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lundi 16 décembre 2013

Ian Boddy, l’alchimiste du son


Originaire de Middlesbrough, dans le nord de l’Angleterre, Ian Boddy fait partie, avec Mark Shreeve, des pionniers de la scène électronique britannique. Ian, qui a fait ses premiers pas aux synthés en 1979, s’est depuis constitué une solide réputation, qui lui permet aujourd’hui de mener sa carrière sur trois fronts : auteur de bandes originales sous marque blanche (ses bibliothèques conçues pour la compagnie DeWolfe sont abondamment utilisées à la télévision), sound designer (il possède depuis 2008 sa propre marque, Ian Boddy Waveforms) et gérant du label DiN. DiN a notamment publié des disques de Tetsu Inoue, Erik Wøllo, Dean De Benedictis, Robert Rich, Klaus Hoffmann-Hoock, Bernhard Wöstheinrich et Markus Reuter. C’est avec ce dernier, spécialiste de la touch guitar, que Ian Boddy vient de sortir son nouvel album, Colour Division. En cette fin d’année, le musicien était aussi la tête d’affiche du premier B-Wave Festival, en Belgique. Il répondait à quelques questions peu de temps avant d’entrer en scène.



Ian Boddy @ B-Wave Festival 2013 / photo S. Mazars
Ian Boddy @ B-Wave Festival 2013

Heusden-Zolder (Belgique), le 7 décembre 2013

Ian, racontes-moi ton premier contact avec la musique électronique.

Ian Boddy – C’était il y a bien longtemps. De 1978 à 1980, j’ai étudié la biochimie à l’université [de Newcastle]. Je passais tout mon temps libre à faire de la sérigraphie dans un centre d’art public [le Spectro Arts Workshop]. Un jour, quelqu’un m’a révélé l’existence d’un studio d’enregistrement au premier étage du bâtiment dans lequel se trouvait l’atelier. J’écoutais déjà des groupes comme Vangelis, Klaus Schulze et Tangerine Dream. Donc j’étais curieux. Je suis monté pour voir. Et là, j’ai vu leurs VCS3, leurs magnétophones Revox. Les gens qui travaillaient là m’ont montré comment générer du son avec ce matériel. Je suis immédiatement tombé amoureux de cette forme d’art. Elle me permettait d’exprimer exactement ce que je désirais, en son plutôt qu’en images. Au bout de quelques semaines, j’ai rangé mes sérigraphies, j’ai commencé à fréquenter assidument le studio de l’étage et à composer de la musique. Je n’ai plus arrêté depuis.

L’Angleterre de l’époque n’était-elle pas noyée sous la vague punk ? Comment enregistrer et publier une telle musique dans de telles conditions ?

IB – Les punk sont arrivés quelques années avant, vers 1975-76. Soyons honnêtes : ce n’était pas simple de sortir des disques de musique électronique, mais je n’étais pas isolé. D’autres musiciens s’engageaient dans la même direction, ce qui a provoqué l’émergence d’une petite communauté, une véritable niche. Nous n’avons jamais conçu notre style comme du mainstream, comme le standard futur.

Ton équipement a-t-il beaucoup évolué en trente ans ?

IB – Oh oui, c’est très différent. Déjà, je possède beaucoup plus d’appareils. Un grand nombre d’instruments sur lesquels je jouais à mes débuts n’étaient pas à moi. Les VCS3 faisaient partie du studio. Maintenant, j’en possède un. Mon premier synthétiseur bien à moi fut un string synthesizer de la marque Jen. Par la suite, j’en ai amassés de plus en plus, même si je reste très attaché aux synthés analogiques. J’en reviens toujours à mes premiers instruments, le VCS3, les moog, ce genre de choses.

Ian Boddy @ B-Wave Festival 2013 / photo S. Mazars
Le set de Ian Boddy, peu avant son entrée en scène
Qu’as-tu apporté pour le concert de ce soir ?

IB – J’ai un moog pour les solos, un clavier midi Novation Impulse, et bien sûr le MacBook avec Ableton live en arrière-plan, pour les séquences plus complexes en playback, parce qu’il serait impossible de reproduire tous ces passages manuellement tout en jouant live en même temps. Relié à mon système modulaire [Doepfer A-100], j’ai surtout apporté un clavier très spécial, fondé sur le mécanisme des ondes Martenot [il s’agit du French Connection, développé par Analogue Systems]. Un simple ruban devant le clavier parcourt toute la largeur de l’appareil et passe par un anneau que l’utilisateur peut facilement faire glisser d’une note à l’autre, obtenant ainsi un effet de glissando absolument saisissant. Sur le côté gauche, une touche d’expression gère le volume de chaque note jouée. C’est un instrument incroyablement expressif, je te le garantis. Je crois que ce sera une surprise pour nombre d’auditeurs ce soir.

A part Ableton, te sers-tu d’autres logiciels ?

IB – Oui, j’utilise quelques plug-ins sur scène. Je dispose entre autres du M-Tron Pro de GForce Software. Novation me procure un ou deux synthés logiciels. Pour ce type de performance, je me repose aussi beaucoup sur les logiciels de Camel Audio, particulièrement Alchemy, parce que je fais aussi du design sonore pour eux. Donc quand je me sers d’Alchemy dans mes propres compositions, je profite en fait des presets de sons que j’ai créés moi-même spécialement pour ce logiciel.

Quel rôle l’improvisation joue-t-elle dans ton processus créatif, sur scène et en studio ?

IB – C’est évidemment très différent. La scène implique toujours la semi-improvisation. Je programme la structure de base dans Ableton Live et j’ajoute énormément de solos par-dessus. Donc, en concert, même si chaque morceau est reconnaissable, tous restent chaque fois différents. En studio, tout dépend de la nature du projet sur lequel je suis en train de plancher. Je travaille beaucoup pour la télévision, des émissions, des films, des documentaires. Je peux avoir à faire une série de morceaux sur le thème de l’espace. Dans ce cas, je m’assieds et j’écris de véritables compositions. En revanche, pour mes propres morceaux, et pour ce que je vais jouer ce soir, l’improvisation est toujours présente. Souvent, je pars d’une séquence qui me plaît, ou d’une texture, puis j’invente la suite au fur et à mesure.

En plus de trente ans de carrière, tu as eu l’occasion de travailler avec plus d’un musicien. Que t’ont apporté tes collaborations avec Ron Boots, Robert Rich ou Mark Shreeve ?

IB – J’ai collaboré avec de nombreux musiciens très différents, c’est vrai. J’ajouterais à cette liste Markus Reuter, le touchguitariste allemand. Jouer avec d’autres est un exercice que j’adore. C’est une sorte de conversation. Or je tiens une conversation différente avec Ron, Robert ou Markus. Plus prosaïquement, ça me permet aussi de rester à la page. Je manipule des synthétiseurs depuis 1979. C’est bien long. Côtoyer d’autres musiciens me permet alors de me renouveler, de trouver de nouvelles idées, de nouvelles manières de travailler.

Pourquoi avoir décidé de fonder ta propre maison de disques ? En fait, pourquoi en avoir fondé deux, Something Else (1991) et DiN (1999) ?

IB – La première n’était pas une maison de disques à proprement parler. Something Else me permettait simplement de disposer d’un support pour publier certaines choses de temps en temps. Mais à la fin des années 90, je voulais pouvoir travailler avec de nouveaux artistes. Je voulais surtout distribuer leur travail. Cela passait par un véritable label. C’est pourquoi j’ai fondé DiN. La marque a son look propre, la musique à son identité propre, les couvertures des disques aussi. La fondation de DiN a répondu à la volonté délibérée de créer quelque chose de sérieux, plutôt que d’en faire une activité annexe à laquelle je ne m’adonnerais que pendant mon temps libre.

DiN1: Gary Scott / DiN11+DiN12: Bernhard Wöstheinrich / DiN19: Wilfried Weichrauch / source : din.org.uk
L'évolution du design du label (1999-2005) : DiN1: Box of Secrets (couverture de Gary Scott) / DiN11: Outpost (Bernhard Wöstheinrich)
DiN12: Aurora (Bernhard Wöstheinrich) / DiN19: Arcturus (Wilfried Weichrauch)
Les illustrations sont très réussies, très évocatrices. Qui est l’artiste ?

IB – Markus Reuter, qui publie justement ses disques sur DiN, est le responsable de la maquette, de l’aspect global des pochettes. Quand aux peintures proprement dites, qui illustrent chaque album, elles sont souvent l’œuvre de Bernhard Wöstheinrich, un artiste multimédia. Markus et Bernhard collaborent à la fois musicalement et graphiquement. Je ne sais pas si tu as remarqué, mais nous publions habituellement une compilation des artistes du label tous les dix CD environ. Et tous les dix CD, le design général de la collection évolue. Voilà aussi quelque chose que j’avais planifié très consciencieusement dès la création de DiN.

Es-tu professionnel ?

IB – Oui. Fondamentalement, je pratique trois activités distinctes en temps que musicien professionnel. D’abord, j’enregistre des albums, je donne des concerts et je gère le label DiN. Ensuite, j’écris de la musique pour des films ou des documentaires télévisés [depuis 1997, pour la compagnie DeWolfe Music]. Enfin, comme je le disais, je fais du sound design.

Comment t’es-tu retrouvé impliqué dans le monde du design sonore ?

IB – Au tout début des années 90, j’ai été contacté par une firme qui s’appelle Time & Space, qui voulait se spécialiser dans les banques de samples. Ils avaient probablement entendu le type de sons que je produisais sur mes albums, et ça les intéressait. Ils m’ont demandé si j’accepterais de m’occuper des effets sonores de leur prochaine banque. J’ai dis oui. J’étais encore jeune, la mode du sampling commençait à peine. Après, d’autres sociétés sont venues me solliciter pour élaborer de nouvelles bibliothèques de samples, toujours dans mon style.

DiN25+DiN31: Bernhard Wöstheinrich / DiN33: Dan McPharlin / DiN43: Szincza / source : din.org.uk
L'évolution du design du label (2006-2013) : DiN25: Elemental (couverture de Bernhard Wöstheinrich)
DiN31: Slide (Bernhard Wöstheinrich) / DiN33: Dervish (Dan McPharlin) / DiN43: Colour Division (Szincza)
Fais-tu partie des utilisateurs intensifs des réseaux sociaux pour la promotion de ton travail ?

IB – « Intensif », je n’en suis pas sûr ! Mais j’ai bien un compte Facebook, un compte Twitter, Soundcloud, Youtube, Bandcamp, tous liées les uns aux autres. C’est important, pas seulement pour vendre, mais aussi pour attirer l’attention sur les activités de DiN, permettre aux gens de partager, d’en parler, de créer une communauté.

Et les plateformes de streaming ? On parle beaucoup de Spotify en ce moment. Qu’en penses-tu ?

IB – Je ne suis pas particulièrement hostile à Spotify, même si je sais que je ne vais pas en retirer grand-chose financièrement. Cela dit, l’autre jour, j’ai tout de même reçu un e-mail qui m’a fait plaisir. La personne m’écrivait : « j’ai entendu l’un de vos disques sur Spotify et j’ai acheté le CD ». Au moins un ! Donc le principe peut fonctionner, même si c’est peu. Spotify suscite le débat, mais le service est trop jeune pour qu’on puisse en juger dès maintenant. Ses procédures commerciales évolueront nécessairement. Il faudra voir. Pour l’instant, c’est juste un moyen supplémentaire de permettre aux gens de découvrir ce qu’on fait. Au bout du bout, le vrai fan finira par acheter le CD.

Toi-même, en tant qu’amateur de musique, préfères-tu acheter un CD ou payer un téléchargement ?

IB – Personnellement, je préfèrerai toujours acheter le CD. Les vinyles, c’est génial aussi. J’ai encore tous mes vieux vinyles. Mais, je ne veux pas me lancer dans le débat « le vinyle sonne mieux que le CD », car c’est faux. Le rendu est différent, oui, mais les deux sonnent très bien. En ce qui concerne le téléchargement MP3, alors là, oui, on y perd réellement. Mais sur Bandcamp, par exemple, on a la possibilité de télécharger au format Flac sans perte de qualité. Ça, c’est bien !

Est-ce important qu’un tel festival puisse se dérouler ici en Belgique pour la première fois ?

IB – C’est super ! Je suis très honoré de participer à cette première édition et j’espère qu’elle sera un succès.

Pourtant, il semble de plus ardu de mobiliser les masses pour ce type de manifestation et de musique.

IB – Je ne pense pas que ce problème soit spécifique à notre style de musique en particulier. Je constate en revanche à quel point les sollicitations auxquelles le public doit répondre se sont multipliées. Comment passer son temps libre ? Que faire ? Les gens ont un tel choix de nos jours, qu’aller à un concert, ce n’est plus quelque chose que tout le monde a envie de faire. C’est une des composantes du problème. Reste la faible exposition médiatique, qui fait une sacrée différence.

Ian Boddy @ B-Wave Festival 2013 / photo S. Mazars
Ian Boddy démultiplié au B-Wave Festival 2013
Ton concert de ce soir, ainsi que celui donné lors du E-Live ave Mark Shreeve, seront-ils publié en CD ou en DVD ?

IB – Le concert avec Mark au E-Live fera assurément l’objet d’une sortie CD, oui. Nous disposons d’un bon enregistrement multipiste, qu’il nous reste à mixer. Ça sortira l’année prochaine sur DiN. Je crois qu’il existe aussi du matériel vidéo, mais il n’a pas été enregistré professionnellement. Donc il n’y aura pas de DVD. Quant au concert de ce soir, il ne sera pas publié. Ce serait redondant. Le set est une combinaison de morceaux de deux précédents albums, en particulier Liverdelphia, simplement interprétés différemment. Je ne veux pas ressortir quelque chose qui, d’une certaine manière, est déjà sur le marché.

Précisément, tu viens de sortir plusieurs disques.

IB – Liverdelphia est mon dernier album solo, mais c’est un live, une compilation des deux concerts à Liverpool et Philadelphie en automne 2012. Mon tout dernier disque studio, Colour Division, vient de sortir, il y a quelques semaines. Il s’agit d’une nouvelle collaboration avec Markus Reuter.

Si je ne me trompe pas, ton dernier album à la fois en studio et en solo doit être Slide, en 2008. A quand le prochain ?

IB – Mmm, Slide est très ancien. Mais ce doit être ça... Oui, c’est bien mon dernier album solo enregistré en studio. Mais je n’ai pas l’intention d’en enregistrer un autre avant au moins deux ans ! Le calendrier de sorties est déjà complet pour toute l’année 2014.

Et donc, curieusement, tu ne t’es jamais produit en France. As-tu des contacts ?

IB – J’ai quelques amis en France, mais peut-être que tu pourrais toi-même m’y aider ! Jouer en France serait un plaisir. J’ai déjà joué aux Etats-Unis, en Angleterre, en Allemagne, aux Pays-Bas. Ce soir, c’est ma première en Belgique. Logiquement, la prochaine étape, ce doit donc être la France.


samedi 14 décembre 2013

B-Wave Festival : la musique électronique s’affiche aussi en Belgique

 

Le-B-Wave Festival, premier du nom, se déroulait le 7 décembre au Centre culturel Muze à Heusden-Zolder, dans le Limbourg. Désireux de promouvoir les artistes locaux, les organisateurs avaient invité Nisus, The Roswell Incident et Age, la tête d’affiche revenant à une valeur sûre, figure centrale de cette scène, le Britannique Ian Boddy. Entre les stands des labels spécialisés et le bistrot attenant à la salle, la manifestation était aussi l’occasion de découvrir une belle démonstration des équipements développés par la firme allemande Manikin Electronic (voir post suivant), et une mini-performance d’un autre artiste belge, plus orienté ambient, Lounasan. Nous en reparlerons.


Ian Boddy @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
Ian Boddy au B-Wave Festival : sombre, dramatique, intense

Heusden-Zolder (Belgique), le 7 décembre 2013

L’Allemagne est loin d’épuiser le vivier de musiciens et de fans de musique électronique traditionnelle. Grâce au développement des réseaux sociaux, des communautés se forment par affinités dans tous les domaines. Celui-ci n’y échappe pas : en Angleterre, aux Pays-Bas, en Italie, dans les pays de l’Est, nous le verrons aussi en France, et désormais en Belgique. Le B-Wave Festival est une initiative commune de deux artistes belges, Johan Geens et Mark De Wit. Celui-ci n’en est pas à son coup d’essai. Vétéran de la télévision flamande VTM, il est aussi le gérant d’une société spécialisée dans l’événementiel, RHEA. Le 17 mai 2013, au planétarium de Bruxelles, il a ainsi organisé la toute première Cosmic Night, festival de musique électronique « Berlin School », auquel il participait également, aux côtés, entre autres, des maîtres allemands Broekhuis, Keller & Schönwälder. Johan Geens est développeur de logiciels. Lui aussi produit de la musique sous le nom de Venja. Après une poignée d’albums publiés par la prestigieuse maison de disques allemande Innovative Communication dans les années 90, Johan a attendu de longues années avant de revenir, en 2013, avec Mode Zen, le premier disque estampillé B-Wave. Si la musique de Mark De Wit, alias Rhea, explore les confins de la Berlin School et de l’ambient, Venja, avec Mode Zen, excelle dans un registre plus léger, plus rythmé aussi, plutôt dans la lignée de la scène néerlandaise (dont nous reparlerons).

Johan Geens et Mark De Wit @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
Johan Geens et Mark De Wit
C’est Johan Geens, rencontré pour la première fois à l’occasion de l’Electronic Circus à Gütersloh, qui m’expliquait la démarche : « B-Wave est à l’origine une communauté en ligne destinée à promouvoir la musique électronique en Belgique. Nous avons une scène électronique, mais les artistes belges ne sont connus que localement. Jusqu’à présent, chacun faisait son truc dans son coin. Nisus et The Roswell Incident viennent de Gand, Age, de Bruxelles. Il manquait une plateforme pour organiser des concerts, vendre des CD et surtout nous faire connaître à l’international. C’est pourquoi nous venons aussi régulièrement en Allemagne. Mais cette année, nous passons à l’étape suivante : l’organisation d’un véritable festival. Nous espérons que le B-Wave Festival permettra de donner à tous ces artistes une nouvelle dimension ».

Nisus @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
Nisus
Nisus, le premier à apparaître sur scène, n’est plus un inconnu. Difficilement classable, peu comparable à cette Berlin School qu’il affectionne tant et dont il se réclame, il n’en a pas moins séduit les fans allemands, au point qu’on l’a plus souvent vu outre-Rhin qu’outre-Quiévrain cette année. Mais c’est le bras en écharpe qu’il débute son festival aujourd’hui. Une ruade de cheval la veille l’oblige à ménager son bras droit. Peu importe, il jouera quand même. Pour rien au monde il ne laisserait passer l’occasion d’être le tout premier musicien de l’histoire à fouler la scène du B-Wave Festival ! Même si Nisus souffre de manière évidente sur la fin, c’est toujours un plaisir de retrouver ses imbrications d’arpèges, ses rythmes profonds et ses rêveries.

The Roswell Incident (Koen et Jan Buytaert) @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
The Roswell Incident
Koen et Jan Buytaert, deux frères, sont à l’origine de The Roswell Incident. Nous sommes ici en terrain connu. D’abord, de longues plages planantes, tout en nappes et en volutes. Surviennent ensuite les séquenceurs, d’abord discrets, puis dans toute leur gloire : de la pure Berlin School ! Tout y est : non seulement l’atmosphère, mais également la structure. Plutôt plaisante sur CD (le disque, The Crash, est sorti en octobre, à l’occasion du E-Live), la musique de The Roswell Incident devient franchement impressionnante sur scène. Les frères Buytaert seront forcément à suivre. Eux aussi ne devraient avoir aucune peine à convaincre en Allemagne.

Age (Emmanuel D’haeyere) @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
Age
En l’absence de son collègue Guy Vachaudez, Emmanuel D’haeyere sera seul sur scène pour représenter Age. Le duo ne se réclame pas de la Berlin School, mais du concept qui l’a directement précédée, très répandu dans les années 70 : la « musique cosmique ». C’est qu’on ne parlait pas encore de Berlin School à l’époque où le groupe fut fondé, en 1978. Avec Telex, formé la même année côté wallon, Age est peut-être le plus ancien groupe de musique électronique belge. Mais cette « musique cosmique » ne saurait être confondue avec la kosmische Musik de Klaus Schulze ou la Cosmic Music de Pink Floyd. Emmanuel D’haeyere n’en manifeste ni l’humeur planante ni les structures progressive. Sans aller jusqu’à l’électro-pop funky de Telex, il s’exprime dans un langage synthpop qui, malheureusement, ne m’est pas familier.




Ian Boddy @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
Ian Boddy @ B-Wave 2013
Sept semaines seulement après sa performance très appréciée aux Pays-Bas en compagnie de son compatriote Mark Shreeve, reformant leur duo ARC, le Britannique Ian Boddy revient donc sur le continent, en solo cette fois, en tant que tête d’affiche de ce premier B-Wave Festival. Son épouvantable traversée de la mer du Nord, secouée par une violente tempête, aura duré trente heures. Pas assez pour le priver de sa toute première prestation en Belgique.

La musique de Ian Boddy en solo et celle d’ARC se distinguent par bien des aspects. Chez ARC, les séquenceurs de Mark Shreeve sont toujours en surplomb. Ils jouent un rôle plus discret chez Ian Boddy. Ce soir, ce dernier prouve qu’il est le roi de la texture. Comme le chimiste qu’il fut dans sa jeunesse, il compose des préparations savamment dosées, des mélanges de blocs rythmiques et de nappes entrelacées. Certains morceaux de son set, notamment ceux tirés de l’album Liverdelphia, pourraient même être comparés à des pièces symphoniques. Car c’est bien la superposition des textures, et non la simple amplification du volume, qui permet à Ian de rendre la puissance de tout un orchestre. Et pourtant, les décibels lui vont bien. Paradoxalement, c’est dans un genre plus calme, l’ambient, qu’on retrouve souvent la même densité de sons, les mêmes accumulations de voix, comme chez son ami, l’Américain Robert Rich. Mais il me semble que la musique de Robert Rich déploie son plein potentiel, et même, tout son sens, à faible volume, tandis que celle de Ian vibre à pleine puissance. C’est le cas sur le titre Never Reaching, sombre, dramatique, intense.

Nisus aurait pu se blesser plus gravement à cheval. Le ferry de Ian Boddy aurait pu dériver jusqu’en Islande, emporté par la tempête ! Il a fallu un miracle pour que tout se déroule comme prévu. Réussite technique et artistique, cette première édition aura attiré cent visiteurs, mais cent visiteurs satisfaits. C’est un début. Si tôt après les deux dates plus imposantes que sont Electronic Circus et E-Live, c’est même un bon début. Le B-Wave Festival restera peut-être un rendez-vous de niche. Mais la manifestation mérite à coup sûr de perdurer.

>> Interview de Ian Boddy
>> Interview de Nisus


vendredi 25 octobre 2013

E-Live 2013 : la Hollande, l'autre pays de la musique électronique

 

Créé par le natif d'Eindhoven Ron Boots, figure centrale de la scène électronique néerlandaise, E-Live Festival célébrait le 19 octobre 2013 son quinzième anniversaire. Avec Beyond Berlin, ViTaL (VoLt + Tylas + Lamp), The Other Side of F.D. Project et le duo ARC, formé par les Anglais Ian Boddy and Mark Shreeve en tête d'affiche, la programmation de cette édition signait l'ancrage d'E-Live dans l’univers de la musique électronique vintage. Depuis 2009, le festival se déroule au centre culturel De Enck, à Oirschot, à quelques kilomètres au nord-ouest d'Eindhoven.

 

 ARC (Ian Boddy et Mark Shreeve) @ E-Live 2013 / photo S. Mazars

ARC (Ian Boddy et Mark Shreeve) têtes d'affiche de l'édition 2013 du festival E-Live 2013

Oirschot (Pays-Bas), le 19 octobre 2013

Marqué dans les années 70 par la Berlin School et les sonorités nouvelles alors en provenance d'Allemagne, Ron Boots commence, au milieu de la décennie suivante, à produire sa propre musique, devenant le pape d'une Eindhovense School alors émergente et aujourd'hui pléthorique. Mais il ne s'arrête pas là. Organisateur né, Ron Boots est aussi à l'origine de la maison de disques Groove Unlimited, également distributeur mondial de la plupart des labels spécialisés. Enfin, c'est en 1998, qu'il fonde E-Live, festival de musique électronique traditionnelle de renommée internationale. Nous aurons prochainement l'occasion de reparler de la manifestation et de ses racines. Au cœur du centre culturel De Enck, la scène assez large du RaboTheater permet à tous les musiciens du jour, y compris les deux têtes d'affiche, de disposer à l'avance l'ensemble de leur matériel avant le début du premier show, si bien qu'à l'ouverture des portes, tout est déjà prêt, dans un indescriptible fouillis d’instruments divers qui seront retirés au fur et à mesure. La méthode à l'avantage de limiter la durée des pauses. Mais chacune d'entre elles permet à Rémy, l'un des jeunes représentants de cette scène néerlandaise, de se produire dans une salle secondaire, située au-dessus du RaboTheater, en compagnie des sociétaires de My Breath My Music, une association locale destinée à la promotion de la pratique musicale par les handicapés moteurs.

Beyond Berlin (Martin Peters et Rene Bakker) @ E-Live 2013 / photo S. Mazars
Beyond Berlin
Beyond Berlin, le groupe d'ouverture de ce E-Live 2013, réunit Martin Peters et Rene Bakker, deux musiciens néerlandais très actifs sur Internet. Les deux hommes ne cachent pas leur nostalgie pour cette époque où « musique électronique » signifiait avant tout synthétiseurs analogiques et séquenceurs. Le duo produit donc une musique largement dominée par ces derniers, de la pure Berlin School, improvisée sur des instruments parfois fabriqués par leurs soins. Construit autour d'un enchaînement de motifs séquencés, leur set permet de comprendre à quel point la structure même d’un morceau Berlin School dépend de sa technique de fabrication. Il arrive ainsi que la durée de ces longues improvisations ne tienne en fait qu'à la durée nécessaire aux différents réglages des appareils. C'est le cas ce soir. Quand Martin Peter doit modifier les branchements jack de l’un de ses séquenceurs, il faut bien que René Bakker meuble avec quelques accords tandis que son partenaire, perplexe, consulte ses notes en se grattant la tête avant de lancer, finalement, la suite du programme.

ViTaL (VoLt + Tylas + Lamp) @ E-Live 2013 / photo S. Mazars
VoLt & friends
Après une courte pause, un autre duo, britannique cette fois, succède à Beyond Berlin. Composé de Michael Shipway et Steve Smith, VoLt a remporté cette année le prix du Meilleur Artiste international aux Schallwelle Awards. Synthétiseurs analogiques, numériques, instruments virtuels : VoLt puise dans toutes les ressources de la technologie. Mais si celle-ci ne cesse d'évoluer, ce n'est pas nécessairement le cas du son lui-même. Ce soir, la musique de VoLt reproduit des textures et des rythmiques très en vogue au début des années 90 quand, grâce à la généralisation du sampling, les boîtes à rythme commençaient à s'éloigner de la synthèse, avec plus ou moins de bonheur. Plus proches de la pop que de la Berlin School, Shipway et Smith sont impliqués dans divers projets parallèles. C’est ainsi qu’après vingt minutes en duo, Smith quitte son collègue, le temps pour Shipway de reformer son autre duo, Lamp, avec le guitariste Garth Jones. Puis c'est au tour de Shipway de quitter la scène pour laisser la place à Smith et à ses deux amis de Tylas Cyndrome, le guitariste Alan Ford et le batteur Les Sims. La scène est donc bien encombrée lorsque tous les musiciens se retrouvent pour un ultime morceau.

F.D. Project (Frank Dorittke) & Eric Van Der Heijden @ E-Live 2013 / photo S. Mazars
F.D. Project
Contraste radical lorsque Frank Dorittke, alias F.D. Project, se présente à son tour devant le public. L'Allemand est seul derrière ses claviers pendant toute la première partie du concert. Au programme : textures éthérées et séquences lumineuses, dans la grande tradition de la Berlin School, dont Frank est un inconditionnel, même s’il est avant tout guitariste. Dans la seconde partie, il laisse ainsi défiler ses claviers en playback, s’attachant seulement à ses solos, floydiens ou oldfieldiens selon l’inspiration. C’est alors qu’Eric Van Der Heijden, son comparse du groupe MorPheuSz, qui compte aussi Harold Van Der Heijden et Ron Boots, vient l’accompagner à la flûte (en fait, un contrôleur MIDI à vent développé par Yamaha). Le public approuve bruyamment, mais c’est probablement le dernier solo de Frank, intense et dramatique, qui récoltera ce soir les applaudissements les plus nourris.

ARC (Ian Boddy et Mark Shreeve) @ E-Live 2013 / photo S. Mazars
Ian Boddy & Mark Shreeve @ E-Live 2013

Lorsque le public investit pour la dernière fois le RaboTheater, c’est pour constater que le capharnaüm a été entièrement remballé. Exit les forêts de claviers et de racks, de cordons et de diodes. Exit, aussi, les projections vidéo sur l’écran derrière la scène, remplacées par un rideau bleu d’une sobriété absolue. Et au milieu de cette scène qui paraît soudain immense, il ne reste plus, chacun entouré de son petit îlot d’instruments, que deux hommes assis côte à côte : Ian Boddy et Mark Shreeve. Soit deux légendes de la musique électronique britannique depuis le début des années 80. Ami de longue date de Ron Boots, le premier fut très influencé par la Berlin School avant d’explorer d’autres horizons, notablement l’ambient. En solo ou en collaboration, il a publié un nombre incalculable de disques sur les deux labels qu’il a fondés, Something Else et DiN. Quant à Mark Shreeve, s’il a connu la gloire en écrivant les tubes de Samantha Fox, il semble avoir parcouru un chemin inverse, passant des motifs minimalistes à la John Carpenter de ses années en solo aux séquences typiques d’une Berlin School radicale avec son groupe Redshift, au milieu des années 90. Depuis quinze ans, Boddy et Shreeve collaborent sous l’appellation ARC.

ARC (Ian Boddy et Mark Shreeve) @ E-Live 2013 / photo S. Mazars
Invités régulièrement à E-Live (ARC était la tête d'affiche 2007, Ian Boddy est venu en 2000 et 2006 en solo, Mark Shreeve en 2004 avec Redshift), les deux hommes ont l’âge de sortir leurs lunettes de vue avant de s’installer derrière leurs claviers. Mais dans un tel décor, ils respirent l’élégance et la classe. Dès les premières notes de leur prestation, les auditeurs savent qu’ils vont assister à un moment classique. Immobile et concentré, Mark Shreeve ne prononce pas un mot, tandis que Ian Boddy, survolté, agite sa queue de cheval au rythme des pulsations de leurs séquenceurs, monstrueusement épaisses et continuellement changeantes, comme à la grande époque de Tangerine Dream version Ricochet. ARC excelle dans un registre sombre, majestueux, parfois angoissant. Mais le rappel, aérien et mélancolique, dévoile la large palette d'émotions que le duo sait provoquer avec si peu de matériel. Ce soir, Ian Boddy et Mark Shreeve démontrent tout simplement qu'ils font et feront toujours partie des maîtres de l'électronique.

Contrairement au festival Electronic Circus, qui a diversifié sa programmation, E-Live reste fidèle à la Berlin School traditionnelle. Avec quelque 300 visiteurs cette année, son affluence reste comparable à celle de son homologue allemand. Et si la plupart des musiciens à l'affiche commencent doucement à grisonner, la relève semble assurée aux Pays-Bas en la personne de Jeffrey Haster, alias Synthex, invité par Ron Boots à présenter son second album et qui n'a que 15 ans. Soit l'âge du festival.

>> Interview de Ian Boddy
>> Interview de Ron Boots