L'édition 2014 des
Schallwelle Awards, destinée à récompenser les meilleurs artistes allemands et
internationaux de musique électronique du millésime 2013, se déroulait cette
année encore au planétarium de Bochum, dans la Ruhr. Riche en
événements, l'année 2013 a
permis de découvrir de nouveaux talents, mais aussi d'attirer l'intérêt, encore
timide, des médias. Retour sur cette soirée, qui constitue l'un des plus
importants rendez-vous annuels consacrés à cette niche à la fois ancienne et en
pleine mutation.
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| La 6e édition des Schallwelle Awards sous le dôme du planétarium de Bochum (photo : Werner Volmer) |
Bochum, le 29 mars 2014
En 2013, avec Peter Mergener, Picture Palace music et Loom,
trois figures de la musique électronique traditionnelle avaient été
récompensées lors des Schallwelle Awards. Depuis, cette scène si importante en
Allemagne a connu une certaine agitation. La tournée de Kraftwerk dans les
salles les plus prestigieuses du globe, le Grammy Award d’honneur récolté par
le groupe de Düsseldorf, puis la participation d’Edgar Froese et Tangerine
Dream à la bande originale de Gran Theft Auto V, l’un des plus gros succès du
jeu vidéo de tous les temps, ont à nouveau attiré les projecteurs sur cette
musique si particulière, qui n’avait plus joui d’une telle exposition depuis au
moins vingt ans. De son côté, le festival Electronic Circus avait eu au mois
d’octobre la bonne idée d’élargir son horizon à d’autres genres, avec des
artistes comme Auto-Pilot et Vile Electrodes, parvenant ainsi à attirer un
public plus large. Sans surprise, les deux duos britanniques étaient nommés cette
année aux Schallwelle. Mais c’est Vile Electrodes qui a su le mieux convaincre
le jury à Bochum, raflant en quelques minutes les deux prix internationaux. Anais
Neon et Martin Swan incarnent un style synthpop et wave dynamique,
incontestablement « tendance » et au fort potentiel commercial. Comme
l’explique Sylvia Sommerfeld, organisatrice de l’événement, les deux jeunes
Anglais apportent une fraîcheur certaine à une scène désormais dominée par des
artistes vieillissants (le look fétichiste d’Anais, souligné par le nouveau
co-animateur, le journaliste Thomas Gonsior, n’y est probablement pas non plus
pour rien).
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| Les statuettes des Schallwelle (photo : Werner Volmer) |
Comment promouvoir cette scène aujourd’hui ? Cette question
reste une préoccupation majeure, comme le confirme Winfrid Trenkler, véritable
légende vivante, premier DJ à avoir diffusé du Kraftwerk en Allemagne, et
présent ce soir, comme chaque année, pour remettre le Prix spécial [voir notre
interview avec Winfrid Trenkler]. Bien que très spécialisée, sinon très
localisée, cette niche a tout de même donné le jour à 150 albums (pour presque
autant d’artistes) et à une cinquantaine d’événements au cours de la seule
année 2013 ! Mais cette richesse est aussi une faiblesse car, dans ces
conditions, les fans ne peuvent que s’éparpiller. Ni leur temps ni leurs moyens
ne sont extensibles à l’infini. Il ne reste donc qu’à étendre leur nombre. Dans
ce but, la qualité de cette musique, son influence sur la musique électronique
contemporaine, sont évidemment d’excellents arguments. Winfrid Trenkler en est
persuadé : qui découvre ce style pour la première fois ne peut qu’y
adhérer. Mais comment atteindre d’autres auditeurs sans le soutien des
médias ? Ce mouvement vers l’ouverture est une première réponse. Se pose
alors inévitablement la question de savoir jusqu’où il faut aller en ce sens. La Berlin School a sa
propre dignité. Réduire son exposition au profit d'autres styles plus
accessibles dans le seul but de lui attirer de nouveaux fans constitue un
sérieux paradoxe. Car les considérations commerciales sont précisément celles
qui, en première instance, ont commandé à son exclusion des grands médias.
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| Vile Electrodes (ici avec T. Gonsior) (photo : Werner Volmer) |
L'association Schallwende, promotrice de l'événement, est
très consciente de cette nécessité de trouver un certain équilibre [voir notre
interview avec Sylvia Sommerfeld]. D'où ce choix de Vile Electrodes, avec qui
les genres traditionnels de la musique électronique ont tout à gagner, d’autant
plus que le duo cite explicitement Kraftwerk et Tangerine Dream parmi ses
influences. En outre, dès lors qu'il s'agit de découvrir de nouveaux talents,
c'est bien la Berlin
School, leur genre de prédilection, que cherchent à mettre en
avant les Schallwelle Awards. L'année dernière, Nisus, le lauréat du Newcomer
Award, et surtout son dauphin, Erren Fleissig Schöttler Steffen, représentaient
cette école traditionnelle dans toute sa gloire. Cette année, la consécration, dans
la même catégorie, du Britannique Bob Hedger alias Jahbuddha, confirme ce désir
de rester à l'affut de ces artistes capables de manipuler des synthétiseurs modulaires
et d'improviser de longues séquences planantes dans la lignée de Tangerine
Dream (grand cru 1976 en ce qui concerne Hedger). La raison d'être de
l'association et de cette récompense n'est-elle pas justement cette joie de
découvrir, encore et encore, les mêmes sensations, les mêmes frissons ressentis
pour la première fois face à
Phaedra
ou
Ricochet ? Que cette scène ait
survécu à quatre décennies de révolutions technologiques et d’explosion de
musiques nouvelles ne doit rien à un miracle, et tout à la fidélité de ses
fans. Cette année, 3000 personnes ont pris part au vote sur Internet pour
désigner les nominés. Ce n’est pas rien. Sylvia Sommerfeld a raison d’en être
fière.
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Eric v.d. Heijden live @ Schallwelle
(photo : Werner Volmer) |
Peut-être avait-t-elle toujours cette question à l’esprit en
invitant Eric van der Heijden et Erik Seifert à se produire lors des deux
mini-concerts qui accompagnent traditionnellement la remise des prix. Pas de
dubstep, de big beat ou de Daft Punk au programme ce soir-là. En 45 minutes, le
multi-instrumentiste Eric van der Heijden et son cousin Harold ont ainsi pu
faire découvrir au public toutes les nuances de la « dutch
connection », invitant successivement sur scène leurs compatriotes René
Splinter et Ron Boots pour deux remarquables morceaux aux lignes de séquenceurs
immédiatement reconnaissables. Au côté joyeux et rythmé des Néerlandais
répondait, plus tard dans la soirée, la face plus sombre et planante des
Allemands Erik Seifert et Josef Steinbüchel, qui présentaient leur nouvel album
Softlock, mélange de constructions
séquencées et de structures progressives à la Tangerine Dream
période
eighties.
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| Stefan Erbe (photo : Werner Volmer) |
L'autre grand gagnant de la soirée n'était autre que Stefan
Erbe, couronné meilleur artiste et meilleur album allemand de l'année 2013. Une
consécration pour celui qui fut en partie à l'origine du prix et qui co-animait
encore l'événement l'an passé aux côtés de Sylvia Sommerfeld. Ses initiatives,
son désir incessant de promouvoir avant tout le travail des autres à travers
interviews et organisations de concerts – comme sa série Sound of Sky –,
justifient ce prix largement mérité [voir notre interview avec Stefan Erbe].
Curieusement, à part Stefan Erbe, seul Allemand récompensé, c'est la Grande-Bretagne
qui s'est adjugé tous les autres prix. Redécouvert il y a peu, Brendan Pollard
recevait le prix
ad hoc. Quant au
Prix spécial ou « Schallwelle d'honneur », c'est à John Kerr, résident
d'Amsterdam mais natif d'Angleterre, qu'il fut décerné. Musicalement actif
depuis 35 ans, Kerr incarne un autre courant, plus symphonique, de la musique électronique
traditionnelle, comme l'atteste son disque
Norland,
qui lui permis en 1992 de se faire connaître en Allemagne (Meilleur Artiste,
Meilleur Album, Meilleur Titre aux Schwingungen Awards, l'ancêtre des
Schallwelle). La musique électronique traditionnelle se trouve aujourd'hui à la
croisée des chemins. Peut-elle devenir populaire tout en gardant son âme ? Une
seule certitude : la relève est assurée. Tant qu'il y aura du courant dans les
prises électrique, on trouvera toujours quelqu'un pour tourner un bouton,
appuyer sur une touche et en déduire
Ricochet.
Cette musique fait désormais partie du patrimoine.