Hans-Joachim
Roedelius a placé la 15e édition de son célèbre festival, More Ohr Less, sous
le signe du dévouement : Hingabe.
Comme l’année précédente, c’est chez lui, à Baden, que l’artiste a accueilli
les festivaliers pour un premier week-end, les 28 et 29 juillet, avant de
migrer à Lunz am See pour un second week-end, du 3 au 8 août. Le festival
faisait ainsi son grand retour sur la scène qui l’avait vu naître. Etaient
également de retour les habitués Tim Story et Christopher Chaplin, mais aussi
les flamboyants pianistes Harald Blüchel et Arnold Kasar, ainsi que le célèbre
producteur Thomas Rabitsch. Avec son Slow Club et dans une scénographie
ambitieuse, ce dernier rendait hommage à l’une des plus grandes stars de la chanson
autrichienne, Hansi Lang, disparu il y a dix ans.
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| Hans-Joachim Roedelius, de retour à Lunz am See pour la 15e édition du festival More Ohr Less |
Baden (Autriche), les 28 et 29 juillet 2018 / Lunz am See
(Autriche), du 3 au 5 août 2018
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| Hans-Joachim Roedelius |
En 2014, j'avais entrepris une série d'interviews des
pionniers allemands de la musique électronique pour Trax Magazine. Après Edgar
Froese, j'avais projeté de poursuivre avec Hans-Joachim Roedelius, cofondateur
du Zodiak Club de Berlin en 1968, puis du groupe Cluster. Quelle meilleure
opportunité de rencontrer le maître que le festival dont il est le promoteur
depuis 2004, More Ohr Less ? J'avais déjà entendu parler de cette
manifestation, et de sa localisation dans un petit village de montagne, en
Autriche, au bord d'un lac. C'est donc à Lunz am See que nous nous sommes
rencontrés, fin juillet 2014. Mais quitte à passer des heures sur l'autoroute,
autant assister à tout le festival. J'avais de grandes espérances. Elles ne
furent pas déçues. Depuis, je n'ai pas manqué une seule édition. L'année
dernière, j'ai même eu l'occasion de participer pour la première fois au
festival, lors du panel de discussion sur le thème
Geschenk des Augenblicks. Cette année, la 15e édition avait pour
thème
Hingabe : le dévouement, ou
l'abnégation.
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| Nadja Schmidt, Claudia Schumann |
C'est justement par un panel de discussion présenté par Rosa
Roedelius que s'ouvrait le festival à Baden, le 28 juillet dernier, dans le
cadre du musée Arnulf Rainer. Outre votre serviteur, Hans-Joachim Roedelius
avait invité la psychiatre et artiste Claudia Schumann, qui apportait un point
de vue clinique et pratique à la notion de
Hingabe,
mais aussi sa belle-fille Nadja Schmidt, membre de la section autrichienne de
l'ICAN, l'institution qui a obtenu le prix Nobel de la paix 2017 pour son
engagement en faveur du bannissement des armes nucléaires. Je ne développerai
pas ici la teneur des discussions. Ma contribution au thème du dévouement fera
l'objet d'une prochaine publication sur ce blog.
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| Hans-Joachim Roedelius, Lukas Lauermann |
Immédiatement après, Roedelius entrait en scène sur un piano
Bösendorfer, accompagné par le violoncelliste Lukas Lauermann, un fidèle du
festival. Au programme : les notes pensives d'Achim, quelques textures
électroniques issues de son iPad, et les longues plaintes de violoncelle que
Lukas Lauermann accumulait cette fois au moyen de boucles. Une technique qu'il
pratique, dit-il, depuis plusieurs années, mais qu'il utilise pour la première
fois lors du festival More Ohr Less.
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| Carl Michael von Hausswolff, Christopher Chaplin, Hans-Joachim Roedelius |
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| Christopher Chaplin |
L'attraction de cette première journée suit immédiatement.
Il s'agit d'une improvisation électronique à trois, entre Roedelius,
Christopher Chaplin et le Suédois Carl Michael von Hausswolff, qui avait dirigé
l'année passée le More Ohr Less Brainstorming Orchestra. A l'origine, Achim
avait eu l'idée de tirer parti des locaux très particuliers du musée Arnulf
Rainer pour amener le public à écouter de la musique tout en admirant les
toiles du peintre contemporain. Le musée a en effet été aménagé en 2009 dans
d'anciens thermes du début du XIXe siècle, construits dans un style
néoclassique. Cette année, y sont exposées des séries de toiles géométriques
d'Arnulf Rainer.
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| Carl Michael von Hausswolff |
Mais c'est à Anselm Mueller, l'indispensable responsable
logistique du festival, que l'on doit la physionomie finale du concert.
Lorsqu'Achim lui a suggéré l'idée, Anselm lui a en effet demandé s'il
souhaitait que les musiciens se succèdent ou qu'ils jouent… en même temps.
C'est cette dernière configuration qui a finalement été retenue. Tandis
qu'Achim demeure derrière son piano, dans la salle principale, Christopher
Chaplin et Carl Michael von Hausswolff prennent place dans deux salles
adjacentes, leurs instruments disposés au fond même d'anciennes pièces d'eau.
Plus qu'à une nième improvisation électronique, c'est à une
véritable expérience immersive multimédia que sont invités les spectateurs, qui
peuvent ainsi déambuler d'une salle à l'autre, entre les différentes sources
sonores et les tableaux d'Arnulf Rainer. Ces derniers entrent d'ailleurs en
parfaite harmonie avec les textures et les sons abstraits des trois musiciens.
Le public semble apprécier, notamment une invitée de dernière minute, Bianca
Acquaye, la veuve d'Edgar Froese, venue spécialement de Vienne pour rendre
visite à son ami Achim.
Les discussions se poursuivent le lendemain autour du thème Hingabe. Christine Roedelius, l'épouse
d'Achim, et leur fille Rosa, y apportent toutes deux leur contribution.
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| Harald Blüchel |
Cette deuxième journée, la dernière à Baden, s'achève par un
concert au piano d'Harald Blüchel, qui avait déjà fait sensation l’année
précédente au festival. Blüchel fut une immense star de la scène transe dans
les années 90, sous le pseudonyme de Cosmic Baby,
Il a mixé dans les clubs du monde entier, ses
hits ont été repris dans toutes les boîtes d’Europe et d’Amérique du Nord.
Mais c’est un milieu qu’il a quitté peu à peu, pour
plusieurs raisons. Les magouilles financières et les arnaques dont sont souvent
victimes les artistes n’y sont pas étrangères. Blüchel raconte ainsi comme Gabi
Delgado, de DAF, parvint à le manipuler à ses débuts, en lui faisant miroiter
monts et merveilles : « concentre-toi sur ton art, je m'occupe du reste ». Ses
amis l’enjoignirent à se méfier, à bien lire les petits caractères du contrat
de distribution mirobolant qu’il s’apprêtait à signer, mais le jeune Harald
pensa simplement qu’ils étaient jaloux. Comment un jeune artiste ambitieux
pourrait-il renoncer à une telle opportunité ?
Ensuite, Harald, n’a jamais été uniquement un musicien de
musique électronique. Enfant, il a reçu une solide formation de pianiste. Et
c’est au piano qu’il est revenu au milieu des années 2000. S’il fut un grand
fan de DAF et de Tangerine Dream, son véritable héros a toujours été Beethoven.
Aujourd’hui, bien qu’il ne répugne pas à revenir à l’électronique, comme nous
le verrons dans la suite du festival, son instrument de prédilection reste donc
le piano. Pour lui, il s’agit ainsi d’un authentique retour aux sources. Ses
envolées inspirées, ses arpèges en constante évolution font de lui une sorte de
romantique minimaliste. Hans-Joachim n’hésite pas à l’appeler le «nouveau
Beethoven», et c’est vrai qu’il lui ressemble un peu. Pour se rendre compte de
son talent et se faire une idée du style qu’il a déployé à More Ohr Less, on
peut regarder
ce concert,
diffusé sur Radio Eins le 24 janvier 2018.
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| L'Obersee, au sud de Lunz am See |
Cette année, le festival effectuait son grand retour sur la
scène aquatique de Lunz am See, qui l’avait accueilli depuis ses débuts en 2004
et jusqu’à l’édition 2015. Après ce premier week-end à Baden, les festivaliers
avaient ainsi quartier libre à Baden, puis à Lunz, après une transhumance en
caravane de 1h45 de l’une à l’autre, le mercredi 1er août. Pour les uns,
c’était assez de temps pour profiter du minigolf ou du sauna, pour d’autre,
d’aller patauger aux thermes de Bad Vöslau, au pied même de la source qui donne
son nom à la Vöslauer,
l’équivalent local de notre Evian, ou encore d'aller découvrir les merveilles
architecturales de la
Basse-Autriche. A Lunz, c’était l’occasion de monter enfin
jusqu’à l’Obersee, superbe lac situé à plusieurs heures de marche, à plus de 1000 mètres d’altitude.

Sans compter les Wienerschnitzel, déclinés ici ou là en burger (c’est le cas à
Bas Vöslau), les délicieux Marillenknödel (quenelles fourrées aux abricots) de
Christl Fuchs, la gentille voisine des Roedelius qui n’hésite pas à cuisiner
des quantités astronomiques de nourriture pour les festivaliers, ou encore les
succulents Kaiserschmarrn (pâte à crêpes, raisins, sucre vanillé) de Johannes
Dallhammer, le chef du Rehberg, excellent restaurant situé sur les hauteurs de
Lunz, environné de paisibles vaches.
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| Leo Hemetsberger |
Mais dès le vendredi soir, ce sont les musiciens qui
remettent le couvert. Sans crier gare, le docteur Leo Hemetsberger monte le
premier sur scène peu avant 19h00. Comme l'année passée à Baden, il s'adonne à
un exercice stimulant, mêlant discussion philosophique et musique. Commentant
les différentes significations du concept de
Hingabe, citant Aristote comme Khalil Gibran, Montaigne comme
Confucius, Leo ponctue son intervention d'agréables morceaux de Hang et de
Gubal. En passant, le philosophe rappelle que si le collectif a toujours primé sur
l'individu dans toute l'histoire de l'humanité, la modernité nous invite
aujourd'hui à penser le contraire : c’est l'individu qui prime. Mais que peut
bien alors signifier «se donner» (
sich
hingeben) dans une relation amoureuse ?
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| King Consti, Leo Hemetsberger |
Son intervention devait être suivie d'une prestation d'un
mystérieux rappeur, King Consti. Ce dernier n'est autre que son fils
Constantin, âgé de 10 ans. Le garçon rappe un texte écrit en collaboration avec
son père sur le thème du festival. Pas du tout impressionné par le public,
Consti séduit sans difficulté l'auditoire par la fluidité de son flow. Si
Consti parvient à mieux maîtriser son souffle, parfois trop irrégulier, il ne
devrait plus rien avoir à envier à Cro, la star du genre dans le monde
germanique.
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| Hans-Joachim Roedelius et le maire de Lunz Martin Ploderer |
Après cette riche introduction, le journaliste musical Klaus
Totzler, à qui il incombe d'animer le festival à Lunz, invite Hans-Joachim
Roedelius à monter sur scène en compagnie du maire, le souriant Martin
Ploderer, tout heureux d'accueillir à nouveau More Ohr Less dans son village.
C'est l'occasion de rappeler quelques épisodes de la biographie rocambolesque
de Roedelius, son enfance dans la guerre, sa jeunesse derrière le rideau de fer,
son rôle majeur dans l'émergence de la scène électronique allemande, et enfin,
son histoire d'amour avec l'Autriche et la fondation du festival. Pour ceux qui
souhaiteraient en savoir plus, je me permets de renvoyer à mon
compte-rendu
de l'hommage rendu à Roedelius en 2015 à la Haus der Kulturen der Welt de Berlin. Les
germanophones peuvent aussi lire
Roedelius – Das Buch,
l'autobiographie du maître, publiée en 2016. Une traduction anglaise est à
l'étude.
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| Liunze Brass |
Le Liunze Brass, l'orchestre de cuivres local, dirigé par
Otmar Leitner, investit la scène dans la foulée. Les musiciens jouent quelques
standards, mais aussi une petite surprise. Le dernier morceau est en effet une
adaptation pour cuivres d'un morceau d'Achim,
Die andere Blume, extrait de l'album
Lustwandel (1981). En quittant la scène, Otmar demande encore à
Achim s'il a bien reconnu le titre. Et c'est vrai qu'il est presque
méconnaissable.
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| Wiener Glüh'n |
Dans le soleil couchant, Heidelinde Gratzl (accordéon) et son
frère Rudolf (chant, piano, clarinette) succèdent au Liunze Brass au bord de
l'eau. Heidelinde et Rudi ne nous sont pas inconnus. En 2016, ils avaient déjà
donné un récital de chansons viennoises devant un public hilare. Cette fois, le
frère et la sœur alternent mélancolie et bonne humeur. La jolie voix perchée de
Heidelinde contraste avec celle, rocailleuse et ironique, de son frère. Je ne
comprends pas un mot des paroles, chantées en dialecte
wienerisch, mais compte tenu des rires dans l'auditoire, j'imagine
qu'il doit s'agir de quelques grivoiseries ou de commentaires bien sentis sur certaines
personnalités locales.
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More Ohr Less Brainstorming Orchester L. Lauermann, H. Blüchel, T. Story, H.-J. Roedelius, A. Kasar, C. Chaplin, T. Rabitsch |
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| Lukas Lauermann, Harald Blüchel |
Jusqu'à présent, les artistes n'ont pas eu beaucoup de temps
pour s'exprimer. C'est que le programme de la soirée est encore chargé. La nuit
est tombée lorsque Hans-Joachim Roedelius apparaît enfin derrière ses
instruments de musique. Le public s'apprête à assister à la nouvelle
improvisation du More Ohr Less Brainstorming Orchester. Outre Achim, on retrouve
deux participants de l'année précédente : les incontournables Tim Story et
Christopher Chaplin. Pris par d'autres projets, Carl Michael von Hausswolff a
dû quitter l'Autriche au début de la semaine. Il n'est pas de la partie. En
revanche, Thomas Rabitsch, Lukas Lauermann et Arnold Kasar ont rejoint le
line-up cette année. Mais aussi Harald Blüchel, de retour derrière un
instrument électronique, en l'occurrence un clavier Nord Stage 3.
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| Lauermann, Story, Roedelius |
Contrairement à l'année précédente à Baden, les participants
ne jouent pas immédiatement tous ensemble. Ils se succèdent, l'un après
l'autre, aux côté d'Achim, seul personnage en permanence sur scène. Ce n'est
qu'à la fin, que tous seront réunis pour une session commune. Tim Story et
Lukas Lauermann sont les premiers à accompagner Achim. Leur prestation n'est
pas sans rappeler celle de 2015 à la
Haus der Kulturen der Welt de Berlin : autour de quelques
notes de piano archi-célèbres de Roedelius, Tim brode des nappes éthérées sur
son Kurzweil, tandis que Lukas enrobe le tout de longues plaintes de
violoncelle. C'est le meilleur de ce que la musique
ambient peut offrir.
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| Christopher Chaplin |
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| Roedelius, Chaplin |
L'ordre d'apparition des musiciens n'est pas dû au hasard.
Après Tim, changement radical : c'est au tour de Christopher Chaplin
d'accompagner le maître. Le set est plus électronique – Achim lui-même délaisse
un temps le piano pour ses applis –, mais aussi plus nerveux. Christopher et sa
Bass Station de Novation ne sont pas étrangers à ce brusque sursaut d'énergie.
De retour d'une mini-tournée en Chine, Christopher Chaplin a développé son
univers. Toujours friand de
bips et
de
clics, il semble revenir
progressivement, sinon à l'harmonie, du moins à la tonalité. La collaboration
des deux hommes n'a que peu avoir avec leur premier album en duo,
King of Hearts (publié en 2012 : une
antiquité !), mais elle possède cette même puissance évocatrice, cette même
vivacité. Bien que l'électronique domine, on se dirige ici plutôt vers une
nouvelle forme de musique contemporaine.
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| Roedelius, Kasar |
Retour au calme et à l'harmonie avec le pianiste Arnold
Kasar. L'année dernière, Kasar et Roedelius ont publié le disque
Einfluss sur le prestigieux label
Deutsche Grammophon. Avec Tim Story et Christoph H. Müller, Arnold est
probablement l'un des musiciens les plus intéressants avec lesquels Roedelius
collabore en ce moment. Quelques séquences au piano, de riches textures
envoûtantes : sur scène, leur improvisation rend parfaitement l'humeur du
Lunzer See at night. Je crois
reconnaître un morceau tiré d'
Einfluss
: le remarquable
Rohstoff, assemblage
d'une séquence planante au piano et d'instruments à vent.
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| Thomas Rabitsch |
Lorsque Thomas Rabitsch entre en scène, derrière son
imposant Minimoog, Achim cesse de jouer. Rabitsch n'interprète qu'un seul
morceau, dans un esprit très différent des autres musiciens entendus jusqu'à
présent. Ses racines rock sont évidentes. Ses solos de Moog ressemblent parfois
à ceux de Rick Wakemann : autant dire que le Moog est un instrument riche et
très envahissant, ce qui explique pourquoi Roedelius n'a pas senti le besoin de
l'accompagner.
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| Blüchel, Roedelius |
Harald Blüchel, dernier à rejoindre Hans-Joachim sur scène, commence
par une composition déjà entendue à Baden, mais cette fois, il ne se contente
pas du piano. Peu à peu, le musicien altère le timbre caractéristique du
clavier pour en faire une texture électronique. Les arpèges à la Bach qu'il jouait jusqu'à
présent, se transforment ainsi, sans en changer une seule note, en séquence à la Tangerine Dream.
Magie des filtres. Magie de l'électronique. Blüchel est un apport de premier
plan au More Ohr Less Brainstorming Orchester. Le duo qu'il forme avec Achim
est prometteur. Pourrait-il être concrétisé en studio ?
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| Tim Story |
Tandis qu'Harald reste collé à sa séquence, tous les
musiciens reviennent sur scène l'un après l'autre pour une ultime improvisation
à sept. Très éloigné des drones agressifs et monotones entendus l'année passée,
le morceau, à la fois abstrait et coloré, renoue avec l'harmonie. Il reflète assez
bien la personnalité de chacun des musiciens. Difficile de savoir qui fait quoi
sur scène, mais l'apport de chacun est essentiel. A partir des arpèges
d'Harald, l'improvisation évolue en composition bruitiste, avant l'introduction
d'un beat discret par Tim Story. A partir de là, n'était l'instrumentation 100% électronique,
on aurait vraiment l'impression d'assister à une
jam session de jazz. Sans doute le morceau le plus riche et le plus
abouti joué par le Brainstorming Orchester depuis les débuts du festival.
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| MOL Brainstorming Orchester |
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| Peter Plos, Stefanie Sternig |
La soirée n'est pas encore finie. Peter Plos et Stefanie
Sternig, déjà vus à Lunz en 2015, présentent leur nouvelle performance. A
l'époque, je n'avais pas été très emballé par le concept du duo. Cette fois
encore, j'apprécie le travail de Plos derrière ses consoles, mais j'ai du mal à
saisir le sens des pas de danse de Stefanie Sternig. Danseuse classique, elle
ne nous offre à voir son talent que par intermittence. Le reste du temps, elle
semble se débattre avec ses cheveux à tel point que, s'il fallait baptiser la performance,
je trouverais particulièrement adapté quelque chose comme : «Where's my f***ing
Comb?!».
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| Harry Jen |
Un set mixte de DJ et de VJ clôt la soirée jusqu'au bout de
la nuit. Le DJ, Harry Jen, est un habitué du festival. Je rencontre en revanche
pour la première fois le vidéaste, Arjaan Auinger. Ce dernier est un ingénieur
du son et designer vidéo assez réputé à Vienne, semble-t-il. Hélas, j'ai peu à
dire sur le show puisqu'à minuit passé, il s'agit d'aller rejoindre la pizzeria
Chez Pierre sur les hauteurs de Lunz. Mais contre toute attente, Pierre est
déjà fermé, la faute à un malentendu entre lui et Achim. La soirée s'achève
donc autour d'une modeste bouteille de schnaps de pin sur le pas de la porte de
l'hôtel Zellerhof. On aurait pu rêver mieux pour célébrer le succès de cette
riche journée musicale, mais au final, ce rassemblement de sans-toit sera l'une
des plus belles nuits de festival.
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| Arjaan Auinger |
La journée du samedi devait en revanche débuter sous les
plus sombres auspices. Une série de catastrophes est en effet à l'origine de
plusieurs bouleversements de programme. Malade, le fabuleux guitariste Diego
Mune, que j'avais eu la chance de découvrir lors de l'édition 2014, ne peut pas
assurer la première partie. Quant au tromboniste Clemens Hofer, affecté par un
deuil, il ne peut non plus venir assister Rosa Roedelius dans sa performance du
soir.
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| Michael Rosen |
Heureusement, le DJ Michael Rosen, qui devait assurer la fin
de soirée, accepte au pied levé d'ouvrir le bal. Pas question, donc, d’effrayer
le public avec un set de DJ trop rythmé ou trop dansant. Rosen opte pour des
sonorités plus
ambient. Mais rien n’y
fait, le public, encore familial en ce début de soirée, venu en grande majorité
pour écouter le concert en hommage à Hansi Lang, prend la fuite assez
rapidement. Des enfants se bouchent les oreilles. Ce set aurait été parfait
pour clore la nuit. Michael a bien du mérite de rester sur scène près d’une
heure et demie. Il faut en effet qu’il tienne jusqu’à la nuit tombée, car le
spectacle consacré à Hansi Lang, avec ses vidéoprojections, a besoin de
l’obscurité complète.
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| Le concert du Slow Club en hommage à Hansi Lang (1955-2008) |
Hansi Lang fut l’une des gloires de la chanson autrichienne
des années 80 aux années 2000. En 1980 sortait son premier single,
Keine Angst, un tube instantané. Par la
suite, Lang devait chanter aussi bien en allemand qu’en anglais, et se lança
également dans une carrière d’acteur. En 2004, en compagnie de Thomas Rabitsch
et Wolfgang Schlögl, il fondait le Slow Club, un supergroupe connu pour ses
reprises du répertoire américain. C’est en août 2008 qu’il donna son dernier
concert… à Lunz, lors de la cinquième édition du festival More Ohr Less.
Quelques jours plus tard, il succombait à un AVC alors qu’il écoutait,
tranquillement couché sur un canapé, le mix du second album à paraître du Slow
Club. Il y a pire, comme mort, pour un artiste, fait remarquer quelqu’un.
Ce soir, dix ans après la mort de Lang, le Slow Club se
reforme pour lui rendre un hommage très particulier. Autour de Thomas Rabitsch,
Wolfgang Schlögl et Andy Bartosh (le guitariste du groupe en live), ce sont pas
moins de trois chanteurs, Birgit Denk, Tini Kainrath et Roman Gregory, qui
reprennent ensemble ses chansons et les standards du Slow Club. De son côté,
l’acteur Johannes Krisch lit des passages de la biographie du chanteur, à la
première personne. Hansi Lang lui-même est présent sur scène, à travers des
extraits de vidéos de ses concerts, parfaitement synchronisés avec les
musiciens. Une prouesse technique qui enchante le public, venu très nombreux.
Hansi Lang est quasiment un inconnu en France, mais il a toujours une armée de
fans
hardcore dans son pays.
Je ne connaissais pas cet artiste, mais il faut reconnaître
qu’il savait chanter avec beaucoup de tact les classiques américains. Les
passages vidéo filmés à Lunz sont aussi particulièrement émouvants. On
reconnaît immédiatement le Lunzer See en arrière plan. Ce type de concerts
virtuels marche très fort en ce moment, notamment dans le monde anglo-saxon.
Avec des moyens plus modestes, la troupe à Rabitsch et les techniciens du
festival ont réalisé une belle performance. Je peux donc comprendre
l’enthousiasme des spectateurs. Ceux-ci ne sont pas venus seuls : la
télévision autrichienne a également fait le déplacement. Quelques semaines plus
tôt, l’ÖRF avait même filmé les répétitions du Slow Club. C’est l’occasion,
pour Johannes Krisch, Thomas Rabitsch, et Hans-Joachim Roedelius, de répondre
aussi aux questions des journalistes.
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| Hansi Lang par Niclas Anatol |
Malheureusement, à peine le dernier rappel était-il achevé,
que le public se précipitait vers la sortie, ignorant qu’une vente aux enchères
de portraits d’Hansi Lang par l’artiste Niclas Anatol devait se dérouler juste
après. Grâce aux efforts de Leo Hemetsberger, commissaire-priseur improvisé,
l’un des tableaux trouva preneur. Nul doute que les trois seraient partis, si
les fans étaient restés !
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| Rosa Roedelius |
Immédiatement après, Rosa Roedelius entre en scène dans une
nouvelle performance. Pour pallier l’absence de Clemens Hofer, Christopher
Chaplin assure l’illustration musicale. Tandis que Rosa déclame un texte et
arpente la scène aquatique, donnant leur sens aux objets qu’elle y a disposés
depuis le début du festival, Christopher commence par divers bruitages
inquiétants avant d’enchaîner sur des chœurs grandioses. Comme le résume si
bien Tim Story : «First, some strange noises, and then some
Aaaaaahs !». En réalité, la bande-son de Christopher rappelle un peu, du
moins dans sa structure, le travail qu’il a effectué sur son surprenant nouvel
album,
Paradise Lost (Fabrique
Records). S’éloignant un peu des drones de son premier disque, Christopher
signe là une véritable œuvre de musique contemporaine.
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| Arnold Kasar |
La soirée s’achève cette fois chez Pierre qui, à plus de
minuit rallume son four à pizza pour nourrir les festivaliers jusqu’au bout de
la nuit. Il manque, bien sûr, les musiciens des années précédentes, Albin
Paulus et Stephan Steiner, notamment.
Et pourtant, pas question de faire la grâce matinée le
lendemain dimanche. A 11 heures, après la messe, Hans-Joachim Roedelius et
Arnord Kasar investissent l’église du village pour un dernier concert. Il
s’agit d’une petite présentation de leur album, Einfluss. En fait, ils s’adonnent à des variations sur certains
thèmes du disque. Plus jeune de trente ans que son aîné, Kasar est un pianiste
de formation. Mais aujourd’hui, tout se passe comme s’il laissait à Roedelius
la vedette. Achim, qui n’a jamais appris à lire la musique, fait preuve d’une
incroyable dextérité, notamment sur le morceau Rolling. On en vient à espérer une suite à cet album, qui a déjà
plus d’un an.
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| Arnold Kasar, Hans-Joachim Roedelius |
Achim Roedelius est un artiste très important dans
l’histoire de la musique. Sans lui, la scène électronique allemande n’aurait
peut-être pas vu le jour. Et sans cette dernière, où serait la musique
électronique ? Féru de technologie – il n’a pas mis bien longtemps à
adopter les applis, l’iPad et les réseaux sociaux –, c’est aussi un homme de
goût, qui aime les belles choses. D’où son retour paradoxal au piano, à la
musique classique, aux racines de la culture européenne. Il est un pont entre
les générations et entre les cultures, comme en témoigne son festival More Ohr
Less. Si cette édition, quelque peu chaotique en raison des imprévus de
dernière minute et des difficultés logistiques de sa double localisation, a
fait la part belle à la musique électronique, cela n’a pas toujours été le cas.
Tous les genres musicaux ont pu, un jour ou l’autre, s’exprimer à More Ohr
Less. Achim a déjà en tête le thème du prochain festival. Et j’en serai.
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| Hans-Joachim Roedelius |