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dimanche 23 septembre 2018

Electric Cave : Pyramid Peak & BK&S live @ Dechenhöhle, Iserlohn, 23 septembre 2018


Comme BK&S à Repelen, Pyramid Peak a son rendez-vous live attitré. Depuis 2001, le groupe se produit dans la grotte de Dechen, près de Dortmund. En 2014, pour la première fois, Axel Stupplich et Andreas Morsch, ses deux fondateurs, avaient organisé un double concert en compagnie, justement, de BK&S. Cette année, c’est à un véritable mini-festival que le public a été convié, avec pas moins de cinq concerts, dans deux grottes différentes. Au programme, un certain Project Andrew Rotten, Filter-Kaffee, Axess, BK&S et Pyramid Peak.

 

Pyramid Peak & BKS live @ Dechenhöhle 2018 / photo S. Mazars
Pyramid Peak & BKS live @ Dechenhöhle 2018
De gauche à droite : Detlef Keller, Andreas Morsch, Bas Broekhuis, Axel Stupplich, Mario Schönwälder, Frank Rothe


Grotte de Dechen, Iserlohn, le 22 septembre 2018

Project Andrew Rotten live @ Dechenhöhle 2018 / photo S. Mazars
Project Andrew Rotten
Après le rappel, par le gérant, des strictes consignes de sécurité de la grotte (le sol glissant, les voûtes basses, les boyaux étroits), le public est autorisé à pénétrer dans une première salle, où doit débuter le premier concert du jour, celui du Project Andrew Rotten. Je n’avais jamais entendu parler de cet artiste. Tout s’éclaire quand il prend place derrière ses claviers, collé contre les parois suintantes : il s’agit du projet solo d’Andreas Morsch. On comprend donc qu’entre Pyramid Peak et BK&S, on passera la soirée en famille. Andreas sait trouver de bonnes mélodies. Je mettrais un bémol sur les parties rythmiques. Les boîtes à rythmes sont une facilité à laquelle les musiciens cèdent souvent trop facilement, tant il est vrai que le moindre beat confère d’emblée à n’importe quel morceau un certain « habillage ». Or dans ce Project Andrew Rotten, les boîtes à rythmes jouent un très grand rôle, au point de noyer un peu tout le reste. On flirte ici avec la musique new age.

Filter-Kaffee live @ Dechenhöhle 2018 / photo S. Mazars
Filter-Kaffee

Le contraste est saisissant dès que Mario Schönwälder et Frank Rothe, les deux compères de Filter-Kaffee, investissent la grotte. Pas de boîtes à rythmes ici. On retrouve la grande tradition de la Berlin School des années 70, avec ses séquenceurs, ses longues plages planantes, mais surtout le principe de l’improvisation. Mario a bien programmé quelques séquences à l’avance, et les deux hommes suivent manifestement un certain canevas. Mais les morceaux pourraient se présenter sous mille physionomies différentes. Plus important, la musique de Filter-Kaffee entre en résonnance avec les lieux. La grotte n’est pas qu’un écrin, un décor un peu inhabituel dont profitent les musiciens, car ceux-ci la mette à leur tour en valeur.

Axess live @ Dechenhöhle 2018 / photo S. Mazars
Axess

Axel Stupplich, maître d’œuvre de la manifestation, bien connu dans le milieu sous le nom de scène d’Axess, propose le concert le plus surprenant du jour. Assez éloigné du son de Pyramid Peak, et de la musique électronique classique en général, Axess explore aujourd’hui une veine chillout plutôt plaisante, où les rythmiques sont bien plus maîtrisées que chez son collègue. Sa manière d’utiliser les kicks rappelle par moment MoonSatellite : autant dire du solide, même s’il n’échappe pas à quelques mélodies faciles. O peut se faire une idée de son travail en écoutant son nouvel album, Seashore, paru sur Spheric Music, le label du dynamique Lambert Ringlage.

BK&S live @ Dechenhöhle 2018 / photo S. Mazars
BK&S
Le soir venu (mais comment se douter de l’heure qu’il est ?), le public migre vers une salle plus grande, dont je reconnais immédiatement la configuration pour l’avoir visitée en 2014. Dès les premières notes de BK&S, le public reconnaît immédiatement le son inimitable de Bas Broekhuis, Detlef Keller et Mario Schönwälder. Ce n’est pas la meilleure prestation du groupe qu’il m’ait été donnée de voir : Mario n’a pas joué assez de solos, et Bas a trop sollicité sa grosse caisse. Mais c’est toujours un plaisir de retrouver intact le style familier auquel les trois hommes restent fidèles. Et pourtant, ils pourraient s’en éloigner. Mario m’a confié écouter beaucoup Nils Frahm en ce moment. Mais quand je lui ai demandé si le pianiste pouvait un jour influencer sa musique, voici ce qu’il m’a répondu : « Non ! D’abord parce que je ne saurais pas jouer comme lui. Ensuite, même si je m’isole avant chaque concert avec Nils Frahm, dès que je suis sur scène avec Frank, je fais du Filter-Kaffee ; avec Bas et Detlef : du BK&S. »

Pyramid Peak live @ Dechenhöhle 2018 / photo S. Mazars
Pyramid Peak
En revanche, Pyramid Peak est au sommet de son art. Réduits à un duo depuis le départ de leur batteur il y a trois ans, Axel Stupplich et Andreas Morsch ne s’en trouvent pas plus mal. En outre, ils m’apparaissent bien meilleurs ensemble que séparés. Pour preuve, ce très beaux morceaux à base de séquences entrelacées : une première, une deuxième, une troisième, dans un arrangement progressif de plus en plus complexe. L’introduction du concert était particulièrement réussie, dans une ambiance digne des bandes originales de John Carpenter. Dans une grotte froide, humide et peu éclairée, l’effet est immédiat : Comme si Michael Myers allait surgir au coin d’une stalagmite !

Pyramid Peak & BKS live @ Dechenhöhle 2018 / photo S. Mazars
Frank Rothe m’avait vendu la mèche, mais tout le monde pouvait s’y attendre : la soirée se devait de s’achever sur une jam session avec tous les musiciens réunis sur scène. C’est ainsi que BK&S et Pyramid Peak, accompagnés de Frank, se sont retrouvés pour le rappel, dans cette grotte pleine à craquer, eux-mêmes subitement très à l’étroit. Je remarque que le public est majoritairement masculin. Une constante avec ce style musical sauf, peut-être, à Repelen. Selon Bas Broekhuis, cela s’explique par l’aspect technique des instruments qui, d’après son expérience, attire plus les hommes que les femmes. Or, ajoute Detlef Keller, cela crée un préjugé défavorable. Du coup les femmes sont moins exposées que les hommes à ce style. Mais dès qu’elles ont l’opportunité d’en écouter – Detlef est catégorique –, elles n’apprécient pas moins que les hommes.

Mario l’affirme : cette journée Electric Cave restera unique. Pas question de fonder encore un nouveau festival. Je crois, pour ma part, que si Axel Stupplich l’invite à remettre ça l’année prochaine, il ne dira pas non. Et nous non plus.


lundi 13 mars 2017

Broekhuis, Keller & Schönwälder live @ Repelen 2017


Comme chaque année depuis treize ans, Broekhuis, Keller & Schönwälder entament leur saison électronique en l’église de Repelen, où ils reviennent sur leur passé tout en présentant un avant-goût de leurs dernières créations. Un nouveau CD accompagnait cette édition, Red Live @ USA, qui documente leur escapade américaine de 2012. Conformément à la tradition, c’est en trio qu’ils se sont produits le premier soir, avant que le guitariste Raughi Ebert, le violoniste Thomas Kagermann et son épouse, la danseuse Eva Kagermann, ne les rejoignent le lendemain. Cette année, un artiste britannique assurait la première partie du vendredi : David Wright, accompagné par la chanteuse Carys. Leur collaboration peut être écoutée sur l’album Prophecy, publié le 3 mars dernier.


BK&S & Friends @ Repelen 2017 / photo Sylvain Mazars
BK&S & Friends @ Repelen 2017. De gauche à droite :
Raughi Ebert, Bas Broekhuis (masqué), Detlef Keller, Mario Schönwälder, Eva et Thomas Kagermann

Repelen, les 10 et 11 mars 2017

David Wright @ Repelen 2017 / photo Sylvain Mazars
David Wright
Je n’avais encore jamais eu l’occasion d’évoquer David Wright sur ce blog. C’est qu’il représente une imposante bifurcation dans la vaste généalogie de la musique synthétique. Bifurcation géographique d’abord : David Wright est originaire du Suffolk, en Angleterre. Bifurcation stylistique ensuite : Wright représente tout un univers, mais aussi toute une écurie, au travers de son label AD Music et de son festival E-Scape. Si, parmi les artistes AD Music, Klaus Hoffmann-Hoock nous est déjà familier, citons aussi Glenn Main, Robert Fox, Steve Orchard, Andy Pickford, et même un Français, Sylvain Carel. La liste est loin d’être exhaustive. Nous aurons l’occasion de reparler de et avec David Wright.

Le terme de rock électronique – autrefois utilisé faute de mieux pour qualifier la musique de Tangerine Dream et consort – qualifierait assez bien la musique de Wright.

David Wright & Carys @ Repelen 2017 / photo Sylvain Mazars
David Wright & Carys
Je parlais d’une double bifurcation géographique et stylistique : David et – en partie – son label s’inscrivent dans une vision plus rythmée, plus distrayante également, de la musique électronique. Sur ce point, le voici sans doute sur la même longueur d’ondes que VoLt ou John Dyson, Britanniques comme lui, mais aussi Ron Boots et cie. Les moments ambient ne sont pas absents, les bons vieux séquenceurs non plus. Mais David Wright revient constamment aux mélodies catchy. De quoi séduire la télévision, dont de nombreux programmes ont fait usage de sa musique.

Carys @ Repelen 2017 / photo Sylvain Mazars
Carys
Sur scène avec Carys, sa complice depuis 2013 – on entend sa voix sur plusieurs albums de David et de Code Indigo, le duo que David forme avec Robert Fox – David Wright interprète de larges extraits du nouvel album, Prophecy. Egalement originaire du Suffolk, Carys a tout de la chanteuse folk. Mais elle n’apporte que ça et là ce type de contribution à la musique de David. Le duo interprète bien quelques chansons, mais c’est surtout comme instrument à part entière que Carys utilise ici sa voix. Le procédé n’est pas nouveau dans le milieu qui nous occupe – le duo Alien Voices en a fait sa marque de fabrique – mais trop rarement utilisé. Or la voix humaine, mise à contribution de la sorte, se marie admirablement avec les synthés.

BK&S @ Repelen 2017 / photo Sylvain Mazars
BK&S @ Repelen 2017

Bas Broekhuis @ Repelen 2017 / photo Sylvain Mazars
Bas Broekhuis
C’est à un show 100% synthés qu’invitent ensuite Broekhuis, Keller & Schönwälder. Detlef Keller indique vouloir placer la soirée sous le patronage de la Berlin School. On s’attend alors à entendre les morceaux les plus froesiens de BK&S. Raté. Le trio ne fait pas du TD mais du BK&S. Pas d’inquiétude : le set principal, une longue suite ininterrompue de trois quarts d’heure, est un hymne à l’empire du séquenceur. Mais on sent que nos amis ont d’autres amours également.
Mario Schönwälder @ Repelen 2017 / photo Sylvain Mazars
Mario Schönwälder
Et ils continuent à évoluer technologiquement. Mario n’a pas sorti son Memotron cette année, mais les sons typiques sont bien là, en librairie, stockés dans un autre instrument. Quant à Bas, il a fini par succomber au charme des applis. S’il a bien son set habituel autour de lui, il a trouvé cette fois une nouvelle surface à cogner : l’écran de sa tablette tactile !
Detlef Keller @ Repelen 2017 / photo Sylvain Mazars
Detlef Keller
Finalement, c’est la harpe laser de Detlef qui fait figure de dinosaure. Elle représente même le seul bémol de ce concert autrement sans anicroche : visuellement spectaculaire (c’est le but), mais tout de même diablement peu maniable et donc peu propice aux brillantes improvisations.

En rappel, une belle surprise attend les aficionados. Une séquence de quatre notes fait d’abord dresser l’oreille. Puis vient cette mélodie reconnaissable entre toutes : il s’agit bien du thème du film Sorcerer créé par Tangerine Dream, que les trois compères font malicieusement évoluer jusqu’à le rendre méconnaissable.

BK&S & Friends @ Repelen 2017 / photo Sylvain Mazars
BK&S & Friends @ Repelen 2017

BK&S a d’autres amours. Le constat se vérifie le lendemain avec leurs fidèles amis Raughi Ebert, Thomas et Eva Kagermann. En leur compagnie, le trio explore d’autres horizons. Impossible d’abandonner la Berlin School (notamment avec le bien nommé One Step Backwards), mais l’ambiance sait aussi se faire plus légère. Deux des morceaux, First et Second Lounge, en témoignent par leur titre.


Raughi Ebert
Mais c’est surtout la guitare flamenco de Raughi Ebert et le violon de Thomas Kagermann qui donnent à la soirée sa véritable coloration. Leurs lumineuses interventions voudraient qu’on emploie le cliché usuel de deux musiciens « très en forme ». Un jugement littéralement inexact concernant le malheureux Thomas, handicapé par une lombalgie épouvantable et qui, malgré tout, s’exclamera après le show avoir vécu l’un de ses meilleurs moments à Repelen !
Thomas Kagermann

Les deux hommes se fendent même en fin de concert d’une de leurs vibrantes improvisations. Là, les synthés se taisent. Et c’est bien volontiers que les trois autres leur laissent la vedette, comme s’ils avaient peur de briser ce fragile instant. De quoi alimenter bien des méditations, y compris sur un blog consacré à la promotion de la musique électronique. Comme cette question : avions-nous vraiment besoin de la technologie pour être heureux ? Une guitare, un violon : c’est comme au coin du feu.

BK&S & Friends @ Repelen 2017 / photo Sylvain Mazars
BK&S & Friends @ Repelen 2017. Les costumes fantaisistes d'Eva Kagermann

BK&S & Friends @ Repelen 2017 / photo Sylvain Mazars
L’élément de surprise est encore renforcé par les pas de danse d’Eva. Chacune de ses apparitions est un spectacle en soi, y compris pour les musiciens, qui ignorent tout de ses costumes jusqu’au dernier moment. Eva ne répète pas avec eux, ils découvrent donc la nature de son intervention en même temps que le public. De temps à autres, l’un d’eux ne peut s’empêcher d’observer incrédule ses déambulations, au point qu’on craint qu’il en oublie qu’il n’est pas un spectateur. Eva a gardé tous ses costumes des éditions précédentes : accumulation de masques bizarres, de voilettes bariolées et de couvre-chefs extravagants. Les spectacles de BK&S sont à l’image de ces costumes. Leur musique aussi : tour à tour comique ou dramatique, grave ou légère, souriante ou mystérieuse.

BK&S & Friends @ Repelen 2017 / photo Sylvain Mazars


lundi 14 mars 2016

Broekhuis, Keller & Schönwälder live @ Repelen 2016


Chaque année depuis douze ans, Broekhuis, Keller & Schönwälder donnent rendez-vous à leur public dans la petite église de Repelen dans la Ruhr. A trois le vendredi, ils sont traditionnellement rejoints le lendemain par le guitariste Raughi Ebert, le violoniste Thomas Kagermann et la danseuse Eva-Maria Kagermann-Otte. Et chaque année, le trio apporte son lot d'innovations. La formule fonctionne si bien que la 13e édition et déjà programmée pour 2017, et que le groupe est aussi attendu en Grande-Bretagne en septembre.

 

BK&S & Friends @ Repelen 2016 / photo S. Mazars
BK&S & Friends @ Repelen 2016. De gauche à droite :
Bas Broekhuis, Raughi Ebert, Detlef Keller, Mario Schönwälder, Thomas Kagermann

Repelen, le 12 mars 2016

Bas Broekhuis, Raughi Ebert, Detlef Keller / photo S. Mazars
B. Broekhuis, R. Ebert, D. Keller
C'est presque la marque de fabrique du rendez-vous de Repelen : ne pas tout faire reposer sur la musique électronique mais proposer un spectacle complet, où la lumière et la danse jouent souvent un rôle important, sinon le rôle principal. Ainsi, le vendredi fut – paraît-il (je n'étais pas présent) – l'occasion de découvrir MuTarik, un couple d'artistes invité sur scène pour présenter ses installations son et lumière. En outre, si les Beatles avaient George Martin, leur «cinquième homme», Bas, Detlef et Mario peuvent à la fois compter sur l'efficace Frank Rothe à la console de mixage, et sur un virtuose des projecteurs, André Löbbert, qui signe une fois encore une partition lumineuse d'exception.

Eva-Maria Kagermann-Otte / photo S. Mazars
Eva Kagermann : des costumes de plus en plus étranges
Dès le morceau d'ouverture, Dresden, où Detlef Keller se livre à une petite démonstration, toujours amusante, de harpe laser, le public se rend compte que le laser fait désormais lui aussi partie intégrante de l'accompagnement visuel du spectacle : c'est un véritable lasershow qui illumine le choeur de l'église lorsqu'Eva Kagermann surgit sur scène pour sa première improvisation de danse buto. Les costumes d'Eva sont d'ailleurs de plus en plus étranges. Cette fois, c'est dans un accoutrement qui lui masque entièrement le visage qu'elle débute sa performance. Avec les lumières surréalistes d'André Löbbert dans son dos, on a parfois l'impression qu'elle interprète une scène tout droit sortie de L'Exorciste !

Eva-Maria Kagermann-Otte, Thomas Kagermann / photo S. Mazars
Les figures de danse buto d'Eva-Maria Kagermann-Otte et le violon de Thomas Kagermann

Mario Schönwälder / photo S. Mazars
Mario Schönwälder
Côté musique, BK&S distille un mélange de titres connus, comme l'incontournable Source of Life, et d'inédits - qui n'ont même pas encore de titre, croit savoir Frank Rothe. C'est en particulier le cas du second rappel, un morceau assez inquiétant qui renforce un peu plus cette ambiance de film d'épouvante. Les trois musiciens électroniques laissent souvent la vedette à Thomas, Raughi et leurs «vrais instruments», selon le mot espiègle du pasteur Bratkus-Fünderich qui présente chaque année la soirée. Raughi se montre lui aussi d'humeur particulièrement sombre sur ses improvisations.

En revanche, certains passages se révèlent plus légers, comme ce Electric Chess, dont la rythmique hypnotique rappelle bien sûr E2-E4 de Manuel Göttsching, auquel le groupe voulait rendre hommage. Manuel Göttsching sera toujours reconnu à juste titre comme l'un des grands révolutionnaires, l'un des grands pionniers. Mais pionnier de quoi, s'il n'existait pas, à sa suite, des fans, et des disciples ?

Eva Kagermann @ Repelen 2016 / photo : ARThomas Photographie (Thomas Wölfer)
photo : Thomas Wölfer
Il y a une différence entre l'innovation et la table rase. L'innovation s'appuie sur des fondations pour ajouter chaque fois une nouvelle pierre à l'édifice. La table rase détruit tout et repart à zéro. A ce titre, l'innovation pourrait être interprétée comme un synonyme exact de la tradition. Il y a une tradition de la musique électronique. Grâce aux artistes comme Bas Broekhuis, Detlef Keller et Mario Schönwälder qui la font vivre, elle permet à un public, certes restreint, de continuer à entendre et à voir sur scène un style de musique qui autrement aurait rejoint les musées. Ou le folklore.

Car il ne suffit pas d'inventer de nouvelles choses, encore faut-il les faire vivre. Sans quoi il ne s'agirait pas de culture, mais simplement de consommation. Contre la société traditionnelle, la table rase fait précisément surgir la société de consommation, où un produit chasse l'autre. Et où n'importe quel objet d'art devient, à la lettre, un produit de consommation. Sans la tradition, la musique électronique se résumerait aujourd'hui à l'un des ses derniers avatars en date, comme le dubstep, ou l'EDM. Si nous ne voulons pas de cela, alors retournons à Repelen l'année prochaine.

Prochains rendez-vous avec BK&S 

– St. Mary Church, Bungay, Royaume-Uni, 10/09/2016
– 15e Liquid Sound Festival, Bad Schandau, Allemagne 04-05/11/2016
– Grotte de Dechen, Iserlohn, Allemagne, 19/11/2016
– Eglise de Repelen, Allemagne, 10-12/03/2017

BK&S & Friends @ Repelen 2016 / photo S. Mazars


mardi 7 avril 2015

Des nouvelles de BK&S et Manikin Records


Une semaine après leur traditionnel concert de nouvel an en l'église de Repelen, Bas Broekhuis, Detlef Keller et Mario Schönwälder étaient à nouveau réunis à l'occasion des Schallwelle Awards. Pas simple de croiser les trois hommes ensemble. Bas vit aux Pays-Bas, Detlef habite à Moers, Mario est berlinois. Préparée en vue du concert de Repelen, qui les avait lessivés, entamée à Bochum lors d'une pause entre deux remises de statuettes, cette interview s'est finalement achevée une semaine plus tard en compagnie du seul Mario Schönwälder, dans son studio de Berlin. L’occasion d’évoquer la sortie du prochain album, Green, et les dernières trouvailles de Manikin Records.

 

Mario Schönwälder, Manikin Records studio, 30 mars 2015 / photo S. Mazars
Mario Schönwälder dans son studio berlinois, 30 mars 2015

Bochum, le 21 mars 2015

L'église de Repelen, 2014 / photo S. Mazars
L'église de Repelen
Le week-end dernier, vous vous produisiez pour la onzième fois dans la petite église de Repelen. Quel est cet endroit et comment en êtes-vous arrivé là ?

Detlef Keller – Si je ne me trompe pas, il me semble que cette église est l'une des plus anciennes de la région.
Bas Broekhuis – Elle remonte au VIIe siècle, non ?
DK – Oui, elle a été bâtie sur le site d'une ancienne synagogue.
Mario Schönwälder – Où se trouvait autrefois un temple romain.
DK – Exact. Après sa fondation, l'église a été progressivement agrandie jusqu'à sa forme actuelle. Comment nous en sommes venus à y jouer chaque année ? Tout est parti d'un article que j'ai lu dans le journal, écrit par un enseignant qui faisait aussi de la musique électronique, comme passe-temps, et qui en parlait. Je l'ai appelé, et c'est lui qui m'a conseillé de prendre contact avec le pasteur. La paroisse avait l'habitude d'organiser pas mal de concerts. A l'époque, il devait bien y en avoir une cinquantaine par an, soit près d'un par semaine. Chaque semaine un genre différent, et pas seulement de la musique sacrée. Beaucoup de musique profane aussi : les chœurs des cosaques du Don, de la musique russe, du folklore, des récitals d'orgue.
BK&S live @ Repelen 2014 / photo S. Mazars
BK&S live @ Repelen 2014
BB – Et plus tard, de la guitare flamenco avec Tierra Negra [le groupe de Raughi Ebert].
DK – J'ai donc expliqué au pasteur ce que nous faisions, et il nous a donné son feu vert. Dès l'année suivante, en, 2005, nous donnions notre premier show dans l'église. La première fois, c'était assez modeste, puis ça a pris des proportions considérables. Nous avons dû refuser du monde, les gens se pressaient dans les collatéraux et même dehors. Si bien qu'en 2011, nous avons décidé d'ajouter une date supplémentaire. C'est depuis ce temps que nous jouons deux soirs de suite : un premier concert «électronique pur» le vendredi soir avec nous trois. Le second soir, Raughi, Thomas et Eva nous rejoignent avec guitare, violon, danse, harpe laser… la totale !
MS – Ce qui nous étonne toujours, c'est que nous sommes bénéficiaires depuis le début. Tu ne peux poursuivre ce genre d'aventure qu'à la condition de rentrer dans tes frais. Or, non seulement nous y parvenons, mais il nous reste toujours un petit bonus au bout du compte. Un bel événement, qui nous procure toujours autant de plaisir après tant d'années et qui se tient financièrement : que demander de plus ?
DK – Il faut préciser que nous sommes le seul événement de l'église à faire payer l'entrée. Tous les autres sont gratuits et font passer un plateau à la fin du spectacle. Nous ne pourrions pas nous le permettre car nous avons des frais fixes incompressibles.

BK&S live @ Repelen 2015 / photo S. Mazars
L'église toujours pleine
Qui vient ? Quel public se rend à Repelen pour vous voir ?

DK – Curieusement, l'auditoire n'est pas constitué principalement des fans habituels de la musique électronique.
BB – Ce sont surtout des gens de la région, des habitants, des voisins.
DK – Je m'occupe des préventes sur Internet, ce qui me permet de remarquer chaque année des noms nouveaux. Beaucoup amènent des amis l'année suivante. Nous bénéficions d'un excellent bouche à oreille. Du coup, les habitués de notre scène auront moins de chance de reconnaître des têtes connues dans l'assistance.
MS – Parce que la musique elle-même va bien au-delà des frontières de notre genre. A l'électronique s'ajoute ce cachet acoustique unique en son genre.

BK&S live @ Repelen 2015 / photo S. Mazars
BK&S avec Raughi Ebert (à gauche) et Thomas Kagermann (à droite)
Comment avez-vous fait la connaissance de Raughi Ebert et Thomas Kagermann ?

MS – Nous avons rencontré Raughi en 1997. Nous étions invités à un happening qui réunissait un chanteur d'opéra, un sculpteur, un guitariste flamenco – Raughi – et nous. Il assistait à notre soundcheck et, tandis que nous jouions, il s'est mis à improviser à la guitare. Nous lui avons aussitôt proposé de refaire la même chose le soir-même, pendant le concert. Le morceau figure sur le deuxième CD de Keller & Schönwälder publié dans la foulée. Depuis, nous avions gardé le contact. Quant à Thomas Kagermann, il avait joué du violon comme guest sur plusieurs albums de Klaus Schulze. On l'entend beaucoup sur les deux volumes des Contemporary Works [2000].
BB – Et sur Moonlake, aussi [en 2005].
MS – Nous nous sommes rencontrés au Liquid Sound Festival de Bad Sulza en 2003. C'est la première fois que nous avons joué ensemble.

Liquid Sound volume 2 (Manikin Records, 2003) / source : discogs.com
Liquid Sound volume 2 (Manikin Records, 2003)
Des événements à l'identité forte, des ambiances très différentes, c'est un peu la spécialité de BK&S. Avec Repelen, ce festival est l'un de vos autres grands rendez-vous annuels. De quoi s'agit-il ?

MS – Le Liquid Sound Festival est un événement itinérant organisé chaque année dans les Toskana Therme de Bad Orb, Bad Sulza et Bad Schandau. Nous y participons depuis au moins vingt ans. Non, j'exagère : quinze ans. Depuis 2001.
DK – L'idée consiste à écouter la musique sous l'eau.
MS – Le fondateur de l'événement, Micky Remann, s'était amusé à mettre au point un ghetto blaster étanche pour découvrir à quoi ressemblait le chant des baleines dans leur milieu naturel, c'est-à-dire sous l'eau. Puis il a voulu étendre le concept à la musique. Il s'est contenté d'adapter sa trouvaille.

Je ne comprends pas, je n'y ai encore jamais assisté. Où se trouvent les spectateurs ?

DK – Dans l'eau ! Tu peux nager, faire ce que tu veux. C'est de l'eau salée, tu flottes à la surface, tu fais la planche, mais tes oreilles sont immergées. Physiquement, le son se propage cinq fois plus vite sous l'eau que dans l'air. Ce qui explique que les baleines puissent communiquer entre elles sur de très longues distances. Selon la même loi physique, sous l'eau, tu n'entends plus, ou très peu, les basses fréquences.
MS – En revanche, les aigus sonnent formidablement bien.

Kagermann, Keller, Schönwälder & Friends – The Liquid Session (Manikin Records, 2003) / source : manikinrecords.bandcamp.com
The Liquid Session (Manikin Records, 2003)
Vous n'êtes tout de même pas les seuls à assurer la bande son, non ?

MS – Non, il y a beaucoup d'autres artistes. Parmi ceux qui appartiennent à notre scène, on peut citer Wolfram Spyra. C'est sans doute lui qui y participe le plus souvent. Et c'est lui qui nous a introduits auprès de Micky. Comme je te le disais, nous y avons aussi rencontré Thomas Kagermann en 2003. Tous les mois, Micky organise un «Full Moon Concert» auquel nous participions pour la première fois cette année-là. Au cours d'une session qui réunissait plusieurs musiciens, on a commencé à entendre un son très bizarre, très grave. J'ai regardé autour de moi. «Qui est en train de jouer ça ?» Je regarde Bas : il était concentré sur sa batterie. Detlef ? Il était en train de jouer un solo. Je me tourne vers Gerd Wienekamp : pas lui non plus. Et puis on voit ce surgir ce type, qui jouait du violon, très, très lentement. C'était Thomas Kagermann. Notre technicien a eu la bonne idée d'ouvrir un canal sur la table de mixage ce qui nous a permis d'enregistrer son intervention sur le morceau. Thomas fait ça tout le temps. Ce n'est jamais prévu. Selon l'inspiration du moment, il joue du violon, il prend sa flûte ou il se met à chanter. Tu l'as déjà vu chanter dans son violon ? Il en tire parfois de tels sons ! On peut croire qu'il est en trai de mordre les cordes comme Jimi Hendricks, mais en fait il profite de la caisse de résonance en bois de l'instrument, qui donne à sa voix cet effet très étonnant.

BK&S live @ Repelen 2015 / photo S. Mazars
BK&S avec Eva Kagermann (Repelen 2015)
Revenons à Repelen, comment est venue l'idée d'associer une danseuse à vos spectacles ?

DK – Eva est l'épouse de Thomas. Lors du premier concert auquel son mari a participé, Eva faisait simplement partie du public. Et tout à coup, en plein milieu d'un morceau, elle s'est mise à effectuer quelques pas de danse dans le narthex. Les spectateurs lui tournaient le dos, mais le pasteur, lui, l'a remarquée. Plutôt que de danser toute seule dans son coin, il lui a suggéré de nous accompagner sur scène dès l'année suivante. C'est ce qui s'est produit.
BB – Nous introduisons ainsi chaque année de nouvelles idées, un nouveau dispositif.
DK – Ça explique peut-être notre longévité. Beaucoup d'événements s'essoufflent au contraire au bout de deux ou trois ans. Une année, un grand rideau masquait la scène et les gens pouvaient voir Eva évoluer en ombres chinoises. Nous avons d'autres idées pour les vingt prochaines années. Mais alors, il sera temps d'équiper la scène de rampes d'accès pour nos déambulateurs !
MS – J'aimerais bien qu'on invite aussi un peintre sur scène. Il peindrait sur une toile blanche pendant que notre prestation. Cette fois, ce ne serait pas la musique qui servirait d'illustration à un art pictural, mais exactement l'inverse.
DK – Les gars, je crois que la cérémonie va reprendre.

Mario Schönwälder, Manikin Records studio, 30 mars 2015 / photo S. Mazars
Mario Schönwälder dans son studio berlinois, 30 mars 2015

Berlin, le 30 mars 2015

BK&S live @ Dechen Cave 2014 / photo S. Mazars
BK&S live @ Dechen Cave 2014
Mario, nous parlions de Repelen et du Liquid Sound Festival. Avez-vous d’autres événements de ce type en tête ?

Mario Schönwälder – Nous voulons jouer dans plein d’autres endroits inattendus. Pas toujours dans une salle de concert ordinaire, un planétarium ou une église. Dans la première semaine de novembre aura lieu la prochaine édition du Liquid Sound Festival, dont nous serons à nouveau très probablement à l’affiche. Le concert dans la grotte de Dechen l’année dernière a aussi bien marché. Nous devrions y retourner, avec les copains de Pyramid Peak. Pas cette année, mais en 2016. C’est quasiment fait.

BK&S – Direction Green EP (Manikin Records, 2014) / source : manikinrecords.bandcamp.com
BK&S – Direction Green EP
Quels sont vos prochains rendez-vous ?

MS – Après deux ans de travail, nous allons enfin publier notre nouvel album, Green, qui débutera là où les cinq dernières minutes de Direction Green s’arrêtaient. A cette occasion, nous donnerons un concert de lancement au planétarium de Bochum le 6 juin prochain. Parallèlement, mon projet avec Frank Rothe, notre ingénieur du son, va donner lieu au premier vrai concert de Filterkaffee, le 18 avril prochain los du festival E-Day aux Pays-Bas. Filterkaffee avait déjà joué deux fois live : la première à Berlin, pour accompagner une séance de lecture. La seconde lors du B-Wave Festival en Belgique, en 2013, pour présenter les instruments de Manikin Electronic. A Oirschot, nous allons emmener les spectateurs dans un voyage d’une heure dix dans les années 70. Pas de rythmes, pas de beats, mais des séquenceurs, du mellotron et des effets. Le tout 100% analogique, avec quelques plug-ins comme Omnisphere ou des logiciels Arturia. Le second album de Filterkaffee sortira le jour-même. Après Filterkaffee 101, je te laisse deviner le titre : Filterkaffee 102 ! Vous, les Français, vous y connaissez bien en café. Comme tu le sais, 101 à 106 sont des formats standards de filtres à café. Nous pourrons donc faire 6 CD en tout. Après, il faudra changer de machine !

Manikin Records logo / source : manikinrecords.bandcamp.com
Le logo de Manikin Records
Parlons à présent de Manikin Records, ton label, qui t’offre une large liberté d’action.

MS – Mon but n’a jamais été d’avoir du succès ou de devenir riche, mais simplement de produire la musique qui me plaît. Si des gens trouvent ça cool, viennent aux concerts et achètent des disques, ça suffit à mon bonheur. Manikin me permet de partager avec eux cette passion pour un même style de musique. Et pourtant, ce que chacun ressent en écoutant nos disques peut-être très différent. Il y a plus de vingt ans, une jeune femme est venue me voir après un concert et m’a dit que notre musique conviendrait parfaitement pour faire l’amour. Je n’y avais jamais songé ! Si tu examines le logo de Manikin, tu verras qu’il s’agit d’une effigie humaine, d’un mannequin, mais sa posture peut évoquer bien des attitudes : est-il en train de danser ? T’attaque-t-il ? Te tend-il les bras ? Chacun peut l’interpréter de manière différente. Il en va de même avec notre style de musique.

De quel style parles-tu exactement ? La musique électronique, c’est vaste.

MS – Le terme de « musique électronique » n’est qu’une catégorie, une vue de l’esprit. Avant l’apparition de la techno, il fut un temps où toute musique qui contenait des synthés était automatiquement classée en New Age chez les disquaires. Auparavant, on parlait de musique cosmique. Mais ce n’est qu’une façon de parler. En réalité, je ne fais pas de « musique électronique », j’utilise des outils électroniques pour faire de la musique. La tagline de Manikin est d’ailleurs « Elektronische Tonsignale aus Berlin » et non pas « Elektronische Musik aus Berlin ». Les bidouillages de Karlheinz Stockhausen dans les années 50, c’était déjà de la musique électronique. Aujourd’hui, toute musique pourrait être dite « électronique » dans la mesure où, quelque soit le genre, les outils électroniques sont partout. Donc ça n’a pas grand sens de définir à genre à partir des instruments.

Mario Schönwälder, Manikin Records studio, 30 mars 2015 / photo S. Mazars
Il y a tout de même une filiation.

MS – En effet, si tu enlèves le beat à la techno d’aujourd’hui, que reste-t-il ? Il reste la musique électronique telle qu’on la pratiquait dans les années 70 ! Un jour, un journaliste musical m’a dit : « Les jeunes qui s’amusent aujourd’hui sur les dancefloor finiront par vieillir. Ils n’iront plus en boîte, mais ils voudront peut-être encore écouter tranquillement de la musique électronique chez eux, à la maison. » Or Manikin est en plein dedans. C’est notre créneau. Nous faisons exactement la même musique, sans cette dimension dance. Ces gens finiront donc tôt ou tard par se tourner vers nous.

A condition de savoir que vous existez !

MS – C’est le problème. Il faudrait de la promo, payer une vraie agence de pub. Sans quoi nous sommes condamnés à rester dans une niche. Internet me permet, certes, d’atteindre le monde entier. Mais est-ce que le monde entier, lui, cherche à m’atteindre ? Là est la question. Il faut être plus proactif. Les outils comme Bandcamp, tout utiles qu’ils soient, ne sont qu’une mise à disposition, pas une prise de contact.

Fanger & Schönwälder feat. Cosmic Hoffmann – Mopho Me Babe (Manikin Records, 2013) / source : manikinrecords.bandcamp.com
Fanger & Schönwälder –
Mopho Me Babe
single (2013)
Ces derniers mois, Manikin a développé des idées tous azimuts dans l’espoir d’atteindre ces nouveaux fans. Vous avez par exemple sorti un single, Mopho Me Babe. C’est plutôt rare dans ce style musical.

MS – La musique de Mopho Me Babe provient d’une session en studio que nous avions préparée pour un concert de Fanger & Schönwälder lors du E-Live à Oirschot en 2012. Nous n’avions joué que trois des cinq morceaux prévus. Plus tard, nous nous sommes rendu compte que l’un d’eux avait ce quelque chose qui plaît aux masses. C’est le type de musique que tu peux entendre à la radio, à la télé, dans des bandes originales de films. Nous avons décidé d’en faire un single, enrichi comme il se doit de plusieurs remixes. Nous l’avons partagé, envoyé… Mais encore faut-il partager avec les bonnes personnes et au bon moment. Trouver par exemple un producteur qui en a besoin pour une compile ou une bande son.

Entspannung Pur (Manikin Records, 2013) / source : manikinrecords.bandcamp.com
Entspannung Pur (Manikin Records, 2013)
Quant au CD et au DVD Entspannung Pur – Pure Relaxation, il me fait penser à une sorte de reconditionnement new age du catalogue Manikin. Si la Berlin School est une niche, à peine reconnue dans les médias, la musique New Age, elle, est récompensée aux Grammy Awards.

MS – Le New Age n’est pas qu’un style de musique, c’est aussi un mouvement, une philosophie. Nous avons plutôt voulu séduire le public intéressé par la relaxation, ce qui n’est pas exactement la même chose. En Allemagne, dans certaines drogueries, il y a des stands de musique dédiés à la relaxation. On n’y trouve pas de Tangerine Dream, pas de Klaus Schulze, mais plutôt des trucs bouddhistes, des gongs, des bruits de la nature. C’est dans ces bacs que nous voulions apparaître. Pour ce faire, nous avons dû légèrement modifier notre style. Mopho Me Babe nous a demandé le même travail d'adaptation. Nous avions beaucoup simplifié le titre par rapport à notre style habituel. Peut-être devrions-nous le réenregistrer et enlever encore quelques pistes. Pourtant, il n’y en a pas plus de six ou sept. C’est peu pour nous. Ce n’est pas seulement une question de tempo, mais de structure. Elle doit être la plus simple possible. Je ne dis pas ça dans un sens péjoratif, au contraire. Pour qu’un morceau plaise au plus grand nombre, il faut qu’il s’y passe vite quelque chose. La pop, c’est très simple. Et les Beatles ont gagné des milliards avec trois accords. Du coup, pour le mixage de Green, j’ai demandé à Frank Rothe de ne pas hésiter à éliminer toutes les pistes qui lui paraîtraient superflues : si je joue faux, si le son de Detlef ne donne rien… Tu sais bien comment c’est sur scène. Tout le monde doit avoir quelque chose à faire en permanence, et chaque musicien veut se faire valoir devant le public. Le son est donc nécessairement plus chargé. J’exagère, bien sûr, mais il y a un peu de ça : être sur scène, c’est presque un striptease ! En revanche, en studio, il ne faut pas hésiter à éliminer, à épurer.


Fanger & Schönwälder feat. Lutz Graf-Ulbrich Frankfurter Allee (Short Version)

Séduire un public plus jeune et plus branché en tournant un clip en voiture dans Berlin, c’était aussi l’objectif de votre Frankfurter Allee avec Lutz Ulbrich, n’est-ce pas ?

MS – Nous étions en contact avec le fabricant de ces désormais fameuses caméras Go-Pro. Tout le monde en avait déjà utilisées pour se filmer en ski ou en plongée, mais aucun groupe de musique n’avait encore eu l’idée de s’en servir. C’est ce que nous avons proposé à la firme. Le morceau a été enregistré live dans la voiture au moyen de cinq ou six caméras réparties dans tout l’habitacle. C’est Marika, la femme de Thomas Fanger, qui conduisait. On remarque dans le clip que nous tournons en rond dans la ville. Il y a une raison. Nous sommes partis de l’Alexanderplatz, là où se situe la tour de télé. De là, nous voulions quitter la ville en direction de Francfort-sur-l’Oder, par la Frankfurter Allee. Mais par malchance, il y avait à ce moment un contrôle de police sur l’avenue, et Marika ne savait pas comment les agents réagiraient en voyant trois types avec des iPads et des guitares en train de faire de la musique ! Voilà pour l’anecdote. Plus sérieusement, nous n’avons pas choisi le lieu au hasard. La Frankfurter Allee est un haut-lieu de l’histoire berlinoise. A l’époque de la RDA, elle s’appelait encore Stalinallee. C’est là que, le 17 juin 1953, l’Armée rouge a réprimé dans le sang le soulèvement des ouvriers – ceux-là mêmes qui construisaient les bâtiments qui bordent l’avenue aujourd’hui et qu’on voit dans le clip. Ce sont des choses que les hipsters de Berlin connaissent bien, car c’est un quartier qu’ils arpentent quotidiennement. Peut-être tomberont-ils sur le clip ?


dimanche 15 mars 2015

Broekhuis, Keller & Schönwälder live @ Repelen 2015

 

En 2005, Broekhuis, Keller & Schönwälder se sont produits pour la première fois en l’église de Repelen, près de Moers dans la Ruhr, fief de Detlef Keller. Dix ans et onze concerts plus tard, la formule s’est affinée, si bien que le spectacle se divise désormais en deux soirées : une première consacrée à un show « électronique pur », la seconde réunissant, autour de BK&S, leurs amis le guitariste Raughi Ebert, le violoniste Thomas Kagermann et la danseuse Eva-Maria Kagermann-Otte. Comme l’année dernière, la bande présentait le prochain album de la fameuse série chromatique du trio, Green, dont la sortie commençait à se faire attendre. La date est annoncée : ce sera juin 2015.

 

BK&S & Friends, Repelen 2015 / photo S. Mazars
BK&S & Friends @ Repelen 2015. De gauche à droite :
Eva-Maria Kagermann-Otte, Bas Broekhuis, Raughi Ebert, Detlef Keller, Mario Schönwälder

Repelen, le 14 mars 2015

BK&S & Friends, Repelen 2015 / photo S. Mazars
Green sera probablement le meilleur album de BK&S, en tout cas le plus original. C’est ce qu’ont pu se dire les spectateurs de cette onzième intervention du trio en l’église de Repelen, à l’occasion duquel le disque a été interprété, semble-t-il, en intégralité. Qu’on se rassure, nous sommes toujours en terrain connu : la meilleure tradition de la Berliner Schule. Mais si l’influence de Tangerine Dream planait sur des disques comme Wolfsburg (2002) ou le récent live The Last Tango (2014), celle de Klaus Schulze sur les précédents albums de la série chromatique, Orange (2007), Blue (2009) et surtout Red (2012), Green semble montrer une voie propre, et procède d’un remarquable renouvellement de l’inspiration des trois hommes.

BK&S & Friends, Repelen 2015 / photo S. Mazars
Outre l’inspiration, c’est aussi le matériel que Bas, Detlef et Mario n’ont pas hésité à renouveler. Trois nouveaux appareils font leur apparition cette année sur scène, trois Arturia MiniBrute SE, dont chaque musicien dispose d’un exemplaire derrière lui sur une perche. Ils ne seront utilisés que sur un morceau, Green 4, jusqu’alors inédit, sans doute le titre le plus énergique du futur album, mois méditatif, plus rythmé, et qui ne dépareillerait pas sur un dancefloor, à l’image de la production récente du duo Fanger & Schönwälder.
 

Broekhuis, Keller & Schönwälder, Repelen 2015 / photo S. Mazars
Bas Broekhuis, Detlef Keller, Mario Schönwälder @ Repelen 2015

BK&S & Friends, Repelen 2015 / photo S. Mazars
Contrairement à l’année précédente, où les programmes des deux soirées étaient totalement différents – un aperçu de Green le premier soir, un best of de BK&S le second –, les spectateurs qui ont eu le loisir d’assister aux deux concerts cette année auront entendu la même musique, d’abord jouée par les trois hommes (13 mars), puis avec l’appui de Raughi Ebert, Thomas et Eva Kagermann (14 mars).

BK&S & Friends, Eva-Maria Kagermann-Otte, Repelen 2015 / photo S. Mazars
Danse butō avec Eva-Maria Kagermann-Otte
Comme d’habitude, cette dernière investit périodiquement l’avant-scène tandis que les hommes s’affairent dans le chœur de la petite église. A cette occasion, le public découvre les nouvelles figures, les nouveaux costumes et les nouveaux accessoires conçus par Eva, dont les lentes chorégraphies, s’inspirant librement de la tradition japonaise de la danse butō, illustrent à la perfection le style musical pratiqué ici. Encore qu’il s’agisse moins d’illustration que de dialogue. Aux subtiles séquences de BK&S répondent les volutes de rubans, aux mélopées de Raughi et Thomas, la mystérieuse danse des lampions.

BK&S & Friends, Repelen 2015 / photo S. Mazars
BK&S & Friends @ Repelen 2015. De gauche à droite :
Bas Broekhuis, Raughi Ebert, Detlef Keller, Mario Schönwälder, Thomas Kagermann

BK&S & Friends, Repelen 2015 / photo S. Mazars
C’est un fait établi depuis les débuts de la musique électronique que celle-ci s’associe remarquablement avec des instruments plus conventionnels, susceptibles de lui apporter cette chaleur dont on l’accuse parfois de manquer. Si les sons de mellotron de Mario démentent en partie ce soupçon, il est certain que la guitare de Raughi et le violon de Thomas apportent une sève dont les séquenceurs seuls sont en effet dépourvus, quelque soit la vitalité et l’entrain que leur insuffle le musicien électronique.
BK&S & Friends, Raughi Ebert, Thomas Kagermann, Repelen 2015 / photo S. Mazars
Raughi Ebert, Thomas Kagermann
A cet égard, la contribution de Raughi Ebert s’avère d’autant plus précieuse qu’il vient de la tradition flamenco (cf son duo Tierra Negra, très populaire en Allemagne). On ne peut même pas parler de son « toucher » de guitare tant il donne l’impression d’effleurer à peine ses cordes à chaque solo. Quant à Thomas Kagermann, les aficionados connaissent depuis longtemps les sonorités inimitables de son violon : le morceau de Bas Broekhuis Nazareth, PA, paru sur la compilation Manikin Records Second Decade 2002-2012, en donne un excellent aperçu. Mais l’homme n’est pas seulement violoniste. Sur scène, il alterne les cordes et divers instruments à vents, n’hésitant pas à chanter… quand ça lui chante.

BK&S & Friends, Repelen 2015 / photo S. Mazars
La danse des lampions. BK&S & Friends, Repelen 2015

BK&S & Friends, Repelen 2015 / photo S. Mazars
Les musiciens utilisent souvent le cliché de « l’alchimie », ce mystérieux ingrédient qui leur permet de jouer ensemble et de bien s’entendre sans même y penser. C’est exactement ce qui se passe entre BK&S et leurs amis. Lorsque Raughi et Thomas accompagnent Bas, Detlef et Mario sur scène, ils ne connaissent bien souvent le morceau qu’ils interprètent que depuis le soundcheck. La facilité avec laquelle les deux hommes improvisent, intègrent leurs instruments aux pièces 100% électroniques du trio comme s’ils en avaient toujours fait partie, reste un des mystères et un des ravissements du spectacle.

BK&S & Friends, Repelen 2015 / photo S. Mazars
Soirée portes ouvertes à l'église
Celui-ci se prolonge d’ailleurs très tard dans la nuit. Immédiatement après les deux heures de concert, la paroisse avait décidé d’organiser, jusqu’à minuit, la soirée portes ouvertes de l’église. Qui d’autre que BK&S pour en assurer l’accompagnement musical ? Au programme : deux heures de musique supplémentaire tirée du répertoire de BK&S. Fatigués, les protagonistes ne sont pas présents simultanément sur scène. Tandis que le pasteur s’appuie sur la musique, très discrète cette fois, pour réciter ses psaumes, les uns et les autres se relaient sur scène puis vont se dégourdir les jambes ou se reposer au milieu des spectateurs. Et même là, au beau milieu du public, une inspiration soudaine pousse Thomas Kagermann à donner de la voie, révélant à cette occasion un don insoupçonné pour le chant diphonique.

Voilà. L’inspiration. La surprise. L’ambiance. C’est ce qu’on attend de chaque concert de BK&S, et c’est ce qui rend chacun d’eux unique.

Setlist (14 mars) : From Red To Green. – Green 1. – Green 2. – Green 3. – Green 4. – [rappels] Direction Green 2015 (titre de travail). – medley Red 1 / Direction Green 2.

Prochains rendez-vous

– Filterkaffee (Mario Schönwälder & Frank Rothe) live @ E-Day, Theater de Enck, Oirschot, 18/04/2015
– BK&S live @ the University of Berlin, 08/05/2015
– BK&S Planetariumskonzert, Zeiss Planetarium, Bochum, 06/06/2015

BK&S & Friends, Repelen 2015 / photo S. Mazars
BK&S & Friends @ Repelen 2015