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lundi 21 mars 2016

Cosmic Nights 2016 : une identité forte


Après le planétarium de Bruxelles et l'église de Lierde-Saint-Martin quelque part dans la campagne de Flandre-Orientale, la quatrième édition du festival itinérant Cosmic Nights prenait ses quartiers dans une chapelle du cœur médiéval de Gand. Au programme : les atmosphères vangelisienne de Defile Andante, les envolées schulzienne de Ian Mantripp, les volutes naturalistes de Serge Devadder, d'inhabituelles séquences froesienne chez Rhea, les nappes profondes du revenant Premonition Factory et… un récital de guitares et poésie frisonne avec le trio Kleefstra/Bakker/Kleefstra.

 

Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
L'imagerie chrétienne et les bons vieux synthés : un choc des mondes harmonieux @ Cosmic Nights 2016

Gand, le 19 mars 2016

Au commencement, il n'y avait rien. La Belgique était un désert électronique. Puis brusquement, en 2013, surgirent coup sur coup deux festivals, les Cosmic Nights et le B-Wave. En trois ans, les deux manifestations partenaires sont devenues des événements incontournables pour qui aime la Berlin School, la musique ambient et la musique électronique en général. Il pourrait même être raisonnable d'affirmer qu'elles ont su dépasser en qualité certaines manifestations similaires aux Pays-Bas ou en Allemagne.

Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Le speaker sur la chaire
C'est que les Belges n'ont pas de complexes. On a parfois le sentiment que leurs homologues néerlandais ou allemands n'assument pas complètement leur goût pour la musique électronique traditionnelle. La peur de ne pas vendre assez de tickets, mais surtout celle, probablement inconsciente, de paraître ringard les poussent parfois à rechercher à tout prix le surprenant, l'original, le jeune. Conformisme de l'anticonformisme. Si chacun veut se démarquer du voisin, tout le monde finit par faire la même chose. Et c'est ainsi que Vile Electrodes, par ailleurs remarquable duo de synth pop britannique, s'est retrouvé tour à tour au programme de l'Electronic Circus et du E-Live. S'ouvrir sur d'autres genres pour attirer un autre public, tel était l'objectif. Mais les fans de synth pop ne sont pas venus. C'est la synth pop qui y a gagné de nouveaux fans. De même, Les fans d'électro, de dubstep, de transe, ne sont pas venus. Pour élargir le public, il faudrait au contraire que ces autres genres acceptent de s'ouvrir. Un pas sera franchi lorsque Sonar osera programmer sans honte Cosmic Hoffmann ou BK&S !

Rhea live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Mark de Wit, maître d'oeuvre des Cosmic Nights
En attendant, beaucoup d'artistes eux-mêmes ne veulent pas assumer leur héritage – « Non, non, je n'ai pas de modèle, je fais mon propre truc, 100% original » –, et finissent fréquemment par noyer les glorieux séquenceurs dans une soupe d'accords et de rythmes synthétiques. Parce qu'il « faut que ça bouge ». Le résultat chaque année : des centaines d'albums paradoxalement interchangeables, qui rappellent bizarrement les morceaux de démonstration des claviers grand public de la fin des années 80 ou les jingles criards des stations de radio. Il n'y a pas de raison que cette musique attire un public plus large vers la Berlin School ou l'ambient puisqu'il ne s'agit ni de l'une ni de l'autre. Se voulant anticonformisme, elle multiplie au contraire les concessions à l'air du temps, et y perd son identité. Et pourtant, c'est toujours cette direction qui a la faveur des têtes pensantes du mouvement du côté de Bochum ou Eindhoven.

Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Cosmic Nights 2016 @ Gand
Je comprends le raisonnement : la division par trois du nombre de spectateurs du E-Live depuis 1998 a légitimement fait surgir la question : que faire ? Or la réponse s'est présentée sous la forme de l'alternative darwinienne classique : s'adapter ou disparaître. N'y a-t-il pas un paradoxe dans le fait de renoncer à diffuser un genre musical dans l'espoir de le sauver ? Tel ou tel festival y préservera peut-être son existence, mais il aura contribué, cette fois activement, à rayer de la carte le style qu'il voulait promouvoir.

Toute cette digression pour constater qu'au rebours de cette évolution, les deux festivals belges n'hésitent pas, et de manière toujours plus accentuée chaque année, à jouer la carte de la radicalité. Un sommet a été atteint le 14 novembre dernier au B-Wave avec le concert de l'un des maîtres de l'ambient, l'Américain Robert Rich. Coup gagnant pour Johan Geens, l'organisateur de l'événement, malgré l'ambiance plutôt pesante qui, d'après les témoignages, régnait dans la salle au lendemain des attentats parisiens. Mais ce ne sont pas seulement les têtes d'affiche qui font l'intérêt des deux festivals belges. Mark de Wit, maître d'œuvre des Cosmic Nights, n'hésite pas à donner leur chance à des artistes complètement inconnus. L'année dernière, le Britannique Ian Mantripp faisait ainsi des débuts scéniques très remarqués sous le dôme du planétarium de Bruxelles.

Ian Mantripp live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Une vue panoramique de la scène avec Ian Mantripp

Defile Andante live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Defile Andante
Je n'avais jamais entendu parler du duo Defile Andante jusqu'à cette édition des Cosmic Nights. Carl Deseyn (claviers) et Johan Van den Abeele (saxophones) avaient pourtant participé en 2015 à un événement très prometteur, Music under the Stars, dans les ruines détoiturées d'une église bombardée pendant la guerre. En général, le saxophone ne rebute pas les fans de Tangerine Dream version Linda Spa. Mais rien de tel ici. Tandis que Carl Deseyn enrobe le public d'accords qui évoquent irrésistiblement les plus sinistres scènes de Blade Runner, Johan Van den Abeele laisse très vite tomber le saxophone alto au profit d'un saxo électrique. Utilisé comme un contrôleur midi, l'instrument lui permet de générer toutes sortes de sonorités étranges. En elle-même, la prestation manque un peu de relief. Elle gagnerait peut-être à accompagner un film. C'est notamment le cas de la belle conclusion au piano de Carl Deseyn.

Ian Mantripp live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Ian Mantripp
Après les accents à la Vangelis, c'est au tour des sonorités de Klaus Schulze de se faire entendre sous les doigts experts de Ian Mantripp. Déjà présent l'année dernière, le Britannique ne joue aujourd'hui que 30 minutes, le temps pour un Klaus Schulze d'entamer à peine son introduction. On l'aura compris, les textures et les séquences de Mantripp évoquent sans conteste le maître berlinois. Ce qui les rapproche, c'est cette capacité, extrêmement rare dans la musique électronique, à fabriquer des sons incroyablement expressifs. On se surprend à penser que c'est exactement à cela qu'aurait pu ressembler la musique médiévale en présence de courant électrique. Ces sonorités entrent ainsi en parfaite harmonie avec le décor de l'église. A l'inverse, ce qui distingue Mantripp de Schulze, c'est l'usage du temps. Les compositions de Mantripp sont plus ramassées, plus denses et, en un sens, plus efficaces, comme s'il n'avait retenu que la quintessence schulzienne : des séquences épaisses, puissantes, suivies de solos dramatiques, souvent dans une texture human vox, le tout avec un équipement réduit à quelques modules et à un clavier Roland.

Serge Devadder live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Serge Devadder
Déjà invité lors de la deuxième édition du festival, Serge Devadder est un peu plus connu sur la scène belge. Pourtant, seul son nom m'était familier. Il faut dire que Serge ne nourrit pas d'ambitions démesurées. La musique n'est chez lui qu'un plaisir, et s'il donne des concerts, c'est simplement pour faire plaisir à son ami Mark de Wit ! Avec lui, nous entrons véritablement dans l'univers de la musique ambient proprement dite. Plusieurs noms viennent à l'esprit : Alio Die pour les sonorités organiques, Steve Roach pour les nappes atonales. Le tout construit selon une structure progressive qui permet de maintenir le public en haleine.


Rhea & Ruud Rondou live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Rhea feat. Ruud Rondou live @ Cosmic Nights 2016

Ann Van Canegem live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Ann Van Canegem
La nuit tombe sur Gand et c'est au tour de Mark de Wit, alias Rhea, de monter lui-même sur scène, accompagné de son vieux complice Ruud Rondou et d'une chanteuse paraît-il active sur la scène jazz, Ann Van Canegem. Les parties instrumentales de Rhea et Ruud offrent une première surprise : à côté des traditionnelles textures aériennes qui caractérisent leur travail, c'est à un déluge de séquenceur qu'ils soumettent aujourd'hui leur public. Les psalmodies d'Ann Van Canegem (sans certitude, je crois reconnaître du russe, mais aussi l'énumération de repères topographiques de la planète Mars), ainsi que son bâton de pluie, renforcent la mystique de l'atmosphère. Si l'on ajoute le décor religieux et les flammes vacillantes des bougies généreusement disséminées sur toute la scène, y compris sur le système modulaire de Mark, on peut se faire une idée du spectacle.

Premonition Factory live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Premonition Factory
 Cette édition des Cosmic Nights est l'occasion de retrouver Sjaak Overgaauw, musicien ambient connu sous le nom de Premonition Factory, que de multiples déménagements avaient réduit au silence ces derniers mois. Sjaak nous rassure tout de suite : calme, hypnotique, minimaliste, il persiste dans cette veine deep ambient ultra-immersive qui m'avait fort impressionné il y a deux ans lors de son festival à Anvers. L'introduction d'une pulsation dans les basses fréquences vers le milieu du morceau, puis un très long fondu à la fin du set – sa marque de fabrique –, où les nappes imbriquées meurent une à une, ne laissant subsister, à très faible volume, que les plus éthérées, ponctuent un show de très haut niveau. L'intensité de son intervention fait évidemment regretter l'arrêt brutal de l'Antwerp Ambient Festival. Souhaite-t-il organiser un nouveau festival du côté de Rotterdam, où il habite désormais ? Sjaak reste évasif. Tout comme sa musique.

Premonition Factory live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Sjaak Overgaauw alias Premonition Factory live @ Cosmic Nights 2016

La soirée se termine avec le trio Kleefstra/Bakker/Kleefstra, composé du poète frison Jan Kleefstra, de son frère le guitariste Romke Kleefstra, et d'un second guitariste, Anne Chris Bakker. Ampli à fond, les musiciens utilisent ici les guitares comme générateurs de textures, à la manière de Vidna Obmana ou Aidan Baker. Si l'utilisation de l'archer n'est pas toujours une bonne idée (la crispation sonore qui en résulte brise souvent la concentration et/ou la plénitude de l'auditeur), la poésie frisonne (à laquelle personne ne comprend rien, même pas les quelque spectateurs originaires du nord des Pays-Bas) fait beaucoup pour la réussite du concert, qui autrement serait aussi déprimant qu'un festival post-rock avec Mogwai et Sigur Rós en tête d'affiche !

Kleefstra/Bakker/Kleefstra live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Kleefstra/Bakker/Kleefstra
Malgré ces quelques bémols, l'édition 2016 des Cosmic Nights montre sans doute la voie à suivre. Si la musique ambient, si la tradition de la musique électronique des seventies doit survivre, ce n'est pas en évoluant : ce mot n'a aucun sens. C'est au contraire en restant fidèle à elle-même, et en s'affichant telle qu'elle est. Il serait illusoire de croire qu'elle pourrait un jour devenir mainstream. Il s'agira probablement toujours d'une niche, et ce n'est pas grave. En revanche, c'est dans sa radicalité même qu'elle saura intriguer toujours de nouveaux curieux, qui à leur tour reprendront le flambeau.


mercredi 21 mai 2014

Premonition Factory : la fabrique à songes de Sjaak Overgaauw


Natif de Rotterdam résidant à Anvers, Sjaak Overgaauw fréquente professionnellement le monde de la musique depuis de nombreuses années. Ancien producteur, il s’est révélé, il y a quatre ans, lors de la publication de son premier album, comme l’une des nouvelles figures de l’ambient music. Sjaak ne se contente pas de partager sa musique. Promoteur actif, il organise également chaque année un festival dédié au genre, l’Antwerp Ambient Festival, tout en participant au groupe N-O, un projet parallèle fondé avec le guitariste allemand Hellmut Neidhardt.


Premonition Factory avec N-O @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Sjaak Overgaauw alias Premonition Factory avec N-O live @ Antwerp Ambient Festival 2014

Anvers, le 17 mai 2014

Que signifie le terme ambient music à tes yeux ?

Sjaak Overgaauw – Un certain type d’atmosphère et de sensation, calme et minimaliste, une musique parfois hypnotique, qui doit permettre de se sentir à l’aise avec soi-même et avec son environnement immédiat.

Peux-tu me résumer ton histoire musicale ?

SO – J’ai géré un studio aux Pays-Bas pendant une assez longue période. J’y assurais un travail de production pour divers groupes. A l’époque, il ne s’agissait que d’un hobby semi-professionnel. Je suis à présent musicien à plein temps. Pendant toutes ces années, ma tâche consistait essentiellement à produire des enregistrements pros pour d’autres gens, des chanteurs comme des groupes, et dans tous les genres possibles : la pop, le gospel, différents types de musique électronique. C’est ainsi que j’ai appris comment réaliser un bon enregistrement, comment bien mixer. Dans l’intervalle, j’ai aussi joué comme clavier dans des groupes conventionnels. Mais après un certain temps, j’ai décidé qu’il était temps d’aller plus loin. Depuis un moment, j’écrivais de plus en plus mes propres compositions. Je me suis donc lancé en solo, sous le nom de Premonition Factory. Puis, il y a six ou sept ans, j’ai enfin jugé ma musique suffisamment solide pour faire l’objet d’une publication.

Ton premier album, 59 Airplanes Waiting For New York, sorti en 2010, semble faire écho au chef d’œuvre de Brian Eno, Music for Airports. Etait-ce délibéré ?

SO – Non, non. Sincèrement, la ressemblance est fortuite. Le titre vient de tout à fait autre chose. Il y a un hôtel à Rotterdam, qui s’appelle l’hôtel New York. Alors que je cherchais un titre, je regardais la télévision, et le journal montrait les avions au dessus de New York – la ville cette fois – qui, en raison du mauvais temps et de fortes neiges, attendaient leur tour avant de pouvoir atterrir. Le lien était fait dans mon esprit entre Rotterdam, ma ville natale, et tous ces avions suspendus dans les airs.

Les albums de Premonition Factory / source : music.premonitionfactory.com
Premonition Factory :
59 Airplanes Waiting For New York (2010) – Live at Kink FM X-Rated (2012) – The Theory of Nothing (2012)

Comment construis-tu un disque comme The Theory of Nothing, le dernier, sorti en 2012 ?

SO – Chaque album, du premier au dernier, a été enregistré live en studio, sur deux pistes stéréo. Les morceaux proviennent en général de sessions d’une demi-heure ou d’une heure où j’enregistre toute la musique qui me passe par la tête. Ensuite, pour peu que je m’en souvienne, si je découvre que la session de la nuit précédente sonne bien, j’en coupe un bout, peut-être cinq ou dix minutes, je fais un fondu d’entrée, un fondu de sortie, et ça donne un nouveau morceau. Tout est live, ce n’est pas mixé, ce n’est pas du multi-piste. Voilà de quelle manière je génère mes longues textures. Par exemple, je pourrais parfaitement enregistrer intégralement le concert de ce soir – d’ailleurs, c’est exactement ce que je vais faire –, soit trois quarts d’heure de show, et en extraire plus tard quelques minutes, que j’utiliserai comme nouveau morceau pour un prochain album. Tous mes titres sont issus de segments de sessions beaucoup plus longues. Je conserve quelque part des heures et des heures de jours entiers d’enregistrements.

L’improvisation joue donc un rôle clé.

SO – En règle générale, j’improvise tout, puisque le processus de composition se déroule en direct. Parfois quand je réécoute un enregistrement, je me rends compte qu’il y a plus d’un passage que je n’apprécie pas. Puis, à d’autres moments, la magie opère soudainement. C’est le signe que je tiens là un nouveau bon morceau.

Premonition Factory avec N-O @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Premonition Factory avec N-O live @ Antwerp Ambient Festival 2014
Dans ces conditions, un album live a-t-il encore un sens ?

SO – J’ai déjà sorti un live il y a deux ans [Live at Kink FM X-Rated]. Mais je trouve les albums studios plus intéressants. Parce qu’il s’agit réellement de musique inédite, et dont je contrôle la qualité. Les lives improvisés à 100%, publiés tels quels, excluent tout travail d’édition et de sélection en studio.

Quand on écoute ta musique, il n’est pas toujours évident de distinguer les sons naturels, la guitare et l’électronique.

SO – Dans l’ensemble, 90% de ma musique vient des synthétiseurs ou des sampleurs. J’ai introduit de la guitare sur un seul de mes albums, mais le son était lui aussi traité à travers plusieurs modules d’effets ou des générateurs de boucles.

Pourquoi as-tu choisi de t’autoproduire ?

SO – Les ventes de CD ne sont plus comparables à ce qu’elles étaient il y a dix ou vingt ans. Une collaboration avec une maison de disques n’a de sens que si celle-ci a les moyens de promouvoir ton travail. Or, jusqu’ici, j’ai parfaitement pu me débrouiller tout seul. Ce qui ne m’empêche pas d’envisager de me tourner vers divers labels dans le futur.

L'affiche de l'édition 2014 de l'Antwerp Ambient Festival / source : antwerp-ambient.com
Tu es aussi l’organisateur de cet événement, l’Antwerp Ambient Festival.

SO – Oui. Le concept a été développé il y a six ans. Plus exactement : il s’agit ce soir de la sixième édition. Les trois premières années, la manifestation s’intitulait Ambient Live Looping Festival. Mais au départ, elle était éparpillée dans toute l’Europe. La première édition a eu lieu en trois endroits : Anvers, Rome et Florence, en Italie. Dès la deuxième année, nous nous sommes rendu compte qu’on pouvait étendre nos ambitions. J’ai donc essayé d’attirer de meilleurs artistes, puis de relever petit à petit la qualité du festival. C’est la raison pour laquelle nous sommes passés de trente visiteurs la première année à probablement plus d’une centaine ce soir. En 2009, on avait encore l’impression d’assister à une petite réunion communautaire. Nous sommes plus pros aujourd’hui. La salle, l’organisation mais surtout l’affiche en témoignent. J’ajouterais que le festival devient de plus en plus ambient. Ce soir, ce sera très, très ambient. Plus encore, si c’était possible, que l’année dernière ou il y a deux ans. Le plus ambient des festivals ambient !

Qui s’est produit jusqu’ici au Antwerp Ambient Festival ?

SO – Theo Travis, le saxophoniste et flûtiste qui a notamment accompagné Porcupine Tree et David Sylvian, et qui fait aussi de très bonnes choses en solo, s’était joint à nous en 2011. Ce soir, Dirk Serries et Aidan Baker viennent pour la seconde fois. Je peux aussi citer le Britannique Steve Lawson, un excellent bassiste. Beaucoup de bons artistes très différents, en somme. En 2012, nous avons accueilli Dag Rosenqvist alias Jasper TX et Machinefabriek. Son vrai nom, Rutger Zuydervelt, te dit peut-être quelque chose. Il est désormais connu aussi loin qu’au Japon ou à Moscou.

Une telle organisation représente-t-elle beaucoup de travail ?

SO – Pas tant que ça. Pour moi, c’est devenu un processus automatique. Je sais ce que je fais, je connais les artistes. Je les contacte personnellement. Il s’agit d’une formule bien rôdée, donc tout va assez vite.

Premonition Factory avec N-O @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Premonition Factory avec N-O live @ Antwerp Ambient Festival 2014
Cette scène, encore très underground, pourrait-elle étendre son empire ?

SO – Les gens croulent sous les sollicitations pendant leur temps libre. C’est à celui qui attirera le mieux leur attention. Il y a la famille et les amis, mais aussi le cinéma et les sorties. Puis il y a les concerts de mainstream. Et enfin, il y a les niches, comme nous. La compétition est rude. Alors comment augmenter le nombre de fans ? En attirant des artistes plus renommés, comme je le disais. Mais surtout des artistes honnêtes, ceux qui sont capables de créer un lien avec le public. Les spectateurs comptent beaucoup pour moi. Si bien que je peux me montrer très difficile lorsqu’il s’agit de décider qui va jouer et qui ne va pas jouer.

Ce soir, non content d’assurer l’intendance, tu seras également présent sur scène, mais pas tout seul.

SO – Je vais jouer avec N-O. Il s’agit d’un projet en commun avec le guitariste allemand Hellmut Neidhardt, dont le nom de scène est N, d’après son initiale : N pour Neidhardt, O pour Overgaauw, d’où N-O.

Même votre nom de scène est minimaliste. Mais quelle galère pour le référencement sur Google !

SO – Ne m’en parle pas !

N-O : Hellmut Neidhardt et Sjaak Overgaauw @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
N-O : Hellmut Neidhardt et Sjaak Overgaauw
Comment est né ce projet ?

SO – Il y a deux ans, nous avons répété ensemble à Dortmund, dans une toute petite salle – imagine nos gros amplis dans une pièce minuscule. L’expérience devait être brève, elle s’est éternisée. Nous en avons tiré cinq ou six heures d’enregistrements dont nous étions si satisfaits, que nous avons remis le couvert lors d’une seconde session à la fin de l’année dernière. Désormais, nous disposons d’assez de matériel pour deux albums. En ce moment même, nous discutons avec plusieurs labels dans l’espoir de les publier en vinyles. C’est l’une des raisons qui me motivent à solliciter une maison de disques : je ne me lancerai pas moi-même dans la production de vinyles. Si tout va bien, un premier disque devrait sortir en fin d’année ou au début de l’année suivante.

C’était justement l’objet de ma dernière question. Quels sont tes projets ?

SO – En plus de ces albums avec N-O, je poursuis mon projet solo, Premonition Factory. La aussi, un certain nombre de nouveaux morceaux sont fin prêts. Mais j’explore cette fois une autre direction, moins électronique, plus organique. Si tu écoutes bien ce soir le début de notre set avec N-O, tu entendras quelques développements représentatifs de cette nouvelle orientation, très minimaliste. J’envisage la sortie de l’album en 2015.

>> Site officiel


mardi 20 mai 2014

Antwerp Ambient Festival 2014 : sérénité radicale

 

Depuis six ans, la ville d’Anvers accueille l’Antwerp Ambient Festival, une manifestation entièrement dédiée à l’ambient music. A l’origine de ce projet, le musicien et ancien producteur Sjaak Overgaauw, lui-même artiste ambient connu sous le nom de Premonition Factory. Cette année, outre Sjaak lui-même, au sein du duo N-O qu’il forme avec l’Allemand Hellmut Neidhardt, l’affiche réunissait trois noms importants de cette scène internationale : l’Italien Stefano Musso alias Alio Die, le Belge Dirk Serries, anciennement connu sous le pseudonyme de Vidna Obmana, et le Canadien Aidan Baker.


N-O (Sjaak Overgaauw + Hellmut Neidhardt) @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
N-O (Sjaak Overgaauw + Hellmut Neidhardt) @ Antwerp Ambient Festival 2004

Anvers, le 17 mai 2014

Sjaak Overgaauw @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Un compositeur classique mobilise tout un orchestre, un groupe de rock fait tonner l’indépassable trio batterie-basse-guitare, un DJ techno s’attelle à ses platines : tout se passe comme si chaque forme musicale était intimement conditionnée par un certain type d’instruments, à charge ensuite aux artistes de développer leurs propres genres. Si l’ambient music est bien l’un d’entre eux, elle semble en revanche transcender tout déterminisme formel. Virtuellement, n’importe quel instrument, n’importe quelle source de son permet de produire de l’ambient, comme l’atteste l’édition 2014 de l’Antwerp Ambient Festival, qui se déroulait au Centre culturel de Luchtbal, à Anvers, sous la houlette de Sjaak Overgaauw, l’un des maîtres en la matière.

N-O (Sjaak Overgaauw + Hellmut Neidhardt)


N-O (Hellmut Neidhardt) @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Actif depuis de nombreuses années sur cette scène, Sjaak Overgaauw a publié son premier disque en 2010 sous le nom de Premonition Factory. Il y a deux ans, il s’est associé à un guitariste allemand, Hellmut Neidhardt, formant le duo N-O. C’est sous cette mouture qu’on retrouve les deux hommes sur scène. Lors de leur prestation, Sjaak génère presque tous ses sons sur des synthétiseurs. Quant à Hellmut, il filtre tellement sa guitare que sa contribution semble se fondre dans celle de son camarade.
N-O (Sjaak Overgaauw) @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
N-O développe une longue pièce de 45 minutes constituée de trois sections imbriquées, tour à tour tranquilles, sombres et dramatiques. En ce qui les concerne, le terme de minimalisme convient-il encore ? Le calme ne doit pas tromper, car la musique de N-O est dense, et sa structure, complexe. En revanche, le duo reste fidèle à un aspect essentiel du genre : la place réservée aux soupirs. Le fondu, à la fin du set, se termine dans le silence le plus complet, et constitue sans doute l’un des temps forts du festival, car le public, manifestement connaisseur, respecte ce moment, qu’il sait faire partie du tout.

Alio Die @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars

Alio Die


Compte tenu de la place des synthétiseurs – et des applications – dans le travail de Premonition Factory, on pourrait concevoir l’ambient music comme un cas particulier de la musique électronique. Or il n’y a rien de tel chez Alio Die, qui a depuis longtemps rangé ses synthés au profit de dispositifs de toutes sortes, instruments à vents, à cordes, percussions orientales ou inventées de toutes pièces. Devant lui, dans les vapeurs de ses encens, l’Italien dispose d’un vaste éventail d’ustensiles, le plus souvent naturels, qui pourraient rapprocher sa prestation de la musique concrète, alors qu’elle relève là encore de l’ambient pure.
Alio Die @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Alio Die @ Antwerp Ambient Festival 2014

Alio Die @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Et pourtant, dans son cas, l’électronique ne joue aucun rôle dans la génération du son. Stefano procède selon une méthode éprouvée de loops, jouant quelques secondes d’un instrument avant de l’insérer dans une boucle, lui faisant subir divers filtrages, tout en passant à l’instrument suivant. Il en résulte un paysage sonore volatile, harmonieux (alors qu’il flirte avec l’atonalité) et simplement désarmant. Pour cela, Alio Die fait sans doute partie des artistes les plus excitants de la très vaste scène ambient italienne.



Dirk Serries

Dirk Serries @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Dirk Serries s’est fait connaître au milieu des années 80 sous le nom de Vidna Obmana, un pseudonyme qu’il n’utilise plus guère. Là encore, pas question de rattacher l’ambient music à une famille d’instruments en particulier. Ce soir, le Belge n’utilise que sa guitare et beaucoup de feedback. A ce titre, son travail rappelle beaucoup certains passages d’Inventions for Electric Guitar, de Manuel Göttsching, qu’il aurait nettoyés de leurs traits rock et Berlin School pour ne conserver que l’atmosphère éthérée. Des quatre artistes présents ce soir, il s’agit sans doute du plus radical dans sa démarche.

Dirk Serries @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Dirk Serries @ Antwerp Ambient Festival 2014
Aidan Baker @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars

Aidan Baker


Mondialement connu dans les milieux autorisés, le Canadien Aidan Baker fait une belle tête d’affiche. Lui aussi guitariste, il ne s’encombre pas plus que Dirk d’autres instruments. Mais si Dirk se contentait de pédales d’effets, Aidan utilise, comme Alio Die, la technique des loops. Chez Stefano, pourtant, les boucles se perdaient dans les effets de délai et d’écho, alors qu’elles sont bien identifiables chez Aidan, et confèrent à sa musique une tonalité industrielle qu’il avait déjà explorée dans quelques albums. Comme N-O, Alio Die et Dirk Serries, Aidan Baker pratique l’improvisation. Mais ses morceaux révèlent une structure plus élaborée, peut-être consciemment. Des années de concerts lui ont sans doute permis de créer des progressions, de ménager des surprises et de peaufiner des effets. Les quatre concerts, tous d’une durée de 45 minutes, ont été enregistrés. Celui d’Aidan ferait bonne figure, tel quel, dans sa discographie.

Aidan Baker @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
L’expérience de l’ambient music se révèle très différente sur scène et à la maison. Là, elle s'affranchit de son statut d’arrière-fond sonore de la vie quotidienne, inhérent à l’étiquette ambient, pour devenir un spectacle. Car, lors de cette édition, il s’est toujours passé quelque chose sur scène : sous de subtils effets de lumière conçus par un technicien en coulisse qui savait manifestement ce qu’il faisait, le public voyait véritablement la musique en train de naître. En raison de son caractère radical, l’ambient music restera sans doute une niche. Mais avec de tels artistes, capables de créer des pièces aussi intenses, de développer une imagerie aussi éclatante et de marketer habilement leur travail, le public, à défaut de croître, ne pourra que rester fidèle. Une centaine de personnes ont fait le déplacement cette année, contre une trentaine il y a six ans. Plus important, il s’agit d’un public jeune, urbain et connecté.

Aidan Baker @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Aidan Baker @ Antwerp Ambient Festival 2014
>> Interview de Sjaak Overgaauw, organisateur du Antwerp Ambient Festival
>> Interview Alio Die
>> Interview Aidan Baker