Après le planétarium
de Bruxelles et l'église de Lierde-Saint-Martin quelque part dans la campagne
de Flandre-Orientale, la quatrième édition du festival itinérant Cosmic Nights
prenait ses quartiers dans une chapelle du cœur médiéval de Gand. Au programme
: les atmosphères vangelisienne de Defile Andante, les envolées schulzienne de
Ian Mantripp, les volutes naturalistes de Serge Devadder, d'inhabituelles séquences
froesienne chez Rhea, les nappes profondes du revenant Premonition Factory et…
un récital de guitares et poésie frisonne avec le trio
Kleefstra/Bakker/Kleefstra.
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| L'imagerie chrétienne et les bons vieux synthés : un choc des mondes harmonieux @ Cosmic Nights 2016 |
Gand, le 19 mars 2016
Au commencement, il n'y avait rien. La Belgique était un
désert électronique. Puis brusquement, en 2013, surgirent coup sur coup deux
festivals, les Cosmic Nights et le B-Wave. En trois ans, les deux
manifestations partenaires sont devenues des événements incontournables pour
qui aime la Berlin School, la musique
ambient
et la musique électronique en général. Il pourrait même être raisonnable
d'affirmer qu'elles ont su dépasser en qualité certaines manifestations
similaires aux Pays-Bas ou en Allemagne.
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| Le speaker sur la chaire |
C'est que les Belges n'ont pas de complexes. On a parfois le
sentiment que leurs homologues néerlandais ou allemands n'assument pas
complètement leur goût pour la musique électronique traditionnelle. La peur de
ne pas vendre assez de tickets, mais surtout celle, probablement inconsciente,
de paraître ringard les poussent parfois à rechercher à tout prix le
surprenant, l'original, le jeune. Conformisme de l'anticonformisme. Si chacun
veut se démarquer du voisin, tout le monde finit par faire la même chose. Et
c'est ainsi que Vile Electrodes, par ailleurs remarquable duo de synth pop
britannique, s'est retrouvé tour à tour au programme de l'Electronic Circus et
du E-Live. S'ouvrir sur d'autres genres pour attirer un autre public, tel était
l'objectif. Mais les fans de synth pop ne sont pas venus. C'est la synth pop
qui y a gagné de nouveaux fans. De même, Les fans d'électro, de dubstep, de
transe, ne sont pas venus. Pour élargir le public, il faudrait au contraire que
ces autres genres acceptent de s'ouvrir. Un pas sera franchi lorsque Sonar osera
programmer sans honte Cosmic Hoffmann ou BK&S !
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| Mark de Wit, maître d'oeuvre des Cosmic Nights |
En attendant, beaucoup d'artistes eux-mêmes ne veulent pas assumer
leur héritage – « Non, non, je n'ai pas de modèle, je fais mon propre truc,
100% original » –, et finissent fréquemment par noyer les glorieux séquenceurs
dans une soupe d'accords et de rythmes synthétiques. Parce qu'il « faut que ça
bouge ». Le résultat chaque année : des centaines d'albums paradoxalement
interchangeables, qui rappellent bizarrement les morceaux de démonstration des
claviers grand public de la fin des années 80 ou les jingles criards des
stations de radio. Il n'y a pas de raison que cette musique attire un public
plus large vers la Berlin School ou l'
ambient
puisqu'il ne s'agit ni de l'une ni de l'autre. Se voulant anticonformisme, elle
multiplie au contraire les concessions à l'air du temps, et y perd son
identité. Et pourtant, c'est toujours cette direction qui a la faveur des têtes
pensantes du mouvement du côté de Bochum ou Eindhoven.
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| Cosmic Nights 2016 @ Gand |
Je comprends le raisonnement : la division par trois du
nombre de spectateurs du E-Live depuis 1998 a légitimement fait surgir la
question : que faire ? Or la réponse s'est présentée sous la forme de l'alternative
darwinienne classique : s'adapter ou disparaître. N'y a-t-il pas un paradoxe
dans le fait de renoncer à diffuser un genre musical dans l'espoir de le sauver
? Tel ou tel festival y préservera peut-être son existence, mais il aura
contribué, cette fois activement, à rayer de la carte le style qu'il voulait
promouvoir.
Toute cette digression pour constater qu'au rebours de cette
évolution, les deux festivals belges n'hésitent pas, et de manière toujours
plus accentuée chaque année, à jouer la carte de la radicalité. Un sommet a été
atteint le 14 novembre dernier au B-Wave avec le concert de l'un des maîtres de
l'ambient, l'Américain Robert Rich. Coup gagnant pour Johan Geens,
l'organisateur de l'événement, malgré l'ambiance plutôt pesante qui, d'après
les témoignages, régnait dans la salle au lendemain des attentats parisiens.
Mais ce ne sont pas seulement les têtes d'affiche qui font l'intérêt des deux
festivals belges. Mark de Wit, maître d'œuvre des Cosmic Nights, n'hésite pas à
donner leur chance à des artistes complètement inconnus. L'année dernière, le
Britannique Ian Mantripp faisait ainsi des débuts scéniques très remarqués sous
le dôme du planétarium de Bruxelles.
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| Une vue panoramique de la scène avec Ian Mantripp |
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| Defile Andante |
Je n'avais jamais entendu parler du duo Defile Andante
jusqu'à cette édition des Cosmic Nights. Carl Deseyn (claviers) et Johan Van
den Abeele (saxophones) avaient pourtant participé en 2015 à un événement très
prometteur,
Music under the Stars,
dans les ruines détoiturées d'une église bombardée pendant la guerre. En
général, le saxophone ne rebute pas les fans de Tangerine Dream version Linda
Spa. Mais rien de tel ici. Tandis que Carl Deseyn enrobe le public d'accords
qui évoquent irrésistiblement les plus sinistres scènes de
Blade Runner, Johan Van den Abeele laisse très vite tomber le
saxophone alto au profit d'un saxo électrique. Utilisé comme un contrôleur
midi, l'instrument lui permet de générer toutes sortes de sonorités étranges. En
elle-même, la prestation manque un peu de relief. Elle gagnerait peut-être à
accompagner un film. C'est notamment le cas de la belle conclusion au piano de
Carl Deseyn.
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| Ian Mantripp |
Après les accents à la Vangelis, c'est au tour des sonorités
de Klaus Schulze de se faire entendre sous les doigts experts de Ian Mantripp.
Déjà présent l'année dernière, le Britannique ne joue aujourd'hui que 30
minutes, le temps pour un Klaus Schulze d'entamer à peine son introduction. On
l'aura compris, les textures et les séquences de Mantripp évoquent sans
conteste le maître berlinois. Ce qui les rapproche, c'est cette capacité,
extrêmement rare dans la musique électronique, à fabriquer des sons
incroyablement expressifs. On se surprend à penser que c'est exactement à cela
qu'aurait pu ressembler la musique médiévale en présence de courant électrique.
Ces sonorités entrent ainsi en parfaite harmonie avec le décor de l'église. A
l'inverse, ce qui distingue Mantripp de Schulze, c'est l'usage du temps. Les
compositions de Mantripp sont plus ramassées, plus denses et, en un sens, plus
efficaces, comme s'il n'avait retenu que la quintessence schulzienne : des séquences
épaisses, puissantes, suivies de solos dramatiques, souvent dans une texture
human vox, le tout avec un équipement
réduit à quelques modules et à un clavier Roland.
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| Serge
Devadder |
Déjà invité lors de la deuxième édition du festival, Serge
Devadder est un peu plus connu sur la scène belge. Pourtant, seul son nom
m'était familier. Il faut dire que Serge ne nourrit pas d'ambitions démesurées.
La musique n'est chez lui qu'un plaisir, et s'il donne des concerts, c'est
simplement pour faire plaisir à son ami Mark de Wit ! Avec lui, nous entrons
véritablement dans l'univers de la musique
ambient
proprement dite. Plusieurs noms viennent à l'esprit : Alio Die pour les
sonorités organiques, Steve Roach pour les nappes atonales. Le tout construit
selon une structure progressive qui permet de maintenir le public en haleine.
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| Rhea feat. Ruud
Rondou live @ Cosmic Nights 2016 |
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| Ann Van Canegem |
La nuit tombe sur Gand et c'est au tour de Mark de Wit,
alias Rhea, de monter lui-même sur scène, accompagné de son vieux complice Ruud
Rondou et d'une chanteuse paraît-il active sur la scène jazz, Ann Van Canegem.
Les parties instrumentales de Rhea et Ruud offrent une première surprise : à
côté des traditionnelles textures aériennes qui caractérisent leur travail,
c'est à un déluge de séquenceur qu'ils soumettent aujourd'hui leur public. Les
psalmodies d'Ann Van Canegem (sans certitude, je crois reconnaître du russe,
mais aussi l'énumération de repères topographiques de la planète Mars), ainsi
que son bâton de pluie, renforcent la mystique de l'atmosphère. Si l'on ajoute
le décor religieux et les flammes vacillantes des bougies généreusement
disséminées sur toute la scène, y compris sur le système modulaire de Mark, on
peut se faire une idée du spectacle.
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| Premonition Factory |
Cette édition des Cosmic Nights est l'occasion de retrouver Sjaak
Overgaauw, musicien
ambient connu
sous le nom de Premonition Factory, que de multiples déménagements avaient
réduit au silence ces derniers mois. Sjaak nous rassure tout de suite : calme,
hypnotique, minimaliste, il persiste dans cette veine
deep ambient ultra-immersive qui m'avait fort impressionné il y a
deux ans lors de son festival à Anvers. L'introduction d'une pulsation dans les
basses fréquences vers le milieu du morceau, puis un très long fondu à la fin
du set – sa marque de fabrique –, où les nappes imbriquées meurent une à une,
ne laissant subsister, à très faible volume, que les plus éthérées, ponctuent
un show de très haut niveau. L'intensité de son intervention fait évidemment
regretter l'arrêt brutal de l'Antwerp Ambient Festival. Souhaite-t-il organiser
un nouveau festival du côté de Rotterdam, où il habite désormais ? Sjaak reste
évasif. Tout comme sa musique.
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| Sjaak
Overgaauw alias Premonition Factory live @ Cosmic Nights 2016 |
La soirée se termine avec le trio Kleefstra/Bakker/Kleefstra,
composé du poète frison Jan Kleefstra, de son frère le guitariste Romke
Kleefstra, et d'un second guitariste, Anne Chris Bakker. Ampli à fond, les
musiciens utilisent ici les guitares comme générateurs de textures, à la
manière de Vidna Obmana ou Aidan Baker. Si l'utilisation de l'archer n'est pas
toujours une bonne idée (la crispation sonore qui en résulte brise souvent la
concentration et/ou la plénitude de l'auditeur), la poésie frisonne (à laquelle
personne ne comprend rien, même pas les quelque spectateurs originaires du nord
des Pays-Bas) fait beaucoup pour la réussite du concert, qui autrement serait
aussi déprimant qu'un festival post-rock avec Mogwai et Sigur Rós en tête
d'affiche !
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| Kleefstra/Bakker/Kleefstra |
Malgré ces quelques bémols, l'édition 2016 des Cosmic Nights
montre sans doute la voie à suivre. Si la musique
ambient, si la tradition de la musique électronique des
seventies doit survivre, ce n'est pas en
évoluant : ce mot n'a aucun sens.
C'est au contraire en restant fidèle à elle-même, et en s'affichant telle
qu'elle est. Il serait illusoire de croire qu'elle pourrait un jour devenir
mainstream. Il s'agira probablement
toujours d'une niche, et ce n'est pas grave. En revanche, c'est dans sa
radicalité même qu'elle saura intriguer toujours de nouveaux curieux, qui à
leur tour reprendront le flambeau.