Avec The Vision, the Sword and the Pyre (Part I), le nouvel album d'Eloy, Frank Bornemann concrétise enfin le rêve de sa vie : créer un opéra-rock sur Jeanne d'Arc. Première partie d'un diptyque entièrement conçu par le maître et réalisé par les fidèles musiciens de son groupe, cet album n'est qu'une étape qui devrait mener le natif de Hanovre à monter la vie de Jeanne d'Arc sur scène, chez nous en France. Frank Bornemann considérait ce projet depuis plus d'un quart de siècle. Dans l'intervalle, il a eu le temps d'apprendre le français, de rencontrer les meilleurs spécialistes et de bien réfléchir à son sujet. Car, bien qu'Allemand, il n'ignore pas les débats et récupérations successives dont la figure de Jeanne d’Arc a fait l'objet dans notre histoire. De passage à Paris après un séjour studieux sur les traces de la pucelle à Orléans, il se rappelle au bon souvenir des Français, explique pourquoi il a mis si longtemps à réaliser son projet, décrit son travail sur l'album, et tente de nous faire partager sa passion pour Jeanne d'Arc.
Eloy est de retour
avec un nouvel album. Le nom d'Eloy n’est pas inconnu chez nous. C’est le
moment de nous rafraîchir un peu la mémoire. Le groupe connaît bien la France pour y avoir tourné
plusieurs fois.
Frank Bornemann – C’était
il y a longtemps, dans les années 70 et 80. Dès 1973, nous sommes montés sur la
scène de l’Olympia, comme première partie. Nous sommes retournés deux fois à
Paris, en 1980 et 1981, en tant que têtes d’affiche, cette fois au Bataclan.
Nous nous sommes fait une petite réputation en France. Jamais au point d’y
devenir des stars, mais assez, en tout cas, pour y tenir plusieurs fois le haut
de l’affiche et y remplir les salles. Pas de grandes salles, bien sûr. Il faut
se rappeler que le Bataclan de l’époque était bien plus petit qu’aujourd’hui.
C’était en tout cas une belle expérience, non seulement à Paris, mais aussi en
Province. Dès les années 70, nous avons régulièrement tourné en Alsace, ou bien
à Strasbourg ou bien à Mulhouse. A mon avis, l’un de nos meilleurs concerts de
la période Planets / Time to Turn est celui du Palais des
fêtes de Strasbourg. Peut-être même le meilleur. J’ai encore en mémoire le
bâtiment. C’était un premier étage, dans une salle à l’acoustique remarquable.
Sais-tu combien de
disques Eloy a-t-il vendus en France à cette époque ?
FB – Franchement,
non ! En Allemagne, en revanche, nous avons atteint de très beaux chiffres.
Aucun album ne s’est écoulé à moins de 100 000 exemplaires. C’est le cas
de Dawn et Silent Cries and Mighty Echoes. Plus de 200 000 pour Ocean, qui a fini certifié plusieurs
fois disque d’or, ventes domestiques et exports confondus. En effet, les deux
n’étaient pas distingués à l’époque. Les ventes en France sont donc perdues
quelque part dans ces chiffres. On peut penser que leur part représente
quelques milliers d’exemplaires. Nos disques n’ont jamais été disponibles en
France qu’en imports. Seul Silent Cries
and Mighty Echoes a fait l’objet d’une publication française, chez Pathé-Marconi.
Mais ce n’est plus jamais arrivé depuis.
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| Eloy : Dawn (EMI, 1976) – Ocean (EMI, 1977) – Silent Cries and Mighty Echoes (EMI, 1979) |
En effet, pendant de très longues années – en fait, depuis la séparation du groupe au milieu des années 80 – on n’a plus trop entendu parler d’Eloy en France, alors que vous vous êtes reformés et avez régulièrement publié des disques depuis. Il faut dire que, pendant tout ce temps, tu méditais un autre projet : Jeanne d’Arc. Deux questions : pourquoi Jeanne d’Arc ? Et pourquoi as-tu attendu si longtemps avant d’entamer enfin ce projet ?
FB – Jeanne d’Arc
me passionne depuis le début des années 90. C’est un concours de circonstances
très étrange qui m'a amené à la rencontrer. En 1990, ma femme Brigitta et moi
avions décidé de célébrer notre anniversaire de mariage pour la première fois à
Paris. En flânant, nous nous sommes arrêtés à Notre-Dame pour admirer les
fameuses cloches dans la tour de Quasimodo. Puis, alors que nous voulions
poursuivre notre promenade en direction de Saint-Germain-des-Prés, la pluie a
commencé à tomber. Nous avons donc rebroussé chemin pour nous abriter dans la
cathédrale, en plein milieu d’une cérémonie. L’orgue emplissait la nef de
sonorités sépulcrales pendant qu’un prêtre récitait des versets. Tout ça nous
laissait indifférents, je l'avoue. Nous attendions simplement que la pluie
cesse. C'est là, qu'au fond de la nef, dans une niche, nous avons découvert la
statue de Jeanne d’Arc parmi d’autres statues de cardinaux et de notables, devant
lesquelles brûlaient de très nombreux cierges. Mais presque aucune devant
Jeanne d’Arc. A cette époque, je ne savais presque rien d’elle, sinon,
vaguement, qu’elle avait contribué à chasser les Anglais pendant la guerre de
Cent ans, puis qu’elle avait été brûlée vive. Mais tout de même ! Tous ces
cierges autour et si peu pour elle ! Tant d’ingratitude de la part des
Français ! Je trouvais ça révoltant. J’ai moi-même allumé quelques cierges
pour faire bonne mesure. Aussitôt m’est venue l’idée de lui consacrer une
œuvre. Le thème était intéressant. J’ai commencé à composer dès notre retour à
la maison.
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| Jeanne d'Arc à Notre-Dame de Paris photo : Steven G. Johnson |
FB – J’avais déjà
envisagé l’idée d’un album concept mais je l’ai vite écartée, par manque de temps.
En plus, Eloy était réduit à deux membres à cette époque. C’est pourquoi je me
suis contenté d'abord d’une chanson, Jeanne
d’Arc, qui résume toute son épopée. Dans l'intervalle, Brigitta m’avait
poussé à me documenter. Elle m’avait acheté de nombreux livres d'histoire à son
sujet. Mais je ne voulais rien lire, car j’avais ma propre vision. Je me suis contenté
d’une notice de quelques lignes dans un volume de l’Histoire universelle. J’avais peur que les historiens détruisent ma
vision. Une fois la chanson achevée, quand j’ai été sûr que plus rien ne pouvait
me distraire, j’ai dévoré tous les livres sur Jeanne d’Arc. A commencer par les
minutes de son procès, que j’avais emportées avec moi lors d’un séjour en
Grèce, dans une traduction en allemand de Ruth Schirmer-Imhoff. A ma grande
surprise, ce que j’avais imaginé correspondait en tout point à la réalité. Quel
choc ! Quand la chanson est sortie [sur le disque Destination en 1992], j'ai compris que je ne pouvais pas en rester
là.
Deux ans plus tard, en 1994, j'ai eu l'idée de composer une
seconde chanson, cette fois du point de vue des soldats. Ça tombait bien. Depuis
les sessions de Chronicles, Eloy
était à nouveau un vrai groupe, et nous avions décidé de célébrer nos 25 ans
d'existence par une tournée. C’est alors que la Warner m’a contacté. Le
président de Warner Music en Allemagne à cette époque était un Américain avec
lequel nous avions de bonnes relations. Son homologue aux Etats-Unis voulait me
confier le score du film que la
Warner projetait alors sur Jeanne d’Arc. La chanson sur Destination leur avait plu. Le projet
était déjà assez avancé : Kathryn Bigelow à la réalisation, Sinead
O’Connor dans le rôle de Jeanne, Sean Connery en évêque Cauchon. Le film devait
s’intituler Company of Angels. C’est
devenu le titre de la chanson. En entendant ça, j’ai redoublé d’efforts pour
composer une chanson formidable. Hélas, un scandale a tout fait capoter. Sinead
O’Connor s’en est prise en pape, je crois qu’elle avait déchiré son portrait à
la télévision. L'Eglise s'est offusquée, le projet est tombé à l'eau. Pour moi
aussi. J'ai voulu quand même aller au bout, pour montrer aux Américains que
j’étais encore là. Le morceau a échoué sur l'album The Tides Return Forever.
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| Eloy : Destination (ACI, 1992) – The Tides Return Forever (ACI, 1994) – Ocean 2, The Answer (BMG, 1998) |
A quel moment envisages-tu enfin l'idée de l'opéra rock ?
FB – Juste après.
Mais là, nouveau contretemps. A cause du succès du disque et de la tournée qui
s'en est suivie, la pression était forte pour faire un nouvel album. On nous
demandait carrément de sortir un Ocean 2.
Une grosse compagnie, BMG, a fait une telle offre que je n’ai pas pu refuser.
J’avoue que l’argent tombait plutôt bien. Mais la réalisation du disque a été
un cauchemar. Dans l’hypothèse où j’acceptais de donner une suite à Ocean, je voulais la faire à ma manière,
abandonner les paroles sombres de Jürgen Rosenthal [le batteur et auteur des
textes sur Ocean en 1977], écrire des
lyrics plus positives. D'où le
sous-titre du disque, The Answer.
C'était ma réponse à l'univers un peu brumeux de Rosenthal. J’ai lui a fait
lire mes paroles et lui-même m'a concédé qu'il les trouvait très réussies, plus
lumineuses.
L’album s’est lui aussi très bien vendu. En plus, nous avons
eu la chance de l'enregistrer dans des conditions optimales aux Etats-Unis,
alors même que nous n’avions là-bas aucun contrat avec une maison de disques. C'est
surtout au sein de la communauté prog-rock qu'il a eu le meilleur écho. En
1998, il y avait déjà Internet, et déjà des forums. Une nuit (décalage horaire
oblige), un animateur radio de Milwaukee, qui m’avait beaucoup soutenu, m’a
téléphoné. « Frank, me dit-il, vous avez réussi ! Ocean 2 a été élu meilleur album prog de l’année 1998 ! »
A mes yeux, ça ne voulait pas dire grand-chose, dans la mesure où la scène progressive
n’a jamais été très importante aux Etats-Unis. Par curiosité, j’ai demandé qui était
second. « The Division Bell, de Pink Floyd ». Voilà qui était
plus significatif ! Soutenir la comparaison, une seule fois dans sa vie,
avec Pink Floyd, que désirer de plus ? Après ça, on peut prendre sa retraite.
Et j’ai effectivement arrêté ! Pour moi, ce devait être la fin d’Eloy. Je
voulais me consacrer à Jeanne d'Arc.
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| photo : Kate Cymmer |
FB – Oui, j’ai
produit dès 1973 le deuxième album des Scorpions (Fly to the Rainbow). En 1979, j’ai fondé les studios Horus Sound à
Hanovre, où nous avons produit beaucoup de heavy-metal : Helloween,
Kreator, Celtic Frost, autant de groupes importants et très agressifs, avec
lesquels nous avons rencontré un grand succès. Tant mieux, car un studio, c’est
une entreprise qui doit être économiquement rentable.
Et à laquelle il faut consacrer beaucoup de temps. Ceci explique peut-être cela.
FB – Tu n’as pas
idée. C’est beaucoup de travail. Le succès a continué dans les années 90 avec
des groupes comme Guano Apes, plusieurs fois disque de platine en Allemagne et
célébrés dans toute l’Europe… sauf en France. Comprenne qui pourra. Tout ça
pour dire que les studios Horus étaient devenus une adresse connue et respectée
non seulement en Allemagne, mais dans le monde entier. Nous y avons même mixé
pour les Rolling Stones en 1996. Mais dans les années 2000, nous avons dû faire
face à une récession terrible, inédite par son ampleur. La chute des ventes de
disques a d'abord miné les labels, puis la crise s’est propagée à toute
l’industrie. Les studios devaient se battre pour survivre, Horus compris. J’ai
consacré tout mon temps à sauver le studio si bien que, même avec la meilleure
volonté du monde, je n’avais pas une seconde pour mener à bien mon projet, le
rêve de ma vie. Je l’ai vécu comme un dilemme. Ou bien je sauve le studio et je
renonce à mon projet, ou bien je me consacre à mon projet et le studio coule.
Or j’avais besoin du studio. Sans lui, pas de projet. C’est le choix que j’ai
fait. J’ai donc continué à produire pour les autres, le plus possible.
C’est précisément le moment où Internet a véritablement
décollé. En 2006, je produisais le groupe allemand Revolverheld, qui a lui
aussi fait disque d’or dès son premier album. Les membres du groupe avaient
l’habitude, entre deux sessions, de se divertir en surfant sur Internet. Ils
m'ont montré des vidéos d'Eloy, parfois très anciennes. Moi, je n’y connaissais
rien, je n’avais même pas d’ordinateur. Je leur demande : « Où avez-vous déniché
tous ces films sur Eloy ? » Ils m’invitent à regarder moi-même sur
YouTube. Tu imagines ma réponse : « C’est quoi YouTube ? ».
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| Visionary (Artist Station, 2009) |
FB – Je me suis
acheté un ordinateur. Là, j’ai découvert ébahi les centaines de milliers de likes, les commentaires enthousiastes. Ainsi,
Eloy avait encore une armée de fidèles, alors que nous ne faisions plus rien –
mais alors rien – depuis huit ans. Normalement, un groupe qui n’a plus
d’actualité aussi longtemps tombe aux oubliettes. Chaque matin, le manager du
studio venait dans mon bureau pour me lire des e-mails en provenance des
Etats-Unis, d’Amérique du Sud, de Grèce, de Dieu sait où. Grâce à Internet, c'est
vrai, les fans pouvaient pour la première fois s’adresser à moi. Pas
directement, bien sûr. Ils écrivaient au studio, sachant qu’il m’appartenait.
C’est comme ça que j’ai découvert la haute estime dont le groupe jouissait
toujours. Une fois, c'est un Américain qui nous bombarde « meilleur groupe
progressif de tous les temps ». Une autre, un Brésilien parle carrément du
« plus grand accomplissement dans l’histoire du rock ». Mais non ! Il
se trompe. Tout le monde sait que ce sont les Beatles ! Quand tu reçois tous
les jours des messages de ce genre, tu ne peux pas les ignorer. Et après tout, pourquoi
ne pas tout laisser de côté un moment, juste le temps d'enregistrer un dernier
petit album, et gagner un peu d’argent ? C’est Visionary, qui marche bien, alors que c’est notre premier album
depuis 1998, onze ans plus tôt. L’album est à peine sorti que je reçois une
avalanche d'e-mails, dont l’état d’esprit général est : « revenez sur
scène ! » Or cela, il n’en était pas question. Trop de travail. Mission
impossible ! L’album est sorti en décembre 2009, et ce n'est qu'en 2011 que
nous nous sommes résolus à satisfaire la demande des fans.
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| Eloy live @ Night of the Progs, Loreley, 8 juillet 2011 |
FB – C’est
l’inverse qui est vrai. Je n'ai jamais aimé jouer dans des festivals. Avec
Eloy, nous ne l'avions fait que rarement auparavant, parce que les phases de montage
et de démontage expéditifs représentent toujours un gros risque pour le
matériel, surtout les synthés. Et on joue moins longtemps. Je ne voulais plus
en entendre parler. A tel point que, lorsque nous avons reçu les invitations des
festivals de Burg Herzberg et Night of The Prog, j’ai décliné les deux. Même
Night of the Prog, sur le site de la
Loreley, alors que c’est là que viennent jouer les plus
grands : Marillion, Steve Hackett, Dream Theater... Deux arguments seulement
m'auraient conduit à envisager d'accepter : jouer en tête d'affiche, et obtenir
un cachet monumental, à cause du coût que représentait la réunion d'un groupe
aussi nombreux. J’ai lancé un chiffre tellement énorme (je ne te le répèterai
pas), que j’étais sûr d’avoir la paix. Mais les gens de Night of the Prog m’ont
rappelé et ils ont dit d’accord pour tout : le gage et la tête d’affiche, alors
que Dream Theater était aussi au programme. J’étais très embêté. D'autant plus
que l’organisateur de Burg Herzberg l’a su et qu’il n’a pas aimé. « Frank,
tu n’es pas sympa. Pourquoi chez eux et pas chez moi ? » Je lui ai
expliqué les conditions obtenues à la Loreley et il s'est aligné. Ensuite, alors que le
contrat n'était pas encore signé avec Night of the Prog, Winnie [Winfried
Völklein, le patron du festival] m'annonce nous avoir trouvé une petite date à
Bâle pour nous échauffer. Mieux que ça : on nous laisse utiliser la salle
gratuitement pendant trois ou quatre jours pour nos répétitions. En échange,
nous devons simplement jouer un petit concert contre un « cachet modeste ».
Qu’entend-il par là ? 12 000 euros ! Impossible de refuser. Pour
nous, ce fut un grand défi.
Pourquoi avoir décidé
d'entamer une tournée dans la foulée ?
FB – Nous avions à
la Loreley un
public international. Des Allemands, des Français, des Anglais, des Grecs, des
Américains, des Australiens et même des Iraniens avaient fait le déplacement.
C’est en raison du succès de ces festivals que nous avons décidé d’enchaîner
avec une vraie tournée en Allemagne. De nombreux fans n’avaient pas pu faire le
déplacement en cette période de vacances d’été, et nous l’avaient fait savoir.
Il se trouve que Matze [Klaus-Peter Matziol, le bassiste d'Eloy] dirige la Peter Rieger
Konzertagentur, l’un des plus gros tourneurs d’Allemagne. Il a proposé de
prendre en charge la tournée, sans savoir si le public suivrait. Finalement,
tous les concerts, sauf un, ont été sold-out.
A deux reprises, nous avons même dû emprunter une salle plus grande.
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| Frank Bornemann mixe Decay of Logos, Horus Studios, 2 sept. 2013 |
Dommage. Sur Performance, il y a l’excellente chanson
Heartbeats.
FB – Je sais, je
sais. Chaque concert ayant été enregistré, j’ai pu mixer les meilleures
versions de chaque chanson – l’une à Bielefeld, l’autre à Berlin, une autre en
Suisse – en vue de la publication d’un double album live.
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| Eloy – Reincarnation on Stage (Artist Station, 2014) |
FB – Oui, et même
dans le top 40, à ma très grande surprise. Comme on dit en français, le disque
a eu un succès fou, alors que nous
n’avions plus joué ensemble sur scène depuis 13 ans.
En résumé, l’album Visionary en 2009 et le live Reincarnation on Stage en 2014, c’était
pour les fans.
FB – Absolument.
Donc encore du
travail, encore du temps passé à tourner, à mixer. Nous sommes à présent en
2014, il y a trois ans. Est-ce là que tu te dis : « Maintenant, ça
suffit » ?
FB – Oui. Cette
fois, plus de tergiversations. C’est maintenant ou jamais. Mais si je dois encore
m’occuper du studio, si je dois encore produire, il y aura toujours autre
chose. C'est pourquoi j’ai vendu le studio à Arne Neurand et Mirko Hofmann.
J’ai conservé à l'étage un petit studio pour mon usage personnel, et enfin,
j’ai commencé à composer, à l’automne 2014. A partir de zéro.
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| Frank Bornemann au château du Haut-Koenigsbourg, 2015 |
FB – J'aurais
sûrement réalisé un très bon album, mais je n’avais pas la paix. Quand on a un
projet si personnel à mener à bien, il faut être 100% concentré.
C’est le projet de ta
vie. Le plus ambitieux, aussi.
FB – Oui. On peut
dire ça.
Un tel projet ne
pouvait pas ne pas être ton meilleur album. Sinon, à quoi bon ? Mais quel
artiste a publié son meilleur disque après 45 ans de carrière ?
FB – Je n'en
connais aucun. – Tu attends un miracle
! FB – Cela tient du miracle [en français].
C’est vrai.
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| L'affiche de The Vision, the Sword and the Pyre représentant la statue de Jeanne d'Arc du sculpteur Paul Dubois |
FB – C’est ce que
j’avais annoncé dans le livret de Visionary
en 2009. Mais comme la tournée a eu tant de succès, puis le live, je ne voulais
pas décevoir les fans en congédiant une fois de plus le groupe. Et après tout,
pourquoi ne pas travailler avec les mêmes musiciens ? Ça resterait mes
compositions, mon album. Mais la situation avait changé depuis la tournée. J'avais
alors un budget assez important pour que chaque musicien puisse abandonner son
job un mois complet sans mettre en danger ses finances. Car chacun a ses
obligations. Gerlach possède sa propre firme à Berlin, Folberth aussi, entre
Fulda et Francfort. Matze, comme tu sais, dirige l'agence Peter Rieger à Cologne.
Et Bodo était alors musicien de studio à Stuttgart. En revanche, au début de
mon nouveau projet, je n’avais plus d’argent pour refaire le même coup. Pas
question pour les musiciens de laisser tout tomber pour venir à Hanovre. Donc
chacun a fait selon ses disponibilités, et a enregistré ses parties quand il a pu.
Jamais je n’avais travaillé dans des conditions si inconfortables.
Sincèrement, je me serais grandement facilité la tâche en
engageant des guests disponibles à
plein temps. Mais quel mufle aurais-je été de jeter le groupe ? « Merci d’être
venus, au revoir» ? Ça ne se fait pas. C'est par gratitude envers eux et envers
les fans que j'ai finalement décidé d'apposer le nom d'Eloy sur la couverture,
et que j'ai sollicité les musiciens historiques. Seul Bodo n'a pas pu se rendre
disponible. Heureusement, un nouveau batteur [Kristof Hinz], un jeune
extraordinaire, m'a au moins accompagné tout du long pour me donner le tempo,
la trame générale. A part ça, nous n'avons pas répété une seule fois. L'absence
totale de répétition m'a obligé pour la première fois à savoir déjà très
précisément dans ma tête ce que je voulais. C’est plus facile quand un groupe
joue ensemble, tu entends en direct le résultat. Autant dire qu'il s'agit de
l'album le plus complexe de toute ma carrière.
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| Bornemann et Gerlach enregistrent les voix du titre The Age Of The Hundred Year's War, Horus Studios 2016 |
Les deux chansons précédemment consacrées à Jeanne figurent dans le nouvel album, mais profondément remaniées. On ne reconnaît que les couplets de l’une, et le refrain de l’autre.
FB – Quand tout
cela n'était encore qu'à l'état de projet, j'étais déjà décidé à reprendre mes
meilleurs morceaux sur Jeanne. Il aurait été absurde de m'en priver. Mais je ne
pouvais faire autrement que les remanier, car je raconte l'histoire dans
l'ordre chronologique. D'ailleurs, c'est l'ordre que j'ai suivi dans le
processus de composition lui-même. J'ai composé d'abord l'intro, puis tous les
autres titres de façon à m’assurer que chaque morceau succède harmonieusement
au précédent, mais surtout, qu'il reste cohérent par rapport à l’histoire, à la
continuité de l’intrigue.
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| Quelques livres sur Jeanne d'Arc |
FB – En effet, j’ai
appris le français. Aujourd’hui, je me débrouille dans le français courant.
Mais ça reste compliqué dès qu’on aborde un sujet un peu pointu, comme c'est le
cas avec l'histoire de Jeanne. Mais je viens régulièrement en France, surtout à
Paris, parce que je m’y sens bien. La mentalité me plaît, et j’y poursuis mes
recherches. Celles-ci m’ont amené à rencontrer la grande spécialiste de Jeanne
d’Arc, l’historienne Régine Pernoud, en 1998. J’ai beaucoup appris grâce à
elle. J'ai lu tous ces livres. Elle a été pour moi une très grande inspiration.
Je crois qu’elle espérait que mon œuvre à venir touche le public d’une manière
plus profonde, impossible à l’historienne qu’elle était. Elle considérait qu'une
œuvre musicale y parviendrait plus facilement que des publications
universitaires. Oui, je pense que c’est ce qu’elle aurait aimé. Trouver
quelqu’un qui rende Jeanne d’Arc accessible à tous.
FB – « Pour Brigitta
et Frank Bornemann, qui comprend si bien Jeanne. » Ça nous beaucoup ému.
Malheureusement, elle n’a pas pu venir au renouvellement de nos vœux de mariage
dans la cathédrale d'Orléans cette année-là, car elle était déjà trop malade.
Nous savions qu’elle n’allait pas bien, mais nous ne nous doutions pas à quel
point. Elle est morte quelques semaines plus tard, à 89 ans. J’ai appris la
nouvelle par un coup de fil de sa collègue Marie-Véronique Clin, alors que je
me trouvais à Prague, en plein enregistrement des chœurs de The Answer. J’étais très abattu.
J’aurais tellement voulu la revoir. Si j’ai fait autant d'efforts à l'époque
pour apprendre le français, c'est en partie à cause d’elle. J’aurais aimé
pouvoir échanger en français directement avec elle. Lors de notre entrevue,
j’avais un interprète, mon ami nancéen Bruno della Chiesa.
FB – Bruno se
trouve être apparenté au pape Benoît XV, celui-là même qui a fait canoniser
Jeanne en 1920. Il est l'aîné de trois frères, lui-même, François et Xavier.
Leurs parents, un Italien et une Française, se sont rencontrés à Vaucouleurs,
lors des fêtes de Jeanne d'Arc, où la mère jouait le rôle de la pucelle. Et ils
ont vécu dans la rue Jeanne d'Arc à Nancy. Ça ne s'invente pas. C'est grâce à
Bruno que j'ai pu visiter petit à petit tous les endroits par où Jeanne d’Arc
est passée. Un pèlerinage, en quelque sorte. Quelle émotion ! J'ai vu la salle
où Jeanne a été examinée lors du procès de Poitiers. C’est devenu un Palais de
justice. Normalement cette salle est fermée au public. Puis Bruno m’a emmené à
Chinon et à Vaucouleurs, où nous avons visité l’hôtel de ville. Une historienne
nous a emmenés dans la crypte de l’église où Jeanne avait l’habitude de se
recueillir, devant la statue de Sainte Marguerite.
FB – La première
partie débute avec la naissance de Jeanne et s'achève à la bataille des
Tourelles, à Orléans. Une dernière chanson, Why
?, évoque le sentiment de Jeanne après les combats. Tous ces morts, c’était
à ses yeux un prix très élevé à payer pour la victoire. A ma connaissance, aucun
historien, aucun film, n'a jamais insisté sur cet aspect de sa personnalité. Faire
autant de mal pour en retirer un bien, voilà qui lui faisait horreur.
Est-il vrai que
Jeanne n’a jamais tué personne, même en pleine bataille ?
FB – C’est vrai.
Jamais. Quand bien même elle se trouvait chaque fois en plein milieu des
combats. C'est fou.
Toi-même, tu incarnes
le narrateur, un certain Jean de Metz.
FB – Jean de Metz
était un compagnon de Jeanne d’Arc. A ses côtés depuis le début, depuis
Vaucouleurs, il était pour moi le meilleur narrateur possible. Jean raconte ce
que ressent Jeanne d’Arc après la libération d'Orléans. La nuit tombe, tout est
calme, il fait déjà trop sombre pour qu'on ne distingue plus les cadavres qui
gisent encore sur le champ de bataille. Mais le lendemain, ils apparaissent en
pleine lumière. Jeanne découvre ce tableau d’horreur, avant de faire son entrée
sous les acclamations d'une foule en liesse. Tu imagines les émotions
contradictoires qui ont dû l'assaillir. D'un côté la joie d'avoir mené à bien
sa mission. De l’autre, tous ces morts, en particulier chez l'ennemi. Avant la
bataille, Jeanne avait envoyé deux messages aux Anglais les suppliant de lever
le siège sans combattre. Elle avait le souci d'épargner des vies. C’est ainsi que
s’achève la première partie.
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| Frank Bornemann (photo : Kate Cymmer) |
Le double album concept est déjà assez ambitieux en soi. Et pourtant, ce n’est pas ton but ultime. A terme, l'objectif est de monter la vie de Jeanne d'Arc sur scène en France.
FB – Cet objectif
est encore plus important que l’album. Je veux monter un spectacle musical. Pour
ce faire, je dois encore écrire de vrais dialogues pour la scène. Je présente
parfois mon œuvre comme un opéra-rock, mais ce ne sera pas vraiment un opéra.
Les acteurs ne chanteront pas, ils parleront. En général, dans les spectacles
de ce genre, la musique et les dialogues se succèdent. Je souhaite qu'ils se
superposent. Les passages chantés traduiront de leur côté les pensées et les
sentiments des protagonistes. Quant à savoir si la musique sera jouée en direct
ou enregistrée, c’est une autre affaire. Le budget et le promoteur en
décideront. Mais c'est dans la perspective d'un tel spectacle que j'ai décidé
d'inclure déjà dans l'album un certain nombre de ces dialogues. Peut-être un
peu trop, dans cette première partie ? Mais c’était inévitable si je voulais
bien faire comprendre la chronologie des événements. Leur présence doit
permettre à l'auditeur de suivre l’histoire. Un exemple : la naissance de
Jeanne. Il s'agit d'un dialogue entre son père et sa mère. Celle-ci se réjouit,
celui-là un peu moins, car la guerre de Cent Ans fait rage, et il ne peut plus
assumer une nouvelle bouche à nourrir.
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| Jeanne d'Arc et ses voix à Domrémy, fresque de Jules Lenepveu au Panthéon |
FB – Oui, j'ai
beaucoup réfléchi avant d'aborder cette affaire. Je voulais rester objectif. Aussi
me suis-je interdit d'affirmer ou d'infirmer que Jeanne a bien entendu des
voix, qu’elle est bien envoyée par Dieu, etc. Dans la scène où son père
l'entend discuter avec quelqu'un dans
l'église, lui-même s'étonne, car il ne voit personne.
C’est la clé. On va me dire : Frank Bornemann ne répond pas à la question.
A-t-elle oui ou non entendu des voix ? Mais ce n’est pas le but. Si j’y réponds
d’une manière ou d’une autre, alors je bascule immédiatement dans un camp. Je
ne veux pas qu’on vienne dire que je soutiens en douce la version de l’Eglise
catholique. Dans l’histoire telle que je la raconte, seule Jeanne affirme être
envoyée par Dieu, seule Jeanne parle des voix de Sainte Catherine et Sainte
Marguerite. Mais pas moi, ni aucun autre personnage. Jean de Metz se contente
de répéter ce qu’elle lui a dit. Quant à moi, je rapporte l'histoire d'après
son témoignage, ni plus, ni moins.
Certes, mais tu as
bien une opinion à son sujet, non ?
FB – Je veux
dresser un portrait très humain, très compatissant, en évitant tout recours au
surnaturel. Selon moi, les motifs de Jeanne sont simples. Elle constate à quel
point les gens souffrent autour d'elle. Elle ne veut rien d'autre que leur
enlever ce poids, leur rendre leur joie. C’est ce qui la pousse à tout risquer
pour les autres, jusqu’à donner sa vie, ne l’oublions pas. On ne peut pas faire
plus. C'est cela que je veux partager. Je veux que le public comprenne sa force
de caractère, sa sensibilité d'âme. Difficile d'être plus éloigné de la figure
nationaliste et guerrière, chauvine et violente qu'on nous présente parfois. Car
ce n’est tout simplement pas vrai. Ses supplications aux Anglais avant la
bataille en témoignent. Elle voulait éviter le combat et épargner des vies. Mettre
fin à l'occupation était surtout un moyen de ramener la paix. C'est ce qui
explique pourquoi elle a voulu reprendre Paris aussi rapidement. Son idée, je
pense, était d’en finir avec sa mission, puis de retourner tranquillement à
Domrémy reprendre le cours de sa vie en famille. Mais les choses ne se sont pas
passées ainsi.
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| Frank Bornemann et Olivier Bouzy, Orléans, 19 octobre 2017 |
FB – C'est à cela
que me sert Jean de Metz. Evidemment, je ne peux pas être aussi factuel qu'un
livre d’histoire, mais je reste à distance de toute considération politique ou
religieuse. Tu n’entendras rien de tel dans le disque. Dans ce but, je continue
encore maintenant mes recherches, avec le plus grand soin. Je reviens à
l'instant d'Orléans, où j'ai visité la Maison de Jeanne d’Arc pour clarifier certains
points restés obscurs avec Olivier Bouzy [l'actuel directeur adjoint du Centre
Jeanne d'Arc]. Je ne veux commettre aucun contresens. Je veux coller à l’état
actuel des connaissances historiques. Je dois aussi m’assurer de ce que Jean de
Metz savait lui-même. Qu’a-t-il vu ? Qu’a-t-il entendu ?
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| Ingrid Bergman |
FB – Peut-être,
mais Luc Besson n’a rien écouté. Il s'est servi d'Olivier Bouzy comme caution.
C’est le pire film sur Jeanne d’Arc que j'ai jamais vu. C'est un film
abominable. Il m'a donné des boutons. Le seul qui apporte un peu quelque chose,
en dépit de son caractère hollywoodien, c’est celui de Victor Fleming avec
Ingrid Bergman. Quant au film muet de Dreyer, il ne couvre que le procès, pas
toute la vie de Jeanne.
Peux-tu déjà dire un mot de la seconde partie ?
Peux-tu déjà dire un mot de la seconde partie ?
FB – Je viens de
commencer à composer. Je vais y évoquer la bataille de Patay. Curieusement,
c'est un épisode qu'omettent toutes les fictions consacrées à Jeanne d'Arc. En
général, on passe directement d’Orléans au sacre de Reims. Or Patay est la plus
importante victoire de Jeanne. La levée du siège d’Orléans, si symbolique
fut-elle, n’a pas été décisive. A Patay, en revanche, l’armée anglaise a été
anéantie, aussi sûrement que la française quinze ans plus tôt à Azincourt.
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| Eloy – The Vision, The Sword and the Pyre (Part I) (Artist Station, 2017) |
FB – La réponse a
été fantastique. J’ai eu les meilleures critiques de toute ma carrière. Presque
tous les magazines considèrent qu'il s'agit du meilleur album d’Eloy, toute
période confondue. Certains parlent d'opus
magnum. La seule chose qui m’a gênée, je te l'ai déjà dit, c'est qu’on en
parle comme d’un album d’Eloy, alors qu'il serait plus juste d’en parler comme d’un
album interprété par Eloy.
Et les fans ? Ont-ils
répondu présent ?
FB – Oui. L'album
a fait encore mieux que Reincarnation on
Stage dans les charts, alors que le
disque est sorti en août. Il fait savoir qu'en Allemagne, les gens commencent
leurs achats de Noël dès le mois de septembre. La concurrence est donc plutôt
rude en cette période de l'année. Cerise sur le gâteau, nous sommes même entrés
dans les charts en Suisse. En 18 albums, ça n’était jamais arrivé dans la
carrière d’Eloy.
Finalement, que
représente Jeanne pour toi ?
FB – Jeanne est très
importante dans ma vie. A Domrémy, il y a un buste de Jeanne d’Arc posé sur un
socle. A l’intérieur se trouvent ses cendres. Et un livre d’or permet aux
visiteurs d’écrire leurs impressions. Là, pour la consoler, en quelque sorte,
je lui ai fait une promesse solennelle : lui consacrer une œuvre et
continuer mon travail jusqu’à ce que j’y parvienne. Puis j’ai écrit :
« la valeur d’une vie ne dépend pas de sa durée ». Il est vrai que sa
vie a été brève, mais quel rôle elle a joué dans l’histoire ! Comme si sa
vie terrestre s’était transformée en lumière. C’est ce que je chantais déjà
dans les paroles de Jeanne d’Arc :
With angels at your side
Embracing you so tight
To shelter you from pain
They sentenced you in vain
Your spirit will arise
To melt with heaven's light.
Tu voyages assez souvent en France pour être au courant des récupérations successives dont la figure de Jeanne d'Arc a fait l'objet chez nous. N’as-tu pas peur d’être accusé de « faire le jeu de… » ? Certes, tu es totalement étranger au débat politique franco-français. Jusqu’au moment où un malveillant se souviendra que tu n’es pas seulement étranger, mais allemand, et n’hésiteras pas à brandir l’équation facile : Jeanne d’Arc + droite + allemand = nazi.
FB – Je veux être
très clair à ce sujet. Je ne suis motivé par aucune arrière-pensée religieuse
ou politique. Et si les gens se demandent qui est ce Frank Bornemann, je
répondrais que je suis un survivant des ravages de la Seconde Guerre
mondiale. Je suis né en avril 1945 dans les ruines de Hanovre. La ville avait
été rasée par les bombes. Mon père naturel, qui est mort depuis longtemps,
était un prisonnier français, un Parisien, probablement originaire du sud de la France – je n’ai jamais
vraiment su, je n’osais pas poser la question à ma mère. Mais en 1945, une
relation entre une Allemande et un Français était devenue tout simplement
impensable. J’ai donc grandi sans père, en Allemagne, en tant que citoyen
allemand. Ce n’est que plus tard que ma mère m’a révélé mes origines françaises.
Tu imagines donc la sympathie que peuvent m’inspirer les nazis, la
sympathie que peuvent m’inspirer des gens qui ont détruit entièrement ma
famille.
Dès maintenant, je veux clamer haut et fort le nom des
personnalités politiques auxquelles je m'identifie : Konrad Adenauer et Charles
De Gaulle, les deux signataires du traité de l’Elysée. J’étais encore tout
jeune à l’époque, et cet événement a été une sorte de libération pour moi. Plus
tard, en y réfléchissant, j’ai compris quel exploit il représentait, si tôt
après la fin de la guerre, notamment de la part de De Gaulle. Ni en France ni
en Allemagne, les peuples n’étaient encore prêts à aller si loin. Depuis, dans
chacun des deux pays, tous les gouvernements qui leur ont succédé, qu’ils soient
socialistes ou conservateurs, n’ont pas seulement respecté ce traité, ils l’ont
vécu et réalisé quotidiennement. C’est ce qui nous a permis de maintenir sans
discontinuité des relations irréprochables entre nos deux pays depuis lors. Et
je veux qu’il en reste ainsi pour toujours.
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| photo : Kate Cymmer |
Je suis parfaitement conscient qu’il s’agit d’un thème à
prendre avec précaution, notamment en France. Je sais tout cela. On me le
répète assez souvent ici. Le défi n’en est que plus grand et c’est pourquoi
j’ai décidé de m’y engager à fond. Or, jusqu’à présent, je dois dire que je
n’ai rencontré en France que des gens de bonne volonté qui m’ont encouragé.
C’est merveilleux. Je vais tout donner pour la seconde partie. Et la version
sur scène devra être un sommet. Il y a encore beaucoup de travail, j’aurai
encore besoin de beaucoup d’aide en France, mais précisément : je ne cesse
d’en recevoir de toutes parts. Je pense que les spectateurs ont toutes les
raisons du monde d’attendre avec impatience ce spectacle. Je suis absolument
certain qu’il leur plaira, et qu’ils resteront marqués par les images et les
sons qu’ils en rapporteront chez eux, à la maison.

































