Avec son projet Alio Die, le Milanais Stefano Musso compte depuis près de vingt-cinq ans parmi les figures les plus importantes, mais aussi les plus atypiques, de la grande famille de l’ambient music italienne. Passé maître dans l’art d’intégrer des sons naturels et des instruments médiévaux dans une discipline pourtant traditionnellement associée à l’électronique, Alio Die compte plusieurs dizaines d’albums à son actif, en solo ou en collaboration (l’un d’eux avec Robert Rich). Il gère aussi son propre label, Hic Sunt Leones. Le 17 mai dernier, l’Italien se produisait pour la première fois sur la scène de l’Ambient Festival d’Anvers, en Belgique.
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| Alio Die @ Antwerp Ambient Festival 214 |
Stefano, que signifie ton pseudonyme, Alio Die ?
Stefano Musso – C'est
un nom de scène que j'ai adopté dès le début de mon projet musical. Traduit
littéralement du latin, cela signifie : « un autre jour ». Mais il peut aussi
s'interpréter dans un sens positif comme « vœux pour de meilleurs temps ».
Quel rapport
entretiens-tu avec la musique ?
SM – J'ai commencé
en 1990. J'ai d'abord été un auditeur attentif. L'écoute de styles très
différents m'a beaucoup apporté. Mon approche de la musique a toujours été
spontanée, plus orientée vers la recherche que vers l'académisme. Je n'ai pas appris
la musique au sens conventionnel du terme même si, par goût, j'ai étudié plus
tard certains aspects de traditions musicales étrangères qui m'intéressaient. Mes
activités consistent à enregistrer et à sortir des disques, à gérer mon label
et à distribuer de la musique expérimentale.
Qu'est-ce qui t'as
amené dans l'univers de l'ambient music
?
SM – Sans doute
le fait que j'essaie toujours de lier mon travail à mon environnement. A ce
titre, ma musique présente bien un caractère ambient, à condition de bien comprendre ce que nous entendons par
cette étiquette.
SM – Je n'écoute
pas ce type de musique depuis toujours. Au début, je prêtais l'oreille à des
styles très variés. Dans l'univers de l'ambient,
Vidna Obmana, c’est-à-dire Dirk Serries, a été ma première inspiration, vers
1989. Mais aussi Brian Eno, Jeff Greinke ou David Sylvian. Plus tard, je me
suis tourné vers la musique ethnique, le minimalisme, mais aussi la new wave et l'électronique en général.
Mon activité de distributeur me donne aussi cette formidable opportunité de
découvrir beaucoup de musiciens très variés, qui développent tous une approche
originale.
Ta musique poursuit-elle
un objectif particulier ?
SM – J'ai conçu
mes premiers enregistrements comme une sorte d'auto-thérapie, dans un sens qui
me permette de trouver le calme et un certain état d'esprit. Dans mes premiers
essais, j'étais à la recherche d'effets hypnotiques. J'ai pu étendre cette
démarche en explorant de plus en plus profondément les réglages des
instruments. Y suis-je parvenu ? Peut-être revient-il à chaque auditeur d'en
décider.
Tu aimes mélanger
l'électronique et l'acoustique, la synthèse et les sons naturels. Quel est ton
processus créatif ?
SM – J'ai débuté
par un mélange de prises de sons naturels et de sampling. A présent, j'ajoute beaucoup plus d'instruments
acoustiques, ce qui m'amène à opérer le plus souvent par montage. Par exemple,
je peux commencer une session avec des instruments acoustiques, comme les
instruments à cordes, le sitar, ou divers grelots. A ce stade, il ne s'agit pas
encore vraiment d'improvisation, mais de sensations procurées par les réglages.
J'aime explorer et modifier les paramètres. Dans un second temps, j'ajoute des
calques et je déploie le son au moyen de samples
et d'effets. C'est une des manières de construire un album. Il y en a une autre
: celle que je pratiquais avant, essentiellement à base de sampling. Mes morceaux sont aujourd'hui plus longs qu'avant en
raison même de ces différences techniques, mais aussi des possibilités que
permet l'informatique en matière d'enregistrement multipiste.
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| Alio Die live @ Antwerp Ambient Festival 2014 |
SM – D'une
manière générale, c'est toute la musique ancienne que j'apprécie. J'aime la
musique médiévale avant tout comme auditeur, mais aussi en tant que source
d'inspiration. Par chance, l'Italie foisonne d'endroits propices, comme des
châteaux ou des villages médiévaux. Dans ce cas, l'inspiration tire sa source du
lieu lui-même. Mais je conserve une attitude très libre. Ce qui m'intéresse
avant tout, c'est la possibilité d'explorer les sonorités de certains instruments
médiévaux comme le hautbois ou la vielle à roue, autant d'instruments riches en
harmoniques mais plus proches de la musique ethnique que de la musique
classique d'aujourd'hui.
Ne trouves-tu pas non
plus l'inspiration à l'occasion de tes voyages ?
SM – Je n'ai pas
voyagé si souvent. En Thaïlande, j'ai déniché quelques instruments passionnants
et découvert d'excellents sons naturels. Je fais souvent des prises de son en
extérieurs. Mais c'était il y a longtemps. Depuis, j'ai surtout voyagé en
Europe. Bien sûr, dans un autre registre, il y a eu en 1996 ce séjour en
Californie, où j'ai passé plus d'un mois en compagnie de Robert Rich pour
enregistrer notre album, Fissures.
SM – Ce fut une
expérience unique et enrichissante. Robert était déjà bien établi. Il avait
enregistré de nombreux disques, et accumulé de solides compétences techniques. J'ai
appris beaucoup à son contact. C'est de lui que je tiens cette passion des
réglages, que je n'ai pas cessé de développer par la suite. Pour la première
fois, j'ai eu l'occasion de me frotter à une autre conception de la musique. Il
m'a fait partager sa méthode, fondée sur un rigoureux travail de composition,
alors que je suis plus intuitif. Ce séjour m'a apporté bien plus que l'album Fissures. Pendant les 40 jours que j'ai
passés à ses côtés, nous n'avons pas seulement collaboré, nous avons aussi développé
une amitié et échangé nos expériences. Par exemple, nous partagions cet intérêt
pour la musique ethnique, le gamelan, la musique indienne. J'ai eu aussi
l'occasion d'assister à deux de ses sleep
concerts. Je pense que Robert Rich a atteint une qualité exceptionnelle dans
le déploiement du son dans l'espace.
Es-tu en contact avec
l'importante scène ambient italienne
?
SM – J'ai bien
connu Gianluigi Gasparetti [1958-2013] alias Oöphoi, parce que j'ai publié ses
premiers albums. De son côté, il promouvait régulièrement ma musique sur son webzine,
Deep Listening. Comme je le disais,
mon travail de distributeur m'a aussi permis de nouer des contacts directs avec
d'autres musiciens, comme Opium ou Zeit, dont les disques figurent au catalogue
de mon label, Hic Sunt Leones, et avec lesquels j'ai parfois collaboré.
Pourquoi as-tu
éprouvé le besoin de fonder Hic Sunt Leones [littéralement : « Ici sont les
lions »] ?
SM – Ce fut un
choix assez spontané, au début des années 90. Je voulais publier mon premier CD
par moi-même. La fondation d'un label, d'une marque, me permettait plus
facilement d'entrer en contact avec d'autres producteurs et d'autres artistes
dans le même genre.
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| Circo Divino (2010) (avec Parallel World) – Horas Tibi Serenas (2010) – Honeysuckle (2011) |
Tu sembles attacher une grande importance aux visuels. Crées-tu toi-même les couvertures de tes disques ?
SM – Le plus
souvent, je m'occupe moi-même du design. Certaines pochettes sont faites à la
main. Je crée parfois des compositions avec des éléments végétaux, des graines
ou des fleurs. Il m'arrive désormais de proposer des éditions limitées en
papier de riz, afin d'ajouter une touche artistique supplémentaire. J'aime
l'idée de créer un objet chaleureux, qui ne présente pas cet aspect industriel de
fabrication en série. Ce genre de musique ne court pas après les masses, ni
après la publicité.
Parlons de tes dernières productions.
SM – Mon dernier
disque, Amidst The Circling Spires
[janvier 2014], est une collaboration avec la chanteuse et musicienne américaine Sylvi Alli. Elle
connaissait mon travail, je connaissais le sien, ses albums solos et ses bandes
originales. Cette estime réciproque nous a donné envie de nous rencontrer et de
travailler ensemble.
J'ai cru percevoir
dans cet album des éléments de musique liturgique, un style que tu avais déjà
exploré dans ton dernier opus solo, Deconsecrated
And Pure [2012].
SM – En effet. Si
la physionomie intimiste d'Amidst The
Circling Spires rappelle par endroits les psalmodies ou les prières, c'est
que nos deux styles, celui de Sylvi et le mien, contenaient déjà ce type
d'ambiance. Deconsecrated And Pure
était lui aussi connecté à la musique ancienne parce que je m'y reconnais
depuis longtemps. Pour ce disque, j'ai élaboré des samples auxquels j'ai ajouté
des sons acoustiques et quelques éléments médiévaux. Tout cela reprend en
partie le concept de ma trilogie Castles
Sonorisations [qui comprend Aura
Seminalis (2008), Tempus Rei
(2008) et Horas Tibi Serenas (2010)].
Dans ces trois disques, j'ai poussé plus loin encore, au moins dans
l'atmosphère, cette fusion des genres entre les drones et la musique médiévale italienne.
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| Deconsecrated And Pure (2012) – Aura Seminalis (2008) – Amidst The Circling Spires (2014) |
Quel champ musical vas-tu explorer ce soir ? Que doit-on attendre de ta prestation ?
SM – Normalement,
je donne très peu de concerts. J'ai en effet plus de mal à utiliser les
instruments électroniques sur scène. C'est lié à la manière dont je travaille
en studio, à grand renfort de samples
et de mixages multipistes : autant de techniques pas évidentes à reproduire en
direct sur scène, spécialement quand on joue seul. Mais cette fois, Sjaak
Overgaauw, de Premonition Factory, va m'assister. Nous avons décidé cela en
dernière minute. Dirk Serries interviendra aussi sur un passage. Je vais donc
pouvoir me concentrer sur les sons acoustiques. Clairement, ce concert sera
plus acoustique que d'habitude. J'ai amené tout une série d'instruments que
j'utilise souvent. Ils subiront divers effets et traitements. Sjaak s'occupera
en partie de les intégrer dans des boucles. Le tout combiné à une piste
électronique très simple qui servira d'arrière-plan et que j'ai préparée à
l'avance spécialement pour le show.
SM – Je n'ai rien
prévu sur scène pour le moment. Mais si quelqu'un est intéressé, et veux me
programmer, ça peut se faire assez vite, comme lors de mes dernières
prestations, à Prague en 2009 et en Grèce en décembre 2012. En revanche, mon
agenda en studio est assez chargé. J'ai plusieurs projets en cours, aussi bien
en solo qu'en collaboration. En solo, j'achève les enregistrements d'un album
expérimental, fondé sur des samples
de sitar. Quant aux différentes collaborations, elles avancent parallèlement, à
leur rythme. J'ai enregistré avec Lingua Fungi, une importante quantité de
nouveau matériel. Nous devons encore nous rencontrer pour finaliser le projet.
J'espère cette année. Un nouvel album avec Parallel Worlds est presque achevé.
Nous le publierons sur un autre label. Je travaille aussi avec Lorenzo Montanà,
un artiste beaucoup plus tourné vers l'électronique que moi, et dont les CD
sortent en général chez Fax. Notre disque est fin prêt, il a même déjà un titre :
Holographic Codex. Je le sortirai sur
mon autre label, Projekt, certainement cette année. Enfin, Hic Sunt Leones
continue à publier les œuvres des artistes maison, comme le duo Aglaia. Ils ont
publié une dizaine d’albums, plus deux avec moi. Leur style est plus
électronique que le mien, mais pas du tout froid, et très relaxant. Aglaia a
reçu un bon retour ces dernières années. Nous avons à peu près les mêmes fans.
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