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samedi 20 juillet 2019

Tangerine Dream live @ Night of The Prog XIV, Loreley, 19 juillet 2019

Tête d’affiche de la première journée de la quatorzième édition du festival Night of the Prog, qui réunissait également Chandelier et IQ, Tangerine Dream a donné un concert de deux heures sur la célèbre scène de la Loreley, au bord du Rhin. Que vaut Tangerine Dream sans Edgar Froese ? On devrait déjà le savoir, car depuis cinq ans, le groupe, désormais composé de Thorsten Quaeschning, Hoshiko Yamane et Ulrich Schnauss, a donné 25 concerts et publié une dizaine de disques. Mais c’était l’occasion de s’en rendre compte en live.


Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019 / photo S. Mazars
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019

La Loreley, Sankt Goarshausen, le 19 juillet 2019

Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019, Thorsten Quaeschning / photo S. Mazars
Thorsten Quaeschning
Qu’il paraît loin, ce premier concert de Tangerine Dream à la Loreley il y a onze ans. A l’époque, Edgar Froese était entouré de Thorsten Quaeschning, Linda Spa, Iris Camaa et Bernhard Beibl. Le dernier album en date était alors Views From A Red Train, et le groupe venait de sortir les nouvelles versions de Tangram et Hyperborea. Ces réenregistrements de classiques étaient alors la grande affaire d’Edgar Froese. En 1994, avec la compilation Tangents, composée de morceaux célèbres de l’époque Virgin rendus méconnaissables par les overdubs, voire complètement réenregistrés, Edgar avait débuté une phase d’exploration et de réappropriation de son glorieux passé.
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019, Ulrich Schnauss / photo S. Mazars
Ulrich Schnauss
De quoi avoir en stock, bien rangées dans les mémoires numériques, des versions de classiques exploitables sur scène. On a déjà oublié que, jusqu’au milieu des années 90, les concerts de Tangerine Dream, sans être improvisés comme dans les années 70, consistaient encore en un mélange d’extraits de l’album en cours et de morceaux spécialement composés pour l’occasion. 220 Volt, en 1993, est ainsi le dernier live de musique inédite publié par TD. Dès la tournée européenne de 1997, le groupe divise ses shows en un « vintage set » et un « modern set ». Tandis que ce dernier reprend les titres des disques les plus récents, le premier permet aux fans d’entendre, parfois pour la première fois en live, des tubes d’autrefois.

Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019 / photo S. Mazars
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019
D’après la communication officielle du groupe, Edgar Froese, en congédiant le groupe en 2014 et en rebâtissant sa formation avec Thorsten, Ulrich et Hoshiko Yamane, aurait eu l’intention de revenir à l’improvisation des débuts. Livré à lui-même, comment le trio restant a-t-il repris l’héritage à son compte ?

Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019, Thorsten Quaeschning / photo S. Mazars
Thorsten Quaeschning
Les fans qui ont eu l’occasion d’assister à un concert de TD depuis la mort d’Edgar, ou ceux qui en ont acheté les captations en CD le savent : le trio n’a pas renoncé au répertoire. Les spectateurs de la Loreley ont donc entendu l’inévitable Love on a Real Train et le thème de Sorcerer. Ils n’ont pas non plus échappé à White Eagle ni à Cloudburst Flight. Je ne suis pas enthousiaste par rapport à ces choix pour plusieurs raisons. D’abord, ces versions lourdement mises au goût du jour rendent l’original tellement méconnaissable qu’on se demande pourquoi le groupe a cru bon de laisser encore entendre, en fond sonore, les séquences de ces immenses classiques. Certes, les morceaux revisités par Thorsten et Ulrich sonnent plus « authentiques » que lors des tournées avec l’ancien groupe. Plus question d’ajouter un motif de guitare acoustique pour que Bernhard Beibl ne s’ennuie pas sur scène, une partie de saxo pour Linda, ou un solo de triangle pour faire plaisir à Iris ! Mais le beat est toujours là, et il écrase tout le reste, rendant inaudibles les subtilités des textures originales.
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019, Yoshiko Yamane / photo S. Mazars
Hoshiko Yamane
Pas sûr que cela apporte grand-chose aux fans comme expérience sonore. Pas sûr, non plus, que cela permette au groupe de gagner de nouveaux auditeurs. Pour cela, il faudrait peut-être deux ingrédients : 1/ jouer moins fort, de sorte que les basses, dont la clarté est si importante chez TD, ne soient pas que des vibrations ; 2/ ne pas se reposer à ce point sur la puissance des boîtes à rythme. Non seulement le beat noie la beauté des compositions d’origine, mais en lui-même, il ramène Tangerine Dream au niveau de n’importe quel artiste de musique électronique qui utilise les même standards. Or le nom de Tangerine Dream ne doit-il pas rester au-dessus de la mêlée ? Que peut se dire un festivalier venu écouter du rock progressif ou ayant fait le déplacement pour IQ, sinon : « Ah ! Encore un truc techno ! » D’ailleurs, un bon tiers du public avait quitté les tribunes au bout d’une heure de concert.

Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019 / photo S. Mazars
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019, Yoshiko Yamane / photo S. Mazars
Et ceux-là ont raté le meilleur. Depuis le concert de septembre 2016 au festival Schwingungen, le trio se fend parfois, en guise de rappel, d’une session improvisée (Thorsten appelle cela une « composition en temps réel ») d’une durée d’une demi-heure à 45 minutes. Et là, tout y est : les longues nappes d’introduction, les séquenceurs, les flûtes et les cordes mellotron. Plusieurs d’entre elles ont été captées et publiées sous le titre de Sessions. Et toutes sont très différentes. Celle de la Loreley, d’une durée de trente minutes, permet à Hoshiko de donner enfin la mesure de son violon. Cette session n’est peut-être pas la meilleure jusqu’à présent. Le sommet, à mon avis, a été atteint lors de l’hallucinant Tulip Rush au festival E-Live en octobre 2017.
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019, Yoshiko Yamane, Ulrich Schnauss / photo S. Mazars
Hoshiko Yamane, Ulrich Schnauss
Mais si l’objectif d’Edgar était un retour aux sources, celui-ci a bien été atteint. Le maestro lui-même n’avait pas franchi ce pas. Ses deux derniers shows en Australie, toujours fondés sur l’exploitation du passé (cette fois, ils revisitaient Sorcerer), n’indiquaient pas le chemin que Thorsten et Ulrich ont finalement choisi d’emprunter. Comme si les deux disciples avaient attendu la mort du maître pour recommencer à jouer à la manière du Tangerine Dream des seventies. L’utilisation de la marque « Tangerine Dream » après la mort de son fondateur et dernier membre original avait suscité en son temps beaucoup d’interrogations parmi les fans. Et pourtant, parmi eux, qui n’a pas envie d’entendre White Eagle en live, même noyé sous un beat contemporain ? Qui n’a pas envie, parallèlement, d’assister à un concert improvisé, comme au bon vieux temps ? C’est ce que font Thorsten, Hoshiko et Ulrich. Il faut voir le trio comme un nouveau groupe, à la double identité : à la fois un groupe de reprises de Tangerine Dream, et un groupe successeur de Tangerine Dream, comme il y en a des dizaines sur la scène Berlin School, mais qui aurait la double particularité d’être à la fois le meilleur d’entre eux, et de s’appeler également Tangerine Dream.

Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019 / photo S. Mazars
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019
Set list : Kiew Mission. - White Eagle. - Betrayal (Sorcerer Theme). - Love on a Real Train (Risky Business). - Identity Proven Matrix. - It Is Time to Leave When Everyone Is Dancing. - Rubycon Part I. - Power of the Rainbow Serpent. - Madagasmala. - Cloudburst Flight. - [Rappel] Session improvisée.


dimanche 19 mars 2017

Schallwelle Awards : où va la musique électronique ?


Quatre ans après Peter Mergener, Robert Schroeder, un autre représentant de cette « seconde génération » de la Berlin School, était à l’honneur à la cérémonie des Schallwelle Awards. Son premier album, Harmonic Ascendant, paru en 1979, est resté une référence pour le genre. Il démontrait que la musique électronique n’est pas toujours mécanique et sans âme, qu’elle est aussi pleine de chaleur, de vie et de drame. Un autre romantique, Ulrich Schnauss, clôturait la compétition, dominée comme l’an passé par Jean-Michel Jarre et Tangerine Dream.

 

Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Les Schallwelle Awards sous le dôme du planétarium de Bochum


Bochum, le 18 mars 2017

Pas moins de 500 nouveaux albums étaient présélectionnés cette année au titre de l’édition 2016 des Schallwelle Awards. Un record, même si, à en croire le docteur Alfred Arnold, fan absolu et membre du jury, ce chiffre s’explique par un élargissement du périmètre des genres musicaux considérés. En dehors de l’incontournable Berlin School, le jury cette année n’a pas hésité à aller chercher les artistes dans les genres les plus éclectiques : ambient, dub, pop etc. Toujours co-présentateur de la cérémonie aux côtés de Sylvia Sommerfeld, le journaliste Thomas Gonsior avoue n’avoir pas pu tout écouter, mais « presque tout ». Aveu plus inattendu : une vaste majorité n’est pas à la hauteur. Un tel jugement n’a rien de facile au sein d’un milieu si restreint où tout le monde se connaît. On ne veut blesser personne. Ainsi Sylvia se confond-elle en excuses parce qu’il n’y a qu’un gagnant dans chaque catégorie. Elle supplierait presque les perdants de ne pas lui garder rancune. Son état d’esprit résume peut-être celui de cette Allemagne merkelienne qui se damnerait plutôt que de prêter le flan au soupçon de discrimination. L’intention est louable, mais dans le cas de la musique, ne vaut-il pas mieux dire la vérité à un musicien médiocre plutôt que de le voir se fourvoyer ? Quitte à y mettre les formes : la brutalité des émissions de téléréalité, le goût pour l’humiliation des candidats éliminés représentent l’écueil inverse, tout aussi détestable que le « tout le monde a gagné ».

Le critère du bien en art

Sylvia Sommerfeld, Thomas Gonsior @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Sylvia Sommerfeld et Thomas Gonsior
Pendant ce temps, la qualité de toute cette musique reste la question tabou. Comment juger ? Le fonctionnement des Schallwelle est simple. Il s’agit d’un double vote : vote du public (sur Internet), vote du jury. Chacun s’exprime selon ses goûts, et la magie du vote se charge de transformer cet agrégat de subjectivités en une somme chiffrée, quantifiable, objective. Imparable. Mais si la vérité de tel ou tel artiste, c’est le nombre de suffrages obtenus aux Schallwelle, la même logique commandera de considérer que c’est aussi le nombre de hits sur YouTube, celui de likes sur Facebook et en dernière analyse, les chiffres de ventes. Au bout du compte, c’est donc le marché qui décide qui est un grand artiste et qui ne l’est pas. D’instinct, cette idée nous rebute. Un seul exemple nous confirmera nos soupçons : Boney M a vendu plus de disques qu’Edgar Froese. Alors ? Il existe bien un critère de jugement quelque part.

Or nous n’aimons pas juger. Peut-être parce que nous ne sommes pas sûrs de notre propre jugement, ou que celui de l’autre nous intimide, mais surtout parce que nous partageons tous cette crainte d’être pris en flagrant délit de discrimination. Juger, c’est déjà distinguer. C’est pourquoi nous nous réfugions tous derrière nos goûts. Qui n’a pas prononcé les phrases suivantes : « Tout ça, c’est une affaire de goûts », « Chacun ses goûts », « Des goûts et des couleurs, on ne discute pas » ? Eh bien moi, j’aime discuter. Ce relativisme passe pour le comble de la tolérance alors qu’il ne fait que renforcer en chacun le dogmatisme : « j’ai dit ce que j’avais à dire, j’ai proclamé mon opinion à la face des autres, je n’ai pas à écouter la leur ». Comment le relativisme me permettrait-il d’accorder le moindre crédit à l’opinion d’autrui ? C’est l’idée même de vérité objective qui s’effondre. Il n’y a pas de vérité, il n’y a que des points de vue.

Kebu live @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
En revanche, l’idée de discussion n’a de sens que si j’envisage mon opinion comme potentiellement imparfaite, lacunaire, voire fausse. J’accepte la possibilité d’une opinion plus autorisée que la mienne. On comprend bien qu’il ne s’agit pas ici de faire jaillir une hypothétique objectivité de la confrontation ou de l’addition d’opinions également vraies ou fausses. Au contraire, cette perspective postule qu’il existe quelque chose comme une vérité objective, en dehors de toute opinion et de tout point de vue. Le danger qui guette cette manière de penser s’appelle le dogmatisme. Une opinion prétend se confondre avec la vérité objective. C’est pour conjurer le retour de toutes les logiques inquisitoriales que nous avons proclamé le relativisme. Or nous remarquons que lui aussi mène au dogmatisme, et même bien plus sûrement, car il fait de chacun de nous des inquisiteurs. Ce faisant, il détruit l’idée même de débat public.

Dans le milieu qui nous occupe, la question pourrait se poser de la manière suivante : y a-t-il quelque chose comme de la bonne musique ou tout est-il relatif ? C’est là qu’une autre tentation nous guette. Certains artistes avec lesquels j’ai eu l’occasion de discuter concèdent que tout n’est pas relatif. Mais pour refonder l’idée d’une certaine qualité objective de la musique, ils se réfugient une fois de plus derrière ce qui est quantifiable : le mixage, le mastering, toutes choses qui dépendent entièrement du matériel et non du musicien : de son talent, de son inspiration, de sa virtuosité. Je leur parle « musique », ils me répondent « son ». Là encore, le débat a glissé imperceptiblement de la qualité de la musique à celle de la prise de son.
Sylvia Sommerfeld, Stefan Erbe @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Sylvia et son vieil ami Stefan Erbe
Il arrive que le même homme cumule les deux casquettes : musicien et ingénieur du son. Je ne nie pas qu’il soit possible de juger ainsi le travail du second, mais dans l’affaire, on n’a toujours pas parlé du premier. J’affirme que la qualité de la musique et celle du mixage sont indépendantes. Si cela n’était pas vrai, apprécier la musique de rue et les vieux disques qui craquent serait une impossibilité logique.

J’ai écouté un certain nombre des artistes et des disques nominés. Or il n’y a jamais rien à redire sur le mixage. Ces gens – je ne parle pas seulement des grands noms – savent manifestement ce qu’ils font. Mais leur musique a-t-elle une âme ? Tel est le critère à retenir. Et c’est à l’aune de ce critère qu’on peut juger le palmarès de cette nouvelle édition des Schallwelle Awards.

Les Schallwelle entre enracinement et appel du grand large

Cette édition, la neuvième, fait prendre conscience du chemin parcouru. L’esprit familial des débuts tend à se dissiper. La première fois que j’ai assisté à la cérémonie, en 2013, il y avait foule, et les petits artistes grouillaient autour des stands de disques et se pressaient dans les travées. C’est qu’ils avaient encore de bonnes chances de gagner un trophée. Suivant une évolution amorcée l’année dernière, les grands noms ont, cette fois encore, trusté toutes les premières places. Cette évolution est sans doute volontaire, et probablement justifiée. L’association Schallwende, promotrice de l’événement, souhaite internationaliser les Schallwelle Awards, gagner en crédibilité.

Ulrich Schnauss, Robert Waters (Loom) et Thorsten Quaeschning @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Ulrich Schnauss, Robert Waters (Loom) et Thorsten Quaeschning

Tâche difficile, au milieu de tous ces artistes et labels microscopiques qui, d’une part, méritent une grande considération compte tenu des pépites qu’ils continuent à produire ici et là, mais qui d’autre part entretiennent tous les clichés nuisibles à l’image de marque du genre (les rêves, les étoiles, la science-fiction). On se souvient de la polémique engagée l’année dernière par Kilian Schlömp-Uelhoff, le patron de SynGate Records. La hache de guerre semble enterrée : SynGate a même eu droit cette année, pour la première fois, à son propre stand. Il n’en reste pas moins que la grande famille de la musique électronique « traditionnelle » n’était pas au complet, loin s’en faut. Seuls les fidèles BK&S ou Tommy Betzler font désormais le déplacement alors qu’ils ne sont pas nominés.

Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Pari risqué pour la manifestation. Le danger serait de s’arrêter au milieu du gué : se couper de la base sans avoir encore atteint les grands. Car ceux-ci ne se déplacent pas encore. Certes, côté allemand, Tangerine Dream et Loom étaient au rendez-vous, mais ces deux formations ne bénéficient plus de l’aura mondiale d’Edgar Froese. Sa mort a interrompu une phase ascendante, dont témoignaient la BO du jeu GTA et le revival autour du film Sorcerer de William Friedkin. Ulrich Schnauss en a conscience. Selon lui, Tangerine Dream réfléchit actuellement à une nouvelle manière de publier sa musique, peut-être sur de nouvelles plateformes plus dans l’air du temps. Sans cela, la fanbase du groupe pourrait bien se réduire à cette scène Schallwelle / Berlin School sans commune mesure avec son passé grandiose. C’est pourquoi le prochain disque, le sans cesse repoussé Quantum Gate, pourrait bien être le premier depuis longtemps à ne pas paraître chez Eastgate.

Yello @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Dieter Meier et Boris Blank : Yello
Il est certain qu’en nommant Jean-Michel Jarre, Vangelis ou même Enigma (souvenons-nous de Pink Floyd l’année dernière), Sylvia Sommerfeld et ses amis ne s’attendaient pas forcément à les voir débarquer au planétarium. Dieter Meier et Boris Blank, les deux compères de Yello, nommés dans la catégorie Artiste international de l’année, se sont contentés d’un message enregistré. Jean-Michel Jarre, vainqueur comme l’année passée dans les deux catégories internationales (artiste et disque), était une nouvelle fois représenté par Matthias Eislöffel, responsable de son fan club allemand (Jarrelook). Sylvia et Matthias lui remettront ses trophées plus tard, comme en novembre dernier à l’occasion d’un concert de Jarre à Münster.

Et à la fin, c’est toujours Tangerine Dream qui gagne

Jean-Michel Jarre - Oxygène 3
Jarre fait toujours l’unanimité, semble-t-il. Pourtant, difficile de percevoir ce qui distingue ses dernières livraisons – les deux Electronica et Oxygène 3, l’album récompensé ici – de n’importe quel morceau électronique en vogue sur le marché mondial de nos jours. J’ai déjà dit que la nouveauté ne devrait pas être recherchée pour elle-même. Mais quel dommage de voir Jarre courir après de plus jeunes et de moins doués que lui ! C’est propre, c’est bien fait, c’est fort. Mais les autres peuvent en dire autant. Où est l’âme ? Comme n’importe quel produit de consommation, la musique électronique se mondialise, car elle est de plus en plus dépendante de ses conditions de production. Les machines sont tellement performantes qu’à la limite, elles seraient capables de composer sans l’aide de l’humain. C’est un véritable piège pour l’artiste, dans un environnement où tout le monde, y compris (et c’est dommage) ceux qui n’ont rien à prouver, cherche à se distinguer par le degré d’originalité de son équipement. « Suis-je toujours à la pointe du progrès ? », « Suis-je toujours le roi de l’expérimentation ? » C’est tout le débat autour de la musique expérimentale : l’exotisme de l’équipement peut coïncider avec la qualité de l’inspiration, mais il ne la cause pas. On peut expérimenter sur un simple piano. On peut aussi faire de belles choses sans innover pour un sou.

Kebu live @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Kebu live @ Schallwelle Awards

Les mêmes sons, les mêmes rythmes et donc les mêmes travers se retrouvent lors du premier concert de la soirée, signé Kebu, un musicien finlandais ovationné après son set. Ses deux rappels, le thème de Streethawk de Tangerine Dream, et celui de Midnight Express de Giorgio Moroder, n’y sont pas étrangers. Même succès, et pourtant mêmes défauts chez Tigerforest et Sasa Tosic, les gagnants des catégories Découverte de l’année et Meilleur Espoir, à nouveau séparées pour cette édition.

Tangerine Dream @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Tangerine Dream semble vouloir se détacher de cette philosophie en revenant à l’improvisation. Telle était la grande obsession d’Edgar Froese à la fin de sa vie, raconte le très en verve Ulrich Schnauss. D’après lui, le fondateur de TD projetait de rendre entièrement transparente la création musicale sur scène. Il prévoyait de grands écrans montrant les gestes de chaque membre du groupe. Pour l’instant « nous en sommes loin, tempère Ulrich. Nos sets se divisent toujours en trois couches à peu près d’égale importance : un tiers correspond aux pistes de playback dont nous avons encore besoin. Le second tiers est piloté par Ableton Live. Le dernier tiers correspond aux solos joués en direct ».
Ulrich Schnauss - No Further Ahead Than Today
Tangerine Dream et Ulrich Schnauss sont les vainqueurs de la soirée côté allemand. Le second pour son album No Further Ahead Than Today, les premiers au titre d’Artiste national de l’année : un prix régulièrement remporté par TD, souligne Sylvia (elle pourrait ajouter Picture Palace music, ce qui fait que Thorsten Quaeschning monte souvent sur scène pour recevoir un trophée).

Espérons que les prévisions de Schnauss se réaliseront. Même si Tangerine Dream n’est plus Tangerine Dream sans Edgar, le trio semble assez solide pour composer de très belles choses à l’avenir (le duo, devrait-on dire, car Hoshiko Yamane ne participe pas à l’écriture, comme elle le confirme à demi-mot – elle parle mal allemand – au micro de Thomas Gonsior). C’est à Ulrich, justement, que revient l’honneur de clôturer la cérémonie avec le second mini-concert de la soirée, véritable plongeon dans l’univers tour à tour joyeux ou mélancolique du dernier membre en date de TD. Schnauss s’appuie sur des cordes suaves et atmosphériques, aux antipodes des accents bruitistes et des rythmes cassés de son complice Thorsten. Ces deux-là sont faits pour s’entendre, à l’image de deux autres duos célèbres : Roedelius / Moebius et Rother / Dinger. Un hippie et un punk, un romantique et un tourmenté. Le romantique, ici, c’est Schnauss.

Ulrich Schnauss live @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Ulrich Schnauss live @ Schallwelle Awards

Robert Schroeder, le romantique

La filiation avec Robert Schroeder, autre grand romantique, est évidente. Schnauss cite d’ailleurs Harmonic Ascendant comme une référence de la musique électronique. Avec Peter Mergener et Klaus Hoffmann-Hoock, notamment, Robert Schroeder fait partie de la « seconde génération » de la Berlin School, celle qui a émergé sur le label Innovative Communications de Klaus Schulze. Harmonic Ascendant, le premier album de Schroeder (et le premier disque IC) fut un grand succès public à sa sortie. Il est resté une pierre angulaire du genre, un classique, au même titre que Departure from the Northern Wastelands de Michael Hoenig, et qu’une bonne demi-douzaine d’albums de TD. Il était donc normal que les Schallwelle Awards lui rendent hommage un jour ou l’autre. Et c’est Klaus Hoffmann-Hoock qui s’est chargé de l’éloge du lauréat. C’est également lui qui a lu le message d’amitié de Winfrid Trenkler, malheureusement retenu en Suède. Robert Schroeder était le choix numéro un de Trenkler. L’ancien animateur avait souvent diffusé sa musique dans l’émission Schwingungen.

Robert Schroeder - Harmonic Ascendant
Je ne dirai rien du petit discours de Robert Schroeder lui-même, car il recoupe l’interview qu’il a eu la gentillesse de m’accorder. Je dirai simplement que, pour ce qui le concerne, je partage très largement le sentiment général.

Palmarès. Prix spécial : Robert Schroeder. – Meilleur Artiste allemand : Tangerine Dream. – Meilleur Artiste international : Jean-Michel Jarre. – Meilleur Album allemand : No Further Ahead Than Today (Ulrich Schnauss). – Meilleur Album international : Oxygène 3 (Jean-Michel Jarre). – Découverte de l'année : Tigerforest. – Meilleur espoir : Sasa Tosic.


jeudi 6 octobre 2016

Ulrich Schnauss : regard sur la musique électronique, la technologie et Tangerine Dream


Originaire de Kiel, dans le nord de l’Allemagne, et désormais basé à Londres, Ulrich Schnauss n’a pas encore 40 ans, mais déjà plus de 20 ans de carrière derrière lui. Il fait même partie du club de plus en plus réduit de musiciens électroniques à avoir connu un succès international. Auteur d’une dizaine d’albums, il a aussi beaucoup mixé pour les autres, et sa musique, utilisée sous licence dans la pub, a permis de vendre des boissons en Grande-Bretagne, des voitures aux Etats-Unis, deux pays où il a beaucoup tourné. En 2014, il était appelé par Edgar Froese à rejoindre Tangerine Dream, l’un des groupes les plus marquants de sa jeunesse. Une collaboration hélas écourtée par la mort du maestro en janvier 2015. Depuis, Ulrich poursuit l’aventure TD aux côtés de Thorsten Quaesching et Hoshiko Yamane, et cette année, le trio est même remonté sur scène pour la première fois sans Edgar. Mais Ulrich Schnauss ne néglige pas pour autant sa carrière solo. Le 1er octobre, il participait ainsi au festival Electronic Circus à Detmold. Il publiera le 4 novembre un nouvel album, No Further Ahead Than Today.

 

Ulrich Schnauss 2016 / photo : Andre Pattenden
Ulrich Schnauss 2016 (photo : Andre Pattenden – Instagram @andrepattenden)

Detmold, le 1er octobre 2016

Ulrich, j’ai entendu ton nom pour la première fois lorsque tu as rejoint Tangerine Dream à la fin de l’année 2014 pour cette série de concerts australiens. Je sais en revanche que tu étais déjà un musicien reconnu depuis longtemps. Peux-tu me raconter un peu cette période ?

Ulrich Schnauss - Far Away Trains Passing By / source : www.discogs.com
Far Away Trains Passing By
(City Centre Offices, 2001)
Ulrich Schnauss – En effet, j’ai célébré mes vingt ans de carrière l’année dernière, en 2015. En tout cas, mes vingt ans de carrière discographique : mon premier disque est sorti en 1995. J’ai débuté dans le style drum’n’bass, la musique avec laquelle j’avais grandi, pour ainsi dire. Mais dès la fin des années 90, le genre m’est devenu de plus en plus ennuyeux, parce qu’une règle implicite exigeait que les morceaux estampillés drum’n’bass soient l’apanage des DJ.

Puis-je demander : quel style de drum’n’bass ? C’est aussi un genre très étendu.

US – La drum’n’bass atmosphérique. Oui, oui ! LTJ Bukem. J’ai même sorti autrefois un titre sur son label, Looking Good [Il s’agit de Zero Gravity publié en 2002 sou le nom Ethereal 77]. Mais au début des années 2000, j’ai commencé à me réorienter dans le style electronica. « Electronica », c’est cette forme contemporaine de la musique électronique fondée entre autres par Tangerine Dream.

Ulrich Schnauss - No Further Ahead Than Today / source : iTunes
No Further Ahead Than Today
(Scripted Realities, 2016)
En 2001, j’ai publié mon premier album sous mon véritable nom – auparavant, je n’utilisais que des pseudonymes. C’est ce disque, Far Away Trains Passing By, qui m’a permis de percer, de connaître un succès international, surtout aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et au Japon où j’ai donné de nombreux concerts. Et depuis quinze ans, c’est cette direction que je poursuis.

Je ne suis pas familier avec ta discographie. Ce n’est pas une question facile, mais lequel de tes albums recommanderais-tu aux gens comme moi qui veulent découvrir ta musique ?

US – Tu as forcément déjà entendu ces musiciens qui te jurent que leur meilleur album, le plus beau, le plus authentique, est bien sûr le dernier. Bon. Eh bien je dois dire que je suis très satisfait de mon prochain album, No Further Ahead Than Today, qui paraîtra en novembre ! Maintenant, je peux aussi t’orienter vers l’album qui a eu le plus de succès, A Strangely Isolated Place, paru en 2003, qui est assez représentatif de mon style, si je peux dire.


Ulrich Schnauss & Hans-Joachim Roedelius live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
Ulrich Schnauss et Roedelius live 2016
Ce soir, tu joueras en solo juste avant Hans-Joachim Roedelius. Tu as également prononcé son éloge lors des derniers Schallwelle Awards. Vous vous connaissiez ?

US – Oui, depuis plus de dix ans. Il fait partie des artistes dont j’ai remixé un morceau. Il s’agit du titre Lunz sur l’album du même nom. Le remix est paru en 2005.

Tangerine Dream ?

US – Je connais Edgar Froese depuis longtemps, depuis la fin des années 90, en fait. J’étais déjà un grand fan de Tangerine Dream bien avant de devenir moi-même musicien. Ils font partie de mes influences initiales. J’ai dû les entendre pour la première fois vers 1991 quand j’avais 13 ou 14 ans, mais évidemment pas leur production de cette période, plutôt leurs albums plus anciens. A l’époque, le groupe électronique anglais LFO venait de publier Frequencies, un album très important, légendaire, devenu aujourd’hui un classique absolu de la musique électronique. Sur la pochette, le groupe cite les artistes qui les ont le plus influencés : Yellow Magic Orchestra, Tangerine Dream, autant de noms dont un adolescent de 13 ans comme moi n’avait jamais entendu parler. Mais j’ai voulu en savoir plus et j’ai fini par écouter chacun d’entre eux. Quand j’en suis arrivé à Tangerine Dream, j’ai été immédiatement en phase. C’était la musique que j’avais en tête, celle que j’étais le plus susceptible de créer moi-même.

Mais comment as-tu rencontré Edgar ?

US – Par l’intermédiaire de son fils Jerome, qui s’intéressait comme moi à la drum’n’bass (nous étions tous Berlinois à l’époque. Son père n’a déménagé à Vienne qu’au milieu des années 2000). Jamais je n’aurais imaginé qu’Edgar me sollicite un jour pour participer à Tangerine Dream. Mais un jour, pendant l’été 2014, il m’a invité en Autriche. J’y suis allé pensant simplement rendre visite à un ami. Mais quand il m’a demandé de m’assoir au clavier et de jouer, j’ai compris qu’il se passait quelque chose. Je tenais de Johannes Schmoelling ce genre d’histoires à son sujet. En général, quand Edgar veut recruter une personne dans son groupe, c’est exactement ce qu’il fait : il lui demande de prendre un instrument et d’improviser. J’en étais conscient, donc c’est les doigts tout tremblants que j’ai improvisé pendant une quinzaine de minutes. Et après, Edgar s’est approché en me disant : « Bienvenue au club » ou quelque chose comme ça.
Ulrich Schnauss, Edgar Froese 2014 / photo Bianca Froese-Acquaye
Ulrich Schnauss en conversation avec Edgar Froese, été 2014 (photo : Bianca Froese-Acquaye)

Pourquoi avoir décidé de poursuivre Tangerine Dream après la mort d’Edgar Froese en janvier 2015 ?

US – Pour répondre à cette question, il faut revenir un peu en arrière, quand il était encore en vie. Quand il m’a recruté, il avait en tête de refonder complètement le groupe une dernière fois. C’est une chose qu’il avait l’habitude de faire, comme tu le sais peut-être. Il suffit de comparer l’univers musical de Zeit et celui d’Underwater Sunlight, si radicalement différents, pour s’en rendre compte. TD a toujours connu un certain nombre de ces ruptures, et il voulait en marquer une toute dernière avec cette nouvelle ère, les « Quantum Years ». Nous avions commencé à préparer les nouveaux concerts, à enregistrer du matériel pour le prochain album. Et quand Edgar nous a quittés si tragiquement, la question s’est posée de savoir quoi en faire. Devons-nous tout enterrer, ou devons-nous essayer de perpétuer la vision d’Edgar ? Lui-même, alors qu’il était tombé malade, avait confié à son épouse, Bianca Acquaye, son désir que cette dernière phase de Tangerine Dream fleurisse même sans lui. Il y a donc un sens à finir ce que nous avons commencé, je pense. En même temps, je vois aussi cette démarche d’un œil critique. Ce n’est pas évident. Pour moi comme pour Thorsten, il s’agit d’un véritable défi. Mais les morceaux inachevés laissés par Edgar sont si bons qu’il serait dommage de les laisser disparaître dans les limbes. Ils méritent d’être publiés. Edgar lui-même mérite de pouvoir s’exprimer une dernière fois. De son côté, un artiste comme David Bowie a eu la chance d’achever son dernier album, de délivrer un dernier témoignage avant de mourir. C’est triste pour Edgar qu’il n’en ait pas eu le temps. C’est à nous de réparer ça.

Ulrich Schnauss live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
Ulrich Schnauss live 2016. Visuels de Nat Urazmetova
On apprend presque tous les jours qu’il reste encore beaucoup de morceaux inédits de David Bowie. Est-ce aussi le cas pour Edgar ?

US – Absolument.

Dans quelle direction évolue ta musique en solo ?

US – Comment dire… d’après moi, il est important de comprendre que la musique électronique est travaillée par deux tendances profondes. Pour certains, la technique est au centre, jusqu’à conditionner en grande partie le résultat. D’autres perçoivent la technique, les instruments électroniques comme des moyens, mais considèrent que l’homme, le musicien, reste au centre. Tangerine Dream incarne évidemment cette seconde tendance, Kraftwerk la première. Selon moi, Kraftwerk et Tangerine Dream racontent à eux deux toute une histoire bipolaire de la musique électronique. D’un côté, on a le Mensch-Maschine, de l’autre quelqu’un comme Edgar, qui déclarait : « La technique en elle-même ne m’intéresse pas du tout, seulement ses possibilités ». C’est une différence abyssale.

Mais oui ! D’ailleurs, cette différence est perceptible dans leurs œuvres elles-mêmes. Tangerine Dream n’a jamais joué une note de cette musique froide et robotique souvent associée à l’électronique. Pour moi, ils ont toujours composé une musique incroyablement expressive et romantique.

US – C’est exactement ça. Et mon travail suit très fortement cette tradition romantique. C’est peut-être la raison pour laquelle ça a si bien fonctionné entre Edgar et moi. Nous avions en commun cette exigence.

Ulrich Schnauss live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
Ulrich Schnauss live @ Electronic Circus 2016. Visuels de Nat Urazmetova

Et pourtant, Edgar a longtemps collaboré avec les fabricants. C’est dire s’il a aussi contribué à la technologie. Est-ce aussi ton cas ?

US – Pas vraiment, en tout cas pas en ce qui concerne le hardware. En revanche, dans la mesure où j’utilise beaucoup de logiciels, j’échange avec les éditeurs à la moindre occasion, je leur explique mes besoins en tant que musicien. De leur côté, ils me montrent ce qui est faisable ou pas.

Quels logiciels ? Par exemple ce soir sur scène.

US – Ah, c’est toujours un peu différent sur scène et en studio. Sur scène, je me sers d’Ableton Live, comme beaucoup d’autres. Donc rien d’original, et pour cause : Ableton est un très bon logiciel. Non qu’il t’autorise énormément à jouer véritablement en direct. Mais il te permet de fractionner ta propre musique en petites mosaïques remodulables à l’infini, chaque fois de manière différente. Du coup, aucun concert ne ressemble au précédent, et tu es aussi libre d’improviser s’il t’en vient l’envie. Tu n’es pas à ce point dépendant d’une piste playback qui t’impose tel break à tel moment. Si tu le souhaites, tu peux laisser se développer un passage un peu plus longtemps un soir, un peu moins le lendemain.

En studio, Logic me sert de plateforme, et le reste provient de divers plug-ins. Je regarde avec grand intérêt ce que les petites firmes développent dans leur coin, et pas forcément les gros comme Native Instruments ou Arturia. Pour moi, le meilleur émulateur analogique est l’œuvre d’un Norvégien. Sa marque s’appelle Memorymoon. Il s’agit de plug-ins bon marché, quelque chose comme 40$ la pièce, mais absolument formidables. Que te citer d’autre… Soundtoys est un peu plus connu. Tiens, il existe aussi une petite firme qui s’appelle Admiral Quality et qui ne vend que deux produits : un super synthétiseur analogique et un filtre non moins remarquable.

Ulrich Schnauss live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
Ulrich Schnauss live @ Electronic Circus 2016. Visuels de Nat Urazmetova

Es-tu aussi du genre à collectionner les instruments vintage ?

US – Jusqu’à très récemment, j’en possédais beaucoup, parce que j’ai longtemps travaillé exclusivement sur de vrais instruments. Mais depuis trois ans, je n’ai cessé de nourrir une véritable passion pour les logiciels. En conséquence, j’ai vendu plusieurs pièces, par exemple mon Yamaha CS-80 et mon Oberheim 8 Voice. Mais j’en ai conservé d’autres, comme le Waldorf Wave et le Voyetra 8 d'Octave Plateau, qui reste mon synthétiseur polyphonique analogique préféré du début des années 80.

Quels sont les projets de Tangerine Dream ?

US – Nous réfléchissons pour le moment au meilleur moyen de distribuer le prochain album. Peut-être aurons-nous besoin d’une plateforme un peu plus importante que celle dont nous disposons actuellement avec Eastgate. Pendant vingt ans, Edgar a publié tout son travail sur sa plateforme personnelle, TDI puis Eastgate. Mais ce système avait ses limites. Il ne permettait d’atteindre qu’un public restreint. Nous voulons faire du prochain disque le testament d’Edgar : il mérite d’être exposé à un public plus large. Nous sommes donc actuellement en contact avec plusieurs compagnies, nous tâchons de repérer celles qui pourraient être intéressées.

Tangerine Dream version 2016, Ulrich Schnauss, Thorsten Quaeschning, Yoshiko Yamane / photo : Daniel Fischer
Tangerine Dream version 2016 (photo : Daniel Fischer)
Si j’ai bien compris, l’album est déjà baptisé : Quantum Gate. Que ferez-vous de votre session de 2015 avec Peter Baumann [membre de TD de 1971 à 1977] ? S’agissait-il d’un projet sans lendemain ?

US – Peter est venu nous voir à plusieurs reprises. Nous n’avons pas eu qu’une seule session avec lui. Le problème, c’est qu’il ne peut plus vraiment produire de musique par lui-même. Nous nous en sommes rendu compte quand il était là. Il s’est arrêté trop tôt, il n’a pas suivi l’évolution technologique. Même son dernier album [Machines of Desire, le premier depuis 1983, paru chez Bureau B au printemps] a été réalisé par un autre. Je dois le dire franchement, j’ai moi-même fait beaucoup de ghostwriting à la fin des années 90, mais c’est quelque chose que je ne peux plus faire aujourd’hui. Je préfère vraiment collaborer avec des artistes qui travaillent eux-mêmes plutôt qu’avec un nom de façade. Cela dit, il faut voir comment les choses évolueront. Peut-être devrions-nous attendre que Peter se remette à flot. Quand il pourra refaire de la musique, alors nous pourrons envisager une collaboration plus poussée.

Ce que vous faites est quand même absolument inédit. Rends-toi compte : chaque membre de Tangerine Dream est aujourd’hui plus jeune que… Tangerine Dream !

US – Oui, c’est vrai. C’est vrai. Mais j’ajouterais une citation de Peter Baumann, justement. Un jour, Peter a dit : « Tangerine Dream n’est pas un groupe, c’est une idée. Par conséquent, Tangerine Dream peut poursuivre son aventure encore cent ans ».


lundi 3 octobre 2016

Electronic Circus 2016 : le passé a de l’avenir


L’année dernière, l’Electronic Circus Festival quittait la Weberei de Gütersloh pour prendre ses quartiers au Sommertheater de Detmold, une salle moins cozy, mais plus spacieuse. Mais le Circus est resté le même. Cette année, les organisateurs Hans-Hermann Hess et Frank Gerber ont une nouvelle fois concocté ce savant mélange de générations et de styles qui en fait tout l’intérêt. Entre Fryderyk Jona, le jeune épigone de Klaus Schulze, et la légende Hans-Joachim Roedelius, on pouvait tour à tour entendre la synthpop fashion des Allemands de BAR, l’électro robotique des Belges de Metroland, sans oublier l’inclassable et très demandé Ulrich Schnauss qui, entre ses activités avec Tangerine Dream et ses concerts londoniens, a eu là l’occasion de donner à ses fans allemands un aperçu de son vaste répertoire.


Hans-Joachim Roedelius & Ulrich Schnauss live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius & Ulrich Schnauss live @ Electronic Circus 2016

Detmold, le 1er octobre 2016

Fryderyk Jona live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
Fryderyk Jona et son père
Si, comme d’autres, Fryderyk Jona s’est fait connaître sur Internet, en particulier sur la plateforme Bandcamp, beaucoup l’ont découvert à l’occasion de la dernière cérémonie des Schallwelle Awards, où il était nommé dans la catégorie Meilleur Espoir. Même s’il habite du côté de Mayence, Fryderyk vient de Pologne, un pays où les premières apparitions de Klaus Schulze ont fait si forte impression qu’elles semblent avoir transcendé les générations. Trop jeune pour y avoir lui-même assisté, Fryderyk en a entendu parler par son père, lui-même musicien. L’influence de Klaus Schulze sur sa musique est évidente. Les séquences et les solos de Moog font partie des ingrédients communs à tous les admirateurs du maître. On pense bien sûr à Ian Mantripp, et pourtant, même si Schulze est présent chez tous deux, leurs univers demeurent paradoxalement très différents, comme si l’un et l’autre avaient extrait de Klaus une autre essence, mélancolique chez Ian, romantique chez Fryderyk. Mais en aucun cas il ne faut s’attendre aux longues plages monotones et interminables dont Schulze a usé et abusé tout au long de sa carrière. Fryderyk Jona propose une musique plus dense, plus panachée, plus progressive, et nettement moins sinistre. Formé à la musique classique, il utilise une large variété d’instruments – son set est sans doute le plus imposant du festival, si on exclut le piano à queue de Roedelius. Temps fort de sa prestation : l’intervention de son père au micro, pour un mélange de musique électronique et de chanson traditionnelle polonaise.

Fryderyk Jona live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
Fryderyk Jona live @ Electronic Circus 2016


Hans-Hermann Hess, Frank Gerber, Ecki Stieg @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
H.H. Hess, F. Gerber, E. Stieg
En programmant BAR (Band am Rhein) immédiatement après, Hans-Hermann Hess et Frank Gerber cultivent astucieusement leur sens du contraste. Composé de Lucas Croon et Christina Irrgang, ce duo originaire de Düsseldorf produit un mélange de synthpop et de new wave plutôt agréable, mais dont rien ne surnage. On peine à distinguer BAR des milliers d’autres hipsters qui tentent de percer sur ce marché ultrasaturé. Lucas Croon fait beaucoup d’efforts pour se faire remarquer à grand renfort de déhanchés de pantin désarticulé. Quant à Christina Irrgang, elle introduit avec sa flûte une touche organique bienvenue. BAR a donc bien su se forger une identité propre, une image de marque.
BAR (Band am Rhein) live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
BAR (Band am Rhein)
Mais on peut se demander si ces choix sont authentiquement artistiques ou s’ils ne répondent à pas plutôt à des exigences marketing. « Marché ultrasaturé », « image de marque » : ces expressions qui viennent spontanément à l’esprit, jettent le soupçon. Choisir tel look un peu différent, tel instrument un peu inhabituel dans tel type de musique, n’est-ce pas une démarche très analogue à celle du snack du coin qui introduit un nouveau sandwich aux ingrédients autres, différents, jamais vus, dans le seul but de se démarquer des dizaines de concurrents qui se partagent la même rue ? Beaucoup d’artistes, singulièrement ceux qui se bousculent sur ce segment stylistique, visent la nouveauté et finissent par se ressembler les uns les autres précisément parce qu’ils courent tous après la même chose. On voit partout les mêmes dandys, on entend partout les mêmes boîtes à rythmes, et ce n’est pas spécialement beau. La recherche du nouveau est une exigence du marché, non de l’art. Les classiques recherchaient la beauté nue. Même les romantiques, qui la rejetaient, recherchaient quand même le plaisir des sens. Si le critère de l’excellence dans l’art n’est ni le beau ni l’esthétique, mais le nouveau, alors il ne faut pas s’étonner que la production qui en résulte ne soit pas obligatoirement belle ni esthétique, même si elle peut l’être à l’occasion, mais ressemble au flux continu de sons déversé dans les lieux publics, aussi bien dans les boutiques de luxe que dans les ascenseurs. C’est l’impression laissée par le couple.

Ulrich Schnauss live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
Ulrich Schnauss live @ Electronic Circus 2016

Quelques interviews mais aussi un dîner animé m’ont empêché d’assister à la prestation d’Andy De Decker et Sven Lauwers, alias Metroland, duo belge semble-t-il très influencé par Kraftwerk : même musique électronique robotisée et vocodorisée, même univers d’industrie et de béton. Le public semble bien plus dense lorsque vient le tour de l’une des têtes d’affiches de la soirée. Ulrich Schnauss n’a pas 40 ans, mais déjà plus de 20 ans de carrière et une vaste culture électronique derrière lui. Alors que certains de ses morceaux ont été utilisés un peu partout sous licence – à la télévision, dans la pub ou les jeux vidéo –, il bouclait la boucle en 2014 en intégrant Tangerine Dream, l’une de ses premières influences, quelques mois avant la mort d’Edgar Froese. Après les premières dates de Tangerine Dream sans le maestro, alors que Thorsten Quaeschning était lui-même occupé le jour-même à Berlin avec sa formation Picture Palace music, Ulrich Schnauss en solo faisait partie des artistes très attendus de cette édition de l’Electronic Circus.

Ulrich Schnauss live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
Ulrich Schnauss
Accompagné par des visuels de Nat Urazmetova (l’artiste n’est malheureusement pas elle-même sur scène pour les contrôler), Schnauss joue un set d’un seul tenant mais aux ambiances changeantes : rythmes nerveux, basses profondes – chacun de ses morceaux n’en reste pas moins hautement atmosphérique, comme dans la drum’n’bass de ses débuts. On comprend pourquoi il cite plus volontiers Tangerine Dream que Kraftwerk parmi ses influences. On est loin de la froideur industrielle de la techno. Comme Edgar Froese et quelques autres avant lui, Ulrich Schnauss fait partie de cette poignée d’artistes capables de produire une musique hautement expressive et évocatrice avec des sons 100% électroniques. C’était, semble-t-il, la dernière occasion de le voir jouer live sur le continent cette année. Prochain concert le 7 novembre prochain au Shepherd's Bush Empire de Londres.

Hans-Joachim Roedelius live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius live @ Electronic Circus 2016

Après ce déluge de sons, Hans-Joachim Roedelius annonce la couleur en montant sur scène : son concert sera beaucoup plus calme ! Et en effet, comme lors de la cérémonie des Schallwelle Awards, Achim commence bien tranquillement, avec son iPad et une lecture de ses poèmes. Quelques nappes éthérées, quelques bips & clics, son épouse Christine Martha en récitante et, bien sûr, son cher piano suffisent à créer l’ambiance minimaliste qui a fait sa réputation. Puis c’est au tour d’Ulrich Schnauss de le rejoindre sur scène pour un duo envoûtant, malheureusement trop court. Schnauss connaît bien Hans-Joachim Roedelius : parmi les nombreux remixes qu’il a publiés tout au long de sa carrière, il y a Lunz, le célèbre album d’Achim issu de sa collaboration avec Tim Story. C’est aussi Ulrich Schnauss qui a prononcé son éloge lors des Schallwelle Awards

Hans-Joachim & Martha Roedelius live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
Achim & Martha
Après ce moment intense, Martha revient sur scène pour une interprétation inattendue de By This River, l’un des plus célèbres morceaux de Brian Eno, le premier en collaboration avec Roedelius et Moebius. On se souvient qu’à Baden, Achim et Martha avaient interprété en duo une version pleine de charme de Tonight, de David Bowie. Et voilà qu’ils remettent ça ! Comme si une nouvelle carrière s’ouvrait aujourd’hui devant Roedelius, qui célèbrera à la fin du mois son 82e anniversaire.