Gert Emmens et Ruud Heij font
probablement partie des noms les plus respectés de la scène électronique
néerlandaise. Le premier comme locomotive de la maison de disque Groove, le
second comme l'un des plus grands héritiers de la Berlin School des années 70,
maître incontesté des séquenceurs au sein du groupe Free System Projekt. Impliqués
dans divers projets en solo ou en collaboration, les deux hommes travaillent
souvent ensemble. Ils viennent de publier un nouvel album, Signs, un disque d'ambient
music dépourvu de toute ligne de séquenceur, totalement inattendu dans leur
discographie. Ils étaient de passage au E-Day pour en assurer la promotion.
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| Gert Emmens & Ruud Heij @ E-Day 2014 (photo : Heike Mäder) |
Oirschot, le 10 mai
2014
Vous venez de publier un album, intitulé Signs. Mais il ne s'agit pas de votre
première collaboration. Quand vous êtes-vous rencontrés et pourquoi avez-vous
décidé de travailler ensemble ?
Gert Emmens – Vers
1999-2000, nous avons tous les deux remporté un concours dans le cadre d'un fan
club de musique électronique dont nous étions membres. Nos morceaux avaient été
choisis pour figurer sur une compilation, et c'est comme ça que nous avons fait
connaissance. Comme j'ai manifesté mon éblouissement devant la collection de
synthés de Ruud, il m'a proposé de passer chez lui pour jouer un peu dessus. Nous
avons ensuite attendu deux ou trois ans avant de nous lancer dans une véritable
collaboration. [le premier disque estampillé Gert Emmens & Ruud Heij, Return to the Origin, a été publié en
2004]. Le temps de constater que nous nous entendions bien et que nous avions
beaucoup de goûts en commun, ce que me semble très important. Au début, nous
avions juste choisi de ne développer qu'un morceau. En fait, il s'agissait d'un
titre préexistant de Ruud, sur lequel il avait toujours voulu ajouter un solo.
Il m'a demandé de le faire.
Ruud Heij – Il
faut comprendre qu'à cette époque, ce genre d'exercice était hors de ma portée.
Je ne savais pas jouer les solos, j'étais à fond dans les séquenceurs. Mais j'avais
le sentiment qu'il manquait quelque chose à ce titre, et c'était précisément un
solo. Plusieurs musiciens que j'avais sollicités ont essayé, mais sans jamais
atteindre ce que j'avais en tête. Puis Gert s'y est mis. Au bout de la
troisième prise, c'était parfait : exactement ce que j'avais imaginé sans
pouvoir le réaliser moi-même. Ce fut la première pierre de notre collaboration.
Quelle est votre histoire musicale, Comment vous
êtes-vous mis à la musique électronique ?
RH – En ce qui me
concerne, tout a commencé en 1974, quand j'avais 9 ans. Mon grand frère, qui
s'intéressait beaucoup à tous les nouveaux courants de l'époque, a apporté à la
maison Phaedra [1974], de Tangerine
Dream. Un jour, je regardais des dessins de dinosaures dans un livre pour enfants,
et ce disque était sur la platine au même moment. La combinaison m'a paru
sensationnelle. J'ai immédiatement voulu écouter d'autres albums de ce genre.
Mais comme je n'avais pas d'argent pour en acheter moi-même, j'ai insisté
auprès de mon frère. Quand il m'a fait écouter Moondawn [1976], de Klaus Schulze, j'ai compris que je voulais
composer moi aussi de la musique.
GE – Pour moi, ce
fut un peu plus tôt, dans les années 60. J'ai fait partie de plusieurs groupes
de rock – il faut bien commencer quelque part –, mais j'étais déjà familiarisé
avec les instruments qu'on appelait alors « synthétiseurs ». Là aussi, c'est
grâce à mon frère, qui a neuf ans de plus que moi. Il jouait en boucle Good Vibrations des Beach Boys, qui
contient déjà des sons de synthèse. Plus tard, vers 1970-71, après avoir
entendu le monstrueux solo de Moog à la fin de Lucky Man, d'Emerson, Lake & Palmer, j'ai voulu en avoir un à
moi, sans imaginer une seconde le prix colossal d'une telle machine à l'époque.
Puis un jour, j'ai lu dans un magazine la critique d'un album de synthétiseurs
d'un groupe allemand, Tangerine Dream. Le disque s'appelait Ricochet [1975]. J'ai découpé l'article,
je l'ai emmené avec moi dans un magasin de disques et j'ai demandé au vendeur
de me faire écouter le vinyle. C'était fantastique. Inutile de dire que je l'ai
acheté aussitôt. Après, j'ai pris aussi Timewind,
de Klaus Schulze, et Oxygène, de
Jean-Michel Jarre, dans un autre genre. Donc les Allemands ne sont pas les
seuls à m'avoir impressionné. Il y a eu quelques Français : Jarre, mais aussi
Claude Perraudin. Mon père avait disposé un imposant orgue électronique dans le
salon. Il m'autorisait à l'utiliser pour mes propres trucs. C'est comme ça que
j'ai commencé à composer dans le style de la musique électronique de l'époque,
puis à jouer avec des camarades, à acheter de nouvelles machines. Au bout d'un
moment, c'est devenu plus sérieux.

Fidèle parmi les
fidèles, tu as été un artiste Groove presque depuis le début. Comment tout cela
s'est-il produit ?
GE – J'ai d'abord
été dans un label néerlandais Quantum Productions. Après deux disques sur CD-R,
j'ai vu une petite annonce. Quelqu'un voulait céder son Moog Prodigy (un synthé
extraordinaire). Le vendeur en question n'était autre que Ron Boots. Je suis
allé chez lui pour récupérer la machine, nous avons commencé à bavarder, et à
la fin de l'après-midi, je signais un contrat ave Groove.
Avez-vous tenté de
devenir pro ? Que faites-vous dans la vie ?
RH – Non
seulement cette scène électronique ne permet pas de gagner d'argent, mais en
plus, l'équipement lui-même coûte horriblement cher. Au bout du compte, le
moindre centime gagné est réinvesti dans le matériel. Donc j'occupe bien sûr un
emploi à côté, qui n'a absolument rien à voir. Je vends des meubles dans un
magasin.
GE – Ruud a
raison : pas question de vivre de la musique électronique. La scène est bien
trop étroite. Je travaille quant à moi pour le gouvernement néerlandais, comme
webmaster dans l'administration.
Ruud, j'aimerais
parler à présent avec toi d'un groupe impressionnant dans lequel tu es impliqué
depuis le milieu des années 90 : Free System Projekt. Etes-vous toujours actifs
?
RH – Malheureusement
non. Free System Projekt est en pause, peut-être indéfiniment. Je ne sais pas.
C'est d'abord le projet de Marcel Engels, et il s'occupe désormais à plein
temps de sa famille. Donc il n'a plus de temps à consacrer à la musique. Quoi
qu'il en soit, à la fin de l'année ou peut-être au début de l'année prochaine,
un nouveau CD de Free System Projekt verra malgré tout le jour. Il s'agit des
enregistrements d'une session que nous avons faite il y a environ un an et demi
avec Terry Winter, de Winterstorm. Terry s'occupe d'éditer le disque. Ce sera
peut-être le dernier.
C'est bien dommage,
car lorsque j'ai entendu Pointless
Reminder [1999] pour la première fois, je me suis dit : «Voilà à quoi
devrait ressembler Tangerine Dream aujourd'hui ».
RH – Tu n'es pas
le premier à nous faire la remarque. Au départ, FSP était un projet solo de
Marcel. Quand je l'ai rejoint, j'ai tout de suite pensé à un autre musicien
très capable de produire de tels sons : il s'agissait de Frank van der Wel.
Marcel n'en avait jamais entendu parler. Je l'ai donc convaincu d'assister à
l'un de ses concerts, et il a accepté que Frank intègre FSP. Ensuite, Frank a
eu des problèmes personnels qui l'ont forcé à arrêter la musique et à quitter
le groupe. Depuis 2007, nous étions de nouveau un duo. Mais à présent, il y a
peu d'espoir que Marcel lui-même revienne.
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| Gert Emmens & Ruud Heij – Signs |
Vos carrières solos
respectives nous avaient habitués aux explosions de séquenceurs. Or avec Signs, vous signez un disque d'ambient music. Voilà qui a de quoi
surprendre : Ruud est impliqué dans un album et il n'y a pas une seule ligne de
séquenceur !
RH – J'ai pratiqué
le séquenceur à haute dose avec Free System Projekt, avec Kubusschnitt, avec
Patchwork, puis avec Gert. J'ai décidé qu'il était temps de passer à autre
chose. Je ne suis plus trop inspiré par cet instrument pour le moment. L'un des
éléments qui m'ont décidé à me lancer, c'est le commentaire très encourageant
des Belges de Roswell Incident, qui m'ont révélé à quel point ils aimaient les
parties ambient qui encadraient les
développements de séquenceurs de chacun de mes titres. Alors pourquoi ne pas
leur consacrer un album entier ? Pour ce faire, je me suis une fois de plus
tourné vers Gert.
Mais il y a aussi un
concept derrière cet album. Que signifie « Signs » ?
GE – La planète
est constellée de puissants radiotélescopes qui analysent les signaux radios en
provenance de l'espace. Ces signaux pourraient très bien n'avoir aucune
signification. Mais avec un peu d'imagination, la moindre régularité pourrait
aussi être interprétée comme un message extraterrestre nous étant destiné,
comme dans le film Contact [Robert
Zemeckis, 1997].
Comment avez-vous
conçu cet album ?
GE – Le processus
de création est resté très comparable à nos travaux précédents à base de
séquenceurs. En général, nous nous retrouvons dans le studio de Ruud. Il
prépare une séquence sur son système modulaire. Comme j'entends en direct ce qu'il
fabrique, je peux réfléchir en même temps à quelques accords. Quand nous sommes
prêts, nous poussons simplement le bouton « enregistrer » et nous nous mettons
à jouer. Cette fois, c'était la même chose, hormis les séquenceurs, bien sûr. Nous
avons manipulé des sons jusqu'à ce que l'un de nous attrape quelque chose
d'intéressant et démarre l'enregistrement. Au bout d'une heure, nous obtenons
déjà un morceau. Nous faisons en général deux ou trois prises de chaque titre. Comme
tout est improvisé la plupart du temps, elles ne se ressemblent pas. Il ne nous
reste plus qu'à choisir la meilleure. Je m'occupe des finitions dans mon propre
studio : j'ajoute des effets, quelques overdubs, je mixe et je procède au
mastering. Enfin, il revient à Ruud de me dire si le résultat lui plaît ou non.
RH – C'est très
rare que je n'aime pas.
Ruud, lors du dernier
B-Wave en Belgique, tu n'as pas caché ton intérêt pour le Memotron de Manikin
Electronic. Les parties de Mellotron qu'on entend sur tes disques sont-elles
créés à partir du Memotron ?
RH – Je ne
possède pas le Memotron, j'utilise des samples. J'ai une sonothèque complète de
sons de Mellotron chargés sur un sampler. Donc je n'ai pas ressenti le besoin d'acquérir
l'appareil, même si c'est un instrument formidable. Les gens qui n'ont pas
accès à des samples auraient tout à gagner à l'achat d'un Memotron.
Gert, tu as participé
en 2011 à la compilation Dutch Masters,
initiée par Michel van Osenbruggen. Je pose la même question à tous les musiciens
néerlandais impliqués : pourquoi as-tu choisi d'illustrer musicalement la
peinture Muurhuizen, de Jan
Weissenbruch ?
GE – Le tableau
original est accroché dans mon salon. Quand mes parents se sont mariés, ils ont
reçu plein de cadeaux, parmi lesquels figurait ce tableau. Des années plus
tard, j'ai découvert qu'il s'agissait d'un original, signé à la main. Donc je
n'ai pas eu beaucoup à réfléchir quand Michel m'a soumis son projet. J'avais
déjà une connexion émotionnelle très forte avec l'œuvre.
Récemment, tu t'es
lancé dans un projet parallèle dans un tout autre domaine, le rock progressif.
Un album en a résulté, Memories, que
tu as publié en janvier 2013 sous le nom de Gert Emmens Project.
GE – Le rock
progressif, c'est l'amour de ma vie ! J'y travaillais depuis de nombreuses
années. Régulièrement, il m'arrivait de composer un titre ou deux dans cette
direction. Un jour, j'ai décidé qu'il était temps d'y consacrer un disque tout
entier. Même s'il y a peu en commun avec l'univers de Groove, Ron Boots a quand
même accepté de le publier sur le label. C'est Ed Unitsky, le célèbre designer,
qui s'est chargé de dessiner la couverture. Son imagerie a peu en commun avec
mes disques électroniques. Je développe en ce moment un second album dans la
même veine. Comparé à la musique électronique, le rock progressif exige un
processus de composition et d'exécution beaucoup plus long et beaucoup plus
technique. J'ai joué les solos, la batterie, la basse, assuré les parties de
chant. Tout le contraire de l'électronique, où tu peux te permettre de broder
autour de quelques idées basiques.
As-tu déjà envisagé
de fusionner les deux genres ?
GE – Certaines
influences progressives se font déjà ressentir dans mes disques de musique
électronique.
RH – On pourrait
essayer, Gert.
Le futur de la scène
électronique néerlandaise semble assuré avec le jeune Jeffrey, connu sous le
nom de Synthex. Gert, comme tu l'as un peu pris sous ton aile, peux-tu en dire
un mot ?
GE – Je l'ai
rencontré l'année dernière, quand nous nous sommes produits ici-même, à
l'étage, lors du E-Day 2013. C'est Ron qui lui avait suggéré de venir jouer. Il
n'avait que 13 ou 14 ans. Je lui ai proposé mes services, donné des conseils,
mais il a voulu que je l'accompagne sur scène à la batterie et au clavier. L'un
des morceaux, que nous avons enregistré, s'est retrouvé sur son second album. Son
père, qui est très impliqué, a beaucoup insisté pour qu'il en soit ainsi.
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| Ruud Heij et Gert Emmens @ E-Day 2014 |
Allez-vous promouvoir
Signs sur scène cette année ?
RH – Non.
Personnellement, je ne souhaite plus donner de concerts dans l'immédiat. Ce
n'est pas facile de combiner la vie privée et la musique. Ma compagne habite en
Allemagne. J'y passe presque tous mes week-ends. Par ailleurs, mon job est
physiquement très exigeant. Or l'organisation d'un seul concert demande une
telle énergie ! Même une prestation totalement improvisée requiert une certaine
préparation.
Vous passez quand
même un peu de temps en studio ?
GE – Oui, aussi
fréquemment que possible. Je suis en train d'enregistrer mon nouvel album. Je partage l'avis de Ruud sur le temps et l'énergie
qu'un concert exige. Mais si les gens me demandent, comme Remy l'année
dernière, de les accompagner à la batterie, alors je suis partant. Parce que
dans ces conditions, je peux venir les mains dans les poches. Pour le moment,
c'est ce qui me plaît.
RH – Mais ne
désespère pas ! Qui sait ce que le futur nous réserve ?