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samedi 29 juin 2013

Ashra live @ UfaFabrik, Berlin, The Private Tapes on stage, 15 juin 2013


Auteur de deux albums marquants de l’histoire de la musique, Inventions for Electric Guitar et E2-E4, Manuel Göttsching est surtout connu comme l’un des artistes majeurs du krautrock et de la musique électronique. A la tête de son groupe, Ashra, il donnait, à la UfaFabrik de Berlin, un aperçu des meilleurs morceaux de ses archives, les Private Tapes. Peu loquace, il laissait à ses deux compères du jour, Harald Grosskopf et Steve Baltes, le soin de raconter le chemin parcouru, depuis les premiers riffs chaotiques d’Ash Ra Tempel, jusqu’aux subtiles pulsations de sa musique aujourd’hui.

 

Ashra : Manuel Göttsching, Harald Grosskopf, Steve Baltes / photo S. Mazars
Ashra à la UfaFabrik 2013 : Manuel Göttsching, Harald Grosskopf, Steve Baltes
Berlin, le 15 juin 2013

L'entrée de la UfaFabrik, à Berlin-Tempelhof / photo S. Mazars
L'entrée de la UfaFabrik
En 1979, à Berlin, dans le quartier branché de Tempelhof, une ancienne dépendance des célèbres studios de cinéma Ufa fut investie d’autorité par un groupe de hippies désireux d’y fonder une nouvelle utopie. Depuis, sous l’impulsion de Juppy, figure internationale de l’underground, la UfaFabrik est devenue l’un des hauts lieux de la culture berlinoise… et l’endroit idéal pour découvrir Ashra sur scène. Emmené par le guitariste Manuel Göttsching, le groupe a connu de multiples incarnations depuis sa fondation en 1970, sous l’appellation Ash Ra Tempel. Le nom de Manuel Göttsching est associé à presque tous les styles musicaux qui ont agité l’Allemagne depuis plus de quarante ans. Pionnier de la bouillonnante scène krautrock à ses débuts avec Ash Ra Tempel, il s’est illustré avec Ashra, dans la seconde moitié des années 70, comme l’un des acteurs majeurs de la musique électronique. Au point qu’on le considère aujourd’hui, aux côtés de Klaus Schulze et Tangerine Dream, comme l’un des fondateurs de la Berlin School. De l’autre côté de l’Atlantique, des artistes aussi influents que Derrick May et Carl Craig le célèbrent quant à eux comme l’un des pères de la techno. Deux albums en particulier doivent à Manuel Göttsching cette double réputation. Curieusement, l’homme n’a jamais abordé que marginalement la berliner Schule. Même lors de sa période Ashra la plus orientée vers l’électronique, entre 1976 et 1980, il ne s’est jamais départi de ses racines rock. Guitariste avant tout, il n’a pas construit toute sa carrière sur les lignes de basses des séquenceurs, contrairement à Tangerine Dream et Klaus Schulze. C’est un album de guitare enregistré en 1974, Inventions for Electric Guitar, qui va asseoir sa griffe sur ce qu’on appellera bien plus tard la Berlin School. Car avec Inventions, Manuel parvient, sur six cordes et autant de pédales d’effets, à reproduire à la perfection les atmosphères et les sonorités que ses collègues berlinois programment à la même époque sur leurs séquenceurs. Parallèlement, que serait la techno sans E2-E4 ? Enregistré en une heure un soir d’ennui, en décembre 1981, l’album a, depuis, été l’un des plus largement samplés par les artistes de Détroit, pour qui Manuel est devenu une sorte de gourou. Pourtant, comme le souligne son épouse – et manager du groupe –, la réalisatrice polonaise Ilona Ziok, son musicien de mari n’a jamais vraiment pris au sérieux les éloges de ses successeurs, fussent-ils fondés. Humble et discret, il ne refuse pourtant aucune sollicitation, tournant désormais bien plus à l’étranger qu’en Allemagne : au Japon, en Chine et en Corée, aux Etats-Unis, en Espagne et en Pologne, et même en France, où il donnait son dernier concert en solo à la Géode de La Villette, lors du festival Villette Sonique, le 2 juin 2010.
Ashra : Manuel Göttsching / photo S. Mazars
Manuel Göttsching
Ashra s’est produit pour la première fois sur la « scène d’été » de la UfaFabrik il y a un an, le 8 juin 2012. En fait, il ne s’agissait là que d’un retour aux sources, puisque c’est en ces murs que fut conçu l’album Correlations en 1978. Plusieurs concerts, en groupe ou en solo, se sont déjà articulés autour d’un événement discographique en particulier. Depuis 2006, Manuel a joué plusieurs fois E2-E4 sur scène en intégralité (au Japon, à Berlin, à New York et à Pékin). Le 4 septembre 2010, c'était au tour d'Inventions for Electric Guitar à Izu, au Japon. Cette fois, le groupe va interpréter des extraits des Private Tapes, une compilation d’inédits des années 70, publiée sur six CD en 1996. Composé de titres enregistrés aussi bien en concert qu’en studio, le coffret dresse un vaste panorama de la carrière de Manuel en solo et avec ses deux groupes. Mais le concert laisse délibérément de côté la période krautrock planante d’Ash Ra Tempel pour se concentrer sur le cœur des Private Tapes, les enregistrements en studio réalisés par Manuel et Ashra à la fin des années 70. Ce soir, le groupe se présente dans une formation bien connue, avec Harald Grosskopf et Steve Baltes autour de Manuel Göttsching. Ne manque que Lutz Ulbrich, alias Lüül, très occupé par ailleurs avec son propre groupe, les 17 Hippies. Les trois dernières sorties d’Ashra s’étaient d’ailleurs déroulées sans lui. Mais Manuel retrouvera Lüül au Japon le 28 septembre pour une autre grande première sur scène, celle du Berceau de cristal, la musique du film de Philippe Garrel que le duo a enregistrée en 1975. Pour l'heure, il se concentre sur sa guitare et sur un vieil orgue Farfisa tout cabossé. Harald Grosskopf, batteur du groupe depuis Correlations, se déchaîne sur sa batterie électronique Roland. De son côté, Steve Baltes prend la main sur l’informatique. Si lui aussi exécute ce soir quelques accords sur le second Farfisa et sur le Memotron (Manikin Electronic), il ne se considère cependant pas vraiment comme un claviériste. Steve vient de la culture « club » : il programme sur le logiciel Ableton Live, qu’il gère ce soir à l’aide des contrôleurs MIDI les plus pointus. La console Ableton Push est au centre de son dispositif. Il n’a pas apporté aujourd’hui ses étonnants Audiocubes (Percussa), dont il avait donné un aperçu des possibilités le 16 mars à Bochum. En revanche, sur le morceau Hausaufgabe, il se livre à quelques expériences sur son Midi Fighter 3D (DJTechtools). L’instrument, petit boîtier de 15 centimètres sur 15, réagit aux mouvements dans l’espace et se manipule un peu comme le tamis du chercheur d’or.

Göttsching / Grosskopf / Baltes : du krautrock à la trance


Ashra : Steve Baltes / photo S. Mazars
Steve Baltes
Né en 1971, l’année de l’enregistrement du tout premier album d’Ash Ra Tempel, Steve a été recruté par l’intermédiaire de Harald Grosskopf, à la veille de la tournée de reformation au Japon, en 1997. Harald avait participé au tout premier album solo de Steve, Pictures In Rhythm, en 1995. L’année suivante, ils avaient fondé ensemble le duo N-Tribe. Depuis, Steve Baltes a participé à tous les concerts d’Ashra. Le plus jeune de la bande avoue pourtant ne pas connaître encore par cœur tout le répertoire de ses prestigieux aînés, en particulier les Private Tapes. En somme, il n’est pas un fan « hardcore ». Tant mieux, se félicite Ilona Ziok, qui y voit une garantie de sérieux. Steve ne méconnaît pourtant pas la scène électronique allemande classique. Quelles sont ses influences ? Comment en est-il arrivé à Ashra ? L’album Rubycon (1975), de Tangerine Dream, a été l’un de ses premiers chocs artistiques, comme il le confesse lui-même. Jean-Michel Jarre, Kraftwerk, Klaus Schulze et Ashra ont également eu ses faveurs. Mais Steve n’est pas un inconditionnel des années 70. Il apprécie aussi les productions plus tardives de Schulze, comme En=Trance (1988), et de Tangerine Dream, comme Near Dark (1987). Sans surprise, ce sont les groupes des années 80, celles de son adolescence, qui l’ont le plus marqué. La new wave de Visage, d’OMD, et surtout celle d’Ultravox, ont joué un rôle déterminant dans sa décision de devenir musicien. D’ailleurs, chaque fois que ses héros tournent du côté de Cologne, il ne manque jamais un de leurs concerts. Cette culture musicale très riche, ces influences étalées dans le temps, expliquent le rapport versatile qu’entretient aujourd’hui Steve Baltes avec la musique électronique. Alors qu’avec Ashra, il en explore la face classique, c’est à la trance la plus contemporaine qu’il se livre avec son groupe Deep Voices, actuellement très actif. Dans chaque cas, son travail dans l’un des deux genres bénéficie de son expérience du second. Lors du concert à la UfaFabrik, sa maîtrise des instruments se révèle tout aussi déterminante. Rien d’étonnant à cela. Steve a travaillé pendant dix ans chez Music Store, l’un des plus importants fournisseurs d’instruments de musique d’Allemagne, situé à Cologne (jusqu’à l’ouverture, le 10 juin dernier, du nouveau magasin JustMusic à Berlin, qui prétend être rien moins que le plus grand d’Europe). Et il y a moins de trois mois, il a débuté une nouvelle carrière au sein de la marque Ableton. Steve ne cache pas sa joie de pouvoir vivre de sa passion, même si son travail l’a obligé plus d’une fois à consacrer des nuits blanches à la musique proprement dite.

Ashra : Harald Grosskopf / photo S. Mazars
Harald Grosskopf derrière ses fûts Roland
Il ne faut pas tenter de chercher une multitude d’influences artistiques chez Manuel Göttsching et Harald Grosskopf. Ils n’ont pas les références de Steve Baltes. Ils sont eux-mêmes l’une d’entre elles. Tous deux étaient là aux commencements du krautrock. Or le mouvement n’a pas poursuivi une tradition musicale préétablie, mais s’est au contraire développé en opposition à quelque chose. En réaction à la musique importée des Etats-Unis, mais aussi en réaction au traumatisme du nazisme. Harald explique à quel point manquait à toute cette génération une référence paternelle vers laquelle se tourner. A l’époque, les pères étaient entachés par leur participation, réelle ou mythifiée, au régime totalitaire. L’ersatz fut trouvé dans la drogue ou la méditation transcendantale. Timothy Leary incarna, pour le meilleur et pour le pire, la figure paternelle de substitution. Manuel a participé à tous les grands trips sous acide qui ont jalonné le mouvement krautrock, notamment ces séances avec le pape du LSD en Suisse, où Leary s’était réfugié, et où ses contacts dans les milieux médicaux lui permettaient un accès illimité aux produits les plus purs. On peut en écouter le résultat sur Seven Up (1973), le troisième album d’Ash Ra Tempel, sur lequel Grosskopf, lui, n’était pas présent. En revanche, il a bien participé, dans les studios de Dieter Dierks à Stommeln, aux sessions délirantes des Cosmic Jokers en compagnie de Göttsching, Schulze et quelques autres musiciens sous influence. Avec le recul, le batteur prend conscience des risques insensés auxquels lui et ses camarades se sont exposés. D’ailleurs, il en a vu mourir plus d’un, comme Hartmut Enke, le bassiste d’Ash Ra Tempel, qui échoua en hôpital psychiatrique. Contrairement à Manuel Göttsching, toujours resté à la barre d’une seule formation, Harald a beaucoup bougé. Brièvement batteur des Scorpions à 15 ans, en 1965, il a joué avec Wallenstein, collaboré aussi bien avec Ashra qu’avec Schulze, avant de se reconvertir dans la Neue Deutsche Welle. En 1980, il publiait son premier disque solo, Synthesist, témoin de sa conversion à l’électronique. Pourtant, au contraire de Klaus Schulze ou Chris Franke (Tangerine Dream), Harald n’a jamais complètement abandonné les baguettes au profit des claviers. Tandis qu’il évoque sa carrière, attablé au bar après le concert, la radio diffuse Blame it on the Boogie, des Jacksons. Ne pense-t-il pas que la seule chose qui ait finalement manqué à sa musique, c’est un hit-single ? S’il avoue avoir lui aussi rêvé de gloire et de célébrité, il se montre aujourd’hui plus serein. Quant aux traumatismes du passé, il a trouvé une autre voie pour les apaiser. Ainsi, il a co-écrit en 2011 le documentaire German Sons, de Philippe Mora, portrait croisé de fils de nazis et de résistants. Par ailleurs, ce n’est pas sans malice qu’il remarque à quel point le terme krautrock, au départ péjoratif, s’est finalement imposé comme l’expression du dernier chic.

Ashra et Józef Skrzek / photo S. Mazars
Ashra et l'artiste invité Józef Skrzek

La voie à suivre


Józef Skrzek et Harald Grosskopf / photo S. Mazars
Harald Grosskopf et Józef Skrzek au Minimoog
A peu de choses près, le concert se joue à guichets fermés. Trois cents des 350 places assises sont occupées. Quelques-uns sont restés debout, à portée du bar (on ne sait jamais !). Contrairement à ce qui fut longtemps une habitude avec la musique électronique traditionnelle, le public ne se résume plus à une poignée d’hommes vieux et célibataires. Si les hommes sont encore légèrement surreprésentés, les femmes, et les plus jeunes, sont venus en nombre. Quant au doyen de l’assistance, il doit probablement s’agir de Juppy lui-même, le propriétaire des lieux, qui n’a que 65 ans. Le plus jeune en a 12, même s’il explique sans mépris que ce n’est « pas son truc ». Comme la semaine passée au concert de BK&S, quelques habitués ont fait le déplacement. Au Luxembourg, on avait pu apercevoir Peter Mergener, encore auréolé de son prix, décerné le 16 mars lors des Schallwelle Awards. Cette fois, on croise des artistes comme Mark Eins et Bernd Kistenmacher. Mark a publié son premier disque avec le groupe Din A Tesbild en 1980 sur le label de Klaus Schulze, Innovative Communication. Fondateur de Musique Intemporelle, Bernd a notamment collaboré avec Mario Schönwälder et Harald Grosskopf. Oliver Reville, l’autre membre allemand de Deep Voices, est également présent. Mais la plus grande surprise de la soirée vient sans doute de Józef Skrzek, figure du rock polonais des années 70 au sein du groupe de rock progressif Silesian Blues Band (SBB), avant de devenir compositeur de musique de films. C’est justement entre deux prises à Prague qu’il a profité de son week-end pour rendre une petite visite à ses amis Manuel et Ilona. C’est ainsi qu’on le voit surgir dans l’Allée du 9 Juin, qui mène de la rue à la scène, son Minimoog sous le bras. Le groupe l’invite évidemment à le rejoindre à la fin du concert pour le dernier morceau, Niemand lacht rückwärts, variation sur un thème qui n’est pas sans rappeler la phrase récurrente d’E2-E4. La présentation des titres, souvent humoristiques, des morceaux joués sur scène, laisse à chaque fois échapper un petit sourire à Manuel.

Ashra : Manuel Göttsching / photo S. Mazars
Manuel Göttsching à la guitare
Mais son tempérament réservé explique sans doute qu’il laisse en fait le plus souvent les clés du concert à Steve Baltes. Tandis que, derrière ses fûts, Harald se dépense sans compter, essoufflé mais ravi après les vingt minutes d’Eloquentes Wiesel, c’est à Steve que revient l’honneur de donner le la. Eloquentes Wiesel est d’ailleurs l’un des temps forts du show. Le morceau repose sur l’une de ces séquences Berlin School typiques, pas si fréquentes, on l’a vu, dans le travail de Manuel. Mais en l’écoutant, on comprend parfaitement sa réputation de père de la techno. Déjà puissamment hypnogène, avec ses envolées de guitare, le titre gagne encore en profondeur grâce aux pulsations ajoutées en arrière-fond par Steve Baltes. A partir d’un son vintage, ce dernier parvient en effet, l’air de rien, à introduire discrètement les beats si caractéristiques de la trance qu’il affectionne tant. Dans le même esprit, Jerome Froese avait tenté d’actualiser le son de Tangerine Dream au milieu des années 90, avec un succès inégal. L’apport de Steve est plus subtil, dans la lignée de sa prestation remarquée lors des Schallwelle Awards au planétarium de Bochum, le 16 mars dernier. En guise d’hommage aux anciens, il avait alors tenté quelque chose d’assez différent de ses productions solo habituelles : une expérience alors voulue sans lendemain, mais qui pourrait bien avoir ouvert une nouvelle porte, montrer la voie à suivre dans le futur. D’ailleurs, ni Mario Schönwälder, le patron de Manikin Records, ni Stefan Erbe, le co-organisateur des Schallwelle Awards, ne s’y sont trompés. Le premier a convaincu Steve de publier sur son label le concert de Bochum – ce qui obligera le musicien à le reproduire en studio, rien n’ayant été enregistré sur le moment. Le second l’a invité pour un nouveau concert en commun au planétarium, le 13 juillet prochain. Mais il faudra choisir. Car ce même jour, Manuel Göttsching sera quant à lui en Pologne, où il a été invité à jouer ses œuvres solo à l’occasion du quinzième anniversaire de l’Ambient Festival, à Gorlice.

Setlist : Wall Of Sound. – Eloquentes Wiesel. – Bois de soleil. – Ultramarine. – Hausaufgabe. – Bois de la lune. – Kongo Bongo. – Niemand lacht rückwärts (avec J. Skrzek). – [rappel] Deep Distance (avec J. Skrzek).


lundi 29 avril 2013

Killerpilze, la vie sans Universal


Anciens poulains de l’écurie Universal, déjà bien connus en France, les Killerpilze mènent désormais leur carrière eux-mêmes sous le label Killerpilzerecords, qu’ils ont fondé en 2008, sitôt leur contrat avec la major échu. Publié le 1er mars dernier, Grell est déjà leur troisième album autoproduit. Dans la foulée, le groupe entamait une tournée, le Grell Tour, et donnait, le 24 avril à Strasbourg, le premier de ses cinq concerts prévus en France. Jo, Mäx et Fabi en profitaient pour parler de l’évolution de leur style et évoquer leur avenir dans la jungle de l’industrie musicale outre-Rhin.


Killerpilze : Maximilian Schlichter, Johannes Halbig, Fabian Halbig / source : myspace.com/killerpilze
Mäx, Jo et Fabi, les Killerpilze aujourd'hui


Strasbourg, le 24 avril 2013

Les Killerpilze ont débarqué en France en 2007, deux albums sous le bras et surtout cette chanson en français, Un premier matin, adaptée de leur single Ich kann auch ohne Dich. L’une des rares bluettes – et piège à midinettes – d’un répertoire résolument punk, énergique et hargneux. C’est probablement cette identité punk, donc « anti-système », qui persuada les pontes d’Universal de signer le groupe en 2005. Quant à l’âge inhabituel de ses membres – le batteur, Fabi, avait alors 13 ans, – il permettait de capitaliser sur le succès de Tokio Hotel, l’autre boys band allemand, qui s’est fait connaître chez nous seulement quelques mois avant eux. La même histoire se répète souvent. Il s’agit avant tout d’exploiter l’artiste jusqu’à la corde, avant de le jeter et de passer à autre chose. C’est exactement ce qui se produisit en 2008, lorsque les Killerpilze apprirent que la maison de disques avait décidé de ne pas renouveler leur contrat. Pour autant, il ne faudrait pas nous fourvoyer dans une critique sans nuance des majors, simplement parce qu’elles n’ont que le business en tête. Si tout est affaire d’image, rien ne permet d'en conclure que tout ce que produisent ces multinationales est forcément « calibré » voire médiocre. Seulement, la musique n’est plus le critère déterminant de leurs choix. On peut le regretter, mais on peut aussi louer Universal d’avoir permis aux trois garçons de sortir de l’anonymat. Depuis, ils se sont en effet constitué un solide répertoire, artistiquement crédible. Réduits à leurs seules forces en 2008, ils ont patiemment refait surface, poursuivant albums et tournées. Jusqu’à ce Grell, qui montre que le talent était bien là dès le départ. Aujourd’hui, les Killerpilze sont récompensés. Ils commencent à retrouver la faveur des médias en Allemagne, au point que leur exposition dans les prochaines semaines pourrait rivaliser avec celle qu’ils ont connue du temps ou toute une armée à Universal s’occupait de leur com’. Comment ont-il réussi un tel tour de force ? Ils nous l’expliquent.

Killerpilze : du punk labellisé au rock indé


Si en 2010, Lautonom exploitait encore le même registre punk que les deux albums estampillés Universal, le disque suivant, Ein bisschen Zeitgeist (2011), témoignait déjà d’une impressionnante progression, et marquait surtout l’introduction d’un astucieux mélange de métal et d’électronique dans une musique de plus en plus éloignée de ses racines punk. Grell poursuit cette prise de distance, pour se tourner vers un style pop-rock plus accrocheur. Mais la dernière piste, Himmel, en trois parties introduites au piano solo, ouvre encore de nouvelles perspectives, une fantaisie que les Killerpilze n’auraient jamais pu se permettre chez Universal. L’examen des paroles de leurs chansons révèle des progrès encore plus manifestes. Comme d’autres, les Killerpilze ont beaucoup parlé d’amour, de séparation et, compte tenu de leur âge à l’époque, de la vie lycéenne. Jo et Mäx concèdent tous les deux que leur quotidien est resté une source d’inspiration majeure. Mais les textes de Grell arborent un ton encore plus personnel, à la manière d’un journal de bord. Mäx indique ainsi que sa chanson, Erster Zug nach Paris, rapporte des événements authentiques. De même, le personnage de David, dont il est question au début, n’est autre que son frère, qui s’occupe d’ailleurs de déballer le merchandising au moment où nous discutons. Les Killerpilze expriment ainsi une relation plus directe, moins métaphorique, de leurs textes avec leur propre expérience. Cette manière d’évoquer des événements précis, de désigner des personnes par leur vrai nom, rappelle en fait un autre style : le rap. Rien d’étonnant à cela : pour l’aider dans son travail de parolier, Jo est allé solliciter l’ancien rappeur Curse, réputé en Allemagne pour la qualité de ses textes. Il est clair que les paroles de Himmel, qui racontent un deuil, n’ont absolument plus rien à voir avec les trivialités des deux premiers disques. Florian « Böde » Böhlendorf, le tour manager, se laisse aller à la confidence : à l’époque, le groupe fut approché par l’Institut Goethe, qui voyait en Tokio Hotel et Killerpilze un bon moyen de promouvoir la langue allemande à l’étranger. S’il est vrai que ces formations germanophones ont pu inciter quelques fans à choisir allemand en première langue au collège, les responsables de la vénérable institution culturelle n’avaient probablement jamais entendu le fameux refrain de la chanson Ich hasse dich : « Fick dich ! Harschloch ! », sur le premier album. Même la superbe pochette de Grell, au design déclinable à l’infini, trahit cette volonté de s’éloigner de cette image brouillonne et crasseuse de punk. Les Killerpilze aspirent aujourd’hui à un certain classicisme, et ils y parviennent fort bien, comme le prouve la vidéo du single Nimm mich mit, mise en ligne le 15 février sur Youtube.




Comme l’expliquent Jo et Mäx, ces progrès sont le résultat d’un travail planifié. Musicalement, la formation classique des trois garçons leur a permis de se débrouiller seuls. A l'inverse, conscients de leurs lacunes en matière de textes, et de ne pas savoir comment s’y prendre, ils ont eu l’intelligence de se tourner vers ceux qui savaient. Peu d’artistes, même plus âgés, peuvent se prévaloir de cette capacité à identifier leurs faiblesses et à y remédier. Pourtant, on peut avoir tout le talent du monde, encore faut-il connaître le marché, savoir comment promouvoir son œuvre. Or, en quelques années, la bande est devenue un parfait exemple d'autoproduction réussie. Lors de la fondation de Killerpilzerecords, précise Jo, le groupe n’a pas engagé de personnel. Les trois garçons se sont bel et bien retrouvés livrés à eux-mêmes. A l’époque, cette situation leur a d’ailleurs inspiré Drei, le premier single tiré de Lautonom. Depuis, poursuit Jo, ils bénéficient tout de même du soutien de Südpolmusic, une agence munichoise qui s’occupe essentiellement des intérêts de groupes bavarois. La présence de Florian Böhlendorf à leurs côtés témoigne quant à elle de la fidélité du promoteur Sparta Booking. Par ailleurs, alors que le succès médiatique des débuts aurait pu leur monter à la tête, aucun des trois jeunes musiciens n’a plaqué le lycée pour le groupe, comme le souligne Fabi : lui-même a débuté en 2008 une carrière d’acteur au cinéma, qui reprend d’ailleurs cette année à la télévision, dans un épisode de la version munichoise de Tatort. Mäx poursuit des études musicales qui lui permettent aujourd’hui d’écrire aussi pour les autres. De son côté, Jo a intégré une filière de communication. Autant de compétences que les trois garçons peuvent mettre à profit pour leur groupe. Jo n’est pas peu fier de dévoiler qu’il se charge lui-même, tout seul, de tout le travail promotionnel. C’est lui qui, dès le mois de décembre, divulguait sur Soundcloud les deux premiers morceaux du futur album, en intégralité. Egalement lui qui multiplie depuis les teasers autour du nouveau disque ou de la tournée, non seulement sur Youtube, avec la publication de courtes vidéos promotionnelles savamment espacées, mais également sur Tweeter, Facebook et même MySpace. L’hyperactivité sur les réseaux sociaux, le dialogue permanent avec les communautés de fans dans le monde entier, via Facebook ou Instagram, constituent quelques-uns des aspects de ses interventions.

Les Killerpilze pour la première fois à Rock am Ring ?


Killerpilze lors d'un concert à Cologne, 6 avril 2013 / photo S. Mazars
Jo et Mäx entourent Benni, leur fidèle bassiste de session
Si Jo, Mäx et Fabi revivaient un jour les mêmes succès qu’à leurs débuts avec Universal, ils ne le devraient cette fois qu’à cette persévérance, mais aussi à leurs fans. Sans atteindre les chiffres de ventes de leurs prédécesseurs, Lautonom et Zeitgeist ont quand même continué à figurer dans les charts en Allemagne. En cas de succès de Grell, le groupe envisage-t-il de signer à nouveau avec une major ? Jo ne ferme pas la porte, même s’il avoue à quel point il serait difficile de renoncer à l’indépendance que leur procure aujourd’hui leur label. Depuis sa fondation, les Killerpilze se font plaisir. Ils ne sont plus tenus de se plier aux caprices de tel ou tel gros bonnet. En attendant, aussi bien que n’importe quelle campagne de promotion, ils poursuivent ce qu’ils savent encore faire le mieux : la scène. Depuis l’année dernière, ils ont même leur propre festival. Organisé par le journal local dans leur ville de Dillingen, en Bavière, Rock im Donaupark donne sa chance aux nouveaux talents de la région, le tout sous le patronage des trois garçons. Jo ajoute aussitôt que leur rêve serait de participer à Rock am Ring, le plus important festival de rock en Allemagne. Inscrits au concours cette année, ils attendaient encore le résultat du vote à leur arrivée à Strasbourg. Se produire devant des milliers de festivaliers, dont les oreilles ne leur seraient pas d’emblée acquises comme celles de leur public, constituerait un véritable défi, mais aussi une excellente opportunité de conquérir de nouveaux fans. Leur répertoire, bonifié à chaque nouvel album, ajouté à leur onze années d’expérience, devraient rendre la tâche aisée.

[mise à jour du 25/05/2013 : en même temps que la finale de la Ligue des champions se jouait aujourd'hui à Bochum celle du concours Rock am Ring. Résultat : les Killerpilze participeront bien au festival cette année, le 7 ou le 8 juin.]


dimanche 27 janvier 2013

L’âme d’Eloy Frank Bornemann se lance à la conquête de la France

 

Chanteur et guitariste du très respecté groupe allemand Eloy depuis plus de quarante ans, Frank Bornemann est à l'origine des studios Horus Sound, de grande renommée en Allemagne. Il y a quelques années, pour répondre aux profondes mutations de l'industrie musicale, il a aussi cofondé Artist Station, un label destiné à repenser les rapports entre commerce et création artistique. Francophile convaincu, il prépare en ce moment un nouveau projet autour de la figure de Jeanne d'Arc. Rencontre à Hanovre.


Hanovre, le 21 janvier 2013

Frank Bornemann avec Eloy à Cologne, 23 janvier 2013
Frank Bornemann
Frank Bornemann est chez lui à Hanovre. Le musicien a fait le tour du monde, tous les autres membres d’Eloy habitent désormais un peu partout en Allemagne, mais lui-même finit toujours par retrouver sa ville natale. Elle est, paraît-il, l’une des plus belles d’Allemagne. Mais en ce 21 janvier, tout se passe comme si l’artiste Christo avait utilisé la neige pour recouvrir entièrement la métropole d’une épaisse couverture blanche. La date est bien choisie. Lendemain d’élection dans le Land de Basse-Saxe, elle marque également le début des célébrations du cinquantenaire du Traité de l’Elysée, qui scella la réconciliation franco-allemande en 1963. Nous avons rendez-vous dans les locaux des Horus Sound Studios, en plein centre-ville, quand une voiture s’engage dans l’allée qui sépare l’entrée du studio de la rue. Michael Gerlach, le clavier, et Bodo Schopf, le batteur, s’en extraient. Le groupe vient d’achever, à quinze kilomètres de là, l’ultime séance de répétitions avant les trois prochains concerts, prévus le 23 à Cologne, le 24 à Bielefeld et le 25 à Mannheim. « Du bist wahrscheinlich der Franzose », devine Michael. « Er kommt », conclut-il. « Er », c’est son ami Frank. Et en effet, quelques minutes plus tard, Frank Bornemann franchit à son tour la grille à pieds, méconnaissable sans son traditionnel béret. A la place, il porte un épais bonnet, qui semble pourtant sans effet par ce froid polaire. Tandis que Michael et Bodo investissent l’un des appartements prévus au studio pour les artistes en session d’enregistrement, Frank ouvre les portes de son bureau personnel, aux murs chargés de souvenirs. Des disques d’or qui témoignent d’une carrière bien remplie, divers objets précieux, dont ce masque vénitien déniché dans une boutique parisienne et qui a inspiré la couverture de Visionary, le dernier album en date du groupe (2009), mais aussi un portrait d’Ingrid Bergman en Jeanne d’Arc et un tableau, qui n’attend que d’être accroché, signé Wojtek Siudmak. Popularisé en France grâce à ses couvertures de livres de science-fiction, le célèbre peintre a illustré deux albums d’Eloy, Ocean l’un des disques les plus vendus du groupe en 1977, et sa réponse, Ocean 2, en 1998.

Eloy, une aventure musicale chaotique et inspirée


L’histoire d’Eloy est assez bien documentée en français sur Internet. Il est inutile d’y revenir. Notons simplement qu’à l’époque de ses plus gros succès, entre 1976 et 1979, Eloy fut le groupe allemand le plus populaire outre-Rhin, non seulement en termes de notoriété, mais également en matière de chiffres de ventes. Si on ne peut pas comparer avec les stars internationales de la pop et de la variété qui font les mêmes scores en un seul disque, le groupe a fini par vendre, en quarante ans d’existence entrecoupés de nombreuses interruptions, plusieurs millions de disques. Mais qu’entend-on exactement quand on écoute Eloy ? Frank Bornemann, lui, aime parler d’art rock, un genre affranchi de toute limitation en termes d’inspiration, de structure ou de durée. Il se laisse pourtant volontiers rattacher à la grande famille du rock progressif. Influencé à l’origine par des formations comme Genesis, Jethro Tull et surtout Pink Floyd, toutes britanniques, Eloy a en retour exercé une profonde influence sur la scène néo-progressive d’outre-Manche dans les années 80. Les spécialistes citent souvent Genesis ou Yes comme parents directs de cette scène encore célébrée de nos jours en Angleterre, en Allemagne en Italie et dans les Pays de l’Est. Pourtant, Eloy fait ici figure de chaînon manquant. Sans sa musique, à la fois nerveuse et atmosphérique, riche et mélodieuse, celle de Marillion, Pendragon, IQ ou Pallas aurait sans doute été très différente. Frank révèle à ce titre qu’en mai 1984, lors d’un passage très remarqué d’Eloy au Marquee Club de Londres, Fish, le chanteur de Marillion alors présent dans l’assistance, lui avoua sa passion pour le groupe. Les deux concerts à guichets fermés dans le fameux club londonien devaient d’ailleurs marquer la percée d’Eloy sur le marché britannique. Dès l’origine, la décision de chanter en anglais, même sans forcément maîtriser tous les aspects de la langue, trahissait déjà cette ambition de réussite à l’étranger, surtout en Grande-Bretagne, d’où provenaient tous les groupes formateurs des Allemands. Ce fut, hélas, le moment que choisit EMI pour se débarrasser de son encombrant poulain germanique. Frank ne l’apprit qu’un peu plus tard, la maison de disque avait décidé de concentrer tous ses efforts financiers sur Marillion, alors en pleine ascension. Dix ans plus tôt, en 1975, une autre mésaventure explique qu’Eloy n’ait finalement pas mené la carrière américaine qui lui tendait les bras. A une époque où, sans iTunes, ni Youtube, la réussite dépendait surtout des passages en radio et des ventes physiques, les succès inespérés d’Inside (1973) et Floating (1974) aux Etats-Unis furent suivis par la faillite de Chess & Janus, la société qui avait distribué les deux disques sur le territoire américain. A l’époque, l’événement coïncida avec l’éclatement d’Eloy, laissant Frank Bornemann seul aux commandes à partir de 1976 avec le succès que l’on sait. En 1984, ce fut la désertion d’EMI qui provoqua cette fois la séparation d’un groupe de toute façon miné par les trop fameuses « divergences musicale ». Sous l’impulsion de Michael Gerlach, la marque Eloy devait renaître en 1988 sous la forme d’un projet de studio avant de retrouver sporadiquement la scène à partir de 1994, dans une formation enfin stable. Lors de la sortie de Visionary, en 2009, le groupe mettait ainsi fin à un silence de onze ans. Assez pour disparaître des écrans radars de la presse généraliste. Mais pas assez pour décourager les fans. Aujourd’hui, c’est surtout parmi les musiciens professionnels que le nom d’Eloy suscite les commentaires les plus dithyrambiques. Oublié, le parcours chaotique du groupe ! Ne reste que cette immense estime pour une œuvre cohérente et visionnaire qui, sur la durée, a marqué l’histoire du rock.

Frank Bornemann avec Eloy à Cologne, 23 janvier 2013
Bonne ambiance lors du concert d'Eloy à Cologne, le 23 janvier 2013

Un studio, Horus Sound, et un label, Artist Station Records


Si Eloy est à ce point apprécié dans le milieu, c’est aussi en raison de la seconde carrière de Frank Bornemann. En 1979, grâce au succès du groupe, le musicien peut investir dans son propre studio, qu’il installe à Hanovre. Dès l’automne, les Horus Sound Studios accueillent leurs premières sessions d’enregistrement. L’endroit deviendra le studio attitré d’Eloy, mais il est aussi, dès l’origine, destiné à promouvoir le travail d’autres musiciens. A cette époque, Frank peut déjà faire valoir de solides compétences de producteur. On lui doit notamment Fly to the Rainbow (1974), le second album des Scorpions, de bons amis, comme lui originaires d’Hanovre. En 1987, le heavy metal d’Helloween, avec Keeper of the Seven Keys, offre aux studios leur premier gros succès commercial. Depuis, Horus s’est fait une réputation de spécialiste du genre, bien que le studio soit ouvert à tous les courants. Frank raconte ainsi qu’il vient de produire un disque pour l’un de ses coups de cœur, un groupe franco-allemand baptisé Eclipse Sol-Air, qui mélange allègrement hard rock et musique médiévale, flûtes, violons et grosses guitares, à paraître en 2013. Mais il est vrai qu’avec Celtic Frost, Gamma Ray, Kreator ou Paradise Lost, le métal, dans tous ses courants, du plus mélodique au plus extrême, est particulièrement bien représenté à Horus. D’ailleurs, la plus belle découverte de Frank reste sans conteste Guano Apes, une formation nerveuse originaire de Göttingen, à 100 kilomètres au sud de Hanovre, et menée par une chanteuse enragée. Trois albums produits à Horus entre 1997 et 2003, plusieurs fois numéros 1 des charts, des millions de disques vendus, des concerts aux Etats-Unis en Russie et dans toute l’Europe… Mais le nom est à peu près inconnu en France. En 1999, Frank Bornemann cède même à Henning Rümenapp, le guitariste de Guano Apes, la direction d’Horus, si bien qu’aujourd’hui, le fondateur d’Eloy, qui possède toujours les studios, n’y exerce plus aucune fonction exécutive. Pour l’industrie musicale, la décennie suivante se résume en un mot : crise ! Frank doit alors mobiliser toute son énergie pour sauver les studios, qui ne sont pas épargnés. Le hiatus de onze ans dans la carrière d’Eloy trouve ici une partie de son explication. Mais quand vient sur le tapis la question du téléchargement illégal, Frank préfère se taire. Il ne veut pas gâcher son dîner ! Au-delà du comportement individuel des internautes, la crise que subit de plein fouet l’industrie du disque a en effet tout à voir avec l’innovation technologique que représente Internet. Prendre conscience que quelques clics donnent accès, littéralement, à n’importe quoi, c’est aussi assister, de fait, à la naissance d’un nouveau circuit de distribution tellement performant qu’il ne peut que condamner les circuits traditionnels, plus cloisonnés et plus lents [1]. De leur côté, grâce à cette innovation, les artistes peuvent envisager sérieusement l’idée de produire et de distribuer eux-mêmes leur travail. « Qui a encore besoin d’un label ? », telle sera l’un des thèmes de réflexion proposé au prochain Midem, du 26 au 28 janvier à Cannes. Pourtant, dès 2006, Frank Bornemann répond déjà en partie à cette question lorsqu’il fonde Artist Station Records, une nouvelle maison de disques, aux antipodes des majors, mais aussi très différente des labels indépendants traditionnels. Il explique le concept en quelques mots. Artist Station s’adresse précisément à ces artistes qui veulent prendre eux-mêmes leur carrière en mains. Mais s’il est vrai qu’Internet permet à n’importe qui de se proclamer artiste et de publier sa musique, qui, dans cette jungle, le remarquera ? Comment se démarquer des millions d’autres petits malins qui ont eu la même idée ? Le label distingue deux profils – artistes débutants et confirmés – auxquels sont proposés divers forfaits, en fonction de leur budget et de leurs objectifs. A titre d’exemple, le forfait « local step » propose la distribution d’un album sur les principales plateformes de téléchargement, le pressage de 500 CD et leur promotion auprès d’une sélection de médias. Tout est modulable. Plus question d’un contrat dans le temps ou sur une quantité d’albums préétablie. L’artiste reste maître de ses choix artistiques et conserve ses droits sur son œuvre. Mais il profite du savoir-faire d’Artist Station, et de ses connexions dans l’industrie musicale : distributeurs, tourneurs, agences de communication. Même si Frank insiste bien sur la distinction des deux entités, le label peut aussi s’appuyer sur la formidable infrastructure que représentent les studios Horus. Le roster d’Artist Station affiche un grand nombre de groupes de métal, probablement autant attirés par la qualité des studios que par le concept du label. On y trouve aussi bien des formations déjà établies mais qui, pour une raison ou une autre, ont quitté leur ancien label (comme Eat No Fish, issue de la maison Virgin), que des artistes actifs de longue date mais qui débutent seulement maintenant, grâce à Artist Station, leur carrière discographique.

Eloy en concert à la Loreley, 8 juillet 2011
Eloy en concert à la Loreley, 8 juillet 2011

Jeanne d’Arc ou la passion d’un artiste allemand pour la Pucelle d’Orléans


Cette inclination à s’occuper des autres explique en partie pourquoi Frank Bornemann a toujours retardé la réalisation de son projet le plus personnel, un opéra rock très complexe consacré à la figure de Jeanne d’Arc, et qui a déjà un titre, The Vision, the Sword and the Pyre. Soit en français La Vision, l’Epée et le Bûcher, traduit ce francophile convaincu qui parle parfaitement notre langue. Depuis plus de vingt ans, l’œuvre fait figure de « prochaine étape », toujours retardée, de la carrière de Frank Bornemann. D’autres projets, d’autres obligations, l’ont à chaque fois accaparé. C’est au début des années 90, raconte-t-il, alors qu’il visite la cathédrale Notre-Dame à l’occasion d’un voyage à Paris avec son épouse, que Frank découvre un spectacle donné dans l’édifice. Il se trouve que la représentation est consacrée à la Pucelle d’Orléans. A-t-il d’abord été impressionné par les lieux ou bien par la mise en scène ? Quoi qu’il en soit, le musicien se laisse séduire par le personnage de Jeanne d’Arc, auquel il décide très vite de consacrer sa prochaine œuvre. Frank affirme que celle-ci fut dès le départ conçue comme un projet solo, sans rapport avec Eloy. Pourtant, il semble bien qu’il ait songé un temps à impliquer le groupe, alors constitué de son duo avec Michael Gerlach et de musiciens de session. C’est l’époque de l’écriture de l’album Destination (1992). Occupé à sa finalisation, Frank décide finalement d’intégrer au disque le matériel déjà écrit pour Jeanne d’Arc. Ce sera la dernière piste de l’album. L’année 1993 est celle des retrouvailles avec les anciens d’Eloy, aussitôt suivies d’un nouveau disque, The Tides Return Forever (1994), et du retour sur scène d’un vrai groupe. Là encore, le dernier titre, Company Of Angels, célèbre la Pucelle. Malgré la réussite de la tournée, Frank décide de reprendre son grand projet à zéro dès 1995. Mais cette fois, c’est une offre alléchante d’une maison de disques, BMG, qui le convainc de continuer avec Eloy. S’ensuivent un album, Ocean 2: The Answer, et une tournée. Cette dernière ressemble fort à une tournée d’adieux, et le disque, à un testament, car Frank Bornemann a pris à ce moment la décision d’enterrer Eloy. Son projet « Jeanne d’Arc » est toujours sur le feu, il envisage de le finaliser pour la fin de la nouvelle décennie. Hélas, comme on l’a vu, celle-ci coïncide avec la crise de l’industrie du disque, qui l’oblige à consacrer toute son attention aux finances des studios Horus. Pourtant, même après la création d’Artist Station et une fois la tempête apaisée, c’est à nouveau vers Eloy que Frank se tourne. Conçu pour remercier les fans de leur fidélité, Visionary sort en 2009. Le groupe retrouve la scène en Allemagne pour la première fois depuis treize ans lors du festival Night of the Progs, sur le site de la Loreley, le 8 juillet 2011. Très occupé par la tournée qui doit suivre, Frank affirme alors que The Vision, the Sword and the Pyre pourrait ne jamais voir le jour [2]. Il songe même à intégrer une fois de plus son travail à un possible successeur de Visionary. Mais début 2013, à la veille des trois concerts prévus en janvier, il réaffirme son intention de mener à bien son projet. Musicalement, les fans d’Eloy ne devraient pas être dépaysés. L’œuvre sera dans l’esprit de la chanson Company Of Angels. Musique symphonique et chœurs puissants prendront-ils l’avantage sur les parties plus rock ? Certains membres du groupe seront-ils associés ? Rien n’est encore décidé. « Ce projet est le plus grand défi de ma vie en tant que musicien », affirme Frank Bornemann, qui envisage de le présenter sur scène à l’occasion des fêtes de Jeanne d’Arc à Orléans l’an prochain ou en 2015. L’homme célèbrera alors son soixante-dixième anniversaire. Il n’est jamais trop tard pour réaliser un rêve.



[1] J’ai consacré un article complet à l’impact d’Internet et du téléchargement, mais sur l’industrie cinématographique cette fois, disponible à l’adresse suivante : http://cinethiques.blogspot.fr/2011/08/a-propos-du-debat-sur-le-telechargement.html, publié également dans le magazine CUT.

[2] C’est bien ce que déclare M. Bornemann en interview en juin 2011 : http://www.dprp.net/wp/interviews/?page_id=443. Cet entretien en langue anglaise dresse un panorama complet de la carrière d’Eloy, le plus exhaustif à ce jour sur Internet.

mardi 23 octobre 2012

Cro, le numéro 1 en Allemagne

 

Encore totalement inconnu en Allemagne il y a moins d'un an, le rappeur masqué Cro, 20 ans, domine les charts outre-Rhin depuis la sortie de son premier album, Raop, le 6 juillet dernier. Mais qui le connaît en France ? Un peu d'histoire…

 

Cro, l'homme au masque de panda / photo : Der Robert (source : flickr)
Cro, l'homme au masque de panda

Strasbourg, le 22 octobre 2012

En dépit de la rapidité de son ascension, Cro n'a pas surgi de nulle part. Stuttgart, sa ville, cultive depuis vingt ans l'un des plus importants viviers de rappeurs allemands. C'est là que siège le label Four Music, sur lequel officient des artistes comme Casper, Clueso ou Max Herre, le rappeur bientôt quadragénaire que les téléspectateurs français qui regardent Arte connaissent forcément. C'est aussi à Stuttgart qu'a été fondé en 1999 l'autre label important de la région, Chimperator. Nous aurons l'occasion de reparler de Chimperator dans un prochain billet.

Du talent, de la chance et un masque de panda


Dans sa livraison d’octobre 2011, le magazine Juice, dédié à la culture hip-hop en Allemagne, annonçait, perdu au milieu des autres dépêches, le nom de la dernière trouvaille de Sebastian Andrej Schweizer, co-fondateur de Chimperator, alors à la recherche de nouveaux talents, mais surtout désireux de produire des artistes qui ne font pas tous la même chose [ref.]. A l'époque, si on excepte Trash, une compilation enregistrée entre amis et mise en ligne en juin 2009 sous le pseudonyme de Lyr1c, Cro, de son vrai nom Carlo Waibel, n'a à son actif qu'une seule mixtape, intitulée Meine Musik, mise à disposition en téléchargement gratuit sur sa page Facebook le 11 février 2011. C'est que le jeune homme maîtrise déjà parfaitement la communication sur les réseaux sociaux. Outre les annonces sur Facebook et Twitter, il sait aussi mettre sa chaîne Youtube à contribution pour y publier ses teasers. D'ailleurs, c'est ainsi que le rappeur Kaas le découvre sur Internet. Dès le 7 février, ce pilier de la maison Chimperator lance un véritable avis de recherche sur son compte Twitter, « Wer ist dieser Cro? » – « Mais qui est ce Cro ? ». Lâché ainsi sur le réseau social, cet appel nimbé de mystère a évidemment largement contribué à attirer sur Cro l’attention de toute la communauté hip-hop. Quelques mois plus tard, Cro entre pour la première fois dans le saint des saints à ses yeux, les bureaux de Chimperator à Stuttgart, où il fait connaissance avec toute l'écurie. Mais la rencontre déterminante est plus ancienne. Il s’agit de Markus Brückner, alias DJ Psaiko.Dino, qui deviendra par la suite son DJ attitré sur scène et contribuera grandement à la production du premier album.

Psaiko.Dino et Cro
Psaiko.Dino et Cro sur scène

Même si, sous la forme de cette découverte inespérée par Kaas, le hasard, non le talent, a joué chronologiquement le premier rôle – beaucoup de jeunes artistes talentueux ne bénéficieront jamais d’une telle opportunité –, Cro doit aussi son succès à un profil très particulier qui ne doit rien ni à la chance, ni à son aisance sur les réseaux sociaux. Comme beaucoup de fans de hip-hop, le jeune Carlo a aussi développé très tôt un goût pour le dessin et le graphisme. Rien de révolutionnaire dans son style, dont on peut se faire une idée sur la pochette de Meine Musik. Mais, plutôt que de gribouiller les vitres des abribus ou les murs des HLM, Cro a su convertir son savoir-faire en une ligne de vêtements, VioVio, qui au départ consistait simplement à appliquer ses designs sur des t-shirts vierges. Sans la notoriété nouvelle du musicien, la marque serait restée dans les limbes de la confidentialité. Elle n’en dévoile pas moins une démarche : cet esprit d’initiative qui lui a aussi permis de trouver du travail comme graphiste au Stuttgarter Zeitung. En outre, contrairement à beaucoup de rappeurs, Cro ne s’est pas contenté de soigner son flow lors de ses jeunes années. Il compose ses propres beats. C’est même, dit-il, l’aspect de la création musicale qui l’intéresse le plus [ref.]. Ce qui ne l’empêche pas de choisir ses samples avec un sens de l’éclectisme qui dénote déjà une solide culture musicale. Reste le masque. Cro explique que l’idée de se cacher derrière un masque de panda lors de toutes ses apparitions publiques fut à l’origine motivée par son désir de ne pas mélanger la scène et son gagne-pain au Stuttgarter Zeitung, abandonné depuis. Consciente ou non, cette brillante idée marketing, empruntée d’ailleurs à l’ancien gangsta-rappeur berlinois Sido, explique en partie la capacité de Cro à brasser un public nettement plus large que la communauté hip-hop traditionnelle. Et aussi nettement plus féminin.

Au-delà de tous ces facteurs, Cro aurait-il atteint cette nouvelle dimension sans le concours de Chimperator ? Le 1er décembre 2011, l’artiste foule pour la première fois le plateau de l’émission télévisée neoParadise sur ZDFneo, à la fois passage obligé et consécration médiatique pour tout artiste désireux d’élargir son public. Sans le soutien d’une équipe de professionnels et de leur carnet d’adresses, Cro n’aurait jamais attiré l’attention de la production d’une telle émission, dont l’audience dépend avant tout de sa capacité à surfer sur les succès naissants, non à se risquer elle-même à aller dénicher un parfait inconnu. L’émission coïncide avec la publication, dès le lendemain, de la seconde mixtape, Easy, téléchargeable gratuitement, cette fois sur le site de Chimperator. Timing très étudié. Internet fera le reste. Si Cro se félicite alors des 20000 likes atteints sur sa page Facebook, ce chiffre a doublé quinze jours plus tard, tandis que la vidéo de la chanson Easy, postée sur Youtube dès la fin du mois de novembre, atteint le million de visiteurs.



 

Cro : rap authentique ou tube de l’été ?


Construite autour du célèbre titre Sunny de Bobby Hebb, Easy, la chanson, résume à elle seule son auteur. Son style, son état d’esprit, mais aussi sa faculté à travailler vite. (Cro dévoile en partie sa méthode de travail dans le making of de la chanson.) Il était donc logique qu’elle figure également sur son premier album, Raop, publié en juillet dernier. Le seul autre extrait de la mixtape intégré à l’album, Wir waren hier, samplé de The Passenger d’Iggy Pop, illustre la variété des influences de l’artiste. Dans les deux cas, les textes, simples et positifs, opèrent d’ailleurs une profonde césure par rapport à l’univers du rap, au point que Cro n’a pas échappé au procès en imposture : il ne serait pas un véritable rappeur. Cette critique vient d’ailleurs bien plus de quelques médias, qui imaginent ce que les autres rappeurs pourraient reprocher à Cro, que des intéressés eux-mêmes. Le rap doit être subversif, croient savoir nos experts, il doit être critique, remettre en cause le « système ». Rien de tel, en effet, chez Cro. Reste à démontrer en quoi les rappeurs plus politiquement engagés ont quoi que ce soit de plus constructif que Cro à dire sur la société. Si par « critique constructive », on entend la remise en cause de ce qui est au profit de ce qui pourrait être dans l’espoir d’améliorer le sort de ses semblables, alors le rap n’a presque rien à offrir. Il est moins subversif que revendicatif. Une démarche sincère impliquerait au moins la faculté de se remettre soi-même en cause. Peu de rappeurs en sont capables. Ce sont surtout les autres qui font l’objet de toutes leurs critiques. Et si leurs textes subvertissent quoi que ce soi, ce sont plutôt les structures traditionnelles, celles qui sont encore réfractaires au « système », mais surtout pas le système lui-même. C’est qu’ils en sont les meilleurs élèves, aussi bien en Allemagne qu’en France. La « thune », le « bizness », les « tassepés » : comme n’importe quel trader, ces rappeurs dits « engagés » ont parfaitement intégré tous les codes du capitalisme ultralibéral mondialisé, et ils s’y conforment sans états d’âme. Vous avez dit rebelles ?

Conscient de jurer dans cet univers ultracodifié, Cro a balayé d’avance la critique en prétendant forger un nouveau genre, le raop, fusion du rap et de la pop qui a donné son nom à l’album. Ce n’est évidemment pas la première fois que des éléments de rap abreuvent un autre style musical. Cro a simplement fait l’inverse. Parti du rap, il y a introduit la légèreté fédératrice de la pop. Là encore, rien de nouveau. Die Fantastischen Vier, fondateurs du label Four Music, s’inscrivaient dans la même démarche au début des années 90. Tout comme MC Hammer et son tube planétaire U Can't Touch This aux Etats-Unis à la même époque. Mais la musique de Cro ne se limite pas à cet aspect festif. Si les qualités de U Can't Touch This sont incontestables dès lors qu’il s’agit de bouger son corps en boîte, un regard rétrospectif un tant soit peu critique ne peut manquer de remarquer la pauvreté musicale du titre. Cro, lui, est une machine à hits, et ses chansons ne perdent rien à la simple écoute, attentive ou distraite. Léger, Cro l’est sans aucun doute. Il le revendique. Sa musique est la bande originale de l’été. Mais elle est aussi plus joyeuse que véritablement festive, plus thérapeutique que divertissante. D’où, sans doute, son immense succès auprès des adolescents allemands, qui ont peut-être besoin d’un modèle qui les inspire, qui leur dise que leur vie vaut la peine d’être vécue, plutôt que d’entendre une énième fois quelqu’un « niquer leur mère ». Sois toi-même, vis ta vie : ce sont bien les clichés de la pop, non ceux du rap, qu’exploite Cro.

Cro : du rap entre copains au sommet des charts


Ce qui était arrivé à Carlo lors de la signature chez Chimperator est arrivé à Chimperator avec le succès d’Easy : les débuts dans la cour des grands. Approché par les caciques d’Universal dès le mois de décembre 2011, Cro décline leur offre, publier son premier album sous leurs couleurs, mais signe un contrat d’auteur avec Universal Music Publishing le mois suivant. La crainte de perdre sa liberté, celle de se faire jeter après avoir été exploité peuvent expliquer cette décision. Les « gros » ont souvent mauvaise réputation. Elle n’est peut-être pas toujours usurpée, mais elle est parfois un peu injuste. Car – le futur nous le dira – en restant avec Chimperator, Cro finira peut-être par faire de son label l’un de ces « gros », à son tour soumis aux mêmes exigences de rentabilité, donc amené à pratiquer les mêmes méthodes un peu agressives. D’ailleurs, dès le 1er janvier 2012, la maison de disques s’élargit déjà en annonçant la création de Chimperator Live, un nouveau département spécialisé dans l’organisation de concerts. En effet, depuis le début de l’année, Cro n’arrête plus de tourner. Chimperator Live en profite pour faire tourner avec lui ses autres poulains. Le rappeur ne s’est arrêté qu’un mois et demi pour enregistrer Raop, unanimement salué par la critique dès sa sortie, comme si Cro confirmait ainsi tout le bien qu’on pensait déjà de lui. En trois jours, trois singles sont extraits de l’album : Du (29/06), King of Raop (30/06) et Meine Zeit (01/07). Rien n’est à jeter dans le disque. Cro entretient le même style et le même ton que sur Easy, bien qu’il n’ait cette fois que peu ou plus du tout recouru au sampling. Rétrospectivement, la réception de l’album prouve qu’il n’avait pas pris la mauvaise décision en restant fidèle à Sebastian Schweizer & co. Clairement, Chimperator n’avait pas besoin d’une major pour hisser Raop au sommet des charts. Le disque est resté cinq semaines numéro 1 des hits album en Allemagne cet été. Avant lui, d’autres rappeurs, comme Casper et Max Herre, avaient déjà réussi cette performance. Ce n’était encore jamais arrivé à un artiste Chimperator.




Notons que dans chaque cas, il s’agit d’albums, non de singles. Du n’a fait « que » numéro 2 cet été. Mais si les ventes de singles restent dominées par d’autres en 2012, on aurait tort de ne voir encore en Cro qu'un artiste secondaire. Les charts ne sont plus un très bon indicateur de notoriété. Certes, ils intéressent toujours les comptables, soucieux des ventes. Mais les managers, eux, comptent désormais les clics sur Internet. Et dans cette catégorie, Cro est tout simplement le champion d’Allemagne cette année.

Le 6 novembre prochain le jeune rappeur achèvera chez lui, à Stuttgart, son Raop Tour 2012. Pourrait-il s’imposer à l’étranger ? Même si le chant en allemand est souvent rédhibitoire, la personnalité de Cro, son masque et ses beats pourraient nous séduire, à défaut de ses textes. Comme beaucoup de rappeurs, Cro parle beaucoup de lui dans ses chansons. Dans Wie ich bin, il explique redevenir Carlo chaque fois qu’il enlève son masque. Plus personne ne le reconnaît, plus personne ne veut l’épouser. C’est peut-être cette faculté à redevenir lui-même sur commande qui lui a permis de garder la tête froide. Le 27 novembre 2011, il s’adressait en ces termes à sa maman sur sa page Facebook : « Mama ich bin bei Wikipedia! » – « Maman, je suis sur Wikipédia ! ». L’encyclopédie en ligne venait de lui consacrer une entrée. Le 26 juillet dernier apparaissait la page Wikipédia en anglais. La page française date d’aujourd’hui. Est-ce un signe ? Le plus étonnant, c’est que Cro s’est déjà produit en France. Le 9 décembre 2011, il participait, en compagnie de Psaiko.Dino, à la soirée de promotion de la marque de vêtements hambourgeoise Inferno Ragazzi, organisée dans la boîte tendance Le Madam à Paris. Ceux des convives qui étaient encore sobres cette nuit-là se souviendront peut-être du beat entêtant de Hi Kids, et de ce drôle de type à la tête de panda.