Originaire de Middlesbrough, dans le nord de l’Angleterre, Ian Boddy fait partie, avec Mark Shreeve, des pionniers de la scène électronique britannique. Ian, qui a fait ses premiers pas aux synthés en 1979, s’est depuis constitué une solide réputation, qui lui permet aujourd’hui de mener sa carrière sur trois fronts : auteur de bandes originales sous marque blanche (ses bibliothèques conçues pour la compagnie DeWolfe sont abondamment utilisées à la télévision), sound designer (il possède depuis 2008 sa propre marque, Ian Boddy Waveforms) et gérant du label DiN. DiN a notamment publié des disques de Tetsu Inoue, Erik Wøllo, Dean De Benedictis, Robert Rich, Klaus Hoffmann-Hoock, Bernhard Wöstheinrich et Markus Reuter. C’est avec ce dernier, spécialiste de la touch guitar, que Ian Boddy vient de sortir son nouvel album, Colour Division. En cette fin d’année, le musicien était aussi la tête d’affiche du premier B-Wave Festival, en Belgique. Il répondait à quelques questions peu de temps avant d’entrer en scène.
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| Ian Boddy @ B-Wave Festival 2013 |
Heusden-Zolder (Belgique), le 7 décembre 2013
Ian, racontes-moi ton
premier contact avec la musique électronique.
Ian Boddy – C’était
il y a bien longtemps. De 1978 à 1980, j’ai étudié la biochimie à l’université
[de Newcastle]. Je passais tout mon temps libre à faire de la sérigraphie dans
un centre d’art public [le Spectro Arts Workshop]. Un
jour, quelqu’un m’a révélé l’existence d’un studio d’enregistrement au premier
étage du bâtiment dans lequel se trouvait l’atelier. J’écoutais déjà des
groupes comme Vangelis, Klaus Schulze et Tangerine Dream. Donc j’étais curieux.
Je suis monté pour voir. Et là, j’ai vu leurs VCS3, leurs magnétophones Revox.
Les gens qui travaillaient là m’ont montré comment générer du son avec ce
matériel. Je suis immédiatement tombé amoureux de cette forme d’art. Elle me
permettait d’exprimer exactement ce que je désirais, en son plutôt qu’en
images. Au bout de quelques semaines, j’ai rangé mes sérigraphies, j’ai
commencé à fréquenter assidument le studio de l’étage et à composer de la
musique. Je n’ai plus arrêté depuis.
L’Angleterre de l’époque
n’était-elle pas noyée sous la vague punk ? Comment enregistrer et publier
une telle musique dans de telles conditions ?
IB – Les punk
sont arrivés quelques années avant, vers 1975-76. Soyons honnêtes : ce n’était
pas simple de sortir des disques de musique électronique, mais je n’étais pas
isolé. D’autres musiciens s’engageaient dans la même direction, ce qui a
provoqué l’émergence d’une petite communauté, une véritable niche. Nous n’avons
jamais conçu notre style comme du mainstream,
comme le standard futur.
Ton équipement a-t-il
beaucoup évolué en trente ans ?
IB – Oh oui, c’est
très différent. Déjà, je possède beaucoup plus d’appareils. Un grand nombre d’instruments
sur lesquels je jouais à mes débuts n’étaient pas à moi. Les VCS3 faisaient
partie du studio. Maintenant, j’en possède un. Mon premier synthétiseur bien à
moi fut un string synthesizer de la marque Jen. Par la suite, j’en ai amassés
de plus en plus, même si je reste très attaché aux synthés analogiques. J’en
reviens toujours à mes premiers instruments, le VCS3, les moog, ce genre de
choses.
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| Le set de Ian Boddy, peu avant son entrée en scène |
Qu’as-tu apporté pour
le concert de ce soir ?
IB – J’ai un moog
pour les solos, un clavier midi Novation Impulse, et bien sûr le MacBook avec
Ableton live en arrière-plan, pour les séquences plus complexes en playback,
parce qu’il serait impossible de reproduire tous ces passages manuellement tout
en jouant live en même temps. Relié à mon système modulaire [Doepfer A-100], j’ai
surtout apporté un clavier très spécial, fondé sur le mécanisme des ondes
Martenot [il s’agit du French Connection, développé par Analogue Systems]. Un
simple ruban devant le clavier parcourt toute la largeur de l’appareil et passe
par un anneau que l’utilisateur peut facilement faire glisser d’une note à l’autre,
obtenant ainsi un effet de glissando absolument saisissant. Sur le côté gauche,
une touche d’expression gère le volume de chaque note jouée. C’est un
instrument incroyablement expressif, je te le garantis. Je crois que ce sera
une surprise pour nombre d’auditeurs ce soir.
A part Ableton, te
sers-tu d’autres logiciels ?
IB – Oui, j’utilise
quelques plug-ins sur scène. Je dispose entre autres du M-Tron Pro de GForce
Software. Novation me procure un ou deux synthés logiciels. Pour ce type de
performance, je me repose aussi beaucoup sur les logiciels de Camel Audio,
particulièrement Alchemy, parce que je fais aussi du design sonore pour eux.
Donc quand je me sers d’Alchemy dans mes propres compositions, je profite en
fait des presets de sons que j’ai créés moi-même spécialement pour ce logiciel.
Quel rôle l’improvisation
joue-t-elle dans ton processus créatif, sur scène et en studio ?
IB – C’est
évidemment très différent. La scène implique toujours la semi-improvisation. Je
programme la structure de base dans Ableton Live et j’ajoute énormément de
solos par-dessus. Donc, en concert, même si chaque morceau est reconnaissable,
tous restent chaque fois différents. En studio, tout dépend de la nature du
projet sur lequel je suis en train de plancher. Je travaille beaucoup pour la
télévision, des émissions, des films, des documentaires. Je peux avoir à faire
une série de morceaux sur le thème de l’espace. Dans ce cas, je m’assieds et
j’écris de véritables compositions. En revanche, pour mes propres morceaux, et
pour ce que je vais jouer ce soir, l’improvisation est toujours présente.
Souvent, je pars d’une séquence qui me plaît, ou d’une texture, puis j’invente
la suite au fur et à mesure.
En plus de trente ans
de carrière, tu as eu l’occasion de travailler avec plus d’un musicien. Que
t’ont apporté tes collaborations avec Ron Boots, Robert Rich ou Mark Shreeve ?
IB – J’ai
collaboré avec de nombreux musiciens très différents, c’est vrai. J’ajouterais
à cette liste Markus Reuter, le touchguitariste allemand. Jouer avec d’autres
est un exercice que j’adore. C’est une sorte de conversation. Or je tiens une
conversation différente avec Ron, Robert ou Markus. Plus prosaïquement, ça me
permet aussi de rester à la page. Je manipule des synthétiseurs depuis 1979.
C’est bien long. Côtoyer d’autres musiciens me permet alors de me renouveler,
de trouver de nouvelles idées, de nouvelles manières de travailler.
Pourquoi avoir décidé
de fonder ta propre maison de disques ? En fait, pourquoi en avoir fondé deux,
Something Else (1991) et DiN (1999) ?
IB – La première
n’était pas une maison de disques à proprement parler. Something Else me
permettait simplement de disposer d’un support pour publier certaines choses de
temps en temps. Mais à la fin des années 90, je voulais pouvoir travailler avec
de nouveaux artistes. Je voulais surtout distribuer leur travail. Cela passait
par un véritable label. C’est pourquoi j’ai fondé DiN. La marque a son look
propre, la musique à son identité propre, les couvertures des disques aussi. La
fondation de DiN a répondu à la volonté délibérée de créer quelque chose de
sérieux, plutôt que d’en faire une activité annexe à laquelle je ne
m’adonnerais que pendant mon temps libre.
Les illustrations sont
très réussies, très évocatrices. Qui est l’artiste ?
IB – Markus
Reuter, qui publie justement ses disques sur DiN, est le responsable de la maquette, de l’aspect global des pochettes. Quand aux peintures proprement dites, qui
illustrent chaque album, elles sont souvent l’œuvre de Bernhard Wöstheinrich,
un artiste multimédia. Markus et Bernhard collaborent à la fois musicalement et
graphiquement. Je ne sais pas si tu
as remarqué, mais nous publions habituellement une compilation des artistes du
label tous les dix CD environ. Et tous les dix CD, le design général de la
collection évolue. Voilà aussi quelque chose que j’avais planifié très
consciencieusement dès la création de DiN.
Es-tu
professionnel ?
IB – Oui.
Fondamentalement, je pratique trois activités distinctes en temps que musicien
professionnel. D’abord, j’enregistre des albums, je donne des concerts et je
gère le label DiN. Ensuite, j’écris de la musique pour des films ou des
documentaires télévisés [depuis 1997, pour la compagnie DeWolfe Music]. Enfin,
comme je le disais, je fais du sound design.
Comment t’es-tu
retrouvé impliqué dans le monde du design sonore ?
IB – Au tout
début des années 90, j’ai été contacté par une firme qui s’appelle Time &
Space, qui voulait se spécialiser dans les banques de samples. Ils avaient
probablement entendu le type de sons que je produisais sur mes albums, et ça
les intéressait. Ils m’ont demandé si j’accepterais de m’occuper des effets
sonores de leur prochaine banque. J’ai dis oui. J’étais encore jeune, la mode
du sampling commençait à peine. Après, d’autres sociétés sont venues me
solliciter pour élaborer de nouvelles bibliothèques de samples, toujours dans
mon style.
Fais-tu partie des
utilisateurs intensifs des réseaux sociaux pour la promotion de ton travail ?
IB –
« Intensif », je n’en suis pas sûr ! Mais j’ai bien un compte Facebook, un compte Twitter, Soundcloud, Youtube, Bandcamp, tous liées les uns aux
autres. C’est important, pas seulement pour vendre, mais aussi pour attirer
l’attention sur les activités de DiN, permettre aux gens de partager, d’en
parler, de créer une communauté.
Et les plateformes de
streaming ? On parle beaucoup de Spotify en ce moment. Qu’en penses-tu ?
IB – Je ne suis
pas particulièrement hostile à Spotify, même si je sais que je ne vais pas en
retirer grand-chose financièrement. Cela dit, l’autre jour, j’ai tout de même
reçu un e-mail qui m’a fait plaisir. La personne m’écrivait : « j’ai
entendu l’un de vos disques sur Spotify et j’ai acheté le CD ». Au moins
un ! Donc le principe peut fonctionner, même si c’est peu. Spotify suscite
le débat, mais le service est trop jeune pour qu’on puisse en juger dès maintenant.
Ses procédures commerciales évolueront nécessairement. Il faudra voir. Pour
l’instant, c’est juste un moyen supplémentaire de permettre aux gens de
découvrir ce qu’on fait. Au bout du bout, le vrai fan finira par acheter le CD.
Toi-même, en tant qu’amateur
de musique, préfères-tu acheter un CD ou payer un téléchargement ?
IB –
Personnellement, je préfèrerai toujours acheter le CD. Les vinyles, c’est
génial aussi. J’ai encore tous mes vieux vinyles. Mais, je ne veux pas me
lancer dans le débat « le vinyle sonne mieux que le CD », car c’est
faux. Le rendu est différent, oui, mais les deux sonnent très bien. En ce qui
concerne le téléchargement MP3, alors là, oui, on y perd réellement. Mais sur
Bandcamp, par exemple, on a la possibilité de télécharger au format Flac sans
perte de qualité. Ça, c’est bien !
Est-ce important qu’un
tel festival puisse se dérouler ici en Belgique pour la première fois ?
IB – C’est
super ! Je suis très honoré de participer à cette première édition et
j’espère qu’elle sera un succès.
Pourtant, il semble
de plus ardu de mobiliser les masses pour ce type de manifestation et de
musique.
IB – Je ne pense
pas que ce problème soit spécifique à notre style de musique en particulier. Je
constate en revanche à quel point les sollicitations auxquelles le public doit
répondre se sont multipliées. Comment passer son temps libre ? Que
faire ? Les gens ont un tel choix de nos jours, qu’aller à un concert, ce
n’est plus quelque chose que tout le monde a envie de faire. C’est une des
composantes du problème. Reste la faible exposition médiatique, qui fait une
sacrée différence.
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| Ian Boddy démultiplié au B-Wave Festival 2013 |
Ton concert de ce
soir, ainsi que celui donné lors du E-Live ave Mark Shreeve, seront-ils publié
en CD ou en DVD ?
IB – Le concert
avec Mark au E-Live fera assurément l’objet d’une sortie CD, oui. Nous
disposons d’un bon enregistrement multipiste, qu’il nous reste à mixer. Ça
sortira l’année prochaine sur DiN. Je crois qu’il existe aussi du matériel
vidéo, mais il n’a pas été enregistré professionnellement. Donc il n’y aura pas
de DVD. Quant au concert de ce soir, il ne sera pas publié. Ce serait
redondant. Le set est une combinaison de morceaux de deux précédents albums, en
particulier Liverdelphia, simplement
interprétés différemment. Je ne veux pas ressortir quelque chose qui, d’une
certaine manière, est déjà sur le marché.
Précisément, tu viens
de sortir plusieurs disques.
IB – Liverdelphia est mon dernier album solo,
mais c’est un live, une compilation des deux concerts à Liverpool et
Philadelphie en automne 2012. Mon tout dernier disque studio, Colour Division, vient de sortir, il y a
quelques semaines. Il s’agit d’une nouvelle collaboration avec Markus Reuter.
Si je ne me trompe
pas, ton dernier album à la fois en studio et en solo doit être Slide, en 2008. A quand le
prochain ?
IB – Mmm, Slide est très ancien. Mais ce doit être
ça... Oui, c’est bien mon dernier album solo enregistré en studio. Mais je n’ai
pas l’intention d’en enregistrer un autre avant au moins deux ans ! Le calendrier
de sorties est déjà complet pour toute l’année 2014.
Et donc,
curieusement, tu ne t’es jamais produit en France. As-tu des contacts ?
IB – J’ai
quelques amis en France, mais peut-être que tu pourrais toi-même m’y
aider ! Jouer en France serait un plaisir. J’ai déjà joué aux Etats-Unis,
en Angleterre, en Allemagne, aux Pays-Bas. Ce soir, c’est ma première en
Belgique. Logiquement, la prochaine étape, ce doit donc être la France.




