Greffée sur une
manifestation plus large organisée dans la ville de Baden, à 20 kilomètres au sud
de Vienne, la 13e édition de More Ohr Less s’est distinguée par son ambiance à
la fois familiale et internationale. Autour de Hans-Joachim Roedelius, les
fidèles Tim Story, Thomas Rabitsch et Christopher Chaplin y ont côtoyé, entre
autres, la joueuse de thérémine américaine Dorit Chrysler, le chanteur viennois
Ernst Molden, le trio classique Allegria e Pazzia mais aussi quelques figures familières
comme Christoph H. Müller et le groupe Schmieds Puls. Présenté pour la première
fois par Ecki Stieg, célèbre animateur de l’émission Grenzwellen à Hanovre, le festival avait cette année pour thème Wandel (le « changement »). De
quoi inspirer les concerts, les performances, les installations et les débats
tout au long de ces six jours.
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| More Ohr Less 2016 : la bannière du festival signée Christian Ludwig Attersee |
Baden (Autriche), du 2 au 7 juin 2016
Le 13e festival More Ohr Less aurait pu ne jamais
voir le jour. Reprogrammé en catastrophe à 150 kilomètres de
son emplacement original, deux mois avant la date prévue, il s’annonçait sous
de sombres auspices. Mais par miracle, tous les artistes invités ont pu se
libérer en dernière minute. Et si Baden bei Wien n’est pas Lunz am See, la
petite ville – où habite la famille Roedelius – abrite quelques décors dont le
charme peut rivaliser avec la nature enchanteresse de Lunz. Il y même une scène
aquatique !
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| Roedelius et Mischa Kubal |
Le festival proprement dit débute à la Haus der Kunst par une
conférence de l’artiste allemand Mischa Kuball autour du thème
Wandel. Cet éminent professeur de la Kunsthochschule de
Cologne, qui s’est fait une spécialité de l’usage de la lumière sur les
bâtiments publics, présente quelques-unes de ses dernières créations, avant de
rejoindre Roedelius sur scène pour le premier concert de la soirée. Comme
d’habitude ces dernières années, Achim, le pionnier de la musique électronique,
laisse les électrons, les consoles, les câbles et les boutons en plastique à
son accompagnateur, quel qu’il soit, pour se concentrer sur son instrument
favori : le piano.
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| Roedelius et Jurij Novoselic |
Après Mischa Kuball, c’est au tour du saxophoniste Jurij
Novoselic de venir dialoguer avec Achim, toujours sous les virevoltants jeux de
lumière de Florian Tanzer. Jurij et Achim entament une véritable conversation
musicale, fondée sur les compositions immortalisées dans des albums comme
Lustwandel ou
Piano Piano, mais surtout
Lunz
et
Inlandish avec Tim Story. Si
l’ambiance est plutôt sereine ou nostalgique, le croate y ajoute une touche
d’humour, plaquant, en parfaite harmonie, les quatre notes du thème de James
Bond au moment le plus inattendu.
Contrairement aux années précédentes, où les soirées
débutaient tôt pour s’achever un peu avant minuit, le festival a dû adapter son
rythme à celui des activités nocturnes de Baden : 20h à 22h, pas plus
tard, car il faut libérer les lieux ! La première soirée s’achève donc par
une courte performance de Rosa Roedelius, accompagnée par El Habib Diarra.
L’artiste, originaire du Sénégal (déjà présent en 2014 pour un concert de tam-tam
inoubliable), anime cette année un atelier de percussions. Mais une première expédition
à Vienne m’empêche d’y assister. Je n’ai évidemment rien compris à la
performance de Rosa, mais l’accompagnement musical envoûtant, signé Aaron
Roedelius, son fils, laisse présager de belles choses à l’avenir.
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| Rosa Roedelius |
Il n’existe pas à Baden, comme à Lunz am See, de
pizzaiolo français prénommé Pierre, prêt à ouvrir ses portes aux festivaliers
jusqu’au petit matin. La fête continue ainsi dans l’un ou l’autre restaurant de
la ville. C’est l’occasion, ici, de déguster un schnaps fait maison, et là, de
découvrir l’étrange réinterprétation à la grecque de l’incontournable
spécialité locale, le
wienerschnitzel ;
mais aussi d’admirer la dextérité de l’épouse d’Achim, Christine Martha, au
coaster flip & catch, le jeu du
sous-bock, qui la verra triompher d’une dizaine de ces sous-verres en carton
sous l’œil admiratif des convives.
Et quand les restaurateurs à leur tour invitent gentiment ce
petit monde à quitter prestement les lieux, on peut encore se retrouver dans le
jardin des Roedelius, véritable Jardin au
fou où attendent d’autres breuvages et d’autres amusements, comme cette
partie de ping pong tournante qui voit la victoire de Christine et de son fils
Camillo. Revanche ! Et Achim n’est jamais le premier à déclarer forfait.
Ce sont bien souvent les plus jeunes les premiers fatigués.
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| Ernst Molden |
A l’image de More Ohr Less depuis sa fondation, la deuxième
soirée fait une fois encore le grand écart entre les genres. Quel rapport, en
effet, sinon l’authenticité, entre la chanson viennoise traditionnelle d’Ernst
Molden d’un côté, et de l’autre, la musique électronique la plus pointue de
Roedelius et Mueller ? Archiconnu en Autriche, où il a placé plusieurs
titres au sommet des charts ces dernières années, Ernst Molden reste difficile
à apprécier hors des frontières de l’Autriche, en raison de la double barrière
de la langue, puisqu’il s’agit de chansons non seulement en allemand, mais en
wienerisch, le dialecte viennois. Mais
dans le cadre idyllique du petit kiosque à musique du Kurpark, à Baden, peu
importe la langue.
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| Reflets dans un verre d'or : Hans-Joachim Roedelius avec Christoph H. Müller |
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| Christoph H. Müller |
Dans ce même parc, dédié à Mozart, Beethoven et Strauss, et
où règne encore l’ambiance des jours de gloire des Habsbourg, la collaboration
entre Roedelius et Christoph Mueller (co-fondateur du Gotan Project), prend une
nouvelle dimension. C’est le premier temps fort du festival. Les deux hommes
ont publié en septembre 2015 l’album
Imagori,
joué sur scène à Lunz et à Berlin la même année. Pendant plus d’une heure
et demie, ils revisitent les solides compositions du disque, tout en présentant
deux nouveaux morceaux, annonciateurs d’un second opus alléchant.
Tim Story a mis plusieurs mois à préparer son installation,
The Roedelius Cells, présentée au
Kunstverein de Baden dès le lendemain. Fouillant dans les heures
d’enregistrement de ses sessions avec Roedelius (il n’est parfois pas inutile
de laisser tourner la bande quand on improvise !), il a sélectionné ici et
là quelques échantillons de Roedelius au piano pour mieux les réassembler, les
recomposer, les réordonner. Ainsi, Tim Story a-t-il inversé le processus
chronologique habituel composition/interprétation, puisque l’interprétation
précède ici la composition.
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| The Roedelius Cells |
Mieux : les morceaux ainsi reconstitués ont subi par la
suite un nouvel éclatement, puisque Tim Story les a à nouveau divisés en huit
canaux. Le spectateur est ainsi invité à prendre place au centre d’un
dispositif de huit haut-parleurs, chacun diffusant une section seulement de
l’ensemble. La désactivation de l’une ou l’autre des enceintes permet
d’ailleurs de se faire une idée de la patience qu’a dû nécessiter un tel
travail. Tim avoue même avoir cassé les oreilles de sa famille pendant le
mixage. Un tel processus créatif, assez laborieux, doit en effet être assez ennuyeux
à entendre. D’où, peut-être, ces touches d’humour glissées ici et là –
exclamations des musiciens, bruitages du studio – parmi les centaines
d’échantillons qui ont servi de briques de construction à ces
Roedelius Cells.
Ce n’est que du piano, dira-t-on, mais ce n’est déjà plus du
piano : ce que montre très bien la
Cell Five,
où la suppression systématique de l’attaque rend l’instrument méconnaissable.
En outre, la version stéréo, éditée sur CD juste à temps, permet de distinguer
les coupes (notamment sur le premier morceau). Ce n’est que du piano et
pourtant, c’est déjà de la musique électronique. Aucun de ces morceaux n’a été
joué en direct, puisqu’il s’agit d’une reconstruction entièrement fondée sur les
samples. Story a littéralement peint la musique touche par touche sur son
logiciel, ce dont témoigne la couverture du disque. Avec les
Roedelius Cells, il a donc fait exploser
les genres. On ne peut qu’espérer qu’il poursuive l’exploration de cette voie
prometteuse.
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| Tim Story et ses Roedelius Cells |
La soirée se poursuit au Kunstverein en compagnie de la
comédienne Michou Friesz qui, comme l’an passé, prête sa voix à une lecture de
poèmes de Roedelius tandis que ce dernier les illustre au piano. Achim nous
offre un moment particulièrement émouvant avec ce poème en forme d’hommage à sa
chère Autriche, le pays qui l’a accueilli au moment où il en avait besoin.
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| Roedelius et Michou Friesz |
La journée du dimanche est consacrée au symposium sur le
thème
Wandel. Animé par Ecki Stieg, il
réunit Helmut David, Ursula Ungerböck, Martin Kainz, Leo Hemetsberger et
Claudia Schumann : rien que des habitués de More Ohr Less, et autant
d’intellectuels dans des domaines aussi variés que la philosophie, la médecine,
la pédagogie ou la biologie. La discussion n’est pas toujours aisée à suivre
pour les non germanophones, mais Christopher Chaplin et Tim Story resteront
sagement assis (presque) jusqu’à la fin. Ne voulant pas commettre de contresens
sur ce qui a été dit, je préfère livrer ici les réflexions que m’ont inspirées
les intervenants.
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Panel de discussion autour du thème Wandel. De gauche à droite :
Ursula Ungerböck, Leo Hemetsberger, Helmut David, Ecki Stieg, Claudia Schumann, Marin Kainz |
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Quelques réflexions sur le thème Wandel
[passer et poursuivre la lecture du compte-rendu]
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| Rosa Roedelius |
Depuis deux siècles, nous avons
la certitude, non plus de vivre dans le temps cyclique de nos ancêtres, mais
dans un temps fléché, tourné vers l’avenir. Quand bien même nous savons que les
sociétés traditionnelles connaissaient elles aussi des transformations, nous
les considérons comme plus ou moins figées alors que nous pensons, de notre
côté, vivre dans des sociétés évolutives. Ce sentiment n’est pas infondé :
il a pour lui la force de l’expérience. Il s’est bien passé quelque chose au
tournant du XIXe siècle (deux à trois siècles plus tôt, diront certains, du
moins dans l’histoire des idées). Un processus est bien à l’œuvre, qui
n’existait pas auparavant. Il ne s’agit pas d’un changement modeste, comme on
change de voiture, de job ou de politique économique. C’est Le Changement, intransitif, avec un
grand L.
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| Ecki Stieg |
Ce changement a d’abord été
pensé, conceptualisé, avant de devenir effectif. Toute la pensée moderne, de
Machiavel aux Lumières, est une pensée du changement, une pensée de
l’émancipation de l’homme, dirigée contre l’idée du bien telle que conçue dans
la loi antique ou le commandement chrétien. Il faut partir, non de ce qui
devrait être, mais de ce qui est, dit Machiavel. Si à une certaine époque, il a
pu sembler légitime d’exiger de l’homme la vertu, cette époque est révolue, dit
Montesquieu, car les progrès du commerce et des sciences ont rendu la vertu inutile.
En effet, le progrès fut d’abord conçu comme le moyen d’échapper enfin à la
fatalité, au dénuement de l’état de nature, source évidente des grands tourments
du passé : catastrophes naturelles, épidémies, famines. La maîtrise de la
nature, désirée depuis Descartes, devait donc nous affranchir de la nécessité,
tandis que la société d’abondance devait nous délivrer de la guerre (on ne se
bat pas le ventre plein, croit savoir cette philosophie. Nous savons
aujourd’hui, avec René Girard, que le conflit humain trouve sa source dans une
rivalité d’abord sans objet).
La technique est rapidement
devenue le deus ex machina chargé de
résoudre tous les problèmes. En dernière analyse, elle est le moteur de ce
Changement. Nous vivons encore dans ce processus. Il conditionne notre
quotidien, il est une habitude de pensée. Il ne viendrait à personne l’idée de
le remettre en cause. Il représente le mouvement contre l’immobilisme, le
progrès contre la réaction. « Ne pas avancer, c’est reculer ». A lire
les slogans de campagne des candidats à n’importe quel poste politique, tout le
monde prétend incarner le changement, y compris les sortants.
Considérer tout changement comme
positif en soi, voilà qui va bien plus loin que le simple émerveillement,
parfaitement légitime, face à telle ou telle réalisation de l’homme (de la
science, de la technologie, etc.). Ce faisant, nous nous livrons à ce que Leo
Strauss appelait la confusion des faits et des valeurs. Ce qui arrive, c’est ce
qui est bon, et inversement. Tel est la thèse du déterminisme historique. Or, dire
qu’un événement se produit ne nous dit encore rien sur sa valeur.
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| Mozart Tempel |
C’est à cette incapacité à
juger, à ce fatalisme historiciste, que nous devons en grande partie la
physionomie si meurtrière du XXe siècle. Dès le lendemain de la Première Guerre
mondiale, on aurait pu croire qu’il n’était plus possible de louer
inconditionnellement le progrès technologique, tant sa responsabilité était
grande dans la boucherie des tranchées. Et en effet, la mise en cause post-moderne
de la technique est née à cette époque. Mais dans l’ensemble, le progrès
technologique a échappé jusqu’à nos jours à la critique, qui se concentre
plutôt sur la responsabilité de l’homme.
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| Helmut David |
Les uns font comme si il était
possible de séparer les bonnes technologies des mauvaises : oui aux
hôpitaux ; non à l’énergie nucléaire ; et au pétrole ; et au gaz
de schiste ; sans penser que les progrès que nous approuvons dépendent en
grande partie de ceux que nous condamnons. L’ambition de nourrir la terre
entière, de guérir toutes les maladies, d’introduire l’électricité, les
sanitaires et Internet dans tous les foyers, est à ce prix. La médecine de
pointe et même l’action humanitaire sont gourmandes en énergie. Autrement dit,
même le spectre de la guerre ne peut être écarté, puisque, si l’abondance peut être
atteinte grâce à l’énergie, la source de conflit ne fait que se déplacer de la
pénurie alimentaire à la pénurie énergétique.
D’autres proclament alors la technique
axiologiquement neutre. Ce n’est pas la technique qui est bonne ou mauvaise,
disent-ils, c’est son usage par l’homme. Ils ont bien compris qu’il n’est pas
possible de séparer le bon grain de l’ivraie. Mais ils oublient que la
technologie n’est pas seulement un ensemble d’outils disponibles qui nous
seraient tombés du ciel. Comme tout phénomène, elle a obéi à un certain mode
d’apparition au monde. Son développement a mis et met toujours en jeu un mode
de production très spécifique et nécessite un certain type d’organisation
sociale, que nous pourrions résumer sous le vocable de capitalisme, avec toutes
les conséquences que nous connaissons en termes d’exploitation de l’homme par
l’homme.
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| Der Lauscher dans le Kurpark de Baden / photo S. Mazars |
Selon Ivan Illich, toute
innovation technologique finit inévitablement par atteindre un « seuil de
contre-productivité » au-delà duquel ses effets indésirables l’emportent
sur les effets bénéfiques. A travers l’exemple des transports, il a été l’un
des premiers à mettre en évidence cet effet réversif du progrès technologique. Celui-ci
a d’abord fait et fait toujours à juste titre notre fierté : nous avons
compressé les distances à tel point qu’il est désormais moins adéquat de les
mesurer en kilomètres à parcourir qu’en durée du trajet. Le développement des
transports, l’accroissement de la vitesse devaient briser nos attaches, nous
rendre plus égaux et plus libres.
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| Ursula Ungerböck |
Plus égaux ? Même les plus
pauvres, qui voyaient autrefois leur horizon borné à la trentaine de kilomètres
autour de leur village, peuvent désormais voyager jusqu’au bout du monde. Or,
de leur point de vue, la distance ne se mesure ni en kilomètres à parcourir, ni
en durée du trajet, mais en prix du billet. Aucune distance, ni aucune durée
n’est plus hors de portée. L’argent l’est toujours.
Plus libres ? On a tracé
des voies de chemin de fer, des routes, des couloirs aériens, construit des
trains, des voitures, des avions. Si bien que nous passons beaucoup de temps
dans des gares, des parkings et des aéroports, et suivons tous des routes tracées
par d’autres hommes. Aujourd’hui, rares sont ceux qui s’aventurent encore hors
des sentiers battus. Notre univers, loin de s’élargir, s’est rétréci. Partout
où nous nous trouvons, nous ne voyons plus la nature, mais l’homme, ou la
nature transformée par l’homme. Nous voyageons plus loin, mais dans un nombre
toujours plus réduit d’endroits, qui eux-mêmes ont tendance à se
standardiser : partout la même architecture mondiale, les mêmes hôtels,
voire les mêmes gens. Emancipé de la nature, l’homme se retrouve par ailleurs assujetti
à d’autres hommes : ceux qui contrôlent ces moyens de transport.
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| Dans le métro de Vienne avec El Habib Diarra, station Karlsplatz |
Le progrès technologique a pour
conséquence de produire toujours plus d’artefacts, de multiplier autour de nous
les objets manufacturés (et désormais machinofacturés). Dès lors, nous vivons
une artificialisation croissante du monde. Une première limite au progrès
technologique pourrait donc être conçue comme l’aboutissement de ce processus :
l’artificialisation intégrale du
monde, dont la station spatiale ou l’astronef nous fournissent un bon exemple.
A bord : un îlot de vie ; au-delà de ses cloisons étroites : la
mort instantanée. Du graissage des machines, de la révision du moindre boulon,
de la compétence du mécanicien, dépend donc rien moins que l’alternative de la
vie et la mort. Quelle place, dans ces conditions, pour le débat démocratique ou
les conflits de valeurs ? Aurait-on l’idée de confier le destin d’un tel
appareil à une assemblée de citoyens élus, aussi bien intentionnés et intelligents
fussent-ils ?
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| Dans la nature : les ruines du Rauhenstein vue du Rauheneck à Baden |
Loin de favoriser la liberté, le
progrès commande de plus en plus la seule compétence technique. La liberté ne
peut se concevoir que pour des hommes déjà à l’abri de la nécessité. Si leur
survie elle-même est en jeu, comme à bord de notre astronef, alors ils
retombent automatiquement sous l’empire de la nécessité, où la liberté n’a pas
de sens. Seul ce qui doit être fait (et qui a été scientifiquement établi) peut
être fait… comme dans l’état de nature dont la technologie prétendait nous
extraire. Tel est le paradoxe.
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| L'installation interactive de Julian Roedelius |
Ce raisonnement à la limite a
beau être fictif, ou promis à un futur très éloigné, des ambitions de ce type
nous sont déjà familières. Aujourd’hui, c’est bien la technologie qui
conditionne le plus nos existences au rythme de n’importe quel nouveau produit
mis sur le marché. L’invention et surtout la démocratisation (toujours cet
alibi de l’égalité) de l’ordinateur personnel, d’Internet, du téléphone
portable, de Facebook, de l’IPad, bientôt des drones, bouleversent notre quotidien
bien plus sûrement et plus radicalement que n’importe quelle délibération
démocratique. Celles-ci devraient être seules légitimes à déterminer notre
avenir. Mais ce sont surtout les capitaines d’industrie comme Steve Jobs et
Mark Zuckerberg qui en décident.
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| Martin Kainz |
On l’a vu : chaque fois
qu’une industrie se propose de nourrir le monde, ou de guérir toutes les
maladies, elle raisonne alors en termes de nécessité, et non de liberté. Les
choix ne sont pas pléthore, puisqu’il s’agit de la survie, et même de la survie
de l’espèce humaine tout entière. Toute question morale, éventuellement objet
d’une opposition de valeurs, est ainsi transformée en problème scientifique qui
ne souffre aucune discussion. Les problèmes scientifiques n’ont que des
solutions, ils ne se prêtent pas à la discussion démocratique.
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| Leo Hemetsberger |
L’ennui, c’est que ce qui nous
semble légitime à bord de l’astronef, envahit tout le champ de l’existence. La
technique, disais-je, est devenue le deus
ex machina chargé de résoudre tous les problèmes ; ceci, non seulement
par le développement technologique, mais également par la technicisation de
toutes les autres disciplines. C’est le moment où l’art politique, fondé sur la
prudence depuis Aristote, cède la place à la science politique. C’est le moment
où apparaissent les sciences sociales, dont on attend qu’elles trouvent les
équations mathématiques capables de prévoir, puis de gérer et éventuellement
corriger les comportements humains. Les totalitarismes du XXe siècle, comme la
technocratie contemporaine, sont fondés sur de telles certitudes scientifiques.
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| Le Beethoven Tempel dans le Kurpark de Baden |
L’industrie n’est pas seule en
cause. Car même les ONG les plus hostiles à Monsanto ou aux laboratoires
pharmaceutiques n’en livrent qu’une critique superficielle. Ce qu’elles en
condamnent, c’est la cupidité et le pouvoir, mais elles partagent
l’essentiel : la même ambition planétaire. Toute mise en cause des
« puissants » en général (les industriels, les capitalistes, mais
aussi les politiques ou simplement les riches) manque quelque chose dans son
indignation. C’est la faiblesse de la critique de la domination. Incapable de
remettre en cause la technologie elle-même, puisqu’elle est plus que jamais
progressiste, elle s’en prend aux profiteurs du système, réels ou imaginaires,
et divise à nouveau le monde en deux, les innocents d’un côté, les coupables de
l’autre, avec toutes les conséquences potentiellement génocidaires d’un tel
manichéisme.
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| Claudia Schumann |
Car la technique n’est pas un
instrument de domination dirigé contre les damnés de la terre. Il n’est même
pas sûr qu’elle réponde encore à sa mission émancipatrice première. Dès les
années 50, Hannah Arendt notait ainsi que, si l’on continuait à produire
continuellement des automobiles, c’était moins pour assurer l’équipement de
tous (objectif atteint depuis longtemps), que pour maintenir l’emploi dans le
secteur automobile. Jacques Ellul parlait quant à lui d’ « autonomisation
de la technique ». Voici ce qu’il écrivait dans Le Système technicien :
« Nous avons l'habitude, logique et scolaire, de
considérer que l'on commence par poser des problèmes avant d'arriver à la
solution. Dans la réalité technique il faut inverser l'ordre :
l'interdépendance des éléments techniques rend possible un très grand nombre de
solutions pour lesquelles il n'y a pas de problème. La Recherche &
Développement produit continuellement de nouveaux procédés pour lesquelles
l'utilisation est ensuite découverte. On s'aperçoit, quand on a l'instrument,
qu'on peut l'appliquer à telle ou telle situation. Et bien entendu, le coût
considérable de la R&D
fait que l'on doit trouver des applications utiles à ce qui est découvert. Dès lors, la
solution précède le problème. Dans ces conditions il n'y a nulle part de place
pour insérer une finalité quelconque. »
Autrement dit, le changement est
devenu un processus automatique qui ne nous attend pas. Autrefois, tout
changement pouvait avoir des conséquences cataclysmiques. De nos jours, c’est
dans sa dynamique même qu’il trouve sa stabilité. Le changement est la stabilité de nos sociétés, si
bien qu’il devient presque inconcevable de seulement l’enrayer. Mais pourquoi
devrions-nous l’enrayer ?
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| « Tout processus automatique est un processus de ruine » : les ruines du Rauhenstein à Baden |
Incontestablement, le changement
dont nous parlons a permis à l’homme une amélioration inédite de ses conditions
d’existence. Mais les résultats prodigieux, indéniables, du progrès en matière
de santé, d’équipement, de bien-être, ne doivent pas faire oublier qu’il ne
saurait pas ne pas y avoir de limite au progrès. Une seconde limite, radicale,
étant l’impossibilité matérielle de poursuivre une croissance infinie dans un
monde fini.
Les seuils de
contre-productivités sont partout atteints. Dans l’exemple d’Illich, le luxe
que représentaient autrefois les nouveaux moyens de transports est devenu
aujourd’hui une nécessité pour beaucoup : depuis que la vitesse a permis
de séparer les quartiers d’emplois des quartiers d’habitation, il faut prendre le train ou posséder une
voiture, avec toutes les dépenses qui vont avec. En médecine, la généralisation
des antibiotiques a eu pour conséquence la multiplication des souches bactériennes
multi-résistantes, si bien qu’il semble que ce progrès considérable n’aura
finalement bénéficié qu’à quelques générations d’humains. La croissance
elle-même profite à un nombre toujours plus réduit de privilégiés, laissant sur
le bord de la route des populations de plus en plus nombreuses.
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| Beethoven Tempel |
Or ce sont les laissés-pour-compte
qui sont aujourd’hui accusés de leur propre sort, dans un mélange de cynisme et
de rhétorique néo-darwinienne : « Ils n’ont pas su prendre le train
de la croissance », « ils ont loupé le coche de la
mondialisation », « ils n’ont pas su s’adapter ». Le progrès
technologique était censé mettre fin à la misère en adaptant toujours plus la
nature aux besoins de l’homme, et voilà que c’est à l’homme qu’on demande de
s’adapter aux besoins du progrès technologique.
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| La place Bellevue au-dessus du Beethoven Tempel |
Contrairement à un préjugé
tenace, toute critique du changement n’est pas mue par des affects
réactionnaires. Il ne s’agit pas, comme on l’entend parfois, de « revenir
au Moyen Age ». Il s’agit de comprendre que le progrès peut aussi avoir un
effet réversif, au point de menacer ses propres conditions d’existence, voire
les conditions de toute vie sur Terre, comme en témoignent de manière assez
spectaculaire la pollution, la menace nucléaire et le changement climatique.
Aussi, la critique n’est-elle pas obligatoirement motivée par un prétendu
dolorisme catholique hostile à tout désir de bien-être. Ceux qui continuent à
vénérer le changement pour le changement ne font, finalement, que se résigner à
la dynamique spontanée de nos sociétés. Si nous devons mettre en cause nos
certitudes progressistes, ce n’est certainement pas parce que nous voudrions
que les hommes souffrent à nouveau, meurent jeunes ou grelottent dans des cavernes,
mais parce que nous aimerions, au contraire, que ce progrès... se poursuive.
[suite du compte rendu]
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| Rudolf et Heidelinde Gratzl |
Retour à la musique, quand les festivaliers sont invités à
rejoindre les hauteurs du Kurpark, sur la pittoresque place Bellevue qui
surplombe le temple de Beethoven. Là, un petit pique-nique les attend,
agrémenté d’un concert de chansons viennoises. Là encore, on peut ne rien
comprendre au dialecte, mais la bonne humeur communicative de Rudolf Gratzl
(chant, clarinette) et sa sœur Heidelinde (accordéon) contribuent au succès du
spectacle, y compris auprès de quelques touristes asiatiques qui passaient par
là. Car, contrairement à la Haus
der Kunst, la place Bellevue, le kiosque à musique et la scène aquatique du
Doblhoff Park sont ouverts au tout venant. En outre, la chanson comique
accompagnée d’accordéon n’est pas totalement dépaysante pour un Français. Ne
retrouve-t-on pas la même ambiance dans les guinguettes parisiennes ?
Grosse affluence le soir venu à la Haus der Kunst pour la
troisième participation consécutive de Schmieds Puls à More Ohr Less. Le trio,
emmené par la charismatique Mira Lu Kovacs, attire désormais son propre public.
S’ils m’enthousiasment un peu moins chaque année, les Schmieds Puls sont
décidément des musiciens très doués, emmenés par une chanteuse au magnétisme
incontestable. Et quelle voix ! Le succès qu’ils semblent enfin rencontrer
dans leur pays est amplement mérité.
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| Schmieds Puls @ More Ohr Less 2016 |
Le lundi, c’est au tour de la scène aquatique du Doblhoff
Park d’accueillir More Ohr Less, jusqu’à la fin du festival. Inutile d’insister
sur la prestation de Roedelius et Tim Story : les deux complices
reprennent les plus beaux morceaux de leurs collaborations passées. Tout le
monde connaît : c’est romantique, c’est évocateur, c’est coloré… et trop
court !
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| Tim Story et Hans-Joachim Roedelius |
Le café qui fait face à la scène cesse de servir à 22h,
comme le rappelle à plusieurs reprises le maître de cérémonie. Idéal dans ce
rôle, Ecki Stieg, fait un remarquable travail de
timing : on est loin du chaos de l’année passée ! C’est
le métier qui parle. Ecki a interviewé les plus grands, y compris en France. A
ce sujet, alors qu’il se souvient de sa rencontre avec Serge Gainsbourg, il ne
peut s’empêcher de raconter les premiers mots de celui qui était déjà devenu
Gainsbarre : « Salut, tu es Allemand ? Enchanté, je suis juif,
ha ha ha ! »
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| Thomas Rabitsch |
Le show de Thomas Rabitsch & co se révèle plus
contrasté : si le célèbre producteur viennois sait composer des morceaux
captivants, et maîtrise le Minimoog comme personne, ses invités, en revanche,
ne sont pas toujours à la hauteur. Même son fils Joseph, excellent pianiste
mais piètre chanteur, s’obstine à miauler des ritournelles embarrassantes. Déjà
vu, déjà entendu, paresseux : telle est l’impression dominante. On
regrette que Thomas ne soit pas venu avec toute sa famille, comme en 2014, où
le père, la fille et les deux fils avaient électrisé le public.
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| DJ Peter Kruder |
Avant de céder la place au DJ Peter Kruder, Hans-Joachim Roedelius
remonte brièvement sur scène avec sa femme Christine pour rendre un dernier hommage
à David Bowie, l’ami disparu trop tôt le 10 janvier dernier. Le couple, marié
depuis plus de 40 ans, interprète
Tonight,
une chanson originellement chantée en duo avec Tina Turner, et qui, dans leur
bouche, prend une dimension mi-joyeuse, mi-nostalgique. Une fan américaine de
Roedelius, ayant fait exprès le voyage depuis l’Ohio, son premier en Europe,
avouera même avoir versé une petite larme en entendant leur version.
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| Hans-Joachim et Christine Martha Roedelius interprètent Tonight, de David Bowie |
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| Allegria e Pazzia |
C’est toute la magie de More Ohr Less : cette fois,
l’un des temps forts fut un reggae co-écrit par Iggy Pop. Et dès le lendemain,
le classique devait reprendre la main avec le trio Allegria e Pazzia, composé
de la saxophoniste Michaela Reingruber, de la pianiste Iren Seleljo et du
chanteur d’opéra (tessiture basse) Wolfgang Bankl. Ce dernier arrivait juste de
Strasbourg, où il jouait encore dans
Das
Liebesverbot de Richard Wagner quelques jours auparavant à l’opéra du Rhin.
Dès le deuxième morceau, on sait qu’il se passe quelque chose sur scène et les
conversations animées du café laissent place au silence d’une assistance tout à
coup plus attentive. Tout ça grâce à un petit numéro de Michaela Reingruber au
saxophone. Fermez les yeux, et il sera bien difficile de déterminer de quel
instrument il s’agit !
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| Christopher Chaplin |
Christopher Chaplin vient enfin d’achever l’enregistrement
de son premier album solo,
Je suis le
ténébreux, construit autour du mystère de la pierre tombale Aelia Laelia,
érigée à Bologne au XVIe siècle. L’album sortira en octobre, promet Michael
Martinek, le patron du label Fabrique qui a produit le disque. Sur scène, dos
au public, très droit dans sa position de chef d’orchestre, Christopher génère
de saisissantes textures électroniques tout en conduisant Claudia Schumann,
Hans-Joachim et Christine Roedelius, chargés de réciter le texte latin de la
pierre tombale (un texte sur lequel les philologues s’arrachent encore les
cheveux).
De jour en jour, on sentait la pression accabler de plus en
plus Christopher Chaplin. S’il tournait le dos au public, ce n’était pas
seulement pour des raisons de mise en scène. Mais le trac lui va décidément
très bien. Il contribue à accentuer la tension dramatique qui règne sur scène.
Comme si, le temps d’un concert, Christopher Chaplin avait su faire resurgir la
magie des alchimistes dans notre monde technicisé et désenchanté. On attend
avec impatience l’album, mais surtout un concert dont le format permettra d’en
vivre sur scène l’intégralité.
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| Je suis le ténébreux : Christopher Chaplin @ More Ohr Less 2016 |
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| Dorit Chrysler |
On reste dans le mystère avec l’Américaine Dorit Chrysler,
chanteuse et virtuose du thérémine, sans doute l’un des plus anciens
instruments électroniques, mis au point en 1919 et qui présente la
particularité de se jouer littéralement par imposition des mains. C’est le
mouvement de ces dernières qui altère la fréquence et l’intensité du son à
travers les antennes de l’instrument. Si les parties chantées convainquent
moins une partie du public, Dorit Chrysler montre toutefois à quel point le
thérémine sait s’adapter à différentes ambiances, et pas seulement aux thèmes
de science-fiction auxquels il est souvent associé.
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| Ecki Stieg |
Il revient au maître de cérémonie Ecki Stieg de conclure le
festival, non seulement par les traditionnels remerciements, mais aussi en
chanson. Car Ecki est aussi un chanteur remarquable, comme le laissait supposer
son look rock’n’roll, et comme le démontre définitivement son interprétation
a capella de
Big Louise de Scott Walker.
Wandel était le
thème de cette 13e édition, et tout s’est passé comme si celle-ci l’avait incarné
dans son déroulement même. Le déménagement brutal, l’incertitude, la prise de
risque, même la météo capricieuse n’ont pas empêché le succès final du festival.
Finalement, ce sont les Roedelius Cells
qui résument le mieux l’ensemble de ces six jours : n’a-t-il pas fallu
l’impulsion de Tim Story pour faire surgir l’ordre au milieu du chaos ?
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| Roedelius et son Schallwelle Award |
Tout processus automatique est un processus de ruine,
écrivait Hannah Arendt. Laissé à lui-même, le changement tend au chaos. Seule
l'intervention de l'homme peut créer un univers ordonné. Or la liberté a
quelque chose d’indéterminé : elle peut mener la création aussi bien vers
le chaos que vers l’ordre. Ainsi, pour créer un univers simplement vivable, il
ne suffit pas de faire ce que nous voulons, mais de faire ce qui est juste.
La carrière entière de Roedelius illustre cette idée. Les
premiers albums de Kluster furent peut-être les plus libres, les plus
chaotiques, et, à ce titre, les plus novateurs. Ils furent les plus bruyants,
mais certainement pas les plus beaux. C’est grâce à un travail et une discipline
dont peu d’artistes sont capables, que Hans-Joachim Roedelius a su évoluer du
bruit des origines aux superbes pièces de piano qui appartiennent aujourd’hui au
monde.
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| Hans-Joachim Roedelius et Tim Story |