lundi 16 décembre 2013

Ian Boddy, l’alchimiste du son


Originaire de Middlesbrough, dans le nord de l’Angleterre, Ian Boddy fait partie, avec Mark Shreeve, des pionniers de la scène électronique britannique. Ian, qui a fait ses premiers pas aux synthés en 1979, s’est depuis constitué une solide réputation, qui lui permet aujourd’hui de mener sa carrière sur trois fronts : auteur de bandes originales sous marque blanche (ses bibliothèques conçues pour la compagnie DeWolfe sont abondamment utilisées à la télévision), sound designer (il possède depuis 2008 sa propre marque, Ian Boddy Waveforms) et gérant du label DiN. DiN a notamment publié des disques de Tetsu Inoue, Erik Wøllo, Dean De Benedictis, Robert Rich, Klaus Hoffmann-Hoock, Bernhard Wöstheinrich et Markus Reuter. C’est avec ce dernier, spécialiste de la touch guitar, que Ian Boddy vient de sortir son nouvel album, Colour Division. En cette fin d’année, le musicien était aussi la tête d’affiche du premier B-Wave Festival, en Belgique. Il répondait à quelques questions peu de temps avant d’entrer en scène.



Ian Boddy @ B-Wave Festival 2013 / photo S. Mazars
Ian Boddy @ B-Wave Festival 2013

Heusden-Zolder (Belgique), le 7 décembre 2013

Ian, racontes-moi ton premier contact avec la musique électronique.

Ian Boddy – C’était il y a bien longtemps. De 1978 à 1980, j’ai étudié la biochimie à l’université [de Newcastle]. Je passais tout mon temps libre à faire de la sérigraphie dans un centre d’art public [le Spectro Arts Workshop]. Un jour, quelqu’un m’a révélé l’existence d’un studio d’enregistrement au premier étage du bâtiment dans lequel se trouvait l’atelier. J’écoutais déjà des groupes comme Vangelis, Klaus Schulze et Tangerine Dream. Donc j’étais curieux. Je suis monté pour voir. Et là, j’ai vu leurs VCS3, leurs magnétophones Revox. Les gens qui travaillaient là m’ont montré comment générer du son avec ce matériel. Je suis immédiatement tombé amoureux de cette forme d’art. Elle me permettait d’exprimer exactement ce que je désirais, en son plutôt qu’en images. Au bout de quelques semaines, j’ai rangé mes sérigraphies, j’ai commencé à fréquenter assidument le studio de l’étage et à composer de la musique. Je n’ai plus arrêté depuis.

L’Angleterre de l’époque n’était-elle pas noyée sous la vague punk ? Comment enregistrer et publier une telle musique dans de telles conditions ?

IB – Les punk sont arrivés quelques années avant, vers 1975-76. Soyons honnêtes : ce n’était pas simple de sortir des disques de musique électronique, mais je n’étais pas isolé. D’autres musiciens s’engageaient dans la même direction, ce qui a provoqué l’émergence d’une petite communauté, une véritable niche. Nous n’avons jamais conçu notre style comme du mainstream, comme le standard futur.

Ton équipement a-t-il beaucoup évolué en trente ans ?

IB – Oh oui, c’est très différent. Déjà, je possède beaucoup plus d’appareils. Un grand nombre d’instruments sur lesquels je jouais à mes débuts n’étaient pas à moi. Les VCS3 faisaient partie du studio. Maintenant, j’en possède un. Mon premier synthétiseur bien à moi fut un string synthesizer de la marque Jen. Par la suite, j’en ai amassés de plus en plus, même si je reste très attaché aux synthés analogiques. J’en reviens toujours à mes premiers instruments, le VCS3, les moog, ce genre de choses.

Ian Boddy @ B-Wave Festival 2013 / photo S. Mazars
Le set de Ian Boddy, peu avant son entrée en scène
Qu’as-tu apporté pour le concert de ce soir ?

IB – J’ai un moog pour les solos, un clavier midi Novation Impulse, et bien sûr le MacBook avec Ableton live en arrière-plan, pour les séquences plus complexes en playback, parce qu’il serait impossible de reproduire tous ces passages manuellement tout en jouant live en même temps. Relié à mon système modulaire [Doepfer A-100], j’ai surtout apporté un clavier très spécial, fondé sur le mécanisme des ondes Martenot [il s’agit du French Connection, développé par Analogue Systems]. Un simple ruban devant le clavier parcourt toute la largeur de l’appareil et passe par un anneau que l’utilisateur peut facilement faire glisser d’une note à l’autre, obtenant ainsi un effet de glissando absolument saisissant. Sur le côté gauche, une touche d’expression gère le volume de chaque note jouée. C’est un instrument incroyablement expressif, je te le garantis. Je crois que ce sera une surprise pour nombre d’auditeurs ce soir.

A part Ableton, te sers-tu d’autres logiciels ?

IB – Oui, j’utilise quelques plug-ins sur scène. Je dispose entre autres du M-Tron Pro de GForce Software. Novation me procure un ou deux synthés logiciels. Pour ce type de performance, je me repose aussi beaucoup sur les logiciels de Camel Audio, particulièrement Alchemy, parce que je fais aussi du design sonore pour eux. Donc quand je me sers d’Alchemy dans mes propres compositions, je profite en fait des presets de sons que j’ai créés moi-même spécialement pour ce logiciel.

Quel rôle l’improvisation joue-t-elle dans ton processus créatif, sur scène et en studio ?

IB – C’est évidemment très différent. La scène implique toujours la semi-improvisation. Je programme la structure de base dans Ableton Live et j’ajoute énormément de solos par-dessus. Donc, en concert, même si chaque morceau est reconnaissable, tous restent chaque fois différents. En studio, tout dépend de la nature du projet sur lequel je suis en train de plancher. Je travaille beaucoup pour la télévision, des émissions, des films, des documentaires. Je peux avoir à faire une série de morceaux sur le thème de l’espace. Dans ce cas, je m’assieds et j’écris de véritables compositions. En revanche, pour mes propres morceaux, et pour ce que je vais jouer ce soir, l’improvisation est toujours présente. Souvent, je pars d’une séquence qui me plaît, ou d’une texture, puis j’invente la suite au fur et à mesure.

En plus de trente ans de carrière, tu as eu l’occasion de travailler avec plus d’un musicien. Que t’ont apporté tes collaborations avec Ron Boots, Robert Rich ou Mark Shreeve ?

IB – J’ai collaboré avec de nombreux musiciens très différents, c’est vrai. J’ajouterais à cette liste Markus Reuter, le touchguitariste allemand. Jouer avec d’autres est un exercice que j’adore. C’est une sorte de conversation. Or je tiens une conversation différente avec Ron, Robert ou Markus. Plus prosaïquement, ça me permet aussi de rester à la page. Je manipule des synthétiseurs depuis 1979. C’est bien long. Côtoyer d’autres musiciens me permet alors de me renouveler, de trouver de nouvelles idées, de nouvelles manières de travailler.

Pourquoi avoir décidé de fonder ta propre maison de disques ? En fait, pourquoi en avoir fondé deux, Something Else (1991) et DiN (1999) ?

IB – La première n’était pas une maison de disques à proprement parler. Something Else me permettait simplement de disposer d’un support pour publier certaines choses de temps en temps. Mais à la fin des années 90, je voulais pouvoir travailler avec de nouveaux artistes. Je voulais surtout distribuer leur travail. Cela passait par un véritable label. C’est pourquoi j’ai fondé DiN. La marque a son look propre, la musique à son identité propre, les couvertures des disques aussi. La fondation de DiN a répondu à la volonté délibérée de créer quelque chose de sérieux, plutôt que d’en faire une activité annexe à laquelle je ne m’adonnerais que pendant mon temps libre.

DiN1: Gary Scott / DiN11+DiN12: Bernhard Wöstheinrich / DiN19: Wilfried Weichrauch / source : din.org.uk
L'évolution du design du label (1999-2005) : DiN1: Box of Secrets (couverture de Gary Scott) / DiN11: Outpost (Bernhard Wöstheinrich)
DiN12: Aurora (Bernhard Wöstheinrich) / DiN19: Arcturus (Wilfried Weichrauch)
Les illustrations sont très réussies, très évocatrices. Qui est l’artiste ?

IB – Markus Reuter, qui publie justement ses disques sur DiN, est le responsable de la maquette, de l’aspect global des pochettes. Quand aux peintures proprement dites, qui illustrent chaque album, elles sont souvent l’œuvre de Bernhard Wöstheinrich, un artiste multimédia. Markus et Bernhard collaborent à la fois musicalement et graphiquement. Je ne sais pas si tu as remarqué, mais nous publions habituellement une compilation des artistes du label tous les dix CD environ. Et tous les dix CD, le design général de la collection évolue. Voilà aussi quelque chose que j’avais planifié très consciencieusement dès la création de DiN.

Es-tu professionnel ?

IB – Oui. Fondamentalement, je pratique trois activités distinctes en temps que musicien professionnel. D’abord, j’enregistre des albums, je donne des concerts et je gère le label DiN. Ensuite, j’écris de la musique pour des films ou des documentaires télévisés [depuis 1997, pour la compagnie DeWolfe Music]. Enfin, comme je le disais, je fais du sound design.

Comment t’es-tu retrouvé impliqué dans le monde du design sonore ?

IB – Au tout début des années 90, j’ai été contacté par une firme qui s’appelle Time & Space, qui voulait se spécialiser dans les banques de samples. Ils avaient probablement entendu le type de sons que je produisais sur mes albums, et ça les intéressait. Ils m’ont demandé si j’accepterais de m’occuper des effets sonores de leur prochaine banque. J’ai dis oui. J’étais encore jeune, la mode du sampling commençait à peine. Après, d’autres sociétés sont venues me solliciter pour élaborer de nouvelles bibliothèques de samples, toujours dans mon style.

DiN25+DiN31: Bernhard Wöstheinrich / DiN33: Dan McPharlin / DiN43: Szincza / source : din.org.uk
L'évolution du design du label (2006-2013) : DiN25: Elemental (couverture de Bernhard Wöstheinrich)
DiN31: Slide (Bernhard Wöstheinrich) / DiN33: Dervish (Dan McPharlin) / DiN43: Colour Division (Szincza)
Fais-tu partie des utilisateurs intensifs des réseaux sociaux pour la promotion de ton travail ?

IB – « Intensif », je n’en suis pas sûr ! Mais j’ai bien un compte Facebook, un compte Twitter, Soundcloud, Youtube, Bandcamp, tous liées les uns aux autres. C’est important, pas seulement pour vendre, mais aussi pour attirer l’attention sur les activités de DiN, permettre aux gens de partager, d’en parler, de créer une communauté.

Et les plateformes de streaming ? On parle beaucoup de Spotify en ce moment. Qu’en penses-tu ?

IB – Je ne suis pas particulièrement hostile à Spotify, même si je sais que je ne vais pas en retirer grand-chose financièrement. Cela dit, l’autre jour, j’ai tout de même reçu un e-mail qui m’a fait plaisir. La personne m’écrivait : « j’ai entendu l’un de vos disques sur Spotify et j’ai acheté le CD ». Au moins un ! Donc le principe peut fonctionner, même si c’est peu. Spotify suscite le débat, mais le service est trop jeune pour qu’on puisse en juger dès maintenant. Ses procédures commerciales évolueront nécessairement. Il faudra voir. Pour l’instant, c’est juste un moyen supplémentaire de permettre aux gens de découvrir ce qu’on fait. Au bout du bout, le vrai fan finira par acheter le CD.

Toi-même, en tant qu’amateur de musique, préfères-tu acheter un CD ou payer un téléchargement ?

IB – Personnellement, je préfèrerai toujours acheter le CD. Les vinyles, c’est génial aussi. J’ai encore tous mes vieux vinyles. Mais, je ne veux pas me lancer dans le débat « le vinyle sonne mieux que le CD », car c’est faux. Le rendu est différent, oui, mais les deux sonnent très bien. En ce qui concerne le téléchargement MP3, alors là, oui, on y perd réellement. Mais sur Bandcamp, par exemple, on a la possibilité de télécharger au format Flac sans perte de qualité. Ça, c’est bien !

Est-ce important qu’un tel festival puisse se dérouler ici en Belgique pour la première fois ?

IB – C’est super ! Je suis très honoré de participer à cette première édition et j’espère qu’elle sera un succès.

Pourtant, il semble de plus ardu de mobiliser les masses pour ce type de manifestation et de musique.

IB – Je ne pense pas que ce problème soit spécifique à notre style de musique en particulier. Je constate en revanche à quel point les sollicitations auxquelles le public doit répondre se sont multipliées. Comment passer son temps libre ? Que faire ? Les gens ont un tel choix de nos jours, qu’aller à un concert, ce n’est plus quelque chose que tout le monde a envie de faire. C’est une des composantes du problème. Reste la faible exposition médiatique, qui fait une sacrée différence.

Ian Boddy @ B-Wave Festival 2013 / photo S. Mazars
Ian Boddy démultiplié au B-Wave Festival 2013
Ton concert de ce soir, ainsi que celui donné lors du E-Live ave Mark Shreeve, seront-ils publié en CD ou en DVD ?

IB – Le concert avec Mark au E-Live fera assurément l’objet d’une sortie CD, oui. Nous disposons d’un bon enregistrement multipiste, qu’il nous reste à mixer. Ça sortira l’année prochaine sur DiN. Je crois qu’il existe aussi du matériel vidéo, mais il n’a pas été enregistré professionnellement. Donc il n’y aura pas de DVD. Quant au concert de ce soir, il ne sera pas publié. Ce serait redondant. Le set est une combinaison de morceaux de deux précédents albums, en particulier Liverdelphia, simplement interprétés différemment. Je ne veux pas ressortir quelque chose qui, d’une certaine manière, est déjà sur le marché.

Précisément, tu viens de sortir plusieurs disques.

IB – Liverdelphia est mon dernier album solo, mais c’est un live, une compilation des deux concerts à Liverpool et Philadelphie en automne 2012. Mon tout dernier disque studio, Colour Division, vient de sortir, il y a quelques semaines. Il s’agit d’une nouvelle collaboration avec Markus Reuter.

Si je ne me trompe pas, ton dernier album à la fois en studio et en solo doit être Slide, en 2008. A quand le prochain ?

IB – Mmm, Slide est très ancien. Mais ce doit être ça... Oui, c’est bien mon dernier album solo enregistré en studio. Mais je n’ai pas l’intention d’en enregistrer un autre avant au moins deux ans ! Le calendrier de sorties est déjà complet pour toute l’année 2014.

Et donc, curieusement, tu ne t’es jamais produit en France. As-tu des contacts ?

IB – J’ai quelques amis en France, mais peut-être que tu pourrais toi-même m’y aider ! Jouer en France serait un plaisir. J’ai déjà joué aux Etats-Unis, en Angleterre, en Allemagne, aux Pays-Bas. Ce soir, c’est ma première en Belgique. Logiquement, la prochaine étape, ce doit donc être la France.