Stefan Erbe a publié son dernier album, Method, en avril 2013. L’homme, dont l’ambition est d’explorer toutes les facettes de la musique électronique, et non de se cantonner à la Berlin School traditionnelle, n’est pas seulement musicien. Il est aussi l’un des plus fervents promoteurs de la musique électronique outre-Rhin. Animateur du magazine en ligne Empulsiv, il organise également plusieurs manifestations live (Raumzeit Festival, Sound of Sky), et co-anime depuis 2009 la cérémonie des Schallwelle Awards, qui récompense chaque année les meilleurs musiciens du genre. Les nombreuses activités de Stefan Erbe ne l’ont pas empêché de faire un saut à Essen, pour le traditionnel Grillfest.
L’album : Stefan Erbe, Method (Erbemusic, 2013)
Le titre semble
avoir été donné à dessein, tant l’album illustre le procédé créatif mis en
place par Stefan Erbe au fil des ans. Chaque piste reflète le désir du musicien
de rester fidèle à la musique électronique de ses glorieux aînés tout en ne se
refusant aucune des innovations proposées par la technologie. Ainsi, aux lignes
de basses séquencées répondent presque toujours les beats les plus puissants,
aux nappes planantes, les mélodies les plus légères – souvent au piano. Une
telle fusion des genres est en général un exercice périlleux. Chez Stefan Erbe,
c’est la routine. Même si l’artiste semble parfois hésitant, trois titres en
particulier devraient déjà être rangés parmi les classiques de la musique
électronique : le subtil Wunderwerk 3, une
variation sur l’un des thèmes de Club
Genetica, un précédent disque ; Inexplicable,
un titre plus léger, fusion réussie entre les rythmiques robotiques de
Kraftwerk période Techno Pop et la
lounge music d'aujourd'hui ; et surtout le remarquable Retrologica, à la fois planant et
groovy, qui devrait réunir dans une même communion les hippies les plus contemplatifs
et les clubbers les plus festifs. Un must pour tout DJ qui se respecte.
L’interview : entretien avec Stefan Erbe
Essen, le 31
août 2013
Avant de débuter ta carrière musicale,
as-tu suivi une formation ? Viens-tu toi-même d’une famille de musiciens ?
Stefan Erbe – Oui, je viens d’un environnement où la
musique a toujours été importante. Mes deux grands frères, en particulier,
pratiquaient tous les deux. J’ai donc naturellement suivi la même direction.
Notre père passait beaucoup de temps dans les magasins de musique et en
rapportait régulièrement de nouveaux instruments. Tous les trois, nous les
découvrions alors chacun à notre tour. Comme j’étais le plus jeune, j’étais
toujours le dernier à en profiter. Mais, contrairement à mes frères, je n’ai
pas suivi de formation de longue haleine. Dès le départ, j’ai pressenti que la
formation classique ne me mènerait nulle part. Au début des années 80, quand je
n’étais encore qu’un adolescent, je me suis intéressé de près aux nouveaux
instruments électroniques qui foisonnaient à l’époque. Plutôt que de composer,
comme mes frères, je me suis mis à expérimenter, à essayer des sons, ce que la
technique permettait. Oui. C’est bien cet univers des synthétiseurs qui m’a
immédiatement séduit.
Qu’écoutais-tu à l’époque comme musique
? Quels artistes as-tu pris comme modèles ?
SE – Evidemment, il y a d’abord les figures de la musique électronique
traditionnelle, Tangerine Dream, Klaus Schulze et Kraftwerk, mais elles n’ont
jamais été mes seules influences. Les années 80 ont aussi joué un rôle
important pour moi, peut-être même plus important, en particulier des artistes
de la new wave comme Devo ou Thomas Dolby.
Comment est né ton premier album, The Cosmic Dreamland ?
SE – Avant de faire ce disque, j’ai d’abord joué de la musique dans des groupes.
Jusqu’au moment où un ancien copain du lycée m’a contacté. Il travaillait pour
l’observatoire de Hagen, la ville dont nous étions originaires, et recherchait
une musique d’ambiance qui puisse accompagner les différentes manifestations de
l’observatoire. Les synthés étaient particulièrement indiqués pour ce genre de
projet. En plus, j’avais moi-même quelques affinités avec les étoiles. J’ai
donc fait plusieurs enregistrements dans le petit studio que je venais de
m’aménager. La musique qui en a résulté a ensuite fait les beaux jours de
l’observatoire de Hagen pendant des années.
Il s’agit d’une bande originale, en
quelque sorte.
SE – Oui, et j’ai rapidement décidé d’en faire un album. Auparavant,
j’avais déjà compilé de la musique sur cassette, mais la qualité sonore n’était
pas au rendez-vous. Or c’est à peu près dans les mêmes conditions que j’avais
enregistré les séquences destinée à l’observatoire. Je me suis donc lancé dans
un important travail de remixage, avec le matériel adéquat, une vraie table de
mixage, non seulement pour améliorer la qualité, mais aussi pour adapter à
l’écoute ce qui au départ n’était prévu que pour accompagner les shows du
planétarium. Finalement, j’ai sorti The
Cosmic Dreamland en autoproduction, sans label, puis je l’ai distribué sur
des disques que je gravais moi-même. J’étais très motivé car, tu peux me
croire, à l’époque, les CD vierges coûtaient encore horriblement cher. Mais
j’en ai tout de même envoyé un exemplaire à Winfrid Trenkler, qui animait alors
Schwingungen sur la
WDR. L’émission m’a permis d’envisager de
passer à l’étape suivante. En 1994, après une nouvelle phase de mixage, The Cosmic Dreamland a fini par
ressortir en CD, cette fois professionnellement produit. En tout, plus de deux
ans se sont ainsi écoulés entre l’enregistrement initial et la sortie
officielle.
Quels instruments utilisais-tu à
l’époque ?
SE – Le premier synthétiseur numérique dont j’ai fait l’acquisition, le
Roland JD-800, m'a
énormément servi à mes débuts. J'ai acheté par la suite deux claviers Kawai, un
Korg. J'ai beaucoup accumulé dans un premier temps, avant de beaucoup revendre
par la suite. C'est pourquoi mon set ne ressemble plus aujourd'hui à ce qu'il
était à mes débuts. A mesure que la technologie évoluait, j'ai procédé à un grand
ménage et fait place nette dans mon studio. Par sentimentalisme, j'ai cependant
conservé le JD-800, même s'il ne fonctionne plus depuis un moment.
Certains musiciens ne jurent que par les
synthés analogiques et vouent aux gémonies les synthés numériques. D'autres
restent fidèles au matériel, analogique ou numérique, mais ne veulent pas
entendre parler des logiciels. Qu'en penses-tu ?
SE – En ce qui me concerne, l'aspect pratique l’emporte. Quand j'avais une
multitude de claviers autonomes, je devais jongler avec chacun d'eux pour créer
ma musique. Depuis, je n'ai conservé que ceux que je pouvais contrôler
directement par l’informatique. Je n'utilise plus les autres, ou alors, ils
font partie du contingent que j'ai vendu. Mes dernières productions ont toutes
été conçues ainsi. C'est dire si l'utilisation de logiciels ne me pose aucun
problème. Et franchement, je n'entends pas la différence. D’ailleurs, la
qualité intrinsèque d’un titre n’a rien à voir avec le fait qu’il soit composé
sur un synthétiseur analogique ou avec un logiciel.
SE – Dans chacune de mes compositions, je ne perds jamais de vue l’aspect
mélodique, qui reste primordial. Comme j’essaie de conserver un équilibre
constant entre la mélodie et les rythmes électroniques, je pense que si je
devais définir un genre qui corresponde le mieux à ma musique, ce serait
Melotronic. C’est que j'ai toujours essayé de mélanger les genres. Par exemple,
je n’ai jamais développé les longues plages de séquenceurs qui caractérisent
les albums de la Berlin
School. Mes compositions durent en général de 3 à 8 minutes
et suivent, presque depuis le début, une structure plus ou moins identique.
D’un album à l’autre, même si j’ai pu changer de style, je n’ai en revanche que
très peu modifié ma méthode. C’est elle, je pense, qui rend mes disques si
reconnaissables. Même si je me retrouve évidemment dans la musique électronique
traditionnelle que nous soutenons lors des Schallwelle Awards, j’ai toujours
pris soin d’y apporter des structures rythmiques plus accrocheuses. Je veux
promouvoir cette musique. J’essaie donc d’y apporter une touche plus
commerciale. A côté des Kraftwerk et Tangerine Dream, mes autres influences y
ont contribué. Elles m’ont permis d’envisager d’explorer d’autres directions de
la musique électronique, d’apporter à cette musique électronique traditionnelle
des rythmes trance ou techno qui pourraient aussi bien convenir à un public de
clubs. C’est peut-être la raison pour laquelle il est si difficile de classer
mes disques dans les bacs. Voilà pourquoi j’en reste à ce concept de
Melotronic.
Empulsiv ! C’est vrai ! Tu es
aussi à l’origine de ce magazine de musique électronique en ligne. Mais je
pensais surtout à certains événements, comme les Schallwelle Awards, dont nous
parlions tout à l’heure. Comment ce prix est-il né ?
SE – Comme tu sais, Winfrid Trenkler permettait chaque année aux auditeurs
de Schwingungen de voter pour leurs
artistes ou albums préférés. L’émission a disparu des grilles de la radio en
1995, puis Winfrid a déménagé en Suède. Mais le concept a survécu sur support
CD grâce à Jörg Strawe [le propriétaire
de CUE Records], tandis que l’association Schallwende reprenait à son
compte le principe du vote du public. Mais en 2008, nous avons décidé de fonder
un véritable prix, décerné par un jury. L’idée est venue de Sylvia [Sommerfeld, la présidente de l’association].
A ses côtés, j’en suis devenu le co-animateur. Je m’occupe également de toute
la partie administrative, des contacts avec les artistes, ceux qui doivent
venir parce qu'ils sont nommés, ou ceux qui viennent jouer sur scène à
l’entracte, mais aussi de la relation avec la salle. La cérémonie existe depuis
2009. Mais depuis 2011, elle se déroule au planétarium de Bochum. Cette année,
c’était notre troisième sur place. La suivante a également été programmée
là-bas en 2014. En revanche, nous pourrions déménager dans les années à venir.
On verra. Pour rendre la manifestation durable, nous avons développé des
partenariats avec les médias, mais aussi avec les maisons de disques
spécialisées. Tout est réinvesti dans l’organisation.
Quel artiste mériterait un prix dans le
futur ?
SE – Difficile à dire. En tout cas, le plus important, c’est ce que
l’artiste peut apporter au genre. S’il peut contribuer à son rayonnement. Après
le prix du Meilleur Espoir et celui de la Redécouverte de
l’année, initié en 2013, on pourrait même imaginer un nouveau trophée, dédié à
l’artiste le plus fédérateur, le plus à même d’élargir les frontières de la
musique électronique.
Depuis 2011, tu es aussi à l’initiative
du Raumzeit Festival de Dortmund, mais aussi d’une manifestation mensuelle au
planétarium de Bochum : Sound of Sky. Peux-tu expliquer le concept ?
SE – Le Raumzeit Festival est en fait une initiative commune d’Empulsiv et
de la radio Eldoradio de Dortmund. Quant
à Sound of Sky, c’est
en effet quelque chose que j’ai mis en place en collaboration avec mes amis du
planétarium de Bochum. On dirait que la musique électronique a été faite pour
les planétariums. Les animations stellaires sont encore le meilleur support
pour cette musique et vice versa. Mais aucun show ne ressemble au précédent.
Sound of Sky, c’est aussi bien de la musique électronique traditionnelle que
des DJs, de la house ou de l’ambient. Et ce n’est pas toujours du Stefan Erbe.
Le mois dernier, tu as bien vu, le spectacle était presque entièrement consacré
à Steve Baltes. A vrai dire, ce n’est pas Stefan Erbe qui a invité Steve Baltes
ce soir-là. L’artiste invité, c’était plutôt moi ! En juin, c’était soirée
Kraftwerk, Plus tôt dans l’année, nous avons fait venir ATB, le célèbre
producteur de trance. En novembre nous aurons deux DJs.
![]() |
| Stefan Erbe devant le stand Erbemusic, Electronic Circus Festival, Gütersloh, 5 février 2013 [photo ajoutée le 07/10/2013] |
Tu produis toi-même ta musique, sans passer par une maison de disques. Pour quelle raison proposes-tu quatre de tes albums en téléchargement gratuit sur ta page officielle, Erbemusic.com ?
SE – En fait, il ne s’agit pas de vrais albums studios que j’aurais décidé
de brader. Dès le départ, j’ai voulu les offrir. Le premier [Querbeat de Luxe, 2002] est une
compilation retravaillée de matériel de la décennie précédente. Club Genetica [2008] est le fruit d’une
collaboration qui n’a pas abouti. Les deux autres [Synasthetik, 2006, et We Are
Generation Electronic, 2010] compilent tous les titres que, d’une manière
ou d’une autre, je n’ai pas retenus pour figurer sur un album. Ainsi, je n’ai
pas d’archives secrètes, tout ce que j’ai produit, je l’ai publié. C’est aussi
pour ça que j’ai décidé de rester indépendant. En plus de mes albums réguliers,
je peux utiliser Internet quand bon me chante comme débouché pour mes titres
supplémentaires. Ça peut aussi faire office d’introduction à ma musique pour
ceux qui ne la connaissent pas.
Tes disques sont-ils aussi
piratés ?
SE – Oui,
malheureusement. Il n’y a rien à faire. Les sites pirates opèrent depuis
l’étranger.
Les pirates font des bénéfices sur le
dos des artistes, mais n’est-ce pas aussi l’objet des nouveaux modèles
économiques mis en place par les majors ?
SE – La vente sur
les nouvelles plateformes peut profiter aux artistes, mais seulement aux plus
populaires. Ce n’est rentable que si tu vends des millions d’exemplaires. Pour
les débutants, ça peut être un moyen de se faire connaître, mais en fin de
compte, ils n’en retirent aucun bénéfice financier. Je suis moi-même un féru
d’Internet. Mais je ne vends plus mes disques que sur mon propre site. Je ne
suis plus visible sur aucune plateforme de téléchargement. Un ou deux de mes
disques doivent peut-être encore être disponibles sur Amazon, mais c’est tout.
Tu as publié ton dernier album, Method, en avril dernier. Le suivant
est-il déjà en préparation ?
SE – Oui. Son nom
sera Legacies. Il s’agira plus ou
moins d’une rétrospective de mes 25 ans de carrière, avec quelques morceaux
retravaillés, quelques inédits, aussi. Il sortira cet automne. En attendant, je
travaille déjà au prochain album studio.
Prochains rendez-vous avec Stefan Erbe
1/ Raumzeit Festival 2013 (3e édition)
avec Eela
Soley, Erren Fleissig Schöttler Steffen, Nisus, Moogulator, Stefan Erbe
IBZ Technische
Uni-Dortmund, 28/09/2013 15h00
2/ Sound of Sky
presents Blank&Jones under the Sky
Planetarium
Bochum, 15/11/2013, 19h00 et 21h00
![[édition du 07/10/2013 :] Stefan Erbe au 6e festival Electronic Circus, Gütersloh, 05/10/2013 / photo S. Mazars [édition du 07/10/2013 :] Stefan Erbe au 6e festival Electronic Circus, Gütersloh, 05/10/2013 / photo S. Mazars](https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEjOazbcoLmtO0hCidG69H1PauVNNoNU0vJs4r6DHSnt22fpG7Tka1eCA6dZJysDVR1R2OCOU0ul7N2Il7qxYaozziZAU2pUwXfqRmL3Gb5WMLnmRMYCd79MvE31kA3qr6CcXSOpNOKsB2U/s400/P1000836.jpg)
![[édition du 07/10/2013 :] Stefan Erbe au 6e festival Electronic Circus, Gütersloh, 05/10/2013 / photo S. Mazars [édition du 07/10/2013 :] Stefan Erbe au 6e festival Electronic Circus, Gütersloh, 05/10/2013 / photo S. Mazars](https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEhxuPZthSzqQ0jsjuP0cDmy48GruWjVJZc7UjJmimlAFXR4JKqlnuth7wtfLgioL3IEOsDosre4te5gxq8_B1GY7QwV2XW30uNGFgqbR771RJugHdBILhk1y1GFj0lOOhChiI5RuaN3KW4/s640/P1000839.jpg)



