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lundi 4 juillet 2016

Alerick Project : électronique, rock et baroque


Déjà présent lors de l'édition 2014 du festival Electronic Circus, le duo romain Alerick Project, composé d'Alessandro Ghera et Riccardo Fortuna, était à nouveau l'hôte de Frank Gerber et Hans-Hermann Hess cette année, cette fois à l'occasion de la traditionnelle Gartenparty organisée à Hamm. Hasard du calendrier, ce second concert des Italiens chez les Allemands était programmé le jour du quart de finale de l'Euro de football entre les deux pays. Le concert débutait même au coup d'envoi. Les deux hommes, qui en profitaient pour présenter leur second opus, Hypnoize, étaient accompagnés sur scène par une figure familière, leur ami Gabriele Quirici, alias Perceptual Defence, bien connu pour ses albums ambient publiés chez SynGate. Le lendemain, entre les croissants et le café au lait, le groupe se laissait aller à quelques confidences.

 

Alerick Project (Alessandro Ghera, Riccardo Fortuna) / photo S. Mazars
Alerick Project (Alessandro Ghera, Riccardo Fortuna)

Hamm, le 3 juillet 2016

Comment est né Alerick Project ?

Riccardo Fortuna – Nous sommes des amis de longue date. Nous nous connaissons depuis l'école primaire. Mais ce n'est qu'il y a un peu plus de trois ans que nous avons décidé de faire de la musique ensemble. J'ai étudié la musique dès l'âge de six ans. J'ai appris le piano, puis je me suis mis à la basse, à la batterie, et enfin à la guitare rythmique. Je suis un inconditionnel de la pop des années 80. En parallèle, je joue d'ailleurs aussi dans un groupe rock qui s'appelle Ladri di Mescal. Alessandro, lui, est plutôt fan de la scène allemande traditionnelle.

Alerick Project (Alessandro Ghera, Riccardo Fortuna) live @ Winnies Schwingungen Gartenparty 2016 / photo S. Mazars
Alerick Project live @ Winnies Schwingungen Gartenparty 2016
Alessandro Ghera – J'ai acheté mon premier synthé à 16 ou 17 ans, et j'ai très vite commencé à inventer des morceaux d'après le genre que j'appréciais alors : la musique électronique allemande. Mes influences sont Kraftwerk, Tangerine Dream – spécialement Tangerine Dream –, mais aussi Vangelis. Je suis aussi familiarisé avec la musique de Cluster, mais ce n'est qu'au début des années 90 que j'ai eu la chance de découvrir la production solo ultérieure de Hans-Joachim Roedelius. J'avais acheté son disque Momenti Felici, sur lequel il joue du piano. Une merveille... totalement différent de ce que j'avais l'habitude d'écouter. De fil en aiguille, j'ai accumulé l'équipement, j'ai aussi appris à jouer de quelques instruments conventionnels. Progressivement, je me suis constitué un vrai petit studio à deux pas de chez moi. De quoi enregistrer dans de bonnes conditions, surtout après y avoir ajouté l'informatique, les logiciels et les plug-ins. Avec les années, je me suis constitué un stock d'esquisses et de morceaux inachevés. Jamais je n'ai eu le temps de m'y consacrer à fond. Ce sont les retrouvailles avec Riccardo qui ont tout changé. C'est lui qui m'a poussé à exploiter ce répertoire. Avec mon équipement et ses compétences, c'était enfin possible.

Tu es donc musicien professionnel, Riccardo ? Et toi, Alessandro ?

RF – Non, mais je l'espère. Je gagne ma vie comme graphiste freelance, et je travaille aussi un peu dans la musique, comme ingénieur du son. J'ai étudié le métier, et notamment l'utilisation des logiciels comme Nuendo.

Alerick Project - One Way (2014) / source : alerickproject.bandcamp.com
Alerick Project – One Way (2014)
AG – Mon métier n'a rien à voir avec la musique. Je suis conseiller fiscal.

Revenons à vos débuts.

AG – Pour notre premier album, One Way, nous avons donc commencé à puiser dans mes archives.
RF – Des archives gigantesques !
AG – Tu exagères. Mais assez importantes, c'est vrai, pour explorer différents styles de musique électronique en même temps, de ne pas nous cantonner à un genre. Nous mélangeons ambient, lounge et musique électronique traditionnelle. Entre Riccardo et moi, c'était une sorte de pari, nous qui avons des backgrounds si différents…
RF – Et ça fonctionne !
AG –  Je ne sais pas si ça fonctionne. En tout cas, nous y prenons beaucoup de plaisir. Nous avons mis un an à peaufiner le disque.

Alerick Project (Alessandro Ghera, Riccardo Fortuna) live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Alerick Project live @ Electronic Circus 2014
Le disque est sorti juste à temps pour accompagner votre concert au festival Electronic Circus en 2014. Comment vous êtes-vous retrouvés sur cette scène ?

AG – J'écume les festivals européens depuis des années. Néanmoins, ma première expérience ne fut pas l'Electronic Circus, mais le E-Live, à l'époque où il se déroulait encore à Eindhoven. C'était en 2004. Je garde un vif souvenir du concert de Redshift. En 2013, nous sommes allés ensemble à l'Electronic Circus. C'est là que nous sommes tombés sur Hans-Hermann Hess. De manière très informelle, nous avons parlé de notre musique et il nous a dit : « La prochaine fois que vous venez, ce sera sur scène ». C'est exactement ce qui s'est produit l'année suivante.

Cette première participation à l'Electronic Circus, c'était votre premier concert hors d'Italie ?

RF – C'était notre premier concert tout court ! Et hier soir le second. C'est notre rêve de jouer un jour chez nous, en Italie.

AG – Nous sommes actuellement en contact avec une association à Rome, dont je n'ai découvert l'existence qu'il y a quelques mois. Ils organisent un événement, nous avons donc fait une demande pour y jouer l'année prochaine. On verra bien. L'Italie a une expérience bien différente de la musique électronique que les pays comme l'Allemagne, les Pays-Bas ou la Belgique. Si tu demandes à un jeune Italien ce que c'est pour lui la musique électronique, il te répondra probablement : DJ set. A la limite, les jeunes ont peut-être entendu parler de Kraftwerk, mais jamais de la vie de Tangerine Dream. Il n'y a pas cette tradition en Italie. Les promoteurs veulent programmer des DJ, il n'y a donc pas beaucoup de place pour des gens comme nous.

Alerick Project (Alessandro Ghera, Riccardo Fortuna) / photo S. Mazars
Alerick Project (Alessandro Ghera, Riccardo Fortuna)

RF – Et pourtant, nous produisons une musique qui n'est pas si différente, par certains aspects. Elle est assez rythmée. Il nous arrive de nous laisser contaminer par le beat.

Contaminer ? Le mot est intéressant. Est-ce une concession que vous faites à l'air du temps ? Parce qu'il faut bien avoir du rythme ?

AG – Pas du tout, ce n'est pas un gros mot. Je le conçois positivement. Nous avons des morceaux très ambient. D'autres plus énergiques. Et parfois, nous avons besoin d'introduire du beat. C'est presque vital pour nous… pour nos oreilles ! Le son de la techno, de la trance, ça peut être extraordinaire.

Alerick Project (Alessandro Ghera) live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Alessandro Ghera @ Electronic Circus 2014
Steve Baltes vient de ce milieu. Mais hier, à ma grande surprise, j'ai aussi entendu ici et là quelques petites touches de musique classique, voire médiévale.

AG – Je suis un grand amateur de musique baroque italienne, en particulier des compositeurs vénitiens, Vivaldi, Albinoni, Benedetto Marcello, Arcangelo Corelli. Un jour, au studio, pour m'amuser j'ai commencé à jouer un petit air qu'Ennio Morricone avait utilisé pour le film Mission. Le morceau n'a jamais figuré sur la BO. Nous avons décidé d'en créer notre propre version.

RF – C'est une sorte d'hommage.

Ce mélange de classique et d'électronique, voilà quelque chose que vous avez en commun avec Roedelius.

AG – En effet, un album comme Roedeliusweg a un côté très symphonique. J'ai apprécié d'avoir eu l'opportunité d'introduire ce petit échantillon d'héritage classique dans notre musique. Ainsi, on n'est pas dans le tout électronique.

Et hier soir, vous aviez aussi un invité sur scène : Gabriele Quirici, alias Perceptual Defence.

AG – Nous connaissons Gabriele depuis peu...

Alerick Project & Gabriele Quirici live @ Winnies Schwingungen Gartenparty 2016 / photo S. Mazars
Alerick Project et Gabriele Quirici @ Schwingungen Gartenparty 2016
Gabriele Quirici – En réalité, nous nous sommes croisés sans le savoir au concert de Klaus Schulze en 1994, auquel j'étais venu assister en compagnie de mon cousin Gianluigi Gasparetti (Oöphoi). Je me souviens très bien du visage d'Alssandro. Mais nous ne nous sommes rencontrés vraiment qu'au retour d'Alerick Project de l'Electronic Circus. Quand j'ai lu que le duo était italien, et même romain, j'ai aussitôt pris contact. Nous nous sommes trouvé beaucoup de points communs.

Quel était le rôle de Gabriele pendant le show ?

AG – Il s'est occupé de tous les passages ambient, et en particulier des transitions entre chaque morceau. Je n'aime pas quand il y a des pauses entre les titres pendant les concerts. C'est pourquoi je lui ai demandé s'il voulait bien créer quelque chose pour Alerick Project.

Alerick Project - Hypnoize (2016) / source : alerickproject.bandcamp.com
Alerick Project – Hypnoize (2016)
GQ – Le moment le plus complexe, c'était justement le passage baroque que tu évoquais à l'instant. Ce n'est pas si évident de mélanger les mélodies classiques et les textures électroniques.

Est-ce si différent ? J'y réfléchissais l'autre jour. Ecoutons Bach. Que fait-il, sinon des arpèges ? Et que fait un séquenceur ? Exactement la même chose. Il suffit d'écouter Ricochet, de Tangerine Dream.

AG – Il y a un meilleur exemple : savais-tu que la fin du morceau Force majeure, de TD, est en fait une reprise de La Follia d'Arcangelo Corelli ? C'est même ainsi que j'ai découvert la musique baroque : après avoir écouté Tangerine Dream. Je me suis plongé dedans comme un fou, j'ai même fouillé chez tous les disquaires pour glaner tout ce que je pouvais trouver de Corelli.

Quels sont vos plans ?

RF – En mai dernier, nous avons publié notre second album, Hypnoize, aussi avons-nous décidé de nous reposer pour le moment. Mais après l'été, nous retournerons probablement en studio.

>> Alerick Project sur Bandcamp


vendredi 23 mai 2014

Alio Die : le chant de la Terre


Avec son projet Alio Die, le Milanais Stefano Musso compte depuis près de vingt-cinq ans parmi les figures les plus importantes, mais aussi les plus atypiques, de la grande famille de l’ambient music italienne. Passé maître dans l’art d’intégrer des sons naturels et des instruments médiévaux dans une discipline pourtant traditionnellement associée à l’électronique, Alio Die compte plusieurs dizaines d’albums à son actif, en solo ou en collaboration (l’un d’eux avec Robert Rich). Il gère aussi son propre label, Hic Sunt Leones. Le 17 mai dernier, l’Italien se produisait pour la première fois sur la scène de l’Ambient Festival d’Anvers, en Belgique.

 

Stefano Musso alias Alio Die @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Alio Die @ Antwerp Ambient Festival 214
Anvers, le 17 mai 2014

Stefano, que signifie ton pseudonyme, Alio Die ?

Stefano Musso – C'est un nom de scène que j'ai adopté dès le début de mon projet musical. Traduit littéralement du latin, cela signifie : « un autre jour ». Mais il peut aussi s'interpréter dans un sens positif comme « vœux pour de meilleurs temps ».

Quel rapport entretiens-tu avec la musique ?

SM – J'ai commencé en 1990. J'ai d'abord été un auditeur attentif. L'écoute de styles très différents m'a beaucoup apporté. Mon approche de la musique a toujours été spontanée, plus orientée vers la recherche que vers l'académisme. Je n'ai pas appris la musique au sens conventionnel du terme même si, par goût, j'ai étudié plus tard certains aspects de traditions musicales étrangères qui m'intéressaient. Mes activités consistent à enregistrer et à sortir des disques, à gérer mon label et à distribuer de la musique expérimentale.

Qu'est-ce qui t'as amené dans l'univers de l'ambient music ?

SM – Sans doute le fait que j'essaie toujours de lier mon travail à mon environnement. A ce titre, ma musique présente bien un caractère ambient, à condition de bien comprendre ce que nous entendons par cette étiquette.

Stefano Musso alias Alio Die @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Quels musiciens apprécies-tu dans le genre ?

SM – Je n'écoute pas ce type de musique depuis toujours. Au début, je prêtais l'oreille à des styles très variés. Dans l'univers de l'ambient, Vidna Obmana, c’est-à-dire Dirk Serries, a été ma première inspiration, vers 1989. Mais aussi Brian Eno, Jeff Greinke ou David Sylvian. Plus tard, je me suis tourné vers la musique ethnique, le minimalisme, mais aussi la new wave et l'électronique en général. Mon activité de distributeur me donne aussi cette formidable opportunité de découvrir beaucoup de musiciens très variés, qui développent tous une approche originale.

Ta musique poursuit-elle un objectif particulier ?

SM – J'ai conçu mes premiers enregistrements comme une sorte d'auto-thérapie, dans un sens qui me permette de trouver le calme et un certain état d'esprit. Dans mes premiers essais, j'étais à la recherche d'effets hypnotiques. J'ai pu étendre cette démarche en explorant de plus en plus profondément les réglages des instruments. Y suis-je parvenu ? Peut-être revient-il à chaque auditeur d'en décider.

Tu aimes mélanger l'électronique et l'acoustique, la synthèse et les sons naturels. Quel est ton processus créatif ?

SM – J'ai débuté par un mélange de prises de sons naturels et de sampling. A présent, j'ajoute beaucoup plus d'instruments acoustiques, ce qui m'amène à opérer le plus souvent par montage. Par exemple, je peux commencer une session avec des instruments acoustiques, comme les instruments à cordes, le sitar, ou divers grelots. A ce stade, il ne s'agit pas encore vraiment d'improvisation, mais de sensations procurées par les réglages. J'aime explorer et modifier les paramètres. Dans un second temps, j'ajoute des calques et je déploie le son au moyen de samples et d'effets. C'est une des manières de construire un album. Il y en a une autre : celle que je pratiquais avant, essentiellement à base de sampling. Mes morceaux sont aujourd'hui plus longs qu'avant en raison même de ces différences techniques, mais aussi des possibilités que permet l'informatique en matière d'enregistrement multipiste.

Stefano Musso alias Alio Die @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Alio Die live @ Antwerp Ambient Festival 2014
Ton intérêt pour la musique traditionnelle va très loin. Quelle part lui fais-tu dans tes compositions ?

SM – D'une manière générale, c'est toute la musique ancienne que j'apprécie. J'aime la musique médiévale avant tout comme auditeur, mais aussi en tant que source d'inspiration. Par chance, l'Italie foisonne d'endroits propices, comme des châteaux ou des villages médiévaux. Dans ce cas, l'inspiration tire sa source du lieu lui-même. Mais je conserve une attitude très libre. Ce qui m'intéresse avant tout, c'est la possibilité d'explorer les sonorités de certains instruments médiévaux comme le hautbois ou la vielle à roue, autant d'instruments riches en harmoniques mais plus proches de la musique ethnique que de la musique classique d'aujourd'hui.

Ne trouves-tu pas non plus l'inspiration à l'occasion de tes voyages ?

SM – Je n'ai pas voyagé si souvent. En Thaïlande, j'ai déniché quelques instruments passionnants et découvert d'excellents sons naturels. Je fais souvent des prises de son en extérieurs. Mais c'était il y a longtemps. Depuis, j'ai surtout voyagé en Europe. Bien sûr, dans un autre registre, il y a eu en 1996 ce séjour en Californie, où j'ai passé plus d'un mois en compagnie de Robert Rich pour enregistrer notre album, Fissures.

Robert Rich, Alio Die - Fissures (1997) / source : discogs.com
R. Rich + Alio Die – Fissures (1997)
Que t'a apporté cette collaboration avec Robert Rich ?

SM – Ce fut une expérience unique et enrichissante. Robert était déjà bien établi. Il avait enregistré de nombreux disques, et accumulé de solides compétences techniques. J'ai appris beaucoup à son contact. C'est de lui que je tiens cette passion des réglages, que je n'ai pas cessé de développer par la suite. Pour la première fois, j'ai eu l'occasion de me frotter à une autre conception de la musique. Il m'a fait partager sa méthode, fondée sur un rigoureux travail de composition, alors que je suis plus intuitif. Ce séjour m'a apporté bien plus que l'album Fissures. Pendant les 40 jours que j'ai passés à ses côtés, nous n'avons pas seulement collaboré, nous avons aussi développé une amitié et échangé nos expériences. Par exemple, nous partagions cet intérêt pour la musique ethnique, le gamelan, la musique indienne. J'ai eu aussi l'occasion d'assister à deux de ses sleep concerts. Je pense que Robert Rich a atteint une qualité exceptionnelle dans le déploiement du son dans l'espace.

Es-tu en contact avec l'importante scène ambient italienne ?

SM – J'ai bien connu Gianluigi Gasparetti [1958-2013] alias Oöphoi, parce que j'ai publié ses premiers albums. De son côté, il promouvait régulièrement ma musique sur son webzine, Deep Listening. Comme je le disais, mon travail de distributeur m'a aussi permis de nouer des contacts directs avec d'autres musiciens, comme Opium ou Zeit, dont les disques figurent au catalogue de mon label, Hic Sunt Leones, et avec lesquels j'ai parfois collaboré.

Pourquoi as-tu éprouvé le besoin de fonder Hic Sunt Leones [littéralement : « Ici sont les lions »] ?

SM – Ce fut un choix assez spontané, au début des années 90. Je voulais publier mon premier CD par moi-même. La fondation d'un label, d'une marque, me permettait plus facilement d'entrer en contact avec d'autres producteurs et d'autres artistes dans le même genre.

Alio Die albums / source : www.aliodie.com
Circo Divino (2010) (avec Parallel World) – Horas Tibi Serenas (2010) – Honeysuckle (2011)

Tu sembles attacher une grande importance aux visuels. Crées-tu toi-même les couvertures de tes disques ?

SM – Le plus souvent, je m'occupe moi-même du design. Certaines pochettes sont faites à la main. Je crée parfois des compositions avec des éléments végétaux, des graines ou des fleurs. Il m'arrive désormais de proposer des éditions limitées en papier de riz, afin d'ajouter une touche artistique supplémentaire. J'aime l'idée de créer un objet chaleureux, qui ne présente pas cet aspect industriel de fabrication en série. Ce genre de musique ne court pas après les masses, ni après la publicité.

Parlons de tes dernières productions.

SM – Mon dernier disque, Amidst The Circling Spires [janvier 2014], est une collaboration avec la chanteuse et musicienne américaine Sylvi Alli. Elle connaissait mon travail, je connaissais le sien, ses albums solos et ses bandes originales. Cette estime réciproque nous a donné envie de nous rencontrer et de travailler ensemble.

J'ai cru percevoir dans cet album des éléments de musique liturgique, un style que tu avais déjà exploré dans ton dernier opus solo, Deconsecrated And Pure [2012].

SM – En effet. Si la physionomie intimiste d'Amidst The Circling Spires rappelle par endroits les psalmodies ou les prières, c'est que nos deux styles, celui de Sylvi et le mien, contenaient déjà ce type d'ambiance. Deconsecrated And Pure était lui aussi connecté à la musique ancienne parce que je m'y reconnais depuis longtemps. Pour ce disque, j'ai élaboré des samples auxquels j'ai ajouté des sons acoustiques et quelques éléments médiévaux. Tout cela reprend en partie le concept de ma trilogie Castles Sonorisations [qui comprend Aura Seminalis (2008), Tempus Rei (2008) et Horas Tibi Serenas (2010)]. Dans ces trois disques, j'ai poussé plus loin encore, au moins dans l'atmosphère, cette fusion des genres entre les drones et la musique médiévale italienne.

Alio Die albums / source : www.aliodie.com
Deconsecrated And Pure (2012) – Aura Seminalis (2008) – Amidst The Circling Spires (2014)


Quel champ musical vas-tu explorer ce soir ? Que doit-on attendre de ta prestation ?

SM – Normalement, je donne très peu de concerts. J'ai en effet plus de mal à utiliser les instruments électroniques sur scène. C'est lié à la manière dont je travaille en studio, à grand renfort de samples et de mixages multipistes : autant de techniques pas évidentes à reproduire en direct sur scène, spécialement quand on joue seul. Mais cette fois, Sjaak Overgaauw, de Premonition Factory, va m'assister. Nous avons décidé cela en dernière minute. Dirk Serries interviendra aussi sur un passage. Je vais donc pouvoir me concentrer sur les sons acoustiques. Clairement, ce concert sera plus acoustique que d'habitude. J'ai amené tout une série d'instruments que j'utilise souvent. Ils subiront divers effets et traitements. Sjaak s'occupera en partie de les intégrer dans des boucles. Le tout combiné à une piste électronique très simple qui servira d'arrière-plan et que j'ai préparée à l'avance spécialement pour le show.

Stefano Musso alias Alio Die @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Alio Die live @ Antwerp Ambient Festival 2014
Prépares-tu un nouvel album ? Ou d'autres concerts ?

SM – Je n'ai rien prévu sur scène pour le moment. Mais si quelqu'un est intéressé, et veux me programmer, ça peut se faire assez vite, comme lors de mes dernières prestations, à Prague en 2009 et en Grèce en décembre 2012. En revanche, mon agenda en studio est assez chargé. J'ai plusieurs projets en cours, aussi bien en solo qu'en collaboration. En solo, j'achève les enregistrements d'un album expérimental, fondé sur des samples de sitar. Quant aux différentes collaborations, elles avancent parallèlement, à leur rythme. J'ai enregistré avec Lingua Fungi, une importante quantité de nouveau matériel. Nous devons encore nous rencontrer pour finaliser le projet. J'espère cette année. Un nouvel album avec Parallel Worlds est presque achevé. Nous le publierons sur un autre label. Je travaille aussi avec Lorenzo Montanà, un artiste beaucoup plus tourné vers l'électronique que moi, et dont les CD sortent en général chez Fax. Notre disque est fin prêt, il a même déjà un titre : Holographic Codex. Je le sortirai sur mon autre label, Projekt, certainement cette année. Enfin, Hic Sunt Leones continue à publier les œuvres des artistes maison, comme le duo Aglaia. Ils ont publié une dizaine d’albums, plus deux avec moi. Leur style est plus électronique que le mien, mais pas du tout froid, et très relaxant. Aglaia a reçu un bon retour ces dernières années. Nous avons à peu près les mêmes fans.

>> Site officiel


mercredi 23 octobre 2013

Perceptual Defence : la musique est une thérapie


Depuis plus de dix ans, le musicien italien Gabriele Quirici s'implique corps et âme dans l'opulente scène ambient italienne, avec son projet Perceptual Defence. Découvert en Allemagne par l'infatigable Kilian Schloemp-Uelhoff, tête pensante de Syngate Records, Perceptual Defence a publié en janvier Physis, un premier album sur le sub-label Luna, dédié au genre. Le 19 octobre, à l'occasion du festival E-Live 2013 aux Pays-Bas, sortait un second disque, Illumina Tenebras, enregistré en concert. Gabriele lui-même venait spécialement de Rome en assurer la promotion à Oirschot. La musique de Perceptual Defence, qui peut être comparée à celle des maîtres américains de l'ambient Robert Rich ou Steve Roach, ou à celle de son compatriote, le regretté Oöphoi, puise également son inspiration dans d'autres traditions musicales – la Berlin School, les séquenceurs – qui expliquent peut-être sa cote en Allemagne.


Perceptual Defence live @ Scarzuola, Montegabbione, 22 juin 2013 / photo : Stefania Pappalardo / source : Gabriele Quirici
Perceptual Defence live @ Scarzuola, Montegabbione, 22 juin 2013

Oirschot (Pays-Bas), le 19 octobre 2013

Gabriele, peux-tu me raconter ton parcours musical ?

Gabriele Quirici – Je m'appelle Gabriele Quirici, je viens de Rome, j’ai choisi comme nom de scène Perceptual Defence. Il s’agit d’une notion de psychologie empruntée à mon métier. Je suis psychothérapeute. Depuis toujours, j’utilise la musique dans un cadre thérapeutique pour mes patients. J'ai commencé à utiliser l'électronique en 1993, pendant mes études de psychologie. Je viens d'une famille très mélomane, surtout férue de classique. Ma tante était une pianiste professionnelle. Du coup, j’ai toujours écouté de la musique pendant mon enfance. Puis j’ai appris à aimer le rock progressif de Pink Floyd et la musique électronique des Allemands de Tangerine Dream et Klaus Schulze. J’essaie toujours d’aller à la rencontre de nouveaux styles. Ainsi, j’aime beaucoup la musique classique, mais aussi les minimalistes – Philip Glass, Steve Reich, Terry Riley –, le jazz, la musique d'improvisation, par exemple le groupe français Art Zoyd ou les Belges d'Univers Zéro. Mais par-dessus tout, les musiciens américains Steve Roach et Robert Rich, le créateur des sleep concerts. Je connais bien Robert Rich, nous avons pu discuter, parce qu'il a lui aussi étudié la psychologie. Enfin, un autre genre que j’adore, c'est la musique post-industrielle, « noisy » – Zoviet France, Lustmord, Nocturnal Emissions. Voilà. Le mélange de tout ça crée chez moi un équilibre. Ce sont tous ces gens qui m'ont donné envie de composer des musiques d'ambiance, qui peuvent se révéler très utiles en thérapie.

Perceptual Defence : Sacrum Facio / source : Gabriele Quirici
A partir de toutes ces influences, j'ai commencé à créer mes premiers sons sur mon petit E-mu Emax, un sampler, le seul instrument que je possédais à l’époque. J'ai commencé avec des sons naturels, puis des boucles. C'était alors au sein d'un groupe qui s'appelait Musarte, et qui jouait pour les patients des hôpitaux psychiatriques. La musique semblait avoir une influence positive sur leur esprit. Après, j'ai commencé à collaborer avec mon ami Alessandro Pintus, que j'avais connu lors de mes études de psychologie, mais qui avait rapidement tout abandonné pour la danse. Il est devenu chorégraphe de danse butō, un style apparu au Japon après la guerre. Nous avons commencé à travailler ensemble, et j'ai composé les musiques de ses spectacles. Au départ, la musique était préenregistrée. Puis nous avons décidé de faire des improvisations en direct. C’est là que j’ai commencé à accumuler beaucoup d'instruments, à les étudier, afin que la musique puisse faire partie intégrante du spectacle. Mais pas seulement des synthétiseurs. Dernièrement, j’ai commencé à expérimenter de nouveaux sons avec des instruments traditionnels étrusques.

As-tu connu Gianluigi Gasparetti [célébré comme l’un des maîtres italiens de l’ambient sous le pseudonyme d’Oöphoi, mort le 12 avril 2013] ?

GC – C'était mon cousin. C'est pour lui que j'ai commencé à produire ma musique. Il avait fondé un label qui s'appelait Umbra (et aussi Penumbra). Mon premier disque, Sound of Space, a été publié chez lui, en 2003 je crois. Je ne me rappelle plus !

Existe-t-il une véritable scène ambient en Italie ?

GC – Oui, il y en a une, surtout dans le centre du pays, autour d’Enrico Cosimi alias Tau Ceti. Mais le plus connu, c'est Alio Die, de son vrai nom Stefano Musso, qui a enregistré avec Robert Rich un disque absolument fantastique, intitulé Fissures [1997]. J’ai connu Stefano Musso à peu près à l’époque où j’ai commencé à jouer. Avec Gianluigi Gasparetti, nous venions de créer un fanzine, qui s'appelait Deep Listenings, comme le groupe de Pauline Oliveros, la musicienne qui avait expérimenté les systèmes modulaires dans les années 60 avant de créer le Deep Listening Band dans les années 90, et qui fait cette musique très… spectrale, non ?

T’intéresses-tu aussi au rock progressif italien ? Le Orme, Goblin…

GC – … PFM, Banco del Mutuo Soccorso… Oui, oui.

Tu les écoutes, mais ils n’ont pas influencé ton travail, si ?

GC – Peut-être. Mais, la plus grande influence, c’est surtout la musique classique. Je ne fais pas de musique progressive, je fais de la musique ambient ! Je pense à la structure de la musique plutôt comme à un voyage.

Perceptual Defence - Illumina Tenebras / source : www.syngate.net
"Illumina Tenebras", de Perceptual Defence chez Luna
Nous allons justement en parler. Car aujourd’hui sort Illumina Tenebras, ton second album chez Syngate-Luna. Le premier, Physis, remonte seulement au début de l’année.

GC – Physis est sorti en janvier. L'année dernière, un ami m'avait invité à jouer à Ancône, dans un petit festival de musique électronique qui se déroulait sur le site de la Mole Vanvitelliana, une ancienne léproserie du XVIIIe siècle reconvertie en centre culturel. La piste 2 du disque reprend ce concert. Sur les trois autres pistes, j'ai voulu refaire en musique une sorte de voyage dans cette léproserie. Mon intention était de recréer l'atmosphère de l'endroit, de faire ressentir la douleur, mais aussi de jeter une passerelle entre la mort et la vie.

Comment décrirais-tu la musique d’Illumina Tenebras. Qu’as-tu accompli ?

GC – Illumina Tenebras est le titre d’une performance de danse butō d'Alessandro Pintus. Il s’agit à l’origine d’une expression latine qu'on trouve dans une prière de Saint François d'Assise [l’oraison devant le crucifix de Saint-Damien]. Elle signifie la recherche de la lumière. Ce qui veut dire en fait la recherche de Dieu. Nous avons eu l’idée de retranscrire – Alessandro en danse et moi en musique – ce trait d’union entre l'obscurité et la lumière. La pièce se divise en deux phases. La première est vraiment très sombre. Introduite par le texte de la prière de Saint François devant Saint Damien, la seconde se veut plus agréable. Elle mélange les séquenceurs, les sons naturels, les chants d'oiseaux. Or, puisque la lumière, c’est la vie, j’ai même ajouté à la fin un enregistrement des rires de ma fille, qui avait 12 mois à l’époque ! Ces performances se sont déroulées dans un endroit très important en Italie, qui s'appelle la Scarzuola, un complexe bâti par l'architecte Tomaso Buzzi [à Montegabbione, près de Pérouse], juste à côté du couvent fondé par Saint François lui-même [en 1218]. Un endroit magique !

Gabriele Quirici, Alessandro Pintus, Scarzuola, Montegabbione, 22 juin 2013 / photo : Stefania Pappalardo / source : Gabriele Quirici
Illumina Tenebras : Gabriele Quirici avec Alessandro Pintus sur le site de la Scarzuola, Montegabbione, 22 juin 2013

Avant tes deux disques chez Luna, combien d’albums as-tu publiés ?

GC – Alors… Je dois dire que je n’ai pas publié beaucoup de disques. En revanche, la musique de chaque performance à laquelle j’ai participé a été enregistrée. Au bout du compte, ça représente presque quarante CD. Mais peu de personnes ont eu l’occasion de les écouter !

Finalement, pourquoi as-tu décidé de travailler avec un label ? Et surtout, pourquoi en Allemagne ?

GC – Il existe bien sûr des labels spécialisés en Italie, mais il est très difficile d’en trouver qui soient sérieusement intéressés par ce genre de musique. Ils sont un peu obtus. Mais il y a deux ans, Kilian [de Syngate Records], m’a rendu visite à Rome et nous sommes devenus amis. Nous nous étions rencontrés sur Facebook. Je lui avais envoyé ma musique et il l’avait appréciée. C’est lui qui m'a convaincu de publier quelques disques chez lui. Nous avons commencé avec Physis. Et quand je lui ai fait parvenir Illumina Tenebras, il m’a tout de suite proposé de le sortir pour le E-Live.

Qu’est-ce qui change dans le fait de travailler avec une maison de disque ?

GC – La différence, c'est la possibilité de rencontrer les autres musiciens, mais aussi le cercle des passionnés. C’est vrai, aujourd'hui, il y a les réseaux sociaux. Mais l'organisation, la publicité, tout ce que fait Kilian, en visitant les festivals partout en Europe, c'est autre chose. J'en suis très content. Mais le principal, c'est encore que ma musique plaise à quelqu’un.

Tu utilises quand même Internet. En quoi est-ce important ?

GC – Avec Facebook ou Soundcloud… ou Bandcamp (même si je n’y ai encore rien publié !), tu peux partager ta musique et en parler avec d’autres personnes. C’était moins commode par la poste, non ? J’envisage maintenant de créer un site personnel pour y mettre tous mes disques et faire connaître ma musique.

Tout à l’heure, pendant le concert [l’interview se déroule entre deux shows, lors du E-Live], tu m’as parlé d’un nouveau projet très ambitieux.

GC – Mon ami Carlo Fatigoni, l’organisateur du festival Sguardi Sonori, m'a invité à y jouer pour la première fois en 2011. C’était au planétarium de Rome, avec Alessandro Pintus. C’est là que j’ai donné mon premier concert de musique improvisée, que j'ai intitulé Infinite Spaces, Infinite Bodies. Il y a un extrait sur Soundcloud. Kilian en tirera peut-être un disque. En fait, Carlo Fatigoni développe en ce moment un projet fantastique. Il vient de fonder le Roma Laptop Orchestra avec son ami Alessandro Petrolati, le créateur d’iDensity, un logiciel de synthèse granulaire. L'intention, c'est que chaque musicien joue uniquement à partir de ce programme, un pur software disponible sur Laptop ou iPad, et, peut-être vers 2015, de faire un concert avec Ennio Morricone et son orchestre. Ils m'ont demandé de participer à ce projet. Actuellement, ils sont aussi en contact avec l'astronaute italien de la Station spatiale internationale pour créer des sons depuis son module. C'est un grand projet, je ne connais pas encore les détails – je dois demander à Carlo et à Alessandro – mais il y a de bonnes possibilités pour 2015.

Perceptual Defence à Oirschot, E-Live 2013 / photo S. Mazars
Perceptual Defence à Oirschot, E-Live 2013
Synthétiseurs modulaires ou logiciels, ce n’est donc pas si important.

GC – Pour moi, ce qui importe, c’est la musique, c’est le résultat. Et surtout, trouver les sons justes. Je n'aime pas les softwares qui produisent un son un peu métallique. Mais j'ai découvert de bonnes applications payantes sur l'iPad. En les couplant avec un synthétiseur modulaire, un vrai, je pense qu’on peut obtenir un très bon résultat. Et c'est à cela que je m’emploie actuellement.