, notre passion commune pour un certain type de musique
électronique. Je connais Tangerine Dream depuis les années 70-80. J’ai assisté
à plusieurs de leurs concerts, notamment le fameux « Concert pour la
paix » en 1981 au Reichstag devant 100 000 personnes, et, un peu plus tôt
cette même année, au ICC [Internationale Congress Centrum], toujours à Berlin. Depuis,
j’ai toujours gardé en tête l’idée qu’un jour, je pourrais à mon tour explorer
cette orientation en tant que musicien. Après la séparation du groupe, Frank et
moi en avons discuté. Nous aimons tous les deux ce style, alors pourquoi
pas ?
FR – A cette
époque, les PC ont commencé à offrir des possibilités de plus en plus
intéressantes et abordables. Nous nous sommes intéressés spécialement au développement
alors récent des logiciels spécialisés. Thomas m'a fait découvrir l'une des
premières versions du séquenceur MicroLogic, de la firme Emagic (par la suite très
vite rachetée par Apple).
TK – Emagic était
l'une des rares marques indépendantes qui concevait du logiciel musical. Mais MicroLogic
n’était pas un logiciel d’utilisation aisée. Il fallait fouiller très loin pour
trouver certains paramètres, et développer manuellement ses propres protocoles.
Le tout dans un esprit encore très artisanal. Le gars qui me l’avait vendu me
pressait de passer le voir au moindre problème. Du coup, je suis resté fidèle à
ce logiciel qui, avec le temps, a subi d’importantes améliorations, s’est
simplifié, et a permis la greffe des plugins VST et de nombreux instruments
virtuels.
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| Fratoroler dans leur antre |
Comment s’est
développé votre projet musical, aujourd’hui connu sous le nom de
Fratoroler ?
TK – Ce fut d’abord
un projet purement privé.
FR – Après la
séparation du groupe de rock, la décision de poursuivre à deux s’est
accompagnée de celle d’abandonner les instruments conventionnels, de ne plus
nous encombrer d’une basse, d’une guitare ou d’une batterie. Nous nous sommes
voulus groupe électronique. Mais en dehors de MicroLogic et des instruments virtuels,
avec quoi fait-on ce type de musique ? Avec des synthétiseurs. Nous avons
commencé à enquêter. A Berlin, la firme Quasimidi venait d'ouvrir une boutique.
Nous avons débuté avec un synthétiseur de cette marque.
TK – Il s’agit du
Quasimidi Sirius. Un appareil tout simple, mais absolument fantastique. Il y
avait tout dedans : un séquenceur, un vocodeur. Bien peu d'appareils aussi
compacts pouvaient se targuer d’être en même temps aussi complets. Et pas si cher :
1500 marks environ. En plus, nous avions eu un prix spécial à l’occasion de
l’inauguration de la boutique. Enfin on trouvait un synthé capable de produire
des sons que nous reconnaissions bien et qui nous plaisaient, qu'on avait déjà
pu entendre chez Tangerine Dream ! D'autres machines ont suivi, comme le
Yamaha SY-22 ou le Waldorf Microwave, des trucs qui n'existent plus
aujourd’hui.
FR – La
collection n’a pas cessé de croître. Nous avons commencé à nous retrouver tous
les mercredis. Puis nous avons fait nos premiers enregistrements, et même quelques
petits concerts privés dans ma cave. Et un beau jour, nous nous sommes dit
qu’il était temps d’aller plus loin.
Mario Schönwälder et
l’équipe de Manikin ont joué un rôle important dans votre évolution. Frank,
comment en es-tu venu à faire partie de la famille ?
FR – Tout est de
la faute de Klaus Schulze ! Dans les années 90, les maisons de disques se
sont mises à rééditer en CD tous leurs vinyles. Mais pour Klaus Schulze, paraît-il,
il avait été décidé que le Live de
1980 resterait inédit en CD. Je trouvais ça dommage, car c'est un disque
génial. Mais un jour, à Stuttgart, alors que j'entre avec ma femme dans un
magasin de disques pour échapper à la pluie, je vais machinalement jeter un œil
à mes bacs habituels, et quoi ? Je tombe sur le fameux Live ! Je n'en croyais pas mes
yeux. J'ai même demandé au vendeur si je pouvais l'écouter, parce que j'étais
persuadé qu'il s'agissait d'une erreur. Cerise sur le gâteau, un des morceaux,
qui avait été raccourci à l'époque à cause des limitations du vinyle, figurait
cette fois en version intégrale. J’ai acheté le disque sur le champ. Puis j’ai
observé l’arrière de la jaquette, où apparaissait le nom de l’éditeur, Manikin
Records. Je ne connaissais pas. Il ne s'agissait pas du label habituel de Schulze.
De retour à Berlin, j’ai alors découvert que Manikin avait son siège non loin.
Je leur ai écrit une lettre (à l'époque, pas d’Internet, pas d’e-mail) pour
savoir quelles autres pépites ils avaient en catalogue. Le lendemain soir, le
téléphone sonnait, c’était Mario. Une heure de conversation. Je suis devenu un
client régulier, heureux de constater qu’une telle musique existait encore. Et
c’est dans cette fameuse boutique Quasimidi que nous nous sommes rencontrés
pour la première fois, autour de l'an 2000. Ensuite, il m’a invité à venir lui
rendre visite dans son studio. J'ai alors appris à connaître un type très
ouvert, dévoué, simplement désireux de partager sa passion. Aussi, quand en
2003, il m’a fait savoir que BK&S était invité à participer à la troisième
édition du Hampshire Jam, en Angleterre, et que le groupe avait besoin de
quelqu'un pour les aider à transporter le matériel, je n’ai pas hésité. J'ai
fait tout mon possible pour les accompagner : posé des jours de congé,
etc…
Une sorte de roadie, c’est bien ça ?
FR – Exactement !
Depuis, j'accompagne BK&S sur chaque tour. De roadie, je suis devenu un peu homme à tout faire. Je règle le son
lors de leurs concerts, j'enregistre leurs performances et, depuis peu, je mixe
leurs CD. C’est aussi, plus simplement, une grande amitié.
Et tu collabores
également musicalement avec Mario. Comment comparerais-tu votre projet commun,
Filter-Kaffee, avec Fratoroler ?
FR – Fratoroler explore
la même vieille école que BK&S. La différence, c’est que Mario aime inventer
de nouveaux sons, ce que Fratoroler pratique moins.
Thomas, as-tu toi
aussi un projet parallèle ?
TK – Oui, je joue
toujours de la guitare. Et je compose un peu, dans le genre rock et hard rock.
Je développe actuellement un projet de guitare acoustique. Mais là encore,
c'est une longue, et une tout autre histoire.
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| Les trois premiers albums chez Syngate : Reflections (2010), Looking Forward (2012), Chez Ricco (2013) |
Parlons à présent de Nano, votre quatrième disque. Tous les
quatre ont été publiés chez Syngate. Pour quelle raison ?
FR – Mario connaissait
bien Lothar Lubitz, l’ancien propriétaire de Syngate, qui organisait aussi le festival
de musique électronique de Satzvey. Je me suis occupé plusieurs fois de la
sonorisation du festival. Quand Fratoroler a commencé à enregistrer
sérieusement, nous avons naturellement demandé à Lothar s'il acceptait de nous
publier chez Syngate. Il était ouvert à tout type de projet du moment que la
musique lui plaisait. Pour nous, ce choix était évident. Le concept de Syngate nous
correspondait parfaitement. Quand tu publies sur un label qui se présente comme
celui de la « Berlin School of Electronic Music », tu sais que tu ne peux
pas te tromper. En outre, il ne s’agit pas d’une production industrielle. Bien
sûr, certains critiquent la qualité, parce que les CD ne sont pas pressés, mais
gravés. De mon côté, je trouve que Kilian [le successeur de Lothar] effectue un
travail très soigné, non seulement techniquement, mais également personnellement. J'en profite pour le remercier de son engagement sans faille.
Un auditeur de
Fratoroler doit-il donc s'attendre à de la pure Berlin School ?
FR – Oui.
TK – Clairement.
D'où vient ce concept
de Berlin School ?
TK – Il sert à
désigner la musique électronique produite par les pionniers berlinois comme
Tangerine Dream, Ashra ou Klaus Schulze, du milieu des années 70 au milieu des
années 80. Cette décennie représente la grande époque de la Berlin School, le
sommet étant de mon point de vue l’album de TD White Eagle, en 1982. Une fois leurs années Virgin [1973-1983]
terminées, c'était fini, ils ont abandonné ce style pour aller dans une
direction. Quant à l’origine du concept, je pense qu’il s’agit d’une invention
de la presse spécialisée, qui devait penser qu’avec l’avènement des
séquenceurs, ces groupes s’étaient trop éloignés de leurs racines pour que la
notion de krautrock leur corresponde encore.
FR – C’est
certain, on ne parlait pas encore de Berlin School dans les années 70. On
parlait alors, ou bien de musique expérimentale, puisqu'il s'agissait de
bidouiller des instruments nouveaux pour essayer d'en sortir des sons ; ou
bien, plus simplement, de musique électronique. Plus tard, quand d’autres
styles électroniques sont apparus, il a bien fallu trouver une ligne de
démarcation plus nette. Ce n’est que lorsqu’on a clairement pu l'identifier
comme une niche commerciale que la Berlin
School est devenue un genre en soi. En quelques mots :
une musique électronique, fondée sur les séquenceurs, toujours un peu
expérimentale, toujours un peu épique.
Comment
fabriquez-vous vos séquences ? L'improvisation joue-t-elle le premier rôle ?
FR – Oui, au
départ, le hasard y est pour 70 ou 80%. On programme 8 ou 16 pas de séquenceur.
Puis on mélange.
TK – Nous utilisons
beaucoup les presets vendus avec les
appareils.
FR – Il nous arrive
quand même souvent de créer nos propres sons. On part d'un preset qui ressemble à ce que nous cherchons, et nous le modifions
jusqu’au résultat escompté.
TK – Et à
l’inverse, en manipulant les boutons, on tombe parfois sur un son nouveau
auquel on ne s’attendait pas. Mais 80 à 90% de notre musique provient de
sessions live sur nos instruments hardware. Nous nous livrons à des
improvisations de 20 ou 30 minutes à la cave, chez Frank. Certaines sessions se
déroulent si bien que le morceau est déjà presque fini. Le reste, par exemple l'ajout
de quelques effets, est achevé sur PC. Le PC reste l’instrument
d’enregistrement. Nous recourrons très peu au multipiste.
FR – Chacun de
nous enregistre tout de même sa propre piste stéréo. Ensuite, si nous sentons
le besoin d'ajouter un solo ou un instrument qu’il ne nous était pas possible
de jouer en direct, nous pouvons toujours ouvrir une piste nouvelle par la
suite.
Commettez-vous des
erreurs ? Et dans ce cas, qu'en faites-vous ?
TK – Oui, bien
sûr, nous faisons des erreurs. Mais corriger une session après coup n’est pas
très aisé, surtout sur des pistes audio, et non midi. Nous coupons les ratés. Sur
une session de 30 minutes, nous pouvons ne conserver que les dix minutes qui
nous paraissent bonnes, puis les éditer telles que, ou bien leur accoler une
autre session avant ou après. L’idée est de rester le plus près possible du
matériel brut.
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| Fratoroler – Nano (2014) |
Dans Nano, on n'entend aucune section
rythmique. Pas le moindre beat. Ça
vous déplaît à ce point ?
FR – Nous recourons
parfois aux percussions. Il y en a quelques-unes sur le titre Gastown, de l'album Looking Forward [2012], par exemple. Mais chez nous, tu n’entendras
jamais de rythme 4/4. Point final.
TK – C'est notre
manifeste. Il y a quelques années, au Ricochet Gathering, nous avions été
frappés par ça. La plupart des groupes présents commençaient admirablement
bien, avec de belles envolées de Berlin School. Puis, au bout de cinq minutes, ils
introduisaient systématiquement un beat tonitruant qui aplatissait tout.
Peut-être s’agit-il
de musiciens inquiets de se voir accuser de passéisme et qui espèrent ainsi
sonner « moderne ». Comme si un certain type de musique n’était
valable que pour une certaine période historique.
TK – Je ne me
pose pas ce genre de question. Ce qui compte, c'est que nous puissions faire la
musique qui nous plaît. Heureusement qu'il existe un label qui nous encourage
en ce sens. Mais je conçois qu'une maison de disques dont l’objectif est de
faire du profit ne voie pas les choses de cette manière.
FR – Chacun doit
pouvoir s'exprimer comme il le souhaite. Il n'y a pas de vrai ou de faux. Si
notre musique intéresse quelqu'un, c'est très bien, sinon, ce n'est pas grave
non plus. Nous nous tenons simplement à ce principe : pas de rythmes
binaires ! Suffisamment d’artistes pratiquent déjà ça et y arrivent très
bien sans nous. C’est sûr, leur production sera plus agréable aux oreilles d’un
large public. Du reste, c’est la raison pour laquelle notre niche est une
niche. Notre musique est moins accessible. Elle nécessite peut-être plusieurs
écoutes. Il faut lui laisser sa chance.
Mais n'aimeriez-vous
quand même pas atteindre un public plus large ?
TK – Ce n'est pas
vraiment une priorité.
FR – Non, mais nous
ne sommes pas non plus des puristes de la Berlin School qui ne jurent que
par le vintage. Nous utilisons des
instruments virtuels d'aujourd'hui, sans nous laisser enfermer dans une seule
manière de produire de la musique. Nous n'allons pas commencer à jouer sur un
vrai Minimoog d'époque pour paraître plus authentiques. D'abord parce que nous
ne pourrions pas nous l'offrir, ensuite parce que c'est simplement absurde.
L'impression générale laissée par l’écoute est plus importante que les conditions
de l’enregistrement. Si un son virtuel donne un timbre trop parfait, eh bien, rien
ne nous empêche de le salir par la suite.
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| Fratoroler live @ Planetarium am Insulaner, Berlin 2014 |
Vous produisez-vous
souvent en live ?
TK – Non. Ce
soir, c’est notre grande première ! A part nos petits concerts de la cave,
j’entends. Donc mes instruments voient aujourd'hui pour la première fois la
lumière du soleil.
FR – A propos, merci
à BK&S de nous avoir offert cette opportunité.
Et d'autres concerts
sont-ils prévus ?
FR – Si ça se
passe bien ce soir, nous en reparlerons. Mais nous serons toujours confrontés à
nos limites matérielles. La majorité des événements concernant cette scène ne
se déroulent pas à Berlin mais plutôt du côté de l'Ouest.
TK – Peu importe.
Rappelons qu’il ne s’agit pas de notre activité principale, mais d’un hobby. Le
simple fait que des gens apprécient ce que nous faisons, et nous encouragent,
suffit à notre bonheur.