Originaire de Kiel,
dans le nord de l’Allemagne, et désormais basé à Londres, Ulrich Schnauss n’a
pas encore 40 ans, mais déjà plus de 20 ans de carrière derrière lui. Il fait même
partie du club de plus en plus réduit de musiciens électroniques à avoir connu
un succès international. Auteur d’une dizaine d’albums, il a aussi beaucoup
mixé pour les autres, et sa musique, utilisée sous licence dans la pub, a
permis de vendre des boissons en Grande-Bretagne, des voitures aux Etats-Unis,
deux pays où il a beaucoup tourné. En 2014, il était appelé par Edgar Froese à
rejoindre Tangerine Dream, l’un des groupes les plus marquants de sa jeunesse. Une
collaboration hélas écourtée par la mort du maestro en janvier 2015. Depuis, Ulrich
poursuit l’aventure TD aux côtés de Thorsten Quaesching et Hoshiko Yamane, et
cette année, le trio est même remonté sur scène pour la première fois sans
Edgar. Mais Ulrich Schnauss ne néglige pas pour autant sa carrière solo. Le 1er octobre, il participait ainsi au festival Electronic Circus à Detmold. Il publiera
le 4 novembre un nouvel album, No Further
Ahead Than Today.
Detmold, le 1er octobre 2016
Ulrich, j’ai entendu
ton nom pour la première fois lorsque tu as rejoint Tangerine Dream à la fin de
l’année 2014 pour cette série de concerts australiens. Je sais en revanche que
tu étais déjà un musicien reconnu depuis longtemps. Peux-tu me raconter un peu
cette période ?
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Far Away Trains Passing By
(City Centre Offices, 2001) |
Ulrich Schnauss – En
effet, j’ai célébré mes vingt ans de carrière l’année dernière, en 2015. En
tout cas, mes vingt ans de carrière discographique : mon premier disque
est sorti en 1995. J’ai débuté dans le style drum’n’bass, la musique avec
laquelle j’avais grandi, pour ainsi dire. Mais dès la fin des années 90, le
genre m’est devenu de plus en plus ennuyeux, parce qu’une règle implicite
exigeait que les morceaux estampillés drum’n’bass soient l’apanage des DJ.
Puis-je
demander : quel style de drum’n’bass ? C’est aussi un genre très
étendu.
US – La
drum’n’bass atmosphérique. Oui, oui ! LTJ Bukem. J’ai même sorti autrefois
un titre sur son label, Looking Good [Il s’agit de
Zero Gravity publié en 2002 sou le nom Ethereal 77].
Mais au début des années 2000, j’ai commencé à me réorienter dans le style
electronica. « Electronica », c’est cette forme contemporaine de la
musique électronique fondée entre autres par Tangerine Dream.
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No Further Ahead Than Today
(Scripted Realities, 2016) |
En 2001, j’ai
publié mon premier album sous mon véritable nom – auparavant, je n’utilisais
que des pseudonymes. C’est ce disque,
Far
Away Trains Passing By, qui m’a permis de percer, de connaître un succès
international, surtout aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et au Japon où j’ai
donné de nombreux concerts. Et depuis quinze ans, c’est cette direction que je
poursuis.
Je ne suis pas
familier avec ta discographie. Ce n’est pas une question facile, mais lequel de
tes albums recommanderais-tu aux gens comme moi qui veulent découvrir ta
musique ?
US – Tu as
forcément déjà entendu ces musiciens qui te jurent que leur meilleur album, le
plus beau, le plus authentique, est bien sûr le dernier. Bon. Eh bien je dois
dire que je suis très satisfait de mon prochain album, No Further Ahead Than Today, qui paraîtra en
novembre ! Maintenant, je peux aussi t’orienter vers l’album qui a eu le
plus de succès, A Strangely Isolated
Place, paru en 2003, qui est assez représentatif de mon style, si je peux
dire.
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| Ulrich Schnauss et Roedelius live 2016 |
Ce soir, tu joueras
en solo juste avant Hans-Joachim Roedelius. Tu as également prononcé son éloge
lors des derniers Schallwelle Awards. Vous vous connaissiez ?
US – Oui, depuis plus de dix ans. Il fait partie des artistes dont
j’ai remixé un morceau. Il s’agit du titre Lunz
sur l’album du même nom. Le remix est paru en 2005.
Tangerine
Dream ?
US – Je connais
Edgar Froese depuis longtemps, depuis la fin des années 90, en fait. J’étais
déjà un grand fan de Tangerine Dream bien avant de devenir moi-même musicien.
Ils font partie de mes influences initiales. J’ai dû les entendre pour la
première fois vers 1991 quand j’avais 13 ou 14 ans, mais évidemment pas leur
production de cette période, plutôt leurs albums plus anciens. A l’époque, le
groupe électronique anglais LFO venait de publier Frequencies, un album très important, légendaire, devenu
aujourd’hui un classique absolu de la musique électronique. Sur la pochette, le groupe cite les artistes qui les ont le plus
influencés : Yellow Magic Orchestra, Tangerine Dream, autant de noms dont
un adolescent de 13 ans comme moi n’avait jamais entendu parler. Mais j’ai
voulu en savoir plus et j’ai fini par écouter chacun d’entre eux. Quand j’en
suis arrivé à Tangerine Dream, j’ai été immédiatement en phase. C’était la
musique que j’avais en tête, celle que j’étais le plus susceptible de créer
moi-même.
Mais comment as-tu
rencontré Edgar ?
US – Par
l’intermédiaire de son fils Jerome, qui s’intéressait comme moi à la
drum’n’bass (nous étions tous Berlinois à l’époque. Son père n’a déménagé à
Vienne qu’au milieu des années 2000). Jamais je n’aurais imaginé qu’Edgar me sollicite
un jour pour participer à Tangerine Dream. Mais un jour, pendant l’été 2014, il
m’a invité en Autriche. J’y suis allé pensant simplement rendre visite à un
ami. Mais quand il m’a demandé de m’assoir au clavier et de jouer, j’ai compris
qu’il se passait quelque chose. Je tenais de Johannes Schmoelling ce genre
d’histoires à son sujet. En général, quand Edgar veut recruter une personne
dans son groupe, c’est exactement ce qu’il fait : il lui demande de
prendre un instrument et d’improviser. J’en étais conscient, donc c’est les
doigts tout tremblants que j’ai improvisé pendant une quinzaine de minutes. Et
après, Edgar s’est approché en me disant : « Bienvenue au club »
ou quelque chose comme ça.
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| Ulrich Schnauss en conversation avec Edgar Froese, été 2014 (photo : Bianca Froese-Acquaye) |
Pourquoi avoir décidé
de poursuivre Tangerine Dream après la mort d’Edgar Froese en janvier
2015 ?
US – Pour
répondre à cette question, il faut revenir un peu en arrière, quand il était
encore en vie. Quand il m’a recruté, il avait en tête de refonder complètement
le groupe une dernière fois. C’est une chose qu’il avait l’habitude de faire,
comme tu le sais peut-être. Il suffit de comparer l’univers musical de Zeit et celui d’Underwater Sunlight, si radicalement différents, pour s’en rendre
compte. TD a toujours connu un certain nombre de ces ruptures, et il voulait en
marquer une toute dernière avec cette nouvelle ère, les « Quantum
Years ». Nous avions commencé à préparer les nouveaux concerts, à
enregistrer du matériel pour le prochain album. Et quand Edgar nous a quittés
si tragiquement, la question s’est posée de savoir quoi en faire. Devons-nous
tout enterrer, ou devons-nous essayer de perpétuer la vision d’Edgar ? Lui-même,
alors qu’il était tombé malade, avait confié à son épouse, Bianca Acquaye, son
désir que cette dernière phase de Tangerine Dream fleurisse même sans lui. Il y
a donc un sens à finir ce que nous avons commencé, je pense. En même temps, je
vois aussi cette démarche d’un œil critique. Ce n’est pas évident. Pour moi
comme pour Thorsten, il s’agit d’un véritable défi. Mais les morceaux inachevés
laissés par Edgar sont si bons qu’il serait dommage de les laisser disparaître
dans les limbes. Ils méritent d’être publiés. Edgar lui-même mérite de pouvoir
s’exprimer une dernière fois. De son côté, un artiste comme David Bowie a eu la
chance d’achever son dernier album, de délivrer un dernier témoignage avant de
mourir. C’est triste pour Edgar qu’il n’en ait pas eu le temps. C’est à nous de
réparer ça.
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| Ulrich Schnauss live 2016. Visuels de Nat Urazmetova |
On apprend presque
tous les jours qu’il reste encore beaucoup de morceaux inédits de David Bowie.
Est-ce aussi le cas pour Edgar ?
US – Absolument.
Dans quelle direction
évolue ta musique en solo ?
US – Comment
dire… d’après moi, il est important de comprendre que la musique électronique
est travaillée par deux tendances profondes. Pour certains, la technique est au
centre, jusqu’à conditionner en grande partie le résultat. D’autres perçoivent la
technique, les instruments électroniques comme des moyens, mais considèrent que
l’homme, le musicien, reste au centre. Tangerine Dream incarne évidemment cette
seconde tendance, Kraftwerk la première. Selon moi, Kraftwerk et Tangerine
Dream racontent à eux deux toute une histoire bipolaire de la musique
électronique. D’un côté, on a le Mensch-Maschine,
de l’autre quelqu’un comme Edgar, qui déclarait : « La technique en
elle-même ne m’intéresse pas du tout, seulement ses possibilités ». C’est
une différence abyssale.
Mais oui !
D’ailleurs, cette différence est perceptible dans leurs œuvres elles-mêmes.
Tangerine Dream n’a jamais joué une note de cette musique froide et robotique
souvent associée à l’électronique. Pour moi, ils ont toujours composé une
musique incroyablement expressive et romantique.
US – C’est
exactement ça. Et mon travail suit très fortement cette tradition romantique.
C’est peut-être la raison pour laquelle ça a si bien fonctionné entre Edgar et
moi. Nous avions en commun cette exigence.
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| Ulrich Schnauss live @ Electronic Circus 2016. Visuels de Nat Urazmetova |
Et pourtant, Edgar a
longtemps collaboré avec les fabricants. C’est dire s’il a aussi contribué à la
technologie. Est-ce aussi ton cas ?
US – Pas
vraiment, en tout cas pas en ce qui concerne le hardware. En revanche, dans la
mesure où j’utilise beaucoup de logiciels, j’échange avec les éditeurs à la
moindre occasion, je leur explique mes besoins en tant que musicien. De leur
côté, ils me montrent ce qui est faisable ou pas.
Quels
logiciels ? Par exemple ce soir sur scène.
US – Ah, c’est
toujours un peu différent sur scène et en studio. Sur scène, je me sers
d’Ableton Live, comme beaucoup d’autres. Donc rien d’original, et pour
cause : Ableton est un très bon logiciel. Non qu’il t’autorise énormément
à jouer véritablement en direct. Mais il te permet de fractionner ta propre
musique en petites mosaïques remodulables à l’infini, chaque fois de manière
différente. Du coup, aucun concert ne ressemble au précédent, et tu es aussi
libre d’improviser s’il t’en vient l’envie. Tu n’es pas à ce point dépendant
d’une piste playback qui t’impose tel break à tel moment. Si tu le souhaites,
tu peux laisser se développer un passage un peu plus longtemps un soir, un peu
moins le lendemain.
En studio, Logic me sert de plateforme, et le reste
provient de divers plug-ins. Je regarde avec grand intérêt ce que les petites
firmes développent dans leur coin, et pas forcément les gros comme Native
Instruments ou Arturia. Pour moi, le meilleur émulateur analogique est l’œuvre
d’un Norvégien. Sa marque s’appelle Memorymoon. Il s’agit de plug-ins bon
marché, quelque chose comme 40$ la pièce, mais absolument formidables. Que te
citer d’autre… Soundtoys est un peu plus connu. Tiens, il existe aussi une
petite firme qui s’appelle Admiral Quality et qui ne vend que deux
produits : un super synthétiseur analogique et un filtre non moins
remarquable.
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| Ulrich Schnauss live @ Electronic Circus 2016. Visuels de Nat Urazmetova |
Es-tu aussi du genre
à collectionner les instruments vintage ?
US – Jusqu’à très
récemment, j’en possédais beaucoup, parce que j’ai longtemps travaillé
exclusivement sur de vrais instruments. Mais depuis trois ans, je n’ai cessé de
nourrir une véritable passion pour les logiciels. En conséquence, j’ai vendu
plusieurs pièces, par exemple mon Yamaha CS-80 et mon Oberheim 8 Voice. Mais
j’en ai conservé d’autres, comme le Waldorf Wave et le Voyetra 8 d'Octave
Plateau, qui reste mon synthétiseur polyphonique analogique préféré du début
des années 80.
Quels sont les
projets de Tangerine Dream ?
US – Nous
réfléchissons pour le moment au meilleur moyen de distribuer le prochain album.
Peut-être aurons-nous besoin d’une plateforme un peu plus importante que celle
dont nous disposons actuellement avec Eastgate. Pendant vingt ans, Edgar a publié
tout son travail sur sa plateforme personnelle, TDI puis Eastgate. Mais ce
système avait ses limites. Il ne permettait d’atteindre qu’un public restreint.
Nous voulons faire du prochain disque le testament d’Edgar : il mérite
d’être exposé à un public plus large. Nous sommes donc actuellement en contact
avec plusieurs compagnies, nous tâchons de repérer celles qui pourraient être
intéressées.
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| Tangerine Dream version 2016 (photo : Daniel Fischer) |
Si j’ai bien compris,
l’album est déjà baptisé : Quantum
Gate. Que ferez-vous de votre session de 2015 avec Peter Baumann [membre de
TD de 1971 à 1977] ? S’agissait-il d’un projet sans lendemain ?
US – Peter est
venu nous voir à plusieurs reprises. Nous n’avons pas eu qu’une seule session
avec lui. Le problème, c’est qu’il ne peut plus vraiment produire de musique
par lui-même. Nous nous en sommes rendu compte quand il était là. Il s’est
arrêté trop tôt, il n’a pas suivi l’évolution technologique. Même son dernier
album [Machines of Desire, le premier
depuis 1983, paru chez Bureau B au printemps] a été réalisé par un autre. Je dois le dire franchement, j’ai moi-même fait beaucoup de ghostwriting à la fin des années 90,
mais c’est quelque chose que je ne peux plus faire aujourd’hui. Je préfère
vraiment collaborer avec des artistes qui travaillent eux-mêmes plutôt qu’avec
un nom de façade. Cela dit, il faut voir comment les choses évolueront.
Peut-être devrions-nous attendre que Peter se remette à flot. Quand il pourra
refaire de la musique, alors nous pourrons envisager une collaboration plus
poussée.
Ce que vous faites
est quand même absolument inédit. Rends-toi compte : chaque membre de
Tangerine Dream est aujourd’hui plus jeune que… Tangerine Dream !
US – Oui, c’est
vrai. C’est vrai. Mais j’ajouterais une citation de Peter Baumann, justement.
Un jour, Peter a dit : « Tangerine Dream n’est pas un groupe, c’est une
idée. Par conséquent, Tangerine Dream peut poursuivre son aventure encore cent
ans ».