samedi 20 juillet 2019

Tangerine Dream live @ Night of The Prog XIV, Loreley, 19 juillet 2019

Tête d’affiche de la première journée de la quatorzième édition du festival Night of the Prog, qui réunissait également Chandelier et IQ, Tangerine Dream a donné un concert de deux heures sur la célèbre scène de la Loreley, au bord du Rhin. Que vaut Tangerine Dream sans Edgar Froese ? On devrait déjà le savoir, car depuis cinq ans, le groupe, désormais composé de Thorsten Quaeschning, Hoshiko Yamane et Ulrich Schnauss, a donné 25 concerts et publié une dizaine de disques. Mais c’était l’occasion de s’en rendre compte en live.


Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019 / photo S. Mazars
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019

La Loreley, Sankt Goarshausen, le 19 juillet 2019

Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019, Thorsten Quaeschning / photo S. Mazars
Thorsten Quaeschning
Qu’il paraît loin, ce premier concert de Tangerine Dream à la Loreley il y a onze ans. A l’époque, Edgar Froese était entouré de Thorsten Quaeschning, Linda Spa, Iris Camaa et Bernhard Beibl. Le dernier album en date était alors Views From A Red Train, et le groupe venait de sortir les nouvelles versions de Tangram et Hyperborea. Ces réenregistrements de classiques étaient alors la grande affaire d’Edgar Froese. En 1994, avec la compilation Tangents, composée de morceaux célèbres de l’époque Virgin rendus méconnaissables par les overdubs, voire complètement réenregistrés, Edgar avait débuté une phase d’exploration et de réappropriation de son glorieux passé.
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019, Ulrich Schnauss / photo S. Mazars
Ulrich Schnauss
De quoi avoir en stock, bien rangées dans les mémoires numériques, des versions de classiques exploitables sur scène. On a déjà oublié que, jusqu’au milieu des années 90, les concerts de Tangerine Dream, sans être improvisés comme dans les années 70, consistaient encore en un mélange d’extraits de l’album en cours et de morceaux spécialement composés pour l’occasion. 220 Volt, en 1993, est ainsi le dernier live de musique inédite publié par TD. Dès la tournée européenne de 1997, le groupe divise ses shows en un « vintage set » et un « modern set ». Tandis que ce dernier reprend les titres des disques les plus récents, le premier permet aux fans d’entendre, parfois pour la première fois en live, des tubes d’autrefois.

Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019 / photo S. Mazars
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019
D’après la communication officielle du groupe, Edgar Froese, en congédiant le groupe en 2014 et en rebâtissant sa formation avec Thorsten, Ulrich et Hoshiko Yamane, aurait eu l’intention de revenir à l’improvisation des débuts. Livré à lui-même, comment le trio restant a-t-il repris l’héritage à son compte ?

Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019, Thorsten Quaeschning / photo S. Mazars
Thorsten Quaeschning
Les fans qui ont eu l’occasion d’assister à un concert de TD depuis la mort d’Edgar, ou ceux qui en ont acheté les captations en CD le savent : le trio n’a pas renoncé au répertoire. Les spectateurs de la Loreley ont donc entendu l’inévitable Love on a Real Train et le thème de Sorcerer. Ils n’ont pas non plus échappé à White Eagle ni à Cloudburst Flight. Je ne suis pas enthousiaste par rapport à ces choix pour plusieurs raisons. D’abord, ces versions lourdement mises au goût du jour rendent l’original tellement méconnaissable qu’on se demande pourquoi le groupe a cru bon de laisser encore entendre, en fond sonore, les séquences de ces immenses classiques. Certes, les morceaux revisités par Thorsten et Ulrich sonnent plus « authentiques » que lors des tournées avec l’ancien groupe. Plus question d’ajouter un motif de guitare acoustique pour que Bernhard Beibl ne s’ennuie pas sur scène, une partie de saxo pour Linda, ou un solo de triangle pour faire plaisir à Iris ! Mais le beat est toujours là, et il écrase tout le reste, rendant inaudibles les subtilités des textures originales.
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019, Yoshiko Yamane / photo S. Mazars
Hoshiko Yamane
Pas sûr que cela apporte grand-chose aux fans comme expérience sonore. Pas sûr, non plus, que cela permette au groupe de gagner de nouveaux auditeurs. Pour cela, il faudrait peut-être deux ingrédients : 1/ jouer moins fort, de sorte que les basses, dont la clarté est si importante chez TD, ne soient pas que des vibrations ; 2/ ne pas se reposer à ce point sur la puissance des boîtes à rythme. Non seulement le beat noie la beauté des compositions d’origine, mais en lui-même, il ramène Tangerine Dream au niveau de n’importe quel artiste de musique électronique qui utilise les même standards. Or le nom de Tangerine Dream ne doit-il pas rester au-dessus de la mêlée ? Que peut se dire un festivalier venu écouter du rock progressif ou ayant fait le déplacement pour IQ, sinon : « Ah ! Encore un truc techno ! » D’ailleurs, un bon tiers du public avait quitté les tribunes au bout d’une heure de concert.

Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019 / photo S. Mazars
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019, Yoshiko Yamane / photo S. Mazars
Et ceux-là ont raté le meilleur. Depuis le concert de septembre 2016 au festival Schwingungen, le trio se fend parfois, en guise de rappel, d’une session improvisée (Thorsten appelle cela une « composition en temps réel ») d’une durée d’une demi-heure à 45 minutes. Et là, tout y est : les longues nappes d’introduction, les séquenceurs, les flûtes et les cordes mellotron. Plusieurs d’entre elles ont été captées et publiées sous le titre de Sessions. Et toutes sont très différentes. Celle de la Loreley, d’une durée de trente minutes, permet à Hoshiko de donner enfin la mesure de son violon. Cette session n’est peut-être pas la meilleure jusqu’à présent. Le sommet, à mon avis, a été atteint lors de l’hallucinant Tulip Rush au festival E-Live en octobre 2017.
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019, Yoshiko Yamane, Ulrich Schnauss / photo S. Mazars
Hoshiko Yamane, Ulrich Schnauss
Mais si l’objectif d’Edgar était un retour aux sources, celui-ci a bien été atteint. Le maestro lui-même n’avait pas franchi ce pas. Ses deux derniers shows en Australie, toujours fondés sur l’exploitation du passé (cette fois, ils revisitaient Sorcerer), n’indiquaient pas le chemin que Thorsten et Ulrich ont finalement choisi d’emprunter. Comme si les deux disciples avaient attendu la mort du maître pour recommencer à jouer à la manière du Tangerine Dream des seventies. L’utilisation de la marque « Tangerine Dream » après la mort de son fondateur et dernier membre original avait suscité en son temps beaucoup d’interrogations parmi les fans. Et pourtant, parmi eux, qui n’a pas envie d’entendre White Eagle en live, même noyé sous un beat contemporain ? Qui n’a pas envie, parallèlement, d’assister à un concert improvisé, comme au bon vieux temps ? C’est ce que font Thorsten, Hoshiko et Ulrich. Il faut voir le trio comme un nouveau groupe, à la double identité : à la fois un groupe de reprises de Tangerine Dream, et un groupe successeur de Tangerine Dream, comme il y en a des dizaines sur la scène Berlin School, mais qui aurait la double particularité d’être à la fois le meilleur d’entre eux, et de s’appeler également Tangerine Dream.

Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019 / photo S. Mazars
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019
Set list : Kiew Mission. - White Eagle. - Betrayal (Sorcerer Theme). - Love on a Real Train (Risky Business). - Identity Proven Matrix. - It Is Time to Leave When Everyone Is Dancing. - Rubycon Part I. - Power of the Rainbow Serpent. - Madagasmala. - Cloudburst Flight. - [Rappel] Session improvisée.