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lundi 21 mars 2016

Cosmic Nights 2016 : une identité forte


Après le planétarium de Bruxelles et l'église de Lierde-Saint-Martin quelque part dans la campagne de Flandre-Orientale, la quatrième édition du festival itinérant Cosmic Nights prenait ses quartiers dans une chapelle du cœur médiéval de Gand. Au programme : les atmosphères vangelisienne de Defile Andante, les envolées schulzienne de Ian Mantripp, les volutes naturalistes de Serge Devadder, d'inhabituelles séquences froesienne chez Rhea, les nappes profondes du revenant Premonition Factory et… un récital de guitares et poésie frisonne avec le trio Kleefstra/Bakker/Kleefstra.

 

Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
L'imagerie chrétienne et les bons vieux synthés : un choc des mondes harmonieux @ Cosmic Nights 2016

Gand, le 19 mars 2016

Au commencement, il n'y avait rien. La Belgique était un désert électronique. Puis brusquement, en 2013, surgirent coup sur coup deux festivals, les Cosmic Nights et le B-Wave. En trois ans, les deux manifestations partenaires sont devenues des événements incontournables pour qui aime la Berlin School, la musique ambient et la musique électronique en général. Il pourrait même être raisonnable d'affirmer qu'elles ont su dépasser en qualité certaines manifestations similaires aux Pays-Bas ou en Allemagne.

Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Le speaker sur la chaire
C'est que les Belges n'ont pas de complexes. On a parfois le sentiment que leurs homologues néerlandais ou allemands n'assument pas complètement leur goût pour la musique électronique traditionnelle. La peur de ne pas vendre assez de tickets, mais surtout celle, probablement inconsciente, de paraître ringard les poussent parfois à rechercher à tout prix le surprenant, l'original, le jeune. Conformisme de l'anticonformisme. Si chacun veut se démarquer du voisin, tout le monde finit par faire la même chose. Et c'est ainsi que Vile Electrodes, par ailleurs remarquable duo de synth pop britannique, s'est retrouvé tour à tour au programme de l'Electronic Circus et du E-Live. S'ouvrir sur d'autres genres pour attirer un autre public, tel était l'objectif. Mais les fans de synth pop ne sont pas venus. C'est la synth pop qui y a gagné de nouveaux fans. De même, Les fans d'électro, de dubstep, de transe, ne sont pas venus. Pour élargir le public, il faudrait au contraire que ces autres genres acceptent de s'ouvrir. Un pas sera franchi lorsque Sonar osera programmer sans honte Cosmic Hoffmann ou BK&S !

Rhea live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Mark de Wit, maître d'oeuvre des Cosmic Nights
En attendant, beaucoup d'artistes eux-mêmes ne veulent pas assumer leur héritage – « Non, non, je n'ai pas de modèle, je fais mon propre truc, 100% original » –, et finissent fréquemment par noyer les glorieux séquenceurs dans une soupe d'accords et de rythmes synthétiques. Parce qu'il « faut que ça bouge ». Le résultat chaque année : des centaines d'albums paradoxalement interchangeables, qui rappellent bizarrement les morceaux de démonstration des claviers grand public de la fin des années 80 ou les jingles criards des stations de radio. Il n'y a pas de raison que cette musique attire un public plus large vers la Berlin School ou l'ambient puisqu'il ne s'agit ni de l'une ni de l'autre. Se voulant anticonformisme, elle multiplie au contraire les concessions à l'air du temps, et y perd son identité. Et pourtant, c'est toujours cette direction qui a la faveur des têtes pensantes du mouvement du côté de Bochum ou Eindhoven.

Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Cosmic Nights 2016 @ Gand
Je comprends le raisonnement : la division par trois du nombre de spectateurs du E-Live depuis 1998 a légitimement fait surgir la question : que faire ? Or la réponse s'est présentée sous la forme de l'alternative darwinienne classique : s'adapter ou disparaître. N'y a-t-il pas un paradoxe dans le fait de renoncer à diffuser un genre musical dans l'espoir de le sauver ? Tel ou tel festival y préservera peut-être son existence, mais il aura contribué, cette fois activement, à rayer de la carte le style qu'il voulait promouvoir.

Toute cette digression pour constater qu'au rebours de cette évolution, les deux festivals belges n'hésitent pas, et de manière toujours plus accentuée chaque année, à jouer la carte de la radicalité. Un sommet a été atteint le 14 novembre dernier au B-Wave avec le concert de l'un des maîtres de l'ambient, l'Américain Robert Rich. Coup gagnant pour Johan Geens, l'organisateur de l'événement, malgré l'ambiance plutôt pesante qui, d'après les témoignages, régnait dans la salle au lendemain des attentats parisiens. Mais ce ne sont pas seulement les têtes d'affiche qui font l'intérêt des deux festivals belges. Mark de Wit, maître d'œuvre des Cosmic Nights, n'hésite pas à donner leur chance à des artistes complètement inconnus. L'année dernière, le Britannique Ian Mantripp faisait ainsi des débuts scéniques très remarqués sous le dôme du planétarium de Bruxelles.

Ian Mantripp live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Une vue panoramique de la scène avec Ian Mantripp

Defile Andante live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Defile Andante
Je n'avais jamais entendu parler du duo Defile Andante jusqu'à cette édition des Cosmic Nights. Carl Deseyn (claviers) et Johan Van den Abeele (saxophones) avaient pourtant participé en 2015 à un événement très prometteur, Music under the Stars, dans les ruines détoiturées d'une église bombardée pendant la guerre. En général, le saxophone ne rebute pas les fans de Tangerine Dream version Linda Spa. Mais rien de tel ici. Tandis que Carl Deseyn enrobe le public d'accords qui évoquent irrésistiblement les plus sinistres scènes de Blade Runner, Johan Van den Abeele laisse très vite tomber le saxophone alto au profit d'un saxo électrique. Utilisé comme un contrôleur midi, l'instrument lui permet de générer toutes sortes de sonorités étranges. En elle-même, la prestation manque un peu de relief. Elle gagnerait peut-être à accompagner un film. C'est notamment le cas de la belle conclusion au piano de Carl Deseyn.

Ian Mantripp live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Ian Mantripp
Après les accents à la Vangelis, c'est au tour des sonorités de Klaus Schulze de se faire entendre sous les doigts experts de Ian Mantripp. Déjà présent l'année dernière, le Britannique ne joue aujourd'hui que 30 minutes, le temps pour un Klaus Schulze d'entamer à peine son introduction. On l'aura compris, les textures et les séquences de Mantripp évoquent sans conteste le maître berlinois. Ce qui les rapproche, c'est cette capacité, extrêmement rare dans la musique électronique, à fabriquer des sons incroyablement expressifs. On se surprend à penser que c'est exactement à cela qu'aurait pu ressembler la musique médiévale en présence de courant électrique. Ces sonorités entrent ainsi en parfaite harmonie avec le décor de l'église. A l'inverse, ce qui distingue Mantripp de Schulze, c'est l'usage du temps. Les compositions de Mantripp sont plus ramassées, plus denses et, en un sens, plus efficaces, comme s'il n'avait retenu que la quintessence schulzienne : des séquences épaisses, puissantes, suivies de solos dramatiques, souvent dans une texture human vox, le tout avec un équipement réduit à quelques modules et à un clavier Roland.

Serge Devadder live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Serge Devadder
Déjà invité lors de la deuxième édition du festival, Serge Devadder est un peu plus connu sur la scène belge. Pourtant, seul son nom m'était familier. Il faut dire que Serge ne nourrit pas d'ambitions démesurées. La musique n'est chez lui qu'un plaisir, et s'il donne des concerts, c'est simplement pour faire plaisir à son ami Mark de Wit ! Avec lui, nous entrons véritablement dans l'univers de la musique ambient proprement dite. Plusieurs noms viennent à l'esprit : Alio Die pour les sonorités organiques, Steve Roach pour les nappes atonales. Le tout construit selon une structure progressive qui permet de maintenir le public en haleine.


Rhea & Ruud Rondou live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Rhea feat. Ruud Rondou live @ Cosmic Nights 2016

Ann Van Canegem live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Ann Van Canegem
La nuit tombe sur Gand et c'est au tour de Mark de Wit, alias Rhea, de monter lui-même sur scène, accompagné de son vieux complice Ruud Rondou et d'une chanteuse paraît-il active sur la scène jazz, Ann Van Canegem. Les parties instrumentales de Rhea et Ruud offrent une première surprise : à côté des traditionnelles textures aériennes qui caractérisent leur travail, c'est à un déluge de séquenceur qu'ils soumettent aujourd'hui leur public. Les psalmodies d'Ann Van Canegem (sans certitude, je crois reconnaître du russe, mais aussi l'énumération de repères topographiques de la planète Mars), ainsi que son bâton de pluie, renforcent la mystique de l'atmosphère. Si l'on ajoute le décor religieux et les flammes vacillantes des bougies généreusement disséminées sur toute la scène, y compris sur le système modulaire de Mark, on peut se faire une idée du spectacle.

Premonition Factory live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Premonition Factory
 Cette édition des Cosmic Nights est l'occasion de retrouver Sjaak Overgaauw, musicien ambient connu sous le nom de Premonition Factory, que de multiples déménagements avaient réduit au silence ces derniers mois. Sjaak nous rassure tout de suite : calme, hypnotique, minimaliste, il persiste dans cette veine deep ambient ultra-immersive qui m'avait fort impressionné il y a deux ans lors de son festival à Anvers. L'introduction d'une pulsation dans les basses fréquences vers le milieu du morceau, puis un très long fondu à la fin du set – sa marque de fabrique –, où les nappes imbriquées meurent une à une, ne laissant subsister, à très faible volume, que les plus éthérées, ponctuent un show de très haut niveau. L'intensité de son intervention fait évidemment regretter l'arrêt brutal de l'Antwerp Ambient Festival. Souhaite-t-il organiser un nouveau festival du côté de Rotterdam, où il habite désormais ? Sjaak reste évasif. Tout comme sa musique.

Premonition Factory live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Sjaak Overgaauw alias Premonition Factory live @ Cosmic Nights 2016

La soirée se termine avec le trio Kleefstra/Bakker/Kleefstra, composé du poète frison Jan Kleefstra, de son frère le guitariste Romke Kleefstra, et d'un second guitariste, Anne Chris Bakker. Ampli à fond, les musiciens utilisent ici les guitares comme générateurs de textures, à la manière de Vidna Obmana ou Aidan Baker. Si l'utilisation de l'archer n'est pas toujours une bonne idée (la crispation sonore qui en résulte brise souvent la concentration et/ou la plénitude de l'auditeur), la poésie frisonne (à laquelle personne ne comprend rien, même pas les quelque spectateurs originaires du nord des Pays-Bas) fait beaucoup pour la réussite du concert, qui autrement serait aussi déprimant qu'un festival post-rock avec Mogwai et Sigur Rós en tête d'affiche !

Kleefstra/Bakker/Kleefstra live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Kleefstra/Bakker/Kleefstra
Malgré ces quelques bémols, l'édition 2016 des Cosmic Nights montre sans doute la voie à suivre. Si la musique ambient, si la tradition de la musique électronique des seventies doit survivre, ce n'est pas en évoluant : ce mot n'a aucun sens. C'est au contraire en restant fidèle à elle-même, et en s'affichant telle qu'elle est. Il serait illusoire de croire qu'elle pourrait un jour devenir mainstream. Il s'agira probablement toujours d'une niche, et ce n'est pas grave. En revanche, c'est dans sa radicalité même qu'elle saura intriguer toujours de nouveaux curieux, qui à leur tour reprendront le flambeau.


mardi 1 décembre 2015

Un voyage dans le temps avec Ian Mantripp

 

Ian Mantripp est apparu subitement sur la scène électronique le 29 mai dernier à l'occasion du festival Cosmic Nights de Bruxelles, où il donnait son tout premier concert. Pour l'occasion, il venait même d'autoproduire son premier album, The Beginning of Infinity, à la demande de l'organisateur de l'événement Mark de Wit, qui l'avait découvert sur Facebook. Assis par terre, encerclé par un système modulaire et des synthétiseurs analogiques au nom vénérable, ce Britannique résidant de longue date de Waterloo, au sud de Bruxelles, a tout du prochain Klaus Schulze. Avec ses homologues allemands Steffen Fleißig Erren Schöttler, il est l'un des seuls à revivifier avec un tel talent le son grandiose des années 70. C'était, en tout cas, l'impression d'un grand nombre de spectateurs après ce premier concert mémorable. Sa présence parmi les spectateurs au festival E-Live 2015 était l'occasion pour ce newcomer de se présenter.

 

Ian Mantripp / photo : Natalie Grouset
Ian Mantripp (photo : Natalie Grouset)


Oirschot, le 24 octobre 2015

Ian, qui es-tu, d'où viens-tu et comment se fait-il que tu parles le français ?

Ian Mantripp – Je suis Britannique, originaire du sud de l'Angleterre. Toute ma famille est née là-bas, je suis né là-bas, mais je n'y ai vécu que cinq ans. Quand mon père a obtenu un poste à l'OTAN, dont le siège était à l'époque à Paris, il s'y est rendu d'abord seul puis, au bout de quelques mois, il a fait venir toute sa famille. Et en 1966, lorsque le siège a été transféré à Bruxelles, nous l'y avons suivi. D'où mon accent belge.

Pourquoi la musique électronique ?

IM – Ado, j'étais un grand fan de Pink Floyd. Pour moi, il n'y avait que ça. C'était l'époque de la sortie de The Wall, à la fin des années septante. Mais je connaissais aussi Jean-Michel Jarre et un autre Français, Space, connu pour son casque de moto. Le morceau s'appelait Magic Fly, je crois. Un jour, j'étais chez un copain, il a mis un disque. Il se fait que c'était Body Love, de Klaus Schulze. C'est resté mon préféré depuis.

Ce copain avait vu le film ?

IM – Noooon ! Jusqu'à ce jour, moi non plus. C'est introuvable. Mais c'était la première pochette du disque, et non la couverture blanche qui circule actuellement. Celle-là était plus ou moins rouge et contenait de belles photos du film, qui ne laissaient aucun doute sur son genre [c'est un porno avec Catherine Ringer]. En tout cas, j'ai bien aimé. Après, j'ai aussi découvert Tangerine Dream, mais bizarrement, alors qu'on les associe toujours à Schulze, je n'apprécie vraiment que deux de leurs disques.

Laisse-moi deviner : Phaedra et Rubycon peut-être ?

IM – Une bonne réponse sur deux ! Rubycon oui. Si je ne devais retenir qu'un seul de leurs albums, tout compris, ce serait celui-ci. Mais il y a aussi Cyclone. Je sais que beaucoup de gens détestent, mais moi, j'adore !

Sans doute parce que c'est leur disque le plus floydien.

IM – C'est bien possible, je n'y avais jamais pensé. D'ailleurs, étant ado, lors de vacances chez mes grands-parents à Londres, je suis allé voir Pink Floyd en concert à Earls Court, l'une des grandes salles de Londres [août 1980]. Là, j'ai vu David Gilmour jouer de la guitare. Dès le lendemain, je suis allé m'acheter une gratte. J'ai donc appris la guitare tout seul dans ma chambre, en improvisant sur les disques… de Klaus Schulze, en particulier X. Comme j'ajoutais des effets, on me disait parfois que je jouais de la guitare comme on joue du synthé. C'est comme ça que je me suis orienté vers Manuel Göttsching, Steve Hillage, des artistes comme ça. En plus, à l'époque, mon grand frère s'intéressait lui aussi à la musique. Quand il s'est acheté un petit Korg MS 10, le vendeur lui a glissé le catalogue Korg en prime.

Ian Mantripp / photo S. Mazars
Ian Mantripp à Oirschot, lors du E-Live Festival 2015
C'est très dangereux !

IM – Et comment ! J'ai tout feuilleté. C'est là que j'ai vu pour la première fois le PS 3100. Mais pour un jeune de 16 ou 17 ans, c'était fort cher. L'idée de l'acheter ne m'a même pas traversé l'esprit. Ce n'était qu'un rêve. Comment j'avais commencé la guitare, eh bien, j'ai continué la guitare, tout en restant, de loin, attiré par cet univers des synthés. Finalement, c'est sur cet instrument que j'ai joué à Bruxelles.

Nous en reparlerons. Tu jouais seulement pour toi ?

IM – Non, j'ai participé à plusieurs groupes. Surtout dans le genre Pink Floyd, toujours un peu space, alors que la tendance était plutôt à la new wave de Cure ou Simple Minds. Un beau jour, j'en ai eu marre de jouer avec d'autres gens, j'ai donc mis la guitare électrique de côté pour me consacrer à la guitare sèche. Puis j'ai aussi laissé tomber la guitare pour me mettre au didgeridoo. Puis j'ai encore abandonné et je suis passé au chant harmonique. C'est une technique de chant qui vient de Mongolie et qui permet d'émettre deux sons simultanément.

Je connais une technique de ce genre sous le nom de chant diphonique. C'est la même chose ?

IM – Ah ? Peut-être. En anglais, ça se dit throat singing. A l'époque, le grand nom du throat singing était un Américain du nom de David Hykes. Or il habitait en France, ce que j'ignorais. J'ai décidé d'aller suivre l'un de ses stages, et nous sommes devenus amis. Pendant toute cette période, j'ai continué à écouter de la musique, mais je ne fréquentais quasiment plus les concerts, j'étais totalement inactif. Mais en 2009 [le 25 septembre], il se fait que Klaus Schulze est venu jouer à Bruxelles avec Lisa Gerrard. Ça m'a repris. J'ai recommencé à jouer, mais cette fois avec les synthés que mon salaire me permettait enfin d'acquérir.

Quel est ton métier ?

IM – Je suis programmeur informatique. Je travaille à mi-temps dans une entreprise, et le reste du temps à mon compte.

Ces compétences te permettent-elles de bidouiller tes propres instruments ?

IM – Non. Je joue purement avec des instruments analogiques. Fabriquer ce type d'instrument, ça veut dire monter, souder, ce n'est pas de l'informatique. Mais ça m'intéresse. Ou bien j'achète un kit et je monte l'appareil moi-même, ou bien je paie quelqu'un pour le faire à ma place. Mais je préfère tout faire tout seul, même si je n'y connais absolument rien. Car c'est assez simple, finalement. Il y a un schéma, il y a des composants, et on suit, voilà tout : le rouge sur le rouge, le blanc sur le blanc. C'est donc après ce concert de Klaus Schulze en 2009 que j'ai acheté tous mes synthés. C'est allé très vite : en un an ou deux !

Peux-tu me décrire ton set ?

IM – Le cœur, c'est mon système modulaire, qui grandit toujours. S'y ajoutent le fameux Korg PS 3100 dont j'avais toujours rêvé ainsi qu'un Roland VP 330 qui fait office de machine à cordes et à voix. C'est un instrument que Vangelis a beaucoup utilisé sur Blade Runner, et Laurie Anderson sur O Superman. En plus de ça, j'ai aussi un Moog Voyager, un Moog Sonic Six et un autre instrument à cordes de marque italienne. Il s'agit du Godwin Concert SC 749, si je me souviens bien. Ce n'est pas courant, mais c'est une des plus belles machines à cordes qui existe, même meilleure que le Roland VP 330 que tout le monde aime tant. Les Italiens font de très bons synthés. Un petit Farfisa Syntorchestra ne me déplairait pas non plus.

Quand t'es-tu aperçu que la qualité de ta musique pouvait peut-être te permettre de franchir une nouvelle étape ?

IM – Je ne m'en suis pas rendu compte moi-même, ce sont plutôt des copains qui m'ont dit ça. Avec les ordinateurs, c'est devenu tellement facile d'enregistrer, les logiciels sont tellement peu chers – j'utilise Logic – que j'ai pu facilement diffuser ma musique. Mes amis ne sont pas tous des connaisseurs, seulement l'un d'entre eux, mon meilleur pote, qui est devenu mon plus grand fan ! Il était présent au concert de Bruxelles.

Ian Mantripp live @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Ian Mantripp live @ Cosmic Nights 2015
C'est lors de ce concert au festival Cosmic Nights en mai dernier que nous nous sommes rencontrés. C'était ton tout premier concert, il me semble.

IM – J'avais déjà fait de la scène étant jeune avec mes groupes. Mais en solo, en effet, c'était bien le premier concert. J'avais posté quelques morceaux sur YouTube, que je partageais aussi sur mon Facebook. D'une manière ou d'une autre, Mark de Wit, l'organisateur de Cosmic Nights, a dû cliquer sur un lien, je ne sais comment. Je l'ai par la suite rencontré lors du premier Cosmic Nights et c'est là qu'il m'a demandé si je voulais bien participer. Pas au suivant, celui qui a eu lieu à l'église et dont la distribution était déjà complète, mais lors de la troisième édition. J'ai dit oui sans réfléchir. Ce n'est qu'après coup que je me suis rendu compte de ce que ça signifiait.

La manière dont tu étais accroupis sur un petit tapis, entouré par tes machines m'a beaucoup rappelé Klaus Schulze dans les années 70.

IM – Deux trois semaines avant le concert, j'ai rencontré à nouveau Mark pour mettre au point les détails. J'ai demandé s'ils avaient assez de tables pour poser mes instruments. A la maison, je n'ai rien du tout, je, joue dans une petite pièce qui est aussi mon bureau. Mais ce n'était pas du tout prévu. Mark m'a suggéré de solliciter les organisateurs du planétarium, mais ils n'avaient rien non plus. C'est comme ça que je me suis retrouvé assis sur mon petit coussin.

En revanche, même si l'influence de Klaus Schulze est évidente, tu as su aussi t'en éloigner. Alors que Schulze peut parfois être assez glacial, tu as réussi à sortir de tes machines une musique à la fois dramatique et très expressive. Je pense en particulier à ce titre, le dernier de ton concert avec cette séquence identique au début et à la fin.

IM – Ah oui, Dancing on the Ecliptic. Ça me fait très plaisir que quelqu'un ressente ça. Le reproche que j'aurais à faire parfois à certains artistes, c'est de jouer une musique techniquement irréprochable, mais qui ne me touche pas.

Comment construis-tu un morceau ?

IM – J'ai souvent des idées dans ma tête. Mais ces idées ne se réalisent jamais. Ça part tout de suite dans une autre direction. Ce n'est pas plus mal. Il m'est déjà arrivé, après avoir constaté qu'un morceau n'évoluait pas comme je le désirais, d'essayer de revenir à mon idée première, et le résultat a toujours été mauvais. Désormais, je laisse aller. Je laisse les morceaux se construire petit à petit. Il m'arrive de laisser traîner une séquence pendant des mois. J'ai d'ailleurs des heures et des heures d'enregistrements de morceaux entamés mais jamais finis. J'attends. J'écoute en voiture, ou le soir au casque, et je m'y remets. Ou alors je fais de la pure improvisation. Par exemple, Dancing on the Ecliptic est né deux semaines avant la date du concert. Tout comme le titre qui le précédait dans le set, The Breath Of Avalokitesvara.

Aurais-tu donc tout composé en dernière minute ?

IM – Je disposais de toutes ces heures de musique, mais j'étais confronté à deux contraintes. La première, je me l'étais fixée moi-même : je voulais du live. A part le séquenceur, je voulais tout contrôler en direct, sans recourir à l'assistance d'un ordinateur qui joue à ma place. Par exemple, me lever pour jouer de la flûte pendant que le reste de la musique continue tout seul, ça ne m'intéresse absolument pas. La seconde contrainte en découlait : je n'ai que deux mains. Or tout ce que j'avais enregistré jusqu'alors était du multipiste. J'ai donc dû composer de nouveaux morceaux spécifiquement pour le concert en novembre ou décembre dernier. Puis d'autres soucis me sont tombés dessus dans l'intervalle. Je n'ai pas eu assez de temps. J'ai même laissé dans le set un morceau qui ne me plaît pas vraiment. Trois semaines avant le concert, je n'avais que vingt minutes de matériel pour un concert de trois quarts d'heure. J'ai pondu les deux derniers titres en vitesse, et je les adore.

Tu étais très, très ému après le show.

IM – C'est vrai, et j'ai toujours beaucoup de peine à écouter ces deux morceaux. Ma pauvre chienne, un bon gros lévrier irlandais qui n'avait que six ans, était atteinte d'un cancer des os. Or quand je jouais à la maison, elle venait toujours me voir et écouter. Dans mon esprit, ces deux morceaux lui sont associés. Après le concert, j'ai décidé de ne plus jouer une seule note de musique pour me consacrer à plein temps à ses derniers instants. J'ai posé tous mes congés à ce moment-là. Et elle est partie un mois plus tard. A vrai dire, mes instruments sont toujours emballés dans les caisses qui ont servi à les transporter. Je n'ai pas encore eu le courage de reprendre. Mais je vais être obligé : une nouvelle date est prévue.

Ian Mantripp - The Beginning of Infinity (2015)
Ian Mantripp – The Beginning of Infinity (2015)
Dans la foulée du concert, j'ai vu que tu avais aussi publié ton premier album, The Beginning of Infinity.

IM – C'est Mark de Wit qui m'avait demandé un petit support pour le show, je ne pouvais pas venir les mains vides. Je lui ai donc compilé sur un disque certains de mes morceaux d'avant, ces fameux multipistes qu'il m'était impossible de jouer live. J'en ai gravé une vingtaine d'exemplaires chez moi le jour précédent, de quoi satisfaire Mark.

Tu as l'intention d'aller plus loin ? De solliciter un label ?

IM – J'ai une proposition de David Wright. Il faut savoir que c'est un copain de longue date. Tu connais son label, AD Music ? Figures-toi qu'il l'a fondé avec mon frère. De même, ils ont organisé ensemble le concert de Klaus Schulze à Derby en 1996. Mais de son côté, ce qui dérangeait David, c'est que j'avais déjà publié tous mes morceaux sur Soundcloud. J'ai donc retiré tous les morceaux de l'album au profit de courts extraits par respect pour ceux qui avaient acheté le disque. Pour autant, j'ai renoncé à aller chez David, parce qu'il met beaucoup de contraintes. Et puis ce n'est pas mon but. Je fais de la musique avant tout pour le plaisir.



dimanche 31 mai 2015

Cosmic Nights 2015 : musique cosmique à l’ombre de l’Atomium

 

L’année 2013 a marqué la renaissance de la musique « cosmique » en Belgique sous l’impulsion de deux nouveaux événements : les Cosmic Nights et le B-Wave Festival. Toute une scène s’est alors révélée à son public, qui se donnait jusqu’alors plutôt rendez-vous aux Pays-Bas voisins, voire en Allemagne ou en Angleterre. Cette année, le planétarium de Bruxelles accueillait la 3e édition des Cosmic Nights sous la houlette de son promoteur, le musicien Mark de Wit. La manifestation faisait la part belle à la scène locale, avec Rhea et Ruud Rondou, Cycles of Moebius et The Roswell Incident. Michael Brückner et Mathias Brüssel représentaient l’Allemagne, tandis que Ian Mantripp, bien que résident belge, incarnait la Grande-Bretagne.

 

Cosmic Nights 2015 @ Planétarium de Bruxelles / photo S. Mazars
Le festival Cosmic Nights 2015 au planétarium de Bruxelles

Bruxelles, le 29 mai 2015

Rhea & Ruud Rondou @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Mark de Wit alias Rhea
Le planétarium est un lieu propice à la musique « cosmique » que Mark de Wit veut promouvoir. Mais comment disposer les volumineux synthétiseurs de cinq groupes différents dans une salle encombrée en son centre par un projecteur non moins imposant, et conçue pour des spectateurs assis en cercle, le nez en l’air ? Une solution possible, vue à Bochum et Berlin : les musiciens s’entassent dans un coin, et tant pis pour les spectateurs situés à l’autre bout de la salle ! A Bruxelles, en revanche, les instruments sont disposés autour de l’anneau central, sous le projecteur. Il revient alors aux spectateurs désireux de voir les musiciens de changer de place en fonction du programme de la soirée, comme des planètes autour du soleil.

Le set de Rhea & Ruud Rondou @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Le set de Rhea & Ruud Rondou
Mark de Wit, l’organisateur de l’événement, lui-même musicien, se produit régulièrement sous le nom de Rhea. C’est lui qui, une fois encore, assure l’ouverture du festival avec un court set d’une vingtaine de minutes, accompagné à la guitare électrique par Ruud Rondou. Les deux hommes ont fait partie dans les années 80 du trio belge Purfoze, qui s’était donné pour tâche de mixer les séquences de la Berlin School avec les nappes de l’ambient music. Entre les deux univers, Rhea a, semble-t-il, choisi. Le morceau joué sous le dôme du planétarium annonce le règne sans partage de l’ambient la plus pure. Même si son collègue guitariste se laisse d’abord aller à un solo – certes cosmique, mais un solo tout de même, qu’on s’attendrait aussi bien à entendre dans du rock –, il finit à son tour par se laisser aller aux effets hypnotiques. Cette brève introduction donne le ton, elle annonce ce qui va suivre : la musique, bien sûr, mais aussi l’atmosphère. Assis en tailleur sur un épais tapis de fourrure, devant ses systèmes modulaires, Rhea s’inscrit dans une imagerie hippie bienvenue. Il ne manque plus que le sitar de Ravi Shankar… ou de Klaus Hoffmann-Hoock.

Cycles of Moebius @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Cycles of Moebius
Pour le duo Cycles of Moebius, le festival Cosmic Nights constitue une première. Ses deux membres sont plus connus séparément. Jovica Storer et Pieter Gyselinck alias Lounasan appartiennent en outre au même label, C-o-l-o-u-r-s. Eux aussi sont très amateurs de drones et de nappes, mais n’hésitent pas à séquencer leur musique quand l’envie leur en prend. Ce soir, c’est à Lounasan que revient cette tâche, tandis que Jovica Storer se charge des solos, bien aidé par sa formation de pianiste.

Cycles of Moebius @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Les deux musiciens ne cachaient pas leur stress avant leur entrée en scène, et leur prestation s’en est parfois ressentie. Certaines bonnes idées sont abandonnées brusquement, avant même d’avoir pu donner leur pleine mesure, comme si Jovica et Lounasan hésitaient entre plusieurs directions. Mais cette manière de procéder peut aussi s’interpréter comme un style : la musique de Cycle of Moebius devrait donc être perçue comme une combinaison de petites touches de musique, comme une peinture impressionniste.



Ian Mantripp @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Ian Mantripp
 Ian Mantripp est britannique et habite à Waterloo, en Belgique. Parfaitement francophone, il produit une musique qui, elle, lorgne résolument du coté de l’Allemagne. Assis par terre comme Rhea, il a construit autour de lui une forteresse d’instruments ; « 100% analogiques », précise Mark de Wit ! Le dispositif de Ian rappelle beaucoup celui du Klaus Schulze des années 70. Sa musique aussi. Ian construit ses morceaux comme Schulze : nappes et séquences entrelacées qui évoluent jusqu’à l’introduction d’un solo.
Ian Mantripp @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Tout le monde se souvient des solos interminables et parfois dissonants de Klaus Schulze. Ian Mantripp reste quant à lui toujours dans les limites de l’harmonie – ce qui le rapproche plutôt de Tangerine Dream – et sait s’arrêter à point. Sans jamais quitter les seventies – l’improvisation règne –, chaque morceau reste si admirablement structuré et conçu qu’il résonne instantanément comme un classique. On peut s’en faire une idée en écoutant sur Soundcloud l’un d’entre eux, intitulé Dancing On The Ecliptic. Ian Mantripp ne s’était jamais produit en public. L’émotion était palpable, même dans ses machines. Tirer une émotion d’un assemblage de câbles électriques : n’est-ce pas ce paradoxe qui fait tout le charme de la musique électronique classique ?

Michael Brückner & Mathias Brüssel @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Michael Brückner & Mathias Brüssel
Michael Brückner & Mathias Brüssel @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Les deux Allemands Michael Brückner et Mathias Brüssel ont, eux aussi, cet inexplicable talent. Malgré la répétition générale donnée deux semaines auparavant à Mayence, le duo ne savait pourtant pas exactement ce qui allait se produire sur scène. Après le concert, Mathias Brüssel avouait d’ailleurs avoir complètement dévié en cours de route par rapport au programme prévu. Rythmes, séquences et pads sont de son ressort ce soir, tandis que Michael Brückner s’adjuge les claviers, jouant parfois deux solos en miroir sur deux synthés différents.
Michael Brückner & Mathias Brüssel @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Là encore, l’ambient music planante et la Berlin School sont au rendez-vous, mais dans une combinaison complexe qui fait intervenir d’autres univers, plus contemporains et noisy du côté de Brüssel, plus anciens et expérimentaux du côté de Brückner. Par ailleurs, Brückner & Brüssel sont les seuls à ne pas se reposer sur les visuels du planétarium – rotation des planètes, défilé des constellations – pour illustrer leur musique. Deux jours avant le show, Michael Brückner avait mis à profit ses talents de graphiste pour concevoir de magnifiques tableaux dont il ignorait encore la veille s’ils seraient compatibles avec le matériel de projection du planétarium.

The Roswell Incident @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
The Roswell Incident
The Roswell Incident, un dernier duo, clôturait la soirée. Il n’a fallu que quelques mois aux frères Koen et Jan Buytaerts pour conquérir leur public, notamment à l’occasion de deux prestations mémorables au B-Wave en Belgique (2013) et au E-Live aux Pays-Bas (2014). Koen et Jan ont compris ce qu’était une séquence et ils le prouvent une fois de plus ce soir avec un show 100% inédit. D’abord étonnement tranquilles et prudents, loin de l’univers sombre auquel ils nous avaient habitués, ils introduisent ensuite ces séquences dont ils ont le secret, puissantes et travaillées, instantanément convaincantes. Le point fort de Roswell Incident reste sans doute cette capacité à ménager ses effets. Ce soir, c’est l’intensité croissante, le crescendo, jusqu’à ce climax où les séquences s’enchevêtrent et culminent pour mourir brutalement. On peut regretter qu’ils n’aient pas fini là-dessus !

The Roswell Incident @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Mark de Wit affirmait vouloir promouvoir les formes classiques de la musique électronique, la « musique cosmique ». Cette édition des Cosmic Nights a été aussi l’occasion d’encourager une scène belge de plus en plus fournie. La Belgique va-t-elle redevenir un pôle d’attraction de la Berlin School et de l’ambient ? Le 14 novembre prochain, le 3e B-Wave Festival pourrait accomplir un nouveau pas en ce sens. Johan Geens profitait des Cosmic Nights pour en révéler l’affiche. Le plat pays sera bien sûr représenté avec The Tower Tree, et l’Angleterre avec Radio Massacre International. Même la France sera là, grâce à Space Megalithe. Surtout, c’est l’immense artiste américain Robert Rich qui pourrait être de la partie. A condition qu’un dernier sponsor réponde favorablement aux sollicitations des organisateurs.
The Roswell Incident @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars

>> Interview de The Roswell Incident
>> Interview de Michael Brückner
>> Interview de Mark de Wit (Rhea)