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vendredi 17 octobre 2014

Jerome Froese & Loom : une vie de musique électronique


Près de dix ans après son premier album solo, Neptunes (2005), Jerome Froese revient avec un nouvel EP, #! (Shebang), et une compilation, Orange Sized Dreams (Works 1990 – 1995), sélection de ses premiers travaux avec Tangerine Dream. Car Jerome a fait partie pendant seize ans, de 1990 à 2006, du légendaire groupe de musique électronique fondé par son père Edgar Froese. De son côté, Johannes Schmoelling n’y est resté que cinq ans (1980-1985), pour ce qui restera l’un des sommets de créativité du groupe. Ensemble, et avec le producteur berlinois Robert Waters, Jerome et Johannes sont Loom, trio électronique surgi de nulle part il y a trois ans, à l’occasion d’un concert au E-Live Festival de Ron Boots. Invité à se produire en solo lors de la 7e édition de l’Electronic Circus à Gütersloh, Jerome n’a pas résisté à l’envie de faire venir ses acolytes de Loom. Peu avant d’entrer en scène, les trois hommes se livraient au jeu des confidences.

 

Jerome Froese, Johannes Schmoelling, Robert Waters : Loom @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Loom @ Electronic Circus 2014
De gauche à droite : Jerome Froese, Johannes Schmoelling, Robert Waters

Gütersloh, le 4 octobre 2014

Jerome, ôte-moi d'un doute : est-ce ton premier concert solo ce soir ?

Jerome Froese – Non, non. Il n'y en n'a pas eu beaucoup, mais le premier remonte à presque dix ans, en août 2005, en Angleterre, lors du Big Chill Festival. J'étais un artiste parmi quatre, et je me retrouvais devant un public entièrement nouveau ; pas les fans habituels de ma musique, mais des gens qui ne me connaissaient pas. Par la suite, j'ai fait encore un autre concert à Londres, puis une session privée à l'Aquarium de Berlin pour la radio [l'émission Elektro Beats d'Olaf Zimmermann sur Radioeins]. Ensuite, rideau ! Donc aujourd'hui, on peut dire que je reviens sur scène en solo après une longue absence, et même cela n'est pas totalement juste. Je ne serai pas seul ce soir.

Jerome Froese & Loom live @ Electronic Circus 2014 : Robert Waters, Johannes Schmoelling / photo S. Mazars
Robert Waters, Johannes Schmoelling @ Electronic Circus 2014
Peux-tu préciser ? Que va-t-il se passer ce soir ?

JF – J'interprèterai un florilège de mon matériel solo, soutenu par Robert Waters aux machines. Robert va jouer un rôle très similaire à celui qui est le sien avec Loom, car j'ai beaucoup à faire à la guitare. Quant à Johannes, il nous rejoindra après un certain temps pour clôturer le show.

Johannes, te souviens-tu de ta première rencontre avec Jerome ?

Johannes Schmoelling – Avec Jerome ? Bonne question ! Je sais que c'était au début de l'année 1980 [Jerome avait 9 ans]. Ça va faire 35 ans ! Mais je me souviens surtout de sa Gameboy, quelques années plus tard.
Jerome Froese - Einzelkind EP (2011) / La photo représente Jerome au Japon lors de la tournée nipponne de Tangerine Dream en 1983
Jerome en 1983 sur la pochette
de son EP Einzelkind (2011)
JF – Tu te trompes, c'était Nintendo, il n'y avait pas encore de Gameboy en 1983.
JS – Ça s'appelait comme ça non ?
JF – Non, non, ça s'appelait Game & Watch, des petits jeux électroniques produits par Nintendo dans les années 80.
JS – Quand Jerome avait l'un de ces trucs en main, alors il était dans un autre monde. Tout devenait très simple avec lui. Il suffisait de lui acheter un jeu et il était content.
JF – Je me souviens que tu te pointais de temps en temps au studio, chez Edgar. Tu n'étais pas très bavard. Il faut savoir que Johannes est un homme très discret.
JS – Encore aujourd'hui, je crois ! Jerome aussi était toujours dans le coin, jamais loin du groupe.
JF – Jusqu'à ce qu'en 1983, on m'envoie à l'internat. Là, nous ne nous sommes plus revus pendant un moment. C'est à distance que j'ai appris un beau jour que Johannes ne faisait plus partie de Tangerine Dream. Ma mère m'avait appelé à l'internat au téléphone, et m'avait informé que TD repartait en tournée, mais cette fois sans Johannes. C'était bien triste.

Johannes Schmoelling - White Out (1990-2000) / Jerome Froese - Far Side of the Face (2012) / Loom - The Tree Hates The Forest (2013)
Trois étapes importantes
Et vous voilà à présent à nouveau réunis. D'où la question inévitable : comment est né Loom ?

JF – Ah oui, on nous la pose souvent. Pendant toutes ces années, Johannes et moi n'avons jamais rompu le contact. Nous échangions régulièrement sur nos projets solos respectifs. Comme j'ai fait partie de Tangerine Dream après lui, je lui racontais aussi un peu la suite de l'histoire. Au tournant de cette décennie, l'élaboration de mon troisième album, Far Side of The Face [2012], a été très difficile. J'y ai travaillé un temps effrayant, je n'en voyais pas la fin. Ça a duré cinq ans ! A un moment, j'ai trouvé que ce serait peut-être amusant de demander à Johannes de participer et d'y apporter sa patte. Je lui ai envoyé deux morceaux. Il s'y est attelé un certain temps puis me les a renvoyés. Il avait introduit des additions très intéressantes. Et le jour où j'ai reçu une nouvelle proposition pour un concert solo – à une époque où ça ne me tentait pas forcément – nous avons envisagé l'idée de monter ensemble sur scène et d'interpréter une sélection de nos morceaux solos respectifs. Certains titres de Johannes n'avaient jamais été joués live. Mais nous avions besoin de renfort. C'est là qu'intervient Robert. Nous avons retourné une pierre et Robert se trouvait dessous par hasard (rires). Non, nous avons fait appel à lui parce qu'il était déjà connecté à cet univers.
Robert Waters – En 2000, avec Ulrich Schnauss, nous avions remixé Icewalk, un titre de Johannes, à l'occasion de la réédition de son album White Out.
JF – Quand Robert et Ulrich ont fait ce remix, je ne les connaissais pas.
RW – Moi, je connaissais Johannes depuis la fin des années 90. Ulrich, de son côté, était un fan de toujours de Tangerine Dream [il vient d'ailleurs d'intégrer TD pour une nouvelle série de concerts en Australie en novembre]. L'idée d'un remix d'un titre de Johannes nous avait semblé évidente.
JF – Rien n'était planifié pour créer un nouveau groupe. Nous voulions simplement nous retrouver une fois sur scène pour interpréter ensemble nos répertoires solos respectifs ; que chacun apporte à la musique de l'autre sa touche personnelle. De fil en aiguille, l'idée a germé que nous pourrions aussi jouer des titres de nos passages respectifs dans Tangerine Dream. Et si l’alchimie fonctionnait sur scène, alors rien ne nous empêcherait de poursuivre l’aventure par la suite. Nous avons fait ce concert [en octobre 2011 lors du E-Live Festival], puis deux EP et un album, donné d'autres concerts depuis, à Budapest en 2012. Et maintenant, nous en sommes là. Nous travaillons à présent à notre second album studio. Nous nous sommes fixés le mois février ou mars 2015 comme date de sortie, mais j’ai peur que nous n’y parvenions pas. Johannes et Robert, eux, sont persuadés du contraire.

Jerome Froese & Loom live @ Electronic Circus 2014 : Robert Waters / photo S. Mazars
Robert Waters @ Electronic Circus 2014
Robert, je te connais beaucoup moins bien. Peux-tu te présenter ? Qu'as-tu fait avant Loom ? Que fais-tu à part Loom ?

RW – Je fais de la musique depuis des années en tant que producteur. Mais avant Loom, jamais en tant qu’artiste. Je n'étais jamais monté sur scène, mis à part les concerts qu'on peut donner enfant. Ma passion va d'abord à la musique instrumentale. Cela dit, j’ai toujours été fan de Tangerine Dream. C’est pourquoi cette collaboration avec Jerome et Johannes m’est si agréable. Leur confiance aussi. Car je viens d'un univers plus commercial, plus pop. Je participe normalement à des productions exigeantes. Avec Loom, je peux me détendre, expérimenter de nouvelles choses, sans pression. Je n’ai pas à me dire que le titre que je suis en train d’enregistrer devra absolument se vendre à tant d’exemplaires ou se conformer aux attentes d'un public cible spécifique. Un bon son, une bonne mélodie, c’est tout ce qui compte. Nous sommes libres de composer un morceau très court comme de le développer sur 10 ou 20 minutes si nous le souhaitons.

Loom fait en effet partie de cette scène plus intimiste, mais très prisée aux Schallwelle Awards. Que représente à vos yeux le trophée qui vous a été décerné en 2013 ?

JF – Sincèrement, je n'ai jamais été un chasseur de trophées. Avec Tangerine Dream, nous avons été nommés sept fois aux Grammy Awards dans les années 90. Pour autant, nous ne sommes jamais allés participer à la remise des prix. Les distinctions n’influencent pas notre travail de manière décisive. De mon point de vue en tout cas. Mais on prend les choses comme elles viennent, et...
JS – Tu l'as chez toi, ton Schallwelle ! Tu le fais même lustrer tous les soirs (rires) !
JF – Oui... Bien sûr... Je lui voue un culte (rires). Non, je ne dis pas que ça ne signifie rien, car ce serait totalement faux. Il est vrai que j’apprécie beaucoup cette reconnaissance.

Jerome Froese & Loom live @ Electronic Circus 2014 : Jerome Froese, Robert Waters / photo S. Mazars
Jerome Froese, Robert Waters @ Electronic Circus 2014
Mais les fans ne rajeunissent pas. Que manque-t-il à cette scène pour attirer un nouveau public ?

JF – C'est une question compliquée.
RW – Très compliquée. Parce que s’il manque quelque chose, l’initiative ne peut pas reposer sur les épaules d'un musicien en particulier. C’est un processus qui emporte toute la société. Devons-nous nous demander ce que font les jeunes musiciens d’aujourd'hui ? Nous ne cherchons pas particulièrement à nous faire bien voir ou à suivre les tendances. C'était déjà le cas de Tangerine Dream. L'idée est de réussir à créer des morceaux de musique relativement intemporels ; des mélodies dont on pourra peut-être deviner dans dix ans qu'elles ont été enregistrées en 2014 mais dont la structure de base reste assez ouverte pour qu’on puisse les apprécier quelle que soit l’époque. Quant à savoir comment attirer de nouveaux fans de musique électronique dans ces conditions… on ne peut pas les inventer nous-mêmes. Ah, il y aurait beaucoup à dire sur un sujet pareil.

Jerome, peux-tu expliquer cette notion de guitartronica, que tu as inventée pour désigner ta technique ?

JF – Il s’agit d’un style fondé sur la guitare, mais celle-ci n’est pas utilisée de manière conventionnelle. Elle me sert plutôt à générer des composants sonores qu’on ne produit normalement qu’avec des instruments électroniques : des claviers, des sampleurs, des synthés. L’idée consiste à utiliser les six cordes de la guitare comme interface plutôt que les douze touches du clavier. J’ai donc dû développer une technique de jeu à la guitare pour arriver au même résultat qu’avec une machine. Transposer, synchroniser : cet ensemble de techniques, c’est ça que j’ai appelé guitartronica.

Jerome Froese & Loom live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Jerome Froese live @ Electronic Circus 2014

Es-tu devenu avec Loom un guitariste à plein temps ?

JF – En ce qui concerne les performances live, oui. Je ne suis plus que guitariste, je ne frappe quasiment plus une seule touche de clavier. En studio, c'est un peu différent. Chacun prépare ses idées de son côté puis les apporte au groupe. Ensuite, nous nous rencontrons et nous retravaillons les morceaux ensemble. Or, les idées que je soumets, je ne les ai pas toutes développées à la guitare, évidemment. C’est en partie à cause de mon passé et de mon travail avec Tangerine Dream ou en solo : je propose déjà une production complète avec d’autres instruments, donc aussi des claviers, des ordinateurs, tout ce qui est possible.

A l’avenir, continuerez-vous à jouer sur scène les vieux morceaux de Tangerine Dream ?

JF – Pour ne parler que d’aujourd’hui, le programme ne sera composé que de mes titres solos. Mais quand Johannes nous rejoindra sur scène, nous attaquerons quelques morceaux bien connus.

Jerome Froese & Loom live @ Electronic Circus 2014 : Johannes Schmoelling / photo S. Mazars
Johannes Schmoelling @ Electronic Circus 2014
Johannes, vas-tu poursuivre ta carrière solo ?

JS – Ai-je seulement jamais eu une carrière solo (rires) ? Franchement, je n’en ai aucune idée. Je me sens très bien avec Jerome et Robert. Pour l’instant, c’est à ce projet que nous avons la tête. Nous voulons absolument finir le second album studio de Loom, et je suis sûr que nous allons y arriver. Tant que nous n’en avons pas terminé avec cet objectif, il n’est pas question que je pense à moi, ou à ma « carrière solo » ! Au nom du ciel, elle est déjà si loin ! Non, je ne peux pas te répondre car je n’en sais rien. Il y a dix ans déjà, je voulais tout arrêter. Seulement voilà, mes deux collègues ici présents n’étaient pas d’accord. Je reste très ambivalent à ce sujet. Je ne veux rien annoncer de définitif.

Lors du premier concert de Loom, qu’as-tu ressenti du fait de te retrouver à nouveau sur scène après tant d’années, et plus spécialement, de t’assoir à nouveau à droite sur la scène ?

JS – Je vois que tu as tout de suite remarqué notre manège ; que nous avons aussi échangé le père Froese pour le fils à gauche, et que nous avons installé Robert au milieu, dans les bottes de Chris Franke. C’est juste ! Nous copions l’ancienne configuration, et petit à petit, nous redeviendrons aussi Tangerine Dream (rires). Plus sérieusement, j’apprécie énormément cette configuration, et pour une raison très simple. Je suis libéré de tous les questions techniques, et je peux enfin me concentrer uniquement sur mon clavier solo, sur ce que j’ai à jouer. C’est exactement ce que nous allons faire ce soir. Robert prend en charge la totalité de l’aspect technique, et Jerome s’occupe de sa guitare. De mon côté, j’ai la tête libre pour me retrouver enfin, après trois décennies, dans la peau d’un simple pianiste, sans me soucier de l’électronique, des séquenceurs et de tous ces outils. Je retourne d’où je viens, c’est à dire à la musique classique traditionnelle.

Qu’avez-vous prévu, à part le prochain album ? Peut-on s’attendre à d’autres concerts ?

JF – Nous allons d’abord nous concentrer sur ce disque. Après, nous envisageons quelques collaborations avec d’autres artistes.

Ah oui ? Tiens, tiens…

JF – Oui : nous avons des noms, mais je ne veux pas encore les révéler. Ce sera intéressant. C’est étonnant, comme les choses peuvent parfois se démêler facilement. Nous espérons que ces collaborations insuffleront à l’album une belle impulsion. Enfin, nous nous mettrons en quête de quelques opportunités de concerts. Mais rien n’est concret, puisque nous ne connaissons pas nous-mêmes notre agenda.

Jerome Froese & Loom live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Jerome Froese live @ Electronic Circus 2014

mercredi 8 octobre 2014

Electronic Circus 2014 : électrique éclectique

 

Depuis 2008, le festival Electronic Circus rend compte de la variété et de la richesse de la musique électronique dite traditionnelle. Toujours sous la houlette de Frank Gerber et Hans-Hermann Hess, cette 7e édition a une fois encore su mettre en perspective des courants très dissemblables. Qu’ont en commun les Italiens d’Alerick Project, les Britanniques Vile Electrodes et les Berlinois Bernd Kistenmacher et Jerome Froese, si ce n’est l’usage des machines ? Savoir rassembler tout ce petit monde dans l’arène, tel était le secret de cette édition, illuminée par la présence de Johannes Schmoelling, ancien de Tangerine Dream et partenaire de Jerome Froese au sein de la formation Loom.

 

Jerome Froese & Loom live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Jerome Froese, Robert Waters et Johannes Schmoelling : Loom réuni sur la scène de l'Electronic Circus 2014

Gütersloh, le 4 octobre 2014

Hans-Hermann Hess & Frank Gerber @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Hans-Hermann Hess, Frank Gerber
Comme chaque année, Frank Gerber et Hans-Hermann Hess, les maîtres d’œuvre de l’Electronic Circus, sont aussi les maîtres de cérémonie de l’événement. Et chaque année, Frank Gerber rivalise d’inventivité pour dénicher les déguisements les plus improbables. C’est en costume rococo fin XVIIIe siècle, coiffe en ailes de pigeon et masque – très vaguement – vénitien sur le visage qu’il accueille le public de cette septième édition du festival de musique électronique.

Alerick Project live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Alerick Project
C’est que la première formation invitée sur la scène de la Weberei, à Gütersloh, vient d’Italie. Les Romains Alessandro Ghera et Riccardo Fortuna forment le duo Alerick Project, dont le concert du jour constitue tout bonnement la toute première prestation live. Alerick Project commence plutôt bien, tout en ambiances et en séquences, mais dès le second titre, se laisse emporter par un goût peut-être immodéré pour les tempos binaires et les rythmes techno, replongeant aussitôt dans l’anonymat du beat. C’est dommage, car lorsqu’il s’agit d’atmosphères et de textures, les deux hommes savent ce qu’ils font. Le set aurait probablement été plus adapté sur un dancefloor – où la musique compte moins que la pulsation – qu’à la Weberei, devant un parterre de places assises. Mais heureusement, Alessandro Ghera et Riccardo Fortuna savent capter autrement (ou détourner ?) l'attention de l'assistance grâce à des projections vidéo qui sentent bon l'Italie, comme ces silhouettes de femmes dénudées se trémoussant à gogo, très commentées à l'issue du concert.

Bernd Kistenmacher live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Bernd Kistenmacher live @ Electronic Circus 2014

Bernd Kistenmacher live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
On entre dans le vif du sujet avec Bernd Kistenmacher, l'une des valeurs sûres de la scène électronique berlinoise, qui présente aujourd'hui son nouvel album, Paradise, malheureusement pas achevé à temps pour le festival. Après Utopia en 2013, Kistenmacher explore donc un autre thème inépuisable de la philosophie classique : le paradis. Mais quand il nous parle de paradis, le musicien veut plutôt dire « paradis perdu », comme l'atteste la couverture de l'album à venir, superbe représentation d’un bout de forêt tropicale en flammes. Paradise se veut donc un hymne à la nature, la traduction en musique d’un sursaut écologiste. Les larges extraits du disque interprétés par le Berlinois sur scène, une fois de plus illustrés à l'écran par les remarquables fractals d'Andreas Schwietzke, semblent même véhiculer quelques accents inquiets. On y retrouve aussi le pur style Kistenmacher, symphonique et solennel, dramatique et mélancolique, très adapté au sujet.

Bernd Kistenmacher live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Depuis presque trente ans, Bernd Kistenmacher développe en effet un son bien à lui, assez éloigné des lignes de séquenceurs typiques de la Berlin School à laquelle on l’associe souvent. Outre ce profil atypique, il est aussi l'un des rares musiciens professionnels à avoir émergé de ce qui, paradoxalement, est à la fois une niche et une scène pléthorique. Témoin de cette professionnalisation, MI Records, son label, vient de franchir le pas du vinyle, en rééditant en 33 tours son tout premier album, Head-Visions (1986). A l’époque, le disque était illustré par une sculpture ethnique du plasticien Rainer Kriester, aujourd’hui disparu. La réédition rend un bel hommage à cet artiste, plaçant son travail quasiment à égalité avec la bande son, dont Bernd Kistenmacher ne manque pas d’interpréter un extrait en rappel à Gütersloh : l’incontournable Rücksturz. Très applaudi, le Berlinois remercie à son tour son public en photographiant la salle en liesse, une pratique de plus en plus courante chez les musiciens désireux de bâtir une relation durable avec leurs fans. Mission accomplie, Bernd !

Bernd Kistenmacher live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Le temps d’annoncer les résultats de la journée de foot (Frank Gerber dans son maillot fétiche, est très satisfait de révéler aux nombreux supporters de Dortmund la cruelle défaite du Borussia à domicile, mais aussi la victoire 4-1 de son équipe à lui, l’Arminia Bielefeld, sur le leader de D3 allemande, le Dynamo Dresde)… et il est déjà temps de préparer le matériel des deux shows suivants.



Martin Swan & Anais Neon : Vile Electrodes live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Vile Electrodes live @ Electronic Circus 2014

Martin Swan : Vile Electrodes live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Martin Swan
Déjà à l'affiche du précédent Electronic Circus, les Anglais Anais Neon et Martin Swan alias Vile Electrodes remontent sur scène armés d’une bien meilleure notoriété que l'an passé. Le couple interprète ce soir de nombreux titres frais, extraits d’un second album en préparation. Des morceaux ciselés, doués d’un potentiel commercial incontestable et qui n’attendent que de se faire connaître. Très agité, survolté même, Martin a beaucoup à faire derrière ses machines et sa forêt de câbles, tandis qu'Anais, concentrée sur le chant, utilise les générateurs de boucles avec intelligence pour démultiplier sa voix. La décontraction de Martin contraste avec le tempérament peut-être plus soucieux de sa compagne, qui croise les doigts à plusieurs reprises dans l’espoir que le bon set d’instruments se charge correctement. De précédents concerts leur avaient valu quelques mésaventures.

Anais Neon : Vile Electrodes live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Anais Neon
Mais depuis un an, Vile Electrodes a déjà franchi une étape, comme en témoigne la réaction du public. Ce dernier reconnaît déjà et applaudi bruyamment les anciens titres, ceux du premier album, The Future Through a Lens. Voici donc un groupe encore jeune, mais dont le répertoire comporte déjà une poignée de standards qu'un public qui n'est pas le sien lui réclame, au premier rang desquels figure le rappel, Proximity : un modèle de musique électronique contemporaine. Chaque élément s’y insère pile au bon moment : les paroles brutes, le rythme massif, les séquences dignes de la Berlin School, mais employées dans une tout autre perspective, et bien sûr la prestation vocale de la chanteuse, probablement la plus captivante de tout le répertoire de Vile Electrodes. A l’issue du concert, le stand de merchandising du duo est immédiatement pris d'assaut par les visiteurs, intrigués par l’extravagant costume de scène tout en latex moulant de la belle Anais, et plus généralement par l’identité visuelle fortement fétichiste du groupe.

Jerome Froese live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Jerome Froese live @ Electronic Circus 2014

Robert Waters : Jerome Froese live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Robert Waters
Jerome Froese solo en tête d’affiche : sur cette scène très particulière, c’est un véritable événement qu’ont réussi à organiser Frank Gerber et Hans-Hermann Hess. Depuis la fondation de Loom en 2011, le fils unique du fondateur de Tangerine Dream, lui-même membre du groupe de 1990 à 2006, a pris une nouvelle dimension. Si bien que, même en solo, ses partenaires de Loom, Robert Waters et Johannes Schmoelling (autre grand ancien de Tangerine Dream de 1980 à 1985) viennent l’accompagner sur scène. Tout à sa guitare, Jerome laisse en effet la haute main à Robert Waters sur les machines pendant toute la durée du concert. Mais, comme il l’explique lui-même, la guitare n’est pas conçue ici seulement comme un instrument solo. Elle participe elle-même à la charpente de chaque morceau. Jerome débute par un extrait de son dernier EP, #! (Shebang), sorti la veille, avant de se livrer à une revue fluide et sans trêve de sa discographie depuis 2005.

Johannes Schmoelling : Jerome Froese live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Johannes Schmoelling
L’entrée en scène tardive de Johannes Schmoelling ne passe pas inaperçue. L’homme est une légende sur la scène électronique, et personne n’a oublié sa contribution à certains jalons essentiels de l’histoire de la musique électronique, comme Tangram, en 1980. A cet instant, c’est bien Loom qui se reforme pour toute la fin du concert. Aussitôt, l’ambiance, plutôt sombre et dramatique jusqu’alors, se fait plus aérienne et romantique. La magie ressurgit comme par miracle. Tout est là : les textures uniques et le toucher reconnaissable entre mille de Johannes. Après seulement un titre de Tangerine Dream période Jerome Froese (La Marche) et un morceau solo de Johannes (A Long Time Ago), le groupe quitte déjà la scène. Mais le public insistant finira par obtenir pas moins de trois rappels : les deux hymnes de Loom, Rejuvenation et Time & Tide (une composition de Johannes et de son fils Jonas), puis le hit grandiose de Tangerine Dream période Schmoelling, Choronzon, qui figura de 1980 à 1983 sur la track list de presque tous les concerts de TD.

Jerome Froese live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Jerome Froese
Johannes Schmoelling aux claviers, Jerome Froese à la guitare s'adonnent sur scène à un dialogue joyeux qui ajoute à l'ambiance. La longue complicité des deux hommes, leur joie de jouer ensemble sont manifestes. Leur prestation est un exemple de l'immense fécondité de cette rencontre intergénérationnelle, qui est aussi une rencontre de styles. Bercé – au sens littéral – aux sons du Tangerine Dream de la grande époque, Jerome a su innover, s’ouvrir au monde et introduire d’autres influences. Le concept de rock électronique, qu'on appliquait autrefois à ce type de musique faute de trouver un genre auquel la rattacher, prend avec Jerome Froese un sens nouveau, et très positif.