Même en Belgique, où
se déroule le premier B-Wave Festival, l’influence de l’Allemagne reste
palpable. Mais la Berlin
School n’est pas la seule école de musique électronique old school. S’il faut parler des
Pays-Bas, et s’il faut parler de musique électronique, alors tous les chemins
mènent à Ron. Natif d’Eindhoven, synthésiste depuis bientôt trente ans,
créateur du label et du site de distribution en ligne Groove Unlimited en 1997, organisateur
du E-Live, festival annuel de musique
électronique, Ron Boot est sans doute la figure centrale du genre dans son
pays. Ce personnage généreux et positif, dévoué à sa passion et aux autres, trouve
même le temps d’animer son propre podcast, Dreamscape Radio. Il sait aussi se
faire l’observateur avisé des mutations de l’industrie musicale. Entretien à Heusden-Zolder,
entre deux concerts.
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| Ron Boots @ Schallwelle Awards 2012 / (photo : A. Savin) |
Heusden-Zolder (Belgique), le 7 décembre 2013
Dis-moi, Ron, comment
as-tu découvert la musique électronique ?
Ron Boots – Ouh !
C’est une longue histoire ! Je suis fan depuis mes 14 ans. J’en ai 52
aujourd’hui. J’ai commencé à écouter Pink Floyd, Mike Oldfield, les premiers
albums de Vangelis, le rock progressif de Genesis – spécialement à leurs débuts
avec Peter Gabriel –, Saga… J’aimais aussi Tangerine Dream et Klaus Schulze
mais pas leurs premiers disques. Je trouve Zeit
[de Tangerine Dream, 1972] et Cyborg
[de Klaus Schulze, 1972] vraiment trop sinistres. Ce n’est pas mon truc. En
revanche, j’ai immédiatement aimé Schulze à partir de Blackdance [1974], et Tangerine Dream avec Phaedra [1974] et Ricochet
[1975].
Tu cites parfois d’autres
influences, comme la musique ambient.
RB – Oui, mais l’ambient est arrivée plus tard. Dans les
années 70, on pourrait à la limite déjà nommer ambient les plages les plus tranquilles des disques de Pink Floyd
ou Alan Parsons. En revanche, j’aimais déjà la musique classique. Je suis un
grand fan de Beethoven et de Grieg. Et curieusement, j’ai Mozart en horreur. Ne
me demande pas pourquoi. Au lycée, nous avions fondé un groupe de rock avec des
amis. On jouait les chansons du top 40, n’importe quel titre accrocheur faisait
l’affaire. Du style : « Whatever you want, whatever you like »
[il fredonne le tube de Status Quo]. A cette époque, je ne savais même pas
jouer d’un instrument. Je me suis donc mis au chant, simplement parce que j’avais
remarqué que le guitariste et le chanteur emballent toujours les plus jolies
filles. Depuis lors, je n’ai plus jamais quitté le monde de la musique. En
1984, j’ai acheté mon premier synthé et j’ai commencé à produire de la musique
électronique. A Eindhoven, il existait alors un petit cercle d’amateurs. Après
avoir découvert mes cassettes, ils m’ont demandé de rejoindre leur bande.
Est-ce de là que
provient la notion de « Eindhovense School », « L’école d’Eindhoven »,
dont on parle parfois en référence à la Berlin School ?
Comment les deux écoles se distinguent-elles musicalement ?
RB – La Eindhovense School
est liée à la concentration, autour d’Eindhoven, d’une petite communauté de
fans de Tangerine Dream et de Klaus Schulze, qui s’étaient regroupés au sein d’une
association : KLEM [Klub Liefhebbers Elektronische Muziek]. Sous la
houlette de son fondateur, Frits Couwenberg, le club a commencé par publier un
magazine bimestriel, avant de lancer son propre festival annuel, le KLEMdag, en
1988. Plusieurs membres de l’association étaient musiciens. C’est là que j’ai
rencontré des artistes comme Bas Broekhuis et Eric van der Heijden. En 1989,
Bas et moi avons eu l’idée de fonder une compagnie, Synteam. L’essentiel de nos
activités consistait à publier des cassettes et à organiser des concerts,
souvent dans des églises. Ce sont ces manifestations qui nous ont permis peu à
peu de développer un style qui nous était propre, certes largement inspiré de la Berlin School, mais
plus léger. Les séquenceurs restent la base, mais ils sont moins proéminents.
Nous ajoutons toujours une touche mélodique.
Irais-tu jusqu’à dire
qu’il s’agit d’une musique plus joyeuse ?
RB – Plus
joyeuse, non, mais plus décontractée, assurément. Nous ne cultivons pas ce côté
sombre parfois associé à la
Berlin School, ce côté doombient.
Notre musique renferme un petit peu plus d’espoir, comme je le répète souvent.
C’est le fondement de la
Eindhovense School. Et tout vient en fait de ces quatre ou
cinq musiciens.
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| Different
Stories and Twisted Tales, Acoustic
Shadows, Signs in the
Sand : trois disques de Ron Boots, trois ambiances |
D’après les titres et
les couvertures de tes disques, je dirais que tu aimes particulièrement la
science-fiction. Est-elle ta seule source d’inspiration ?
RB – J’aime la
science-fiction, c’est un fait. J’aime lire de la SF, même si je n’ai plus le temps aujourd’hui. En
tout cas, j’en ai lu beaucoup. Je suis aussi un grand amateur d’histoire. J’ai
toujours rêvé de devenir prof d’histoire. Comme j’ai commencé à travailler à 18
ans, ça ne s’est jamais fait. Mais toutes ces passions imprègnent effectivement
ma musique. Par exemple, Dreamscape,
mon premier CD [1990], évoque l’état de conscience qui survient quand tu fermes
les yeux et que tu écoutes de la musique. Different
Stories and Twisted Tales [1993] traduit en sons quelques légendes des
temps anciens. J’ai consacré Acoustic
Shadows [2006] aux guerres mondiales. Et sur See Beyond Times and Look Beyond Words [2008], je mets en musique
les histoires d’écrivains comme Stephen King.
Ton dernier disque, Signs in the Sand, publié en 2012, s’attache-t-il
aussi à un concept particulier ?
RB – Cette fois,
l’idée était de composer un album à la manière de Klaus Schulze. Il s’agit d’un
hommage à la période de Klaus que je préfère, de 1975 à 1981.
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| Ron Boots et Remy live @ Haarlem (photo : André Stooker) |
1981, c’est l’année
de son excellent Trancefer.
RB – Oui, mais
moi, l’album de lui que je préfère sera toujours X [1978]. J’ai voulu reproduire ce style, tout en ajoutant ma
propre touche. La musique de Signs in the
Sand résulte d’un concert dans une église de Haarlem en mai 2012, au cours
duquel intervenaient un vrai orgue et un vrai chœur. Mais le titre en lui-même
n’a pas de signification particulière. Il ne faut pas trop accorder d’importance
à mes titres ! Désormais, je me contente simplement d’éviter les
références trop évidentes à l’espace, aux voyages et aux étoiles si souvent
associées à ce style de musique.
Hors des Pays-Bas, tu
es bien connu ailleurs en Europe, notamment en Allemagne, pour d’évidentes
raisons. Qu’en est-il de la
France ?
RB – Figure-toi
que j’ai eu mon heure de gloire en France. Il fut un temps où j’y ai joui d’une
certaine notoriété. J’avais même un agent ! Il m’a trouvé plus d’une date.
En 1995, je me suis produit à Dunkerque, à l’occasion d’un festival sur la
plage, devant 12000 personnes ! J’ai joué dans plusieurs planétariums
importants, comme à Pleumeur-Bodou, en Bretagne, ou au planétarium de
Villeneuve d’Ascq, près de Lille. Mon dernier concert en France doit remonter à
2001-2002. Tout ça parce que l’agent en question, qui pratiquait cette activité
pendant son temps libre, avait décidé d’arrêter. Mais ce fut une grande
période, au cours de laquelle j’ai même eu droit à mon propre bac « Ron Boots »
au rayon « new age et musique synthétique » du Virgin Megastore de
Paris. Il y avait aussi une scène très active en France à cette époque.
Ce succès t’a-t-il
permis de devenir professionnel ?
RB – Oui et non !
Je pourrais me permettre de vivre de mes compositions, mais alors il me serait
impossible de financer mes autres activités. J’ai donc un job à temps partiel.
Je travaille trois jours par semaine dans un magasin de musique où je vends des
instruments électroniques. Ça me permet de découvrir de nouveaux disques, de
tester de nouveaux instruments, et éventuellement de les acheter beaucoup moins
chers. Je reste au fait de l’actualité et des derniers développements
technologiques. Tout ça, de l’intérieur, pour ainsi dire. Mais l’argent que j’en
retire, je peux le réinvestir dans Groove. C’est le plus important.
Voilà qui nous amène
à deux autres piliers, tout aussi essentiels, de ta carrière : la maison
de disque Groove Unlimited et le
festival E-Live.
RB – Quand, en
1998, Frits nous a annoncé qu’il arrêtait le KLEMdag, j’ai trouvé que c’était
trop bête, parce qu’il s’agissait d’un événement reconnu. Je lui ai alors fait
part de mon intention de prendre le relai. Il a acquiescé, à condition que je n’utilise
pas le nom de KLEM. Un an plus tard, en 1999, nous organisions le premier
E-Live. Ça fait quinze ans. En comptant le KLEMdag, je poursuis donc cette
aventure depuis un quart de siècle.
Et qu’est-ce que le
E-Day ?
RB – Après
quelques années, j’ai remarqué que nous commencions à nous trouver à l’étroit,
car beaucoup de nouveaux groupes voulaient jouer chez nous, or nous n’avions qu’un
festival. Comme le printemps ne croulait pas sous les événements à cette époque,
nous avons sauté sur l’occasion pour en ajouter un second. Nous avions déjà l’endroit,
la salle et les artistes, alors pourquoi pas ? Le premier E-Day s’est déroulé
en 2005. Mais dès le début, il fut conçu dans un esprit un peu différent du
E-Live. E-Live, c’est la
Berlin School, la musique électronique traditionnelle :
Ian Boddy, Mark Shreeve, Radio Massacre International, Loom, Tangerine Dream.
E-Day nous a permis de programmer d’autres styles de musiques, comme l’ambient, avec Michael Stearns et Robert
Rich. Déjà en 1999, un musicien ambient
s’était produit au E-Live : le Norvégien Biosphere, alors pratiquement
inconnu. Cela montre bien que mon intérêt pour ce style n’est pas nouveau.
Le public attiré par
ce genre de festival semble décroître d’année en année. Est-ce
inquiétant ?
RB – Il y a eu
une décrue c’est vrai, mais la tendance s’inverse à nouveau. Cette année, par
exemple, E-Live a attiré plus de visiteurs (environ 280) qu’il y a trois ou
quatre ans. En ce qui concerne le B-Wave Festival, on ne peut pas encore
comparer, puisqu’il s’agit d’une première. C’est l’exemple parfait d’une
manifestation qui ne peut que grandir pourvu que ses organisateurs s’investissent
à fond, qu’ils programment plus de musiciens, et surtout plus de têtes d’affiche.
J’insiste, c’est important. Tangerine Dream a joué à guichets fermés au E-Day
[le 13 avril 2008]. Loom a fait de même au E-Live [15 octobre 2011]. De telles
affiches fidélisent. A chaque fois, de nombreux spectateurs décident de revenir
l’année qui suit.
Venons-en enfin à
Groove, ta maison de disques.
RB – J’ai fondé
mon propre label dès 1992 [Cue Records Netherlands, rebaptisé Groove Unlimited
cinq ans plus tard pour éviter la confusion avec Cue Records, la maison de
disque allemande de Jörg Strawe]. Il s’agissait de poursuivre la même idée,
contribuer à la promotion de la musique électronique et de ses artistes.
Qui sont les artistes
Groove ?
RB – Une
vingtaine de noms composent le catalogue. Nous avons fait trois disques avec
Picture Palace music, dont le dernier, Remnants,
est sorti en novembre. Nous venons de signer avec Bernd Kistenmacher pour son
nouvel album, Utopia. Il y a des
Anglais : VoLt – belle musique ! [Ron porte même leur t-shirt] – et
leurs deux spin off. Des Belges : le nouvel album du duo Pillion ne
devrait plus tarder. Je peux aussi mentionner Eric van der Heijden, René
Splinter, moi-même et bien sûr Gert Emmens, sans doute le plus célèbre parmi
les musiciens de la scène électronique néerlandaise. Nous nous occupons
également du plus jeune d’entre eux, le petit Jeffrey, que je soutiens de
toutes mes forces…
… et qui est plus
connu sous le nom de Synthex : nous en reparlerons.
RB – Très bonne
idée !
Quelle est la
procédure ? Signez-vous des contrats en bonne et due forme ou vous
contentez-vous d’une poignée de main ?
RB – Il y a
toujours un contrat au départ, mais ensuite, on peut l’oublier dans un tiroir.
Il serait toujours temps de le ressortir si par hypothèse un différend devait
survenir.
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| Groove Unlimited, une entreprise familiale : M et Mme Boots |
La crise de l’industrie
musicale ne rend-elle pas plus périlleuse la gestion d’une maison de disque ?
RB – Détrompe-toi,
c’est devenu plus facile. Jusqu’à 2005-2007, la chute des ventes de disques a
été incontestable, même chez nous. Le public ne pouvait plus nous trouver. Les
émissions de radio spécialisées avaient disparu les unes après les autres.
Surtout, Internet n’était pas du tout ce qu’il est devenu aujourd’hui. Avec le
développement du téléchargement, avec les réseaux comme Facebook, les web
radios, nous sommes de nouveaux visibles, et on en revient à l’état d’il y a
dix ans, vers 2002-2003.
Groove a presque
connu les débuts d’Internet.
RB – C’est exact.
Rends-toi compte : la boutique en ligne a été fondée en 1996 !
Que penses-tu du
téléchargement ?
RB – Nous en
proposons. Tous les CD que nous vendons sont aussi disponibles en
téléchargement. En passer par là constitue une obligation de nos jours, sinon
les internautes se servent de toute manière illégalement. Et ça, c’est
décourageant pour les artistes. Je n’aime pas non plus Spotify. Les musiciens n’en
retirent rien. Mais iTunes fait du bon travail, Amazon et MusicZeit aussi. Et
bien sûr
Groove download ! Le
téléchargement a un autre avantage. Envoyer un objet à l’étranger est devenu
hors de prix. Si je veux expédier un seul CD aux Etats-Unis, il m’en coûtera 7
euros. Le téléchargement réduit le coût d’acheminement à zéro. En plus, grâce
au format
lossless Flac, que nous
proposons aussi, la qualité reste identique. En revanche, je garde le CD en haute
estime. Il reste un merveilleux produit. En tant qu’acheteur, j’aime l’objet.
Je m’efforcerai toujours de vendre de vrais CD pressés. En général, nous
débutons sur une base de 500 exemplaires. Si j’avais le courage et l’argent, je
produirais même des vinyles. Mais ce serait du luxe. Il faudrait investir
beaucoup pour peu de revenus : soit un véritable gouffre financier. Une
bonne sortie CD, accompagnée de son téléchargement, permet d’atteindre des
chiffres très corrects. L’artiste gagne de l’argent, nous aussi, ce qui nous
permet de maintenir un standard de qualité élevé.
Est-ce l’exigence
fondamentale ?
RB – Le problème,
c’est que tout le monde peut désormais uploader sa musique sur le net.
Littéralement n’importe qui. Et donc, de mon point de vue, il y a trop de
mauvaise musique en circulation. Trop de musique pas bien mixée, pas bien
masterisée. Quelqu’un s’assied dans son studio, enregistre son truc pendant
trois ou quatre heures et commercialise le tout immédiatement sur n’importe
quelle plateforme pour 4 euros. Pour moi, c’est de la m****. Je n’achèterais
pas ça. Je n’écouterais même pas. Ce serait perdre mon temps. Alors qu’il y a
de la vraie belle musique par ailleurs. Jeffrey en est un bon exemple. Un petit
gars talentueux, mais perdu au milieu d’une masse de musique électronique de
piètre qualité. C’est dommage, car on peut passer à côté de vrais joyaux.
Pour éviter cela, un
musicien débutant devrait-il obligatoirement passer par une maison de
disques ?
RB – Eh bien
non ! Moi-même, je ne l’ai jamais fait. Si tu crois en ta musique, alors
rien ne t’empêche de t’autoproduire. Sortir un CD, ce n’est plus si cher. Je
tiens à le dire à tous ceux qui liront cette interview. Ceux qui veulent se
lancer, qu’ils m’écrivent, et je leur donnerai toutes les idées, toutes les
infos que j’ai amassées sur le sujet en vingt-cinq ans d’expérience. Je peux
aussi les aider à publier leur CD, même s’ils n’ont pas d’argent, Groove
investira toujours dans de la bonne musique. Et il y en a toujours. Mais ceux
qui en composent ne doivent rien lâcher.
Peux-tu déjà me
révéler l’affiche du prochain E-Day, le 10 mai 2014 ?
RB – Je ne peux
pas, rien n’est signé. Mais si qui je
crois vient jouer, alors nous aurons à nouveau droit à une journée
extraordinaire.
Avec toutes tes
activités, te reste-t-il du temps à consacrer à ton prochain album ?
Le 9 novembre dernier, j’ai participé à un petit festival
tout nouveau, la première Ambient Music Night, dans la vieille église de
Middelbeers, près d’Eindhoven. Il s’agit de pure ambient music, dans la veine de Biosphere. J’ai enregistré le
concert, le mixage est presque terminé, et j’aimerais le publier en CD dès le 1er
janvier.