Voici un musicien étonnant. Originaire de Moers près de Duisburg, désormais résident de Düsseldorf, Volker Kuinke s’est fait connaître comme le spécialiste régional de la flûte à bec. Si on le voit souvent dans des formations classiques ou baroques, notamment dans la petite église de Repelen où se produit chaque année BK&S, cet inconditionnel d’Eloy a aussi joué en 1998 sur l’un des albums de ses idoles, et collabore régulièrement avec une autre figure de la musique électronique, Klaus Hoffmann-Hoock. Aujourd’hui, avec son nouveau groupe Syrinx Call, il publie enfin un album centré sur la flûte, Wind in the Woods. Classique, électronique, un peu médiéval mais surtout rock, l’album, auquel a participé la chanteuse Isgaard, mélange les genres.
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| Syrinx Call, le nouveau groupe de Volker Kuinke, centré sur la flûte (source : syrinxcall.com) |
Düsseldorf, le 12 mars 2016
Volker Kuinke – C’est
simple. A l’âge de 8 ans, j’ai
trouvé une flûte sous le sapin de Noël. Mes parents s’étaient mis en tête qu’il
était temps de m’en offrir une. C’est classique en Allemagne, beaucoup d’enfants
reçoivent une flûte à bec à Noël. A l’époque, on trouvait une bonne flûte pour
20 DM, moins cher qu’un clavier ou un violon. Et c’est souvent l’instrument du
débutant. Ma réaction n’a pas été très enthousiaste. Une flûte !
Qu’allais-je faire d’une flûte ? Je rêvais plutôt de guitare électrique ou
de batterie.
Pour moi, la flûte n’était utile que pour son bois, de quoi
entretenir le feu dans la cheminée ! Mais nous n’avions pas de cheminée,
et mes parents m’avaient déjà inscrit à l’école de musique à Moers. Je me
trouvais devant le fait accompli, et que veux-tu, il m’a bien fallu accepter
mon sort. Le premier cours fut terrible. J’étais entouré de trois autres
élèves, des filles qui, contrairement à moi, avaient déjà quelques notions. Ça
m’a tellement énervé que j’ai commencé à m’entraîner comme un fou, dans
l’espoir de les surpasser. Quelques mois plus tard, j’y suis parvenu. Les cours
m’ont toujours profondément ennuyé, mais je commençais à découvrir la
formidable expressivité de l’instrument. Quand j’ai compris cela, j’ai décidé
de m’intéresser aux autres instruments de cette famille. Il y a tout un univers
au-delà de la banale petite flûte à bec soprano en do (on dit « en
do » quand do est la note la plus basse que peut jouer l’instrument) :
d’autres tessitures, alto, ténor, basse, que j’ai depuis lors toutes
expérimentées. J’ai trouvé ça génial. C’est fou tout ce qu’on peut faire avec
un instrument si simple !
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| Volker Kuinke (source : syrinxcall.com) |
VK – Mes
premières flûtes n’étaient pas exceptionnelles. J’ai encore ma toute première
quelque part. Les flûtes à bec qu’on utilise à l’école sont assez limitées,
même si elles sont en bois – encore qu’on commence à trouver de bonnes flûtes
en plastique. Mais il existe encore des facteurs de flûtes qui les fabriquent à
la main. Celles-ci offrent une superbe dynamique, et on en tire des subtilités
dont sont incapables les instruments fabriqués à la chaîne par des machines. Le
facteur fabrique sur mesure, il est capable d’adapter la dynamique à
l’interprète, d’adapter l’instrument à son souffle. Or, comme je dis souvent,
la flûte est une image en miroir de ton âme, c’est à travers elle que tu
exprimes tes sentiments. Toutes mes flûtes que tu vois là sont faites main.
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| Volker Kuinke (photo : Fabritz, Moers) |
C’est intéressant, tu me parles de l’âme mais tu me désignes ton ventre !
VK – Mais
oui ! C’est là qu’elle est ! Chaque personne a la sienne et, par
conséquent, chaque musicien doit avoir un style unique, qu’on reconnait
immédiatement. Regarde Frank Bornemann, le guitariste d’Eloy : je pourrais
distinguer le son de sa guitare entre mille. C’est ce que j’essaie de faire
avec mes flûtes.
Peux-tu m’en
présenter quelques-unes ?
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| La flûte basse (photo : Doris Packbiers) |
J’ai même une Elody, une flûte électrique que je peux
brancher à un ampli. Celui que j’utilise en concert est conçu pour guitare
acoustique, et je peux te dire qu’il fait un son du tonnerre. Enfin, il y a une
petite flûte que j’appelle «heavy metal», parce qu’elle explore une gamme de
fréquences si élevées qu’elle en devient tonitruante. Et voici une autre flûte,
également en buis, qu’on appelle flûte de voix, parce que, paraît-il, le son
qui en sort est très proche des fréquences de la voix humaine. Je l’aime
beaucoup, elle est pleine de secrets, elle évoque le brouillard. Chaque flûte à
un autre timbre, un autre caractère. C’est très intéressant de pouvoir
introduire ces différents caractères dans la musique.
VK – Je joue
essentiellement de la flûte à bec, oui. Pas du tout de flûte de pan, et un peu
de flûte traversière. Je l’ai étudiée pendant cinq ans, parce que je suis un
fan absolu de Ian Anderson et que je voulais jouer comme lui, mais il se trouve
que ça n’est pas mon élément. En tout, je dois avoir 35 flûtes, plus que Frank
n’a de guitares !
A l’école de musique,
tu as donc débuté par du classique, mais tu étais déjà un fan de rock, et d’un
style bien particulier : le rock progressif.
VK – Oui, Pink
Floyd et Eloy, bien sûr, mais aussi d’autres groupes allemands comme
Streetmark, qui ont aussi pas mal utilisé l’électronique à leurs débuts, ou
Ramses, un groupe de Hanovre dont je te conseille les deux premiers albums. Et
sur tout ça, j’ai joué de la flûte. C’est cela qui m’a véritablement permis de
débuter. A l’école, je me contentais de reproduire des morceaux classiques à
l’oreille, mais à 12 ou 13 ans, j’ai essayé autre chose. J’ai mis Dawn, l’album d’Eloy qui venait de
sortir en 1976, sur la platine, et j’ai joué sur le disque, d’abord en essayant
de restituer à l’identique les solos de clavier de Detlev Schmidchen et les
solos de guitare de Frank Bornemann. Ensuite, je me suis mis à improviser mes
propres notes sur la musique. C’est à ce moment que j’ai compris que j’étais
capable de jouer tout ce que je voulais.
Comment es-tu devenu guest musician sur les albums de Mind Over Matter et Eloy ?
VK – Quand une
musique me transporte, j’éprouve le besoin viscéral de savoir qui se cache
derrière. Ce fut d’abord le cas avec Eloy. Je devais absolument rencontrer
Frank Bornemann. Mais c’était à la fin des années 70, au pic de leur carrière.
Ils remplissaient les plus grandes salles, donc pas question de les alpaguer à
la fin des concerts, comme aujourd’hui. Ils étaient totalement inaccessibles. J’ai
donc désespérément tenté de prendre contact avec EMI, leur maison de disques, qui
a fini par informer Frank qu’il y avait un type qui n’arrêtait de les bombarder
de messages. Que faire de lui ? Un beau jour, j’ai reçu une lettre du
management qui m’autorisait à rejoindre le groupe en coulisses après le concert
à la Grugahalle
de Essen en 1979. Quelle expérience ! J’étais plutôt intimidé, moi, le
seul privilégié ! Tu comprends, ils étaient mes héros. J’ai gardé le
contact avec Frank. Je lui ai rendu visite la même année à Hanovre, où il
venait d’achever la construction des studios Horus. J’y ai assisté à la toute
première production du studio à l’époque. Il s’agissait du groupe Serene, dont
le batteur n’était autre que Jim McGillivray, le futur batteur d’Eloy sur Colours et Planets.
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| Quelques collaborations de Volker Kuinke avec Mind Over Matter, Eloy et Isgaard |
Et figure-toi que c’est grâce à Frank Bornemann que j’ai connu Mind Over Matter. Un jour, je lui rends visite, et il me dit : « il faut absolument que tu écoutes la musique d’un type qui habite à deux pas de chez toi ». Il parlait de Klaus Hoffmann-Hoock, et le disque était génial. Je l’ai immédiatement contacté. Au milieu des années 90. Le groupe jouait souvent dans le petit planétarium d’Erkrath, près de Düsseldorf. Lors d’un concert, il y avait un flûtiste, il jouait bien, mais j’ai pensé qu’on pouvait faire mieux. Et puis le groupe s’est séparé peu de temps après. Quand Klaus s’est retrouvé seul avec son claviériste, j’ai proposé mes services de flûtiste. Il m’a invité dans son studio et m’a proposé de jouer une petite improvisation à la flûte basse sur le morceau Rainy Kathmandu [sur l’album Palace of the Winds – 1995]. J’étais pris de court, je n’avais rien préparé. Klaus m’a posé un casque sur les oreilles, m’a mis un petit effet de « hall » et a lancé la bande. Et cette prise unique s’est retrouvée sur l’album suivant, Shambala. Par la suite, j’ai régulièrement joué sur scène avec Mind Over Matter, notamment à Erkrath. Et un an plus tard, Frank m’a demandé de participer à Ocean 2. Jouer pour Eloy, tu n’imagines pas les portes que ça t’ouvre. On se fait connaître par d’autres gens, qui te sollicitent à leur tour.
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| Wind in the Woods (2015) (source : syrinxcall.com) |
VK – Ça vient de
la mythologie grecque. Syrinx était une nymphe courtisée par Pan, le dieu des
bergers. Pour lui échapper, elle s’est laissé transformer en roseau. Mais Pan
l’a poursuivie et a soufflé de rage dans les roseaux. Il en est sorti un son. C’est
ainsi, après avoir arraché les roseaux, que Pan a fabriqué sa célèbre flûte.
Est-ce un groupe ou
un projet solo ?
VK – Il s’agit
d’une collaboration de studio entre Jens Lueck, qui est musicien et producteur à
Hambourg, et moi. Jens est aussi connu comme le producteur et le compositeur
principal des albums de la chanteuse Isgaard. C’est en voyant un film sur
l’Islande que j’ai découvert leur travail. La bande-son était superbe, très
profonde. J’en avais la chair de poule. Là encore, je voulais savoir qui était
derrière la musique. J’ai pris contact avec Jens sur Facebook. Comme par
hasard, il était un grand fan d’Eloy. Du coup, exactement comme je te
l’expliquais à l’instant, ma prestation sur Ocean 2 a beaucoup aidé : Jens
m’a tout de suite proposé de participé au prochain disque d’Isgaard, Playing God (2012).
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| Volker Kuinke, Jens Lueck, Isgaard (source : syrinxcall.com) |
Une suite est donc prévue ?
Des concerts ?
VK – Nous
envisageons de retourner en studio. En ce qui concerne la scène, nous attendons
justement d’avoir plus de matériel. C’est difficile de tenir tout un concert quand
on a qu’un seul album à son actif. Isgaard pourrait participer. Mais tout cela
est encore très vague : das steht in
den Sternen.
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| (photo : Fabritz, Moers) |
VK – Tu ne vois
pas ? Le vent, bien sûr ! La flûte et le ballon ont tous les deux
besoin de souffle. Beaucoup de gens sont surpris du mélange des genres. Ils se
demandent comment on peut à la fois aimer voyager dans de si gros ballons et
jouer sur de si petites flûtes.
As-tu déjà joué dans
le ciel ?
VK – Oh
oui ! Tu peux en avoir un aperçu sur Youtube dans Soundcouch. Cette
émission est animée par un gars de Repelen, l’un des gagnants de Popstars en Allemagne, Markus Grimm. Et
maintenant, c’est son tour d’aller interviewer de « jeunes »
artistes. En général, il les fait assoir sur son canapé rouge. Pour ce numéro,
nous avons placé le sofa devant le ballon, puis nous avons continué l’interview
en l’air.
Veux-tu faire de la
musique une activité à plein temps ? Quel est ton métier ?
VK – Je travaille
à la bibliothèque de Repelen. Bien entendu, j’aimerais bien devenir musicien
professionnel, mais je ne vais pas t’apprendre à quel point il est difficile de
vivre de sa musique de nos jours. Pour cela, il nous faudrait vendre au moins
10 fois plus de disques.
Voire vendre vôtre
âme.
C’est un risque. Il faut aussi avoir une maison de disque derrière
capable d’assurer la promotion. En outre, je comprends maintenant qu’un passage
en radio reste absolument indispensable. Internet est intéressant, mais
insuffisant. Beaucoup de ceux qui ont eu l’opportunité d’entendre notre disque
l’ont apprécié. Qui peut imaginer ce qui se passerait si plus de gens y avaient
accès grâce à la radio ? Un exemple. Une station de Düsseldorf qui
programme le soir une émission consacrée à ce genre de musique a diffusé huit de
nos morceaux sur une heure complète. Deux jours plus tard, notre facteur sonne
à la porte : il avait entendu l’émission, il m’a acheté un exemplaire
immédiatement. Puis un autre le lendemain pour offrir. Il faut pouvoir mettre au
moins un pied dans la porte, après, ce sera peut-être plus facile. Nous
espérons passer dans Made in Germany,
une émission de la WDR,
l’importante radio de Cologne. A suivre. Si nous sommes diffusés, nous avancerons.
J’ai confiance. La qualité de notre production est excellente.








