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mardi 26 mai 2015

L'univers de Michael Brückner : grands espaces et microprocesseurs


Depuis 1992, Michael Brückner a publié plus de cent albums de musique électronique et ambient. Si ce graphiste de métier a autoproduit la plupart de ses disques, il fait partie, depuis 2012, de la pléthorique écurie SynGate, qui lui apporte aujourd’hui un public plus large et la reconnaissance de ses pairs. Invité le 29 mai à jouer pour la première fois à l’étranger, dans le cadre du festival Cosmic Nights au planétarium de Bruxelles, Michael Brückner organisait deux semaines auparavant une petite répétition publique chez lui, à Mayence, devant une cinquantaine de passionnés. L’occasion d’une petite discussion à laquelle assistait également Mathias Brüssel le bien nommé, qui devait l’accompagner à Bruxelles.

 
Michael Brückner en répétition, Ober-Olm (Mayence) 2015 / photo S. Mazars
Michael Brückner et son t-shirt Klaus Schulze (période Are you Sequenced ?)

Ober-Olm (Mainz), le 16 mai 2015

As-tu suivi une formation musicale ?

Michael Brückner – Je suis autodidacte. J'ai même débuté assez tard, après 20 ans, alors qu'en général, on commence à étudier la musique plutôt entre 3 et 6 ans. En revanche, j'ai toujours aimé la musique, et voulu en faire. J'ai gardé ce rêve en tête pendant un certain temps, et c’est en achetant mon premier clavier que j’ai franchi le pas.

Pourquoi un clavier ? Pourquoi pas une guitare ou une batterie ?

MB – D'abord, parce que c'était l'instrument le plus facile à jouer. La guitare m'aurait plu également, mais j'aurais eu plus de mal tout seul. Ensuite, j'aime les sons et les potentialités du clavier, même si cet achat avait peu à voir avec la musique qui m'intéressait à l'époque. Je n'ai jamais écouté exclusivement de la musique électronique. J'aimais beaucoup le rock, le rock progressif de Yes et Camel, ou le hard rock et le heavy metal. La musique électronique n'a représenté qu'une partie de mon intérêt pour les années 70 en général. Une grande décennie ! D'ailleurs, on peut rattacher Klaus Schulze et Tangerine Dream aussi bien au krautrock qu'à la musique électronique.

Michael Brückner en répétition, Ober-Olm (Mayence) 2015 / photo S. Mazars
Michael Brückner en répétition
Faire de la musique est une chose, Décider de produire un album en est une autre. Comment est né ton projet musical ?

MB – J'ai toujours eu cette envie en moi. J'admirais beaucoup les musiciens. Ils étaient des magiciens à mes yeux. Chaque fois que je me retrouvais seul dans une pièce avec un clavier ou un orgue, il fallait absolument que j'essaie. Et dès que quelqu'un entrait dans la pièce je m'arrêtais aussitôt ! Vers l'âge de 20 ans, j'ai commencé à pratiquer une discipline très particulière de yoga à base de méditation dans une sorte de communauté. On chantait des chansons, on jouait de l'harmonium indien – cet instrument à soufflet que tu connais peut-être. Un jour, dans la rue, sur un tas d'ordures, j'ai trouvé un petit harmonium électrique qui fonctionnait encore. J'ai pensé qu'il pourrait me servir à m'entraîner sur ces chansons. Mieux que ça, il m'a encouragé à chanter, moi qui étais si mauvais chanteur. De fil en aiguille, j'ai commencé à utiliser l'appareil pour composer mes propres morceaux. Plus tard, j'ai envisagé d'emménager dans un nouvel appartement avec ma compagne d'alors. J'avais déjà retiré l'argent pour la caution quand elle a brusquement changé d'avis. J'avais donc cet argent en poche, peut-être 2000 marks. J'ai alors décidé de me faire plaisir : je suis entré dans un magasin de musique et c'est là que j'ai acheté mon fameux premier clavier.

Je sais bien que les musiciens n'aiment pas être catégorisés dans des genres musicaux. Mais ces notions sont très utiles pour savoir de quoi on parle. De ton côté, quels genres explores-tu, quelles ambiances développes-tu dans ta musique ?

MB – J'y réfléchissais ce matin. Le rock et la pop expriment essentiellement les émotions et les sujets basiques de la vie quotidienne : l'amour, la colère, les problèmes sociaux, etc. La musique ambient permet de son côté d'aborder des thèmes plus vastes : évoquer la fonte d'un glacier, l'orbite des planètes, l'agitation moléculaire, les nuages dans le ciel ou la mousse sur une vieille pierre. Toutes choses très belles mais qui ne jouent pas forcément un rôle immédiat dans le quotidien, même si on peut toujours en ressentir des effets. Ces préoccupations conditionnent la structure des morceaux, qui doivent être plus soutenus, qui ont besoin d'un peu plus de temps pour se développer.

Tu parlais de Klaus Schulze et de Tangerine Dream, et à l'instant tu citais l'ambient music. Penses-tu à des gens comme Robert Rich ou Steve Roach ?

MB – Je les ai découverts un peu plus tard. C'est à un membre de notre communauté yogique que je dois d'avoir entendu pour la première fois Dreamtime Return, de Steve Roach. Quant à Robert Rich, je ne le connais que depuis quelques années, grâce à Facebook. Son nom m'était familier, j'avais probablement vu passer sa photo dans un magazine spécialisé, mais j'ignorais tout de sa musique. C'est un artiste fabuleux.

Les 85 premiers CD de Michael Brückner publiés en 2006 / photo S. Mazars
Le coffret Michael Brückner publié en 2006. Les tranches mises bout à bout forment un visage familier.

Et toi-même, combien d'albums as-tu finalement enregistrés et publiés ?

MB – Alors... C'est compliqué. Le nombre d'albums officiels est d'environ 110. Je sais, c'est beaucoup, mais il y a une explication. Jusqu'à l'année 2006, j'enregistrais ma musique dans mon coin, pour moi tout seul. L'objectif a toujours été de publier un vrai disque sur un vrai label, mais je voulais attendre de réaliser un album suffisamment bon à mes yeux.

Insinues-tu que 90% de ta production n'est pas bonne ?

MB – Noooooon, ce n'est pas ce que je voulais dire ! Si j'ai attendu si longtemps, c'est surtout parce que je n'étais pas sûr de moi. Ça rejoint ta première question. J'étais intimidé par les autres artistes qui, eux, avaient appris la musique. J'essayais donc de faire de mon mieux pour créer un bon album. Or, jusqu'à 2005, j'estimais que ma production ne me permettait pas d'atteindre cet objectif. A cette date, une vingtaine de disques étaient terminés – jusqu'à la couverture – et autant de projets en cours. Puis un jour, j'ai eu une violente douleur au côté qui m'a vraiment inquiété. Suis-je malade ? Et si je meurs ? J'ai alors décidé qu'il n'y avait plus de temps à perdre. En un an, j'ai mis la touche finale à toutes mes archives, et j'ai publié d'un coup l'ensemble de mes enregistrements de 1992 à 2006 sous la forme d'un coffret. Ce n'est qu'à ce moment que je me suis véritablement rendu compte de l'ampleur de ma production. Finalement ça représentait 85 CD.

Michael Brückner CDs / source : michaelbrueckner.bandcamp.com, syngate.bandcamp.com
Endless Mind Portal (2011) – Eleventh Sun (Luna, 2012) – Thirteen
Rites of Passage
(SynGate, 2013) – Ombra Revisited (Bi-Za, 2014)
Admettons que je souhaite faire une sélection « Michael Brückner pour les débutants » : quels sont, disons, les 5 albums que tu me conseillerais ?

MB – Pour commencer : Ombra Revisited, un disque qui va dans la direction avant-gardiste de Robert Rich ou Markus Reuter ; Eleventh Sun, également dans le genre ambient ; Thirteen Rites of Passage – encore un CD relativement récent. Je citerais aussi une vieille production de l'an 2000 que personne ne connaît et qui s'intitule Movies Moving in my Head. C'est une sélection de 40 morceaux très brefs qui trouverons aussi, je l’espère, leur modeste public. Et pour finir, Endless Mind Portal, de 2011.

J'imagine que tu as encore un bon paquet d'archives inédites.

MB – Oui. Rien qu'avec Mathias Brüssel, nous avons déjà 40 heures de musique en stock alors que nous ne collaborons que depuis deux ans. Nous enregistrons tout. Ceci explique cela. Mais rassure-toi, on va dire que 20 heures seulement sur les 40 sont absolument géniales !

Combien de CD vends-tu ?

MB – Presque rien, comme la plupart de mes collègues dans le genre. Même Ombra Revisited, qui a coûté un peu plus cher que les autres, avec une couverture de qualité personnalisable, un pressage de 100 pièces et pas mal de publicité, ne s'est écoulé qu'à 42 exemplaires en un an sur le marché.

Changement de sujet. Quel est ton métier ?

MB – Je suis graphiste.

Michael Brückner CDs / source : syngate.bandcamp.com, michaelbrueckner.bandcamp.com
100 Million Miles Under The Stars (SynGate, 2012) – In letzter Konsequenz (2014) –
l'excellent Sparrows avec Detlef Everling (Luna, 2014) – Two Letters From Crimea (2014)
 J'imagine que ça aide pour élaborer les couvertures dont tu parles.

MB – Oui, plutôt. J'ai réalisé la plupart d’entre elles.

Je crois savoir que tu as aussi conçu le logo du sous-label de SynGate, Luna.

MB – Je connaissais Kilian [Schlömp-Ülhoff] avant qu'il rachète SynGate. Il faisait déjà partie de l'équipe, mais il ne s'occupait alors que de la presse, du site et de la page Facebook. Quand Lothar Lubitz lui a vendu l'affaire, Kilian a tout de suite voulu étendre le spectre du label à l'ambient, pour ne pas rester cantonné à la Berlin School – en gros, le Tangerine Dream des années 80. Il a beaucoup réfléchi, il s'est demandé si ça ne dénaturerait pas l'identité de SynGate ou si des gens seraient simplement intéressés. Il a donc opté pour l'idée d'un sublabel. Et c'est à moi qu'il a confié le premier disque de la série, Eleventh Sun. J’avais déjà publié chez SynGate un précédent disque, mon centième, et le premier sur un vrai label : 100 Million Miles Under The Stars. La même année, en 2012, Kilian a fondé Luna. Il savait que j'étais graphiste, mais il n'a pas voulu me solliciter pour dessiner le logo. Au lieu de cela, il a demandé à l'un de ses collègues de travail. Quand il m’a envoyé le résultat, je l’ai trouvé tellement mauvais, tellement atroce, que je lui ai dit : « Kilian, ne te fâche pas, mais si je dois publier de la musique sur ce label, je ne veux pas voir mon nom associé à un logo aussi épouvantable. Laisse-moi en créer un meilleur ».

Ça ne t’empêche pas de laisser à d’autres le soin de concevoir des pochettes, comme Andreas Schwietzke, l'artiste fractal.

MB – Andreas est un ami. Je suis très fan de son travail. Pour In letzter Konsequenz, il avait créé de très nombreuses images, toutes géniales. Le choix n’a pas été simple. Lorsque j’étais ado, j’ai moi aussi fait de l'illustration dans le domaine du fantastique et de la science-fiction. J’aurais aimé en faire mon métier, mais les circonstances en ont décidé autrement.

Des couvertures envisagées pour l'album "In letzter Konsequenz" / source : facebook.com/bruecknerAmbient
Quatre des couvertures envisagées pour l'album In letzter Konsequenz (2013), toutes conçues par Andreas Schwietzke.
Le choix final a été décidé après un sondage sur Facebook [source].
 A part SynGate, tu travailles désormais avec d'autres labels. Par exemple, qui a publié Ombra Revisited ?

MB – C'est Bi-Za Records, le label personnel du musicien Hagen von Bergen, un vieil ami. Normalement, il ne l’utilise que comme débouché pour ses propres productions. Mon disque est une exception, il s’agit du premier qui ne soit pas de lui.

Dans cette forêt d'albums, te souviens-tu seulement du dernier ?

MB – J’en ai sorti un récemment sur un net-label américain. Il s’agit d’une série qui s'appelle Fog Music. Ils ont choisi pour principe de nommer leurs albums par des numéros. Et le mien s'appelle Fog Music 35. Mais à la date de sa publication [le 6 février 2015], la musique qui le composait avait déjà un an. Pour moi, le disque le plus récent reste donc quand même Two Letters From Crimea, même s’il est sorti avant [le 16 décembre 2014].


Michael Brückner en répétition, Ober-Olm (Mayence) 2015 / photo S. Mazars
Toi qui connais bien les deux mondes : comment compares-tu le travail avec un label et le « do it yourself » ?

MB – Entre nous, j'ai cette impression que, même sur un label, l’artiste fait encore beaucoup de choses lui-même. L’avantage, par exemple chez SynGate, c'est la promotion. Mais Kilian ne peut pas tout faire. Il gère plus de 100 artistes.

Vraiment ? En comptant le catalogue, peut-être. Mais je crois qu’il ne doit pas y en avoir plus de 20 actifs.

MB – Ça reste beaucoup. En revanche, Kilian est présent sur tous les festivals, il a toujours son stand attitré, et il rencontre les fans. Or beaucoup d’entre eux s'orientent justement en fonction d’un label. Un type peut bien enregistrer l’album le plus génial du monde – ou pas –, s’il le fait dans son coin, il aura du mal à sortir de l’anonymat. En revanche, un label spécialisé comme Syngate a déjà ses fans : des gens qui en suivent l’actualité depuis 10 ou 20 ans, qui achètent régulièrement. Le jour où ils voient surgir un nouveau nom comme Michael Brückner, ils vont être curieux et peut-être plus facilement concevoir un achat. On en revient à ce que tu disais : les genres musicaux, les catégories aident les fans à s'orienter. C’est vrai pour les ventes, en tout cas.

Michael Brückner en répétition, Ober-Olm (Mayence) 2015 / photo S. Mazars
Comment utilises-tu les nouveaux outils technologiques ? Qu'est-ce qu’Internet a changé pour toi ?

MB – Tout, je crois. Avant, je me considérais plutôt comme un ennemi des médias. Je ne voulais pas d'ordinateur, ni rien avoir à faire avec Internet. Aujourd'hui encore, je n'ai pas de téléphone portable. Bon. Le mot « ennemi » est peut-être un peu fort. Disons « critique ». Il se trouve que, peu avant la sortie de ce fameux coffret géant, un nouveau stagiaire a commencé à travailler chez nous, à l’imprimerie. En discutant, nous nous sommes aperçus que nous avions beaucoup en commun. Il était DJ. Je lui ai expliqué ce que je faisais de mon côté, en précisant que personne ne me connaissais parce que je n'avais rien publié. Il m'a aussitôt parlé de MySpace. « Tu dois aller sur MySpace ! Tu verras, tu rencontreras des gens qui partagent tes centres d’intérêt, tu pourras poster ta musique, blablabla. » Je n'étais pas convaincu, mais il m'a tanné tous les jours : « Alors ? Alors ? Tu as un compte MySpace ? » C’est qu’il a fini par me convaincre ! Le fait même que nous soyons assis ici ensemble aujourd’hui, nous le lui devons entièrement. Je n'aurais jamais pu l’imaginer. D’autant plus que personne dans mon entourage ne partageait mes goûts. Je ne connaissais pas de label, pas de musicien, personne. Maintenant, j’ai acquis un public, des auditeurs, des amis, je fais des voyages, des concerts. J'étais isolé, dans mon coin, et voilà que dans 15 jours, je vais donner mon premier concert à Bruxelles. Le premier à l'étranger, en fait.

Tu ne fais pas beaucoup de concerts.

MB – Pendant une longue période, je ne disposais simplement pas des instruments adaptés à la scène. Ensuite, il se trouve que je n'ai pas assez d'argent. Je ne peux pas me permettre de voyager beaucoup. De toute façon, je n'ai pas de voiture. Avec une famille à nourrir, c'est un peu juste. Et puis ce n'est pas comme si j'étais invité si souvent à jouer.

Depuis MySpace, tu t’es inscrit un peu partout, notamment sur Bandcamp et Soundcloud. J’aimerais savoir pourquoi Mathias Brüssel et toi avez décidé de poster sur Soundcloud vos sessions de répétitions pour le concert de Bruxelles ?

MB – C’est une manière de faire parler un peu de nous en attendant. Mais il y a une autre raison. La réaction des auditeurs me permet de tenir mes incertitudes en respect. Elle m’indique si je suis sur la bonne piste ou si je me fourvoie. Comme je ne donne de concerts que depuis deux ans, je manque encore d'expérience, je ne me sens toujours pas assez sûr de moi.

Michael Brückner et Mathias Brüssel en répétition, Ober-Olm (Mayence) 2015 / photo S. Mazars
Brückner + Brüssel préparent leur concert bruxellois du 29 mai
Comment en es-tu venu à travailler avec Mathias Brüssel ?

Intervention de Mathias Brüssel – Ma femme connaît son patron. Nous n'avons pas eu besoin d'Internet pour nous rencontrer, ce qui est exceptionnel de nos jours.
Michael Brückner – Un jour, Mathias et sa femme se sont pointés à l'imprimerie. Comme d’habitude, j’allais leur chercher Jürgen (le patron), mais cette fois, c’est à moi qu’ils voulaient parler.
Intervention de Mathias Brüssel – Avant de connaître Michael, j'ai rencontré beaucoup de jeunes très créatifs dans tous les domaines, avec lesquels j'aurais aimé collaborer, mais ils étaient toujours très occupés par leurs études, leur recherche d’emploi, etc. Il me fallait donc trouver quelqu’un de déjà casé, avec un emploi et une famille, et qui ne passerait pas tout son temps libre devant la télé. Michael correspondait au profil. Certaines de ses productions m'ont plu, et réciproquement. Nous avons conçu notre collaboration comme une intersection de nos deux univers musicaux.

Comment allez-vous travailler à Bruxelles ?

Michael Brückner – En règle générale, tout est improvisé. Nous commençons à jouer sans nous demander ce qui va se passer ensuite. Mais cette fois, la part de composition sera plus importante que d’habitude. Nous aurons une structure de base pour nous guider.

Qu'as-tu prévu dans les prochains mois ? Combien d'albums ?

MB – Le plus important dans l’immédiat, c'est de mettre la touche finale à l'album de collaboration avec Tommy Betzler. Nous y travaillons depuis presque deux ans, mais il y a toujours autre chose qui vient nous en distraire. Cela fait des mois qu’il est presque terminé. Nous voulons encore inviter quelques guests sur l’un ou l’autre morceau.


jeudi 12 septembre 2013

Syngate Records : le temple de la Berlin School of Electronic Music


Syngate Records commercialise depuis 2004 des disques de musique électronique. Après neuf ans d'engagement et de passion, ce tout petit label, spécialisé dans le genre de la Berlin School, n'en est pas moins devenu l'un des noms les plus respectés de la scène électronique. De passage au Grillfest, une manifestation initiée chaque année au Grugapark d'Essen par l'association Schallwende, et dont le principe pourrait se résumer à « saucisses et musique électronique », le nouveau patron du label, Kilian Schloemp-Uelhoff, racontait l'histoire de son écurie et déroulait, avec un enthousiasme évident, la liste de ses poulains.



Syngate : le label dédié à la Berlin School of Electronic Music
Syngate : le label de la Berlin School
Essen, le 31 août 2013

Quand j’achète un disque Syngate, à quel type de musique dois-je m’attendre ?

Kilian Schloemp-Uelhoff – Je dirais simplement : de la musique électronique, mais un genre bien particulier : l’école berlinoise de la musique électronique, dont les précurseurs sont bien sûr Tangerine Dream ou Klaus Schulze.

Ce n’est qu’il y a deux ans, presque jour pour jour, que tu as repris les rênes du label. Quand a-t-il été fondé ?

Kilian – Syngate a d’abord été un magazine sur Internet, un simple fanzine, fondé par Lothar et Sabine Lubitz en 2001. La publication chroniquait les sorties et les festivals, avant de devenir une véritable maison de disques trois ans plus tard et de publier elle-même des CD. Lothar a dû s’arrêter pour raisons personnelles et nous nous sommes arrangés pour que je reprenne l’affaire.

L’idée même de reprendre un tel label révèle forcément une grande passion. Qu’écoute donc tu toi-même comme musique ?

Kilian – Eh bien, en fait, cette passion n’est que très récente. Je suis avant tout un fan de rock progressif. J’ai grandi avec Pink Floyd et d’autres artistes du même calibre comme King Crimson ou Genesis. Ce n’est que très tardivement, environ vers 2004, que j’ai commencé à écouter le type de musique dans lequel Syngate s’est fait une spécialité. J’y suis d’ailleurs arrivé grâce à d’autres genres, comme l’ambient music, les textures d’un Robert Rich, par exemple.

Kilian, le patron de Syngate, au Grillfest à Essen / photo S. Mazars
Le boss de Syngate au Grillfest
D’une manière ou d’une autre, j’ai remarqué qu’un grand nombre de passionnés de berliner Schule finissaient tôt ou tard par s’y mettre à leur tour. Est-ce ton cas ?

Kilian – Non, je ne suis pas moi-même musicien, mais il se trouve en effet que je viens de faire l’acquisition d’un nouveau petit contrôleur. J’ai déjà composé quelques morceaux, que j’ai fait écouter à quelques amis, mais je n’ai encore jamais rien publié.

Comment fonctionne le label ?

Kilian – Il s’agit d’une toute petite maison. Deux personnes suffisent à peu près à faire fonctionner la boutique. Du coup, c’est aussi un travail énorme. Plus qu’un travail, c’est devenu ma grande passion, très dévoreuse de temps. Ce n’est pas toujours évident à concilier avec la vie de famille. Mais bon, comme certains consacrent tout leur temps libre au foot, moi, je le consacre à Syngate.

Syngate n’est donc pas ta profession. Que fais-tu par ailleurs ?

Kilian – La production de disques à cette échelle ne me permet évidemment pas de gagner d’argent. J’occupe par ailleurs un emploi de travailleur social au sein de l'église évangélique, donc sans aucun rapport avec l’univers de la musique.

Combien de temps s’écoule entre le moment où tu décides de publier un disque et la date de sa sortie ?

Kilian – Tu veux vraiment savoir notre record ? Deux jours. Mais c’était un cas très particulier. L’artiste était venu avec un album déjà complètement mixé et professionnellement masterisé. D’habitude, il nous faut plus de temps. En général, je dirais quatre semaines, ce qui est relativement court. Mais les disques sont produits à la demande.

Realtime, Solar Walk, chez Syngate
Il faut aussi du temps pour dessiner les pochettes. Celles-ci sont caractéristiques.

Kilian – Oui, à partir de 2005-2006, les disques Syngate ont commencé à adopter une présentation similaire. On les reconnaît de loin. J’ai conservé ce principe, qui me plaît. En général, je m’occupe de la maquette en collaboration avec l’artiste.

Quelles sont les dernières nouveautés parues chez Syngate ?

Kilian – Attends une minute. Là, il faut vraiment que je consulte mes notes. Nous avons été très occupés au cours de l’été et nous le sommes à nouveau depuis la rentrée. En mai, nous avons sorti le nouvel album de Realtime, Solar Walk, dans la pure tradition de la vieille Berlin School. En juin, REWO a publié Earth Festivities, un disque mélodique, classique, parfois dans le genre de Vangelis.
Tastenklang, Inspirations, chez Syngate
Dans un style plus rythmé, plus orienté trance, E=Motion, qui vient de Pologne, a lui aussi sorti son nouveau disque en juin [Time Is A Dimension We Can Bend]. Deux nouveaux artistes ont ensuite signé leur premier album chez Syngate, le duo E-Tiefengrund, qui ne produit que des sons vintages sur des synthétiseurs modulaires [le disque s’appelle Voltage Sessions], et le jeune Tastenklang, avec Inspirations.

Et les projets ?

Kilian – Le prochain disque estampillé Syngate sera le nouveau Rudolf Heimann. Il sortira le 21 septembre, la veille des élections fédérales en Allemagne, et porte déjà un titre parfaitement adéquat pour cette occasion : Into the Unknown. Je t’assure que ce n’est pas fait exprès ! Je suis aussi particulièrement fier d’annoncer pour cet automne l’arrivée chez Syngate de Bouvetøya, un artiste qui nous vient d’Irlande et qui publiera également son premier album, un mix très réussi entre old school et ambient, influencé aussi bien par Tangerine Dream que par Air. En octobre, il y aura aussi Illumina Tenebras, de l’artiste italien Perceptual Defence, un travail entièrement orienté ambient et qui sera donc publié chez Syngate-Luna.

Qu’est-ce que Luna ?

Luna est un sub-label que j’ai décidé de créer l’année dernière, quand je me suis rendu compte que certains artistes qui me plaisaient, et que je voulais vraiment soutenir, ne cadraient pas complètement avec le reste du répertoire Syngate. Il s’agit toujours de musique électronique, mais Luna se concentre sur cette ligne ambient qui me tient personnellement à cœur. Luna peut d’ailleurs parfaitement servir de cachet à un artiste Syngate qui, a son tour, veut explorer une direction un peu différente de la berliner Schule. Ah ! J’allais oublier. C’est justement le cas de l’un des projets en cours. Sur Syngate-Luna paraîtra, avant la fin de l’année, un disque d’un certain Abel. L’artiste en question n’est autre que Torsten M. Abel, connu sous le nom de TMA chez Syngate, où il publie d’ordinaire sa musique. Il s’agit d’une sorte de side-project qui permettra à TMA de présenter sa facette plus ambient.

Luna, le label de Syngate dédié à l'ambient
Un logo épuré et des couvertures inspirées : la marque de fabrique de Luna, le label dédié à l'ambient

Qui sont les piliers de Syngate ?

Kilian – Pour commencer, je dirais sans hésiter Broekhuis, Keller & Schönwälder. Ils étaient là dès le début. Ils sont connus par ailleurs. Nous avons réédité une grande partie de leur catalogue. Après, parmi les fidèles, on peut citer Alien Nature, Ebia, Realtime, Pete Farn, TMA et aussi BatteryDead, le dernier musicien découvert par Lothar Lubitz avant que je ne reprenne l’affaire. J’en oublie.

La plupart sont allemands. Mais, on l’a vu, Syngate semble étoffer, d’avantage chaque année, son catalogue international.

Kilian – Oui, bien sûr. Nous aurons bientôt le renfort de cet Irlandais, Bouvetøya. REWO, de son vrai nom René van der Wouden, est néerlandais. Il y en a eu d’autres, comme Von Haulshoven, mais aussi un Belge, Stockman, qui a publié tous ses disques chez Syngate, et le dernier chez Luna. Voyons, je ne les ai pas tous en mémoire. E=Motion est donc Polonais. Nous avons également en catalogue un disque du Hongrois Péter Fabók, que tu connais sûrement sous le nom de Tangram.

Depuis ton arrivée, tu as toi-même découvert pas mal d’artistes. Duquel es-tu le plus fier ?

Kilian – Mais de tous ! L’important, c’est surtout ce qu’ils peuvent apporter, chacun dans son domaine, afin de montrer l’étendue du répertoire et la richesse de cette musique électronique. En tout, aujourd’hui, ce sont pas moins de trente-cinq artistes ou groupes qui publient des disques sous le label Syngate.

Des rééditions chez Syngate Records
En parlant de répertoire, Syngate procède aussi régulièrement à de nombreuses rééditions de disques d’autres labels. C’est le cas notamment pour Broekhuis, Keller & Schönwälder et toutes leurs incarnations. Pour quelle raison ?

Kilian – L’idée était de rééditer, sous le label Syngate, et surtout sous l’apparence commune à toute la collection, certains disques devenus introuvables. Comme tu sais, nous sommes une petite famille où tout le monde se connaît, ça n’a pas été difficile à mettre en place.

Récemment, Syngate est aussi devenue le distributeur de plusieurs autres labels. Par exemple, sur la page officielle, www.syngate.biz, il est désormais possible d’acheter les disques du catalogue Manikin [depuis avril 2013].

Kilian – Oui, c’est un partenariat de longue date qui se concrétise, et pour la même raison.

Les disques Syngate sont-ils eux aussi victimes du piratage ?

Kilian – Malheureusement, oui. Et c’est étonnant. Sans trop exagérer, je crois pouvoir dire que je connais personnellement la plupart des acheteurs de disques Syngate, et j’ai naturellement confiance en eux. Alors, quand un de nos disques se retrouve sur un site de partage illégal ou sur un serveur pirate en Russie, je me demande quel chemin il a bien pu parcourir !

J’ai pu parler de ces questions récemment avec Bernd Kistenmacher. Selon lui, les nouveaux modèles économiques développés légalement par des sociétés comme Spotify ou Ampya menacent les artistes aussi sûrement que les pirates. Qu’en penses-tu ?

Kilian – Je pense qu’il s’agit d’une même question, et qu’elle est liée à la dématérialisation. Or il se trouve qu’à Syngate, nous vendons des disques physiques. J’ai d’emblée une préférence pour les CD par rapport aux téléchargements, même légaux. A titre personnel, j’aime manipuler des disques, rangés dans un vrai boîtier, accompagnés d’une belle couverture et d’un vrai booklet. Ce sont des objets qu’on peut collectionner, ranger sur une étagère et admirer de temps en temps. A mon sens, beaucoup de gens partagent encore ce sentiment.

Mais la musique elle-même devrait-elle devenir gratuite ?

Kilian – Sûrement pas. Sans argent, pas de musiciens professionnels. Le moins que Syngate puisse faire pour soutenir ses artistes, c’est vendre leurs disques. C’est vrai, aujourd’hui, chacun peut désormais se servir d’Internet pour faire connaître son travail. De plus en plus de musiciens mettent en ligne leurs œuvres gratuitement. Or il faut bien, à un moment où à un autre, pouvoir monétiser ses efforts. Sans cela, il ne s’agit plus que d’un hobby.

Kilian, de Syngate, présente les dernières parutions de son label / photo S. Mazars
Kilian présente les dernières parutions Syngate
Est-ce la raison pour laquelle tu crois que les maisons de disques seront toujours nécessaires aux artistes ?

Kilian – Oui, mais aussi pour de simples et triviales raisons de logistique. Le label retire au musicien une bonne part de sa charge de travail. C’est lui qui assume la production des CD, mais aussi leur publicité, grâce aux contacts qu’il a depuis longtemps avec les autres musiciens, les studios, les promoteurs. L’artiste peut ainsi se concentrer sur ce qu'il sait faire de mieux : son art.