samedi 14 décembre 2013

B-Wave Festival : la musique électronique s’affiche aussi en Belgique

 

Le-B-Wave Festival, premier du nom, se déroulait le 7 décembre au Centre culturel Muze à Heusden-Zolder, dans le Limbourg. Désireux de promouvoir les artistes locaux, les organisateurs avaient invité Nisus, The Roswell Incident et Age, la tête d’affiche revenant à une valeur sûre, figure centrale de cette scène, le Britannique Ian Boddy. Entre les stands des labels spécialisés et le bistrot attenant à la salle, la manifestation était aussi l’occasion de découvrir une belle démonstration des équipements développés par la firme allemande Manikin Electronic (voir post suivant), et une mini-performance d’un autre artiste belge, plus orienté ambient, Lounasan. Nous en reparlerons.


Ian Boddy @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
Ian Boddy au B-Wave Festival : sombre, dramatique, intense

Heusden-Zolder (Belgique), le 7 décembre 2013

L’Allemagne est loin d’épuiser le vivier de musiciens et de fans de musique électronique traditionnelle. Grâce au développement des réseaux sociaux, des communautés se forment par affinités dans tous les domaines. Celui-ci n’y échappe pas : en Angleterre, aux Pays-Bas, en Italie, dans les pays de l’Est, nous le verrons aussi en France, et désormais en Belgique. Le B-Wave Festival est une initiative commune de deux artistes belges, Johan Geens et Mark De Wit. Celui-ci n’en est pas à son coup d’essai. Vétéran de la télévision flamande VTM, il est aussi le gérant d’une société spécialisée dans l’événementiel, RHEA. Le 17 mai 2013, au planétarium de Bruxelles, il a ainsi organisé la toute première Cosmic Night, festival de musique électronique « Berlin School », auquel il participait également, aux côtés, entre autres, des maîtres allemands Broekhuis, Keller & Schönwälder. Johan Geens est développeur de logiciels. Lui aussi produit de la musique sous le nom de Venja. Après une poignée d’albums publiés par la prestigieuse maison de disques allemande Innovative Communication dans les années 90, Johan a attendu de longues années avant de revenir, en 2013, avec Mode Zen, le premier disque estampillé B-Wave. Si la musique de Mark De Wit, alias Rhea, explore les confins de la Berlin School et de l’ambient, Venja, avec Mode Zen, excelle dans un registre plus léger, plus rythmé aussi, plutôt dans la lignée de la scène néerlandaise (dont nous reparlerons).

Johan Geens et Mark De Wit @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
Johan Geens et Mark De Wit
C’est Johan Geens, rencontré pour la première fois à l’occasion de l’Electronic Circus à Gütersloh, qui m’expliquait la démarche : « B-Wave est à l’origine une communauté en ligne destinée à promouvoir la musique électronique en Belgique. Nous avons une scène électronique, mais les artistes belges ne sont connus que localement. Jusqu’à présent, chacun faisait son truc dans son coin. Nisus et The Roswell Incident viennent de Gand, Age, de Bruxelles. Il manquait une plateforme pour organiser des concerts, vendre des CD et surtout nous faire connaître à l’international. C’est pourquoi nous venons aussi régulièrement en Allemagne. Mais cette année, nous passons à l’étape suivante : l’organisation d’un véritable festival. Nous espérons que le B-Wave Festival permettra de donner à tous ces artistes une nouvelle dimension ».

Nisus @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
Nisus
Nisus, le premier à apparaître sur scène, n’est plus un inconnu. Difficilement classable, peu comparable à cette Berlin School qu’il affectionne tant et dont il se réclame, il n’en a pas moins séduit les fans allemands, au point qu’on l’a plus souvent vu outre-Rhin qu’outre-Quiévrain cette année. Mais c’est le bras en écharpe qu’il débute son festival aujourd’hui. Une ruade de cheval la veille l’oblige à ménager son bras droit. Peu importe, il jouera quand même. Pour rien au monde il ne laisserait passer l’occasion d’être le tout premier musicien de l’histoire à fouler la scène du B-Wave Festival ! Même si Nisus souffre de manière évidente sur la fin, c’est toujours un plaisir de retrouver ses imbrications d’arpèges, ses rythmes profonds et ses rêveries.

The Roswell Incident (Koen et Jan Buytaert) @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
The Roswell Incident
Koen et Jan Buytaert, deux frères, sont à l’origine de The Roswell Incident. Nous sommes ici en terrain connu. D’abord, de longues plages planantes, tout en nappes et en volutes. Surviennent ensuite les séquenceurs, d’abord discrets, puis dans toute leur gloire : de la pure Berlin School ! Tout y est : non seulement l’atmosphère, mais également la structure. Plutôt plaisante sur CD (le disque, The Crash, est sorti en octobre, à l’occasion du E-Live), la musique de The Roswell Incident devient franchement impressionnante sur scène. Les frères Buytaert seront forcément à suivre. Eux aussi ne devraient avoir aucune peine à convaincre en Allemagne.

Age (Emmanuel D’haeyere) @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
Age
En l’absence de son collègue Guy Vachaudez, Emmanuel D’haeyere sera seul sur scène pour représenter Age. Le duo ne se réclame pas de la Berlin School, mais du concept qui l’a directement précédée, très répandu dans les années 70 : la « musique cosmique ». C’est qu’on ne parlait pas encore de Berlin School à l’époque où le groupe fut fondé, en 1978. Avec Telex, formé la même année côté wallon, Age est peut-être le plus ancien groupe de musique électronique belge. Mais cette « musique cosmique » ne saurait être confondue avec la kosmische Musik de Klaus Schulze ou la Cosmic Music de Pink Floyd. Emmanuel D’haeyere n’en manifeste ni l’humeur planante ni les structures progressive. Sans aller jusqu’à l’électro-pop funky de Telex, il s’exprime dans un langage synthpop qui, malheureusement, ne m’est pas familier.




Ian Boddy @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
Ian Boddy @ B-Wave 2013
Sept semaines seulement après sa performance très appréciée aux Pays-Bas en compagnie de son compatriote Mark Shreeve, reformant leur duo ARC, le Britannique Ian Boddy revient donc sur le continent, en solo cette fois, en tant que tête d’affiche de ce premier B-Wave Festival. Son épouvantable traversée de la mer du Nord, secouée par une violente tempête, aura duré trente heures. Pas assez pour le priver de sa toute première prestation en Belgique.

La musique de Ian Boddy en solo et celle d’ARC se distinguent par bien des aspects. Chez ARC, les séquenceurs de Mark Shreeve sont toujours en surplomb. Ils jouent un rôle plus discret chez Ian Boddy. Ce soir, ce dernier prouve qu’il est le roi de la texture. Comme le chimiste qu’il fut dans sa jeunesse, il compose des préparations savamment dosées, des mélanges de blocs rythmiques et de nappes entrelacées. Certains morceaux de son set, notamment ceux tirés de l’album Liverdelphia, pourraient même être comparés à des pièces symphoniques. Car c’est bien la superposition des textures, et non la simple amplification du volume, qui permet à Ian de rendre la puissance de tout un orchestre. Et pourtant, les décibels lui vont bien. Paradoxalement, c’est dans un genre plus calme, l’ambient, qu’on retrouve souvent la même densité de sons, les mêmes accumulations de voix, comme chez son ami, l’Américain Robert Rich. Mais il me semble que la musique de Robert Rich déploie son plein potentiel, et même, tout son sens, à faible volume, tandis que celle de Ian vibre à pleine puissance. C’est le cas sur le titre Never Reaching, sombre, dramatique, intense.

Nisus aurait pu se blesser plus gravement à cheval. Le ferry de Ian Boddy aurait pu dériver jusqu’en Islande, emporté par la tempête ! Il a fallu un miracle pour que tout se déroule comme prévu. Réussite technique et artistique, cette première édition aura attiré cent visiteurs, mais cent visiteurs satisfaits. C’est un début. Si tôt après les deux dates plus imposantes que sont Electronic Circus et E-Live, c’est même un bon début. Le B-Wave Festival restera peut-être un rendez-vous de niche. Mais la manifestation mérite à coup sûr de perdurer.

>> Interview de Ian Boddy
>> Interview de Nisus