Affichage des articles dont le libellé est Pays-Bas. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Pays-Bas. Afficher tous les articles

mercredi 22 octobre 2014

E-Live 2014 : trois générations sur scène


Réunir sur la même affiche l'une des légendes de la scène électronique classique, et son plus jeune représentant, telle était la particularité de cette 17e édition du E-Live, qui affichait complet pour l'occasion. Jeffrey « Synthex » Haster, 16 ans, avait en effet le privilège d'ouvrir ce festival clôturé par l'une des figures les plus importantes de l'histoire de la musique électronique : Manuel Göttsching, fondateur d'Ash Ra Tempel en 1970. La soirée faisait aussi une place à la Dark Berlin School du duo belge The Roswell Incident, mais aussi à l'un des maîtres de la scène néerlandaise, Gert Emmens.

 

Manuel Göttsching live @ E-Live 2014 / photo S. Mazars
Manuel Göttsching live @ E-Live 2014

Oirschot, le 18 octobre 2014

Synthex live @ E-Live 2014 / photo S. Mazars
Synthex live @ E-Live 2014
Agé de 16 ans à peine, Jeffrey Haster, plus connu sous le nom de Synthex, a déjà deux albums à son actif. Ron Boots, maître d'œuvre du E-Live, lui avait déjà offert en 2013 l'opportunité de se produire en public lors du E-Day, le pendant printanier de son festival de musique électronique. Cette fois, Synthex fait l'ouverture d'une édition haut de gamme et devant salle comble, puisque la tête d'affiche n'est autre que Manuel Göttsching. Synthex démontre tout d'abord que la confiance que lui accorde Ron Boots depuis trois ans n'est pas usurpée. Le jeune garçon d'Eindhoven joue ses solos avec aisance et dextérité, comme le démontre son rappel, une pièce pour piano solo que n'aurait pas reniée Johannes Schmoelling. Côté inspiration, Jeffrey oscille entre classicisme et modernité. Ce n'est pas tout à fait un hasard si cette alternative vient en premier à l'esprit. En effet, il manque encore à Synthex un son distinctif, une identité propre. Avec l'expérience – et le soutien de ses aînés –, il la trouvera. Son potentiel est énorme.

The Roswell Incident live @ E-Live 2014 / photo S. Mazars
The Roswell Incident live @ E-Live 2014
The Roswell Incident avait déjà fait une excellente impression sur l'auditoire du premier B-Wave Festival en Belgique, en décembre 2013. Atmosphères, séquences, nappes : les frères Koen et Jan Buytaert manipulent les armes de la Berlin School la plus classique. Moins romantiques que leurs homologues allemands, moins joyeux que les Néerlandais, ils explorent en revanche une facette étonnamment sombre de ce genre si particulier. Parlera-t-on un jour à leur sujet de Dark Berlin School ? Ce n'est pas dans sa manière d'interpréter, mais dans sa manière de concevoir la Berlin School que le groupe se distingue de tous les autres. Koen et Jan savent choisir leurs textures avec goût, ménager leurs effets avec intelligence et, surtout, introduire leurs séquences avec une rare subtilité. En fait, toute personne un peu familière avec Tangerine Dream se laissera immédiatement transporter dans leur univers.

Gert Emmens live @ E-Live 2014 / photo S. Mazars
Gert Emmens live @ E-Live 2014

Gert Emmens live @ E-Live 2014 / photo S. Mazars
Gert Emmens
Avec Ron Boots, Gert Emmens est l'une des locomotives de la scène néerlandaise, et l'un des fers de lance du label Groove Unlimited. Lui qui, lors du dernier E-Day au mois de mai, promouvait encore son disque en collaboration avec Ruud Heij, Signs, et qui assurait ne pas vouloir remonter sur scène dans l'immédiat, figure non seulement à l'affiche de cet E-Live, mais publie de surcroît son nouvel album solo, Outland, un disque résolument orienté science-fiction. Quatre titres extraits de l'album, ainsi qu'un morceau spécialement conçu pour le festival, sont au programme. Que des inédits, donc, qui permettent de vérifier à quel point Gert revient toujours au style de ses débuts, même après s'être essayé à l'ambient et au rock progressif. Si l'on en juge par cette version live, Outland s'inscrit en effet dans la droite ligne de disques qui ont fait date dans le répertoire de Groove, comme Obscure Movements In Twilight Shades (2003) et Waves Of Dreams (2004). Mêmes textures, même sophistication, même légèreté. Emmens est un musicien aérien et raffiné.

Manuel Göttsching live @ E-Live 2014 / photo S. Mazars
Manuel Göttsching joue sur son orgue Farfisa

Manuel Göttsching live @ E-Live 2014 / photo S. Mazars
L'entrée en scène de Manuel Göttsching ne laisse personne indifférent. Pour nombre de visiteurs, cette soirée représente même la toute première opportunité d'admirer le maître sur scène. Aucun déluge de lumières ni de projection vidéo n'accompagnent le récital. Sans ses compères Harald Grosskopf à la batterie et Steve Baltes aux machines, Manuel se suffit à lui-même, seul au milieu de cette immense scène. C'est sur Ableton Live qu'il lance ses séquences électroniques pour mieux se concentrer sur ses solos, le plus souvent à la guitare, mais aussi sur son célèbre orgue Farfisa, qui ne semble plus le quitter. Le Farfisa joue d'ailleurs le premier rôle lors de l'un des temps forts du concert, Dream, extrait de Dream & Desire (1977-1991), l'un des titres les plus caressants de sa discographie. Entre Ashra, Ash Ra Tempel et sa carrière solo, il n'est d'ailleurs pas si aisé de s'y retrouver. Ce soir, le guitariste laisse de côté Inventions for Electric Guitar et E2-E4, ses plus célèbres albums. Outre Dream, il interprète essentiellement des extraits de New Age of Earth (1976) et Blackouts (1977), ses deux premières œuvres estampillées Ashra ( …mais enregistrées en solo). Le second temps fort n'est autre que le rappel, Oyster Blues, un titre interprété pour la première fois lors de la transmediale de Berlin en 2012, et qui montre à quel point Manuel Göttsching demeure, après 45 ans de carrière, un musicien inspiré et innovant.

Manuel Göttsching live @ E-Live 2014 / photo S. Mazars
Set list Manuel Göttsching : Die Mulde. – Shuttle Cock. – Dream. – Sunrain. – Midnight on Mars. – Deep Distance – [rappel] Oyster Blues.



mercredi 21 mai 2014

Premonition Factory : la fabrique à songes de Sjaak Overgaauw


Natif de Rotterdam résidant à Anvers, Sjaak Overgaauw fréquente professionnellement le monde de la musique depuis de nombreuses années. Ancien producteur, il s’est révélé, il y a quatre ans, lors de la publication de son premier album, comme l’une des nouvelles figures de l’ambient music. Sjaak ne se contente pas de partager sa musique. Promoteur actif, il organise également chaque année un festival dédié au genre, l’Antwerp Ambient Festival, tout en participant au groupe N-O, un projet parallèle fondé avec le guitariste allemand Hellmut Neidhardt.


Premonition Factory avec N-O @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Sjaak Overgaauw alias Premonition Factory avec N-O live @ Antwerp Ambient Festival 2014

Anvers, le 17 mai 2014

Que signifie le terme ambient music à tes yeux ?

Sjaak Overgaauw – Un certain type d’atmosphère et de sensation, calme et minimaliste, une musique parfois hypnotique, qui doit permettre de se sentir à l’aise avec soi-même et avec son environnement immédiat.

Peux-tu me résumer ton histoire musicale ?

SO – J’ai géré un studio aux Pays-Bas pendant une assez longue période. J’y assurais un travail de production pour divers groupes. A l’époque, il ne s’agissait que d’un hobby semi-professionnel. Je suis à présent musicien à plein temps. Pendant toutes ces années, ma tâche consistait essentiellement à produire des enregistrements pros pour d’autres gens, des chanteurs comme des groupes, et dans tous les genres possibles : la pop, le gospel, différents types de musique électronique. C’est ainsi que j’ai appris comment réaliser un bon enregistrement, comment bien mixer. Dans l’intervalle, j’ai aussi joué comme clavier dans des groupes conventionnels. Mais après un certain temps, j’ai décidé qu’il était temps d’aller plus loin. Depuis un moment, j’écrivais de plus en plus mes propres compositions. Je me suis donc lancé en solo, sous le nom de Premonition Factory. Puis, il y a six ou sept ans, j’ai enfin jugé ma musique suffisamment solide pour faire l’objet d’une publication.

Ton premier album, 59 Airplanes Waiting For New York, sorti en 2010, semble faire écho au chef d’œuvre de Brian Eno, Music for Airports. Etait-ce délibéré ?

SO – Non, non. Sincèrement, la ressemblance est fortuite. Le titre vient de tout à fait autre chose. Il y a un hôtel à Rotterdam, qui s’appelle l’hôtel New York. Alors que je cherchais un titre, je regardais la télévision, et le journal montrait les avions au dessus de New York – la ville cette fois – qui, en raison du mauvais temps et de fortes neiges, attendaient leur tour avant de pouvoir atterrir. Le lien était fait dans mon esprit entre Rotterdam, ma ville natale, et tous ces avions suspendus dans les airs.

Les albums de Premonition Factory / source : music.premonitionfactory.com
Premonition Factory :
59 Airplanes Waiting For New York (2010) – Live at Kink FM X-Rated (2012) – The Theory of Nothing (2012)

Comment construis-tu un disque comme The Theory of Nothing, le dernier, sorti en 2012 ?

SO – Chaque album, du premier au dernier, a été enregistré live en studio, sur deux pistes stéréo. Les morceaux proviennent en général de sessions d’une demi-heure ou d’une heure où j’enregistre toute la musique qui me passe par la tête. Ensuite, pour peu que je m’en souvienne, si je découvre que la session de la nuit précédente sonne bien, j’en coupe un bout, peut-être cinq ou dix minutes, je fais un fondu d’entrée, un fondu de sortie, et ça donne un nouveau morceau. Tout est live, ce n’est pas mixé, ce n’est pas du multi-piste. Voilà de quelle manière je génère mes longues textures. Par exemple, je pourrais parfaitement enregistrer intégralement le concert de ce soir – d’ailleurs, c’est exactement ce que je vais faire –, soit trois quarts d’heure de show, et en extraire plus tard quelques minutes, que j’utiliserai comme nouveau morceau pour un prochain album. Tous mes titres sont issus de segments de sessions beaucoup plus longues. Je conserve quelque part des heures et des heures de jours entiers d’enregistrements.

L’improvisation joue donc un rôle clé.

SO – En règle générale, j’improvise tout, puisque le processus de composition se déroule en direct. Parfois quand je réécoute un enregistrement, je me rends compte qu’il y a plus d’un passage que je n’apprécie pas. Puis, à d’autres moments, la magie opère soudainement. C’est le signe que je tiens là un nouveau bon morceau.

Premonition Factory avec N-O @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Premonition Factory avec N-O live @ Antwerp Ambient Festival 2014
Dans ces conditions, un album live a-t-il encore un sens ?

SO – J’ai déjà sorti un live il y a deux ans [Live at Kink FM X-Rated]. Mais je trouve les albums studios plus intéressants. Parce qu’il s’agit réellement de musique inédite, et dont je contrôle la qualité. Les lives improvisés à 100%, publiés tels quels, excluent tout travail d’édition et de sélection en studio.

Quand on écoute ta musique, il n’est pas toujours évident de distinguer les sons naturels, la guitare et l’électronique.

SO – Dans l’ensemble, 90% de ma musique vient des synthétiseurs ou des sampleurs. J’ai introduit de la guitare sur un seul de mes albums, mais le son était lui aussi traité à travers plusieurs modules d’effets ou des générateurs de boucles.

Pourquoi as-tu choisi de t’autoproduire ?

SO – Les ventes de CD ne sont plus comparables à ce qu’elles étaient il y a dix ou vingt ans. Une collaboration avec une maison de disques n’a de sens que si celle-ci a les moyens de promouvoir ton travail. Or, jusqu’ici, j’ai parfaitement pu me débrouiller tout seul. Ce qui ne m’empêche pas d’envisager de me tourner vers divers labels dans le futur.

L'affiche de l'édition 2014 de l'Antwerp Ambient Festival / source : antwerp-ambient.com
Tu es aussi l’organisateur de cet événement, l’Antwerp Ambient Festival.

SO – Oui. Le concept a été développé il y a six ans. Plus exactement : il s’agit ce soir de la sixième édition. Les trois premières années, la manifestation s’intitulait Ambient Live Looping Festival. Mais au départ, elle était éparpillée dans toute l’Europe. La première édition a eu lieu en trois endroits : Anvers, Rome et Florence, en Italie. Dès la deuxième année, nous nous sommes rendu compte qu’on pouvait étendre nos ambitions. J’ai donc essayé d’attirer de meilleurs artistes, puis de relever petit à petit la qualité du festival. C’est la raison pour laquelle nous sommes passés de trente visiteurs la première année à probablement plus d’une centaine ce soir. En 2009, on avait encore l’impression d’assister à une petite réunion communautaire. Nous sommes plus pros aujourd’hui. La salle, l’organisation mais surtout l’affiche en témoignent. J’ajouterais que le festival devient de plus en plus ambient. Ce soir, ce sera très, très ambient. Plus encore, si c’était possible, que l’année dernière ou il y a deux ans. Le plus ambient des festivals ambient !

Qui s’est produit jusqu’ici au Antwerp Ambient Festival ?

SO – Theo Travis, le saxophoniste et flûtiste qui a notamment accompagné Porcupine Tree et David Sylvian, et qui fait aussi de très bonnes choses en solo, s’était joint à nous en 2011. Ce soir, Dirk Serries et Aidan Baker viennent pour la seconde fois. Je peux aussi citer le Britannique Steve Lawson, un excellent bassiste. Beaucoup de bons artistes très différents, en somme. En 2012, nous avons accueilli Dag Rosenqvist alias Jasper TX et Machinefabriek. Son vrai nom, Rutger Zuydervelt, te dit peut-être quelque chose. Il est désormais connu aussi loin qu’au Japon ou à Moscou.

Une telle organisation représente-t-elle beaucoup de travail ?

SO – Pas tant que ça. Pour moi, c’est devenu un processus automatique. Je sais ce que je fais, je connais les artistes. Je les contacte personnellement. Il s’agit d’une formule bien rôdée, donc tout va assez vite.

Premonition Factory avec N-O @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Premonition Factory avec N-O live @ Antwerp Ambient Festival 2014
Cette scène, encore très underground, pourrait-elle étendre son empire ?

SO – Les gens croulent sous les sollicitations pendant leur temps libre. C’est à celui qui attirera le mieux leur attention. Il y a la famille et les amis, mais aussi le cinéma et les sorties. Puis il y a les concerts de mainstream. Et enfin, il y a les niches, comme nous. La compétition est rude. Alors comment augmenter le nombre de fans ? En attirant des artistes plus renommés, comme je le disais. Mais surtout des artistes honnêtes, ceux qui sont capables de créer un lien avec le public. Les spectateurs comptent beaucoup pour moi. Si bien que je peux me montrer très difficile lorsqu’il s’agit de décider qui va jouer et qui ne va pas jouer.

Ce soir, non content d’assurer l’intendance, tu seras également présent sur scène, mais pas tout seul.

SO – Je vais jouer avec N-O. Il s’agit d’un projet en commun avec le guitariste allemand Hellmut Neidhardt, dont le nom de scène est N, d’après son initiale : N pour Neidhardt, O pour Overgaauw, d’où N-O.

Même votre nom de scène est minimaliste. Mais quelle galère pour le référencement sur Google !

SO – Ne m’en parle pas !

N-O : Hellmut Neidhardt et Sjaak Overgaauw @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
N-O : Hellmut Neidhardt et Sjaak Overgaauw
Comment est né ce projet ?

SO – Il y a deux ans, nous avons répété ensemble à Dortmund, dans une toute petite salle – imagine nos gros amplis dans une pièce minuscule. L’expérience devait être brève, elle s’est éternisée. Nous en avons tiré cinq ou six heures d’enregistrements dont nous étions si satisfaits, que nous avons remis le couvert lors d’une seconde session à la fin de l’année dernière. Désormais, nous disposons d’assez de matériel pour deux albums. En ce moment même, nous discutons avec plusieurs labels dans l’espoir de les publier en vinyles. C’est l’une des raisons qui me motivent à solliciter une maison de disques : je ne me lancerai pas moi-même dans la production de vinyles. Si tout va bien, un premier disque devrait sortir en fin d’année ou au début de l’année suivante.

C’était justement l’objet de ma dernière question. Quels sont tes projets ?

SO – En plus de ces albums avec N-O, je poursuis mon projet solo, Premonition Factory. La aussi, un certain nombre de nouveaux morceaux sont fin prêts. Mais j’explore cette fois une autre direction, moins électronique, plus organique. Si tu écoutes bien ce soir le début de notre set avec N-O, tu entendras quelques développements représentatifs de cette nouvelle orientation, très minimaliste. J’envisage la sortie de l’album en 2015.

>> Site officiel


lundi 19 mai 2014

Les villes abandonnées de René Splinter


Le label Groove Unlimited abrite quelques-uns des artistes les plus captivants de la scène électronique néerlandaise. René Splinter en fait partie. Il a publié en 2013 son quatrième album, Modern Ruins, et prépare cette année son premier concert en terre britannique, lors du Awakenings Festival en septembre. Autant intéressé par la face technique que par l’aspect artistique de la musique électronique, René profitait de l’édition 2014 du E-Day pour évoquer ses sujets de prédilections : l’histoire de la musique électronique, les défis du mixage et… les villes en ruines.


René Splinter @ Planetarium Bochum 2012 / photo : Jan-Cees Smit
René Splinter live @ Planetarium Bochum 2012 (photo : Jan-Cees Smit)

Oirschot, le 10 mai 2014

René, parle-moi de tes premiers pas de musicien. As-tu suivi une formation musicale ?

René Splinter – Oui, il y a fort longtemps. Dans ma jeunesse, la télévision diffusait des émissions consacrées à la musique pop. Un jour, en 1977 – je devais avoir 7 ou 8 ans –, ce fut au tour de Jean-Michel Jarre d'être invité. Ses machines, ses lumières, ses câbles, tout était étonnant dans sa prestation, et bien sûr, je n'avais jamais rien entendu de pareil. Il s'agissait d'Oxygène. Cette expérience m'a marqué. Au point que j'ai tanné ma mère pour qu'elle me laisse jouer de la musique comme lui. Elle m'a évidemment répondu qu'il me faudrait d'abord apprendre la musique, jouer d'un vrai instrument comme la flûte, et savoir lire des notes sur une partition. C'est ce que j'ai fait. Lorsqu'est venu le moment de choisir entre le piano et l'orgue électronique, je me suis tourné vers le second, tu t'en doutes bien. Avec le recul, je pense que le piano aurait été plus judicieux. Mais à cette époque, l’apprentissage de l’orgue électronique se déroulait souvent sur des orgues d'église. Donc une excellente formation, mais qui me paraissait alors bien ennuyeuse. J'ai arrêté au bout de trois ou quatre ans pour me contenter, à partir de cet instant, de quelques modestes expérimentations sonores sur mon premier clavier.

Depuis, les machines se sont accumulées, on dirait. Ton studio ressemble presque à un musée du synthé. Quelles sont tes dernières acquisitions ? De quel appareil es-tu le plus satisfait ?

RS – Il y a bien sûr le premier synthé monophonique pro que j'ai acheté, en 1986, le Sequential Circuits Pro One. Selon moi; tout musicien de musique électronique devrait débuter là-dessus, ne serait-ce que pour comprendre ce qu'est un synthé. Ma dernière acquisition est un Roland Jupiter 6 de 1983. Au début des années 90, j'utilisais le fameux Synthex, de la marque italienne Elka. Un synthé énorme et lourd, mais très fiable et doté d'un gros son, dont j'ai dû me séparer. L'année dernière, j'ai trouvé ce Jupiter 6. Comme le Synthex, il s'agit d'un synthé analogique polyphonique. Simplement, il ne dispose que de 6 voix au lieu de 8 pour le Synthex. Pourtant, quand bien même la valeur de ce dernier représente bien quatre fois celle du Jupiter, je n'en échangerais plus pour rien au monde.

Les albums de René Splinter : Almery, Transit Realities, Singularities / source : www.renesplinter.com
Ton premier disque, Almery, a vu le jour en 1989. Puis tu sembles avoir complètement abandonné la musique jusqu'en 2006. Qu'est ce qui t'as poussé à y revenir?

RS – Après Almery, c’est-à-dire après 1989, je n’ai pas cessé d’enregistrer. Mes archives sont pleines de morceaux de cette période. Mais je n’ai jamais voulu les publier, parce qu’aucun ne me paraissait suffisamment bon, suffisamment achevé. Il me semblait qu’il manquait toujours quelque chose. J’ai continué à enregistrer jusqu’à ce que l’inspiration s’épuise, vers 1995. Pourquoi continuer à faire de la musique si je ne publie jamais rien ? Néanmoins, j’avais bien veillé à tout archiver. C’est alors qu’en 2006, un artiste peintre m'a appelé. Il connaissait mes activités de musicien. Comme il préparait une exposition pour une galerie, il voulait me confier la réalisation de l'arrière-plan musical. Pour lui, j’ai composé mes premiers morceaux en dix ans.

A cette époque, tu as commencé à travailler avec un label allemand, MellowJet. Pourquoi ce choix, alors que tu sais très bien te débrouiller tout seul ? Et pourquoi l'Allemagne ?

RS – Le marché pour ce style spécifique de musique électronique est bien plus développé en Allemagne qu’aux Pays-Bas. La scène y est aussi plus importante et plus vivante.

Vraiment ? Mais regarde autour de toi ! Nous sommes bien aux Pays-Bas ici.

RS – Certes, mais la majorité du public du E-Day est allemande. L’Allemagne restera quoi qu’il arrive le cœur et l’origine de cette scène. Maintenant, pourquoi un label ? Quand j’ai redécouvert mes archives, en 2006, Internet et les nouvelles technologies m’ont semblé un bon moyen de nettoyer mes anciens morceaux selon les derniers standards et de les partager moi-même grâce aux facilités apportées par les réseaux sociaux. Or le succès n’a pas été au rendez-vous. J’ai compris que j’avais besoin d’une maison de disques pour me soutenir. Je me suis d’abord tourné vers Groove, le choix le plus évident. Mais ça n'a pas fonctionné. En revanche, MellowJet m’a répondu favorablement. Après une réédition d’Almery, MellowJet a publié Transit Realities, un disque justement constitué de ce matériel dépoussiéré du début des années 90.

René Splinter @ Planetarium Bochum 2013 / photo : Tom Wiegand
René Splinter @ Planetarium Bochum 2013
(photo : Tom Wiegand)
Après ces deux albums en Allemagne, te voici de retour à la maison, chez Groove.

RS – Oui, un jour Ron m'a appelé pour me demander si j’étais disposé à publier mon prochain album chez lui. Comme c’est ce que je souhaitais depuis le début, j’ai accepté. Aussi simple que ça !

Que fais-tu dans la vie ?

RS – Je suis sans emploi en ce moment. Normalement, je suis technicien dans le domaine des équipements photographiques, mais c’est un métier sinistré depuis des années.

Ceci explique peut-être les compétences dont tu fais preuve sur ton vlog. L’année dernière, tu as lancé ce blog vidéo sur Youtube. C’est ainsi que j’ai appris que tu savais réparer toi-même tes synthés.

RS – En effet, j’ai réparé un Korg Polysix bien mal en point. Ma formation technique m’a aidé, certes, mais c’est avant tout quelque chose que je fais par plaisir. J’aime regarder sous le capot, ouvrir les appareils, comprendre comment ils fonctionnent, comment ils sont conçus.

Tu as aussi eu l’opportunité de jouer sur un theremin.

RS – Le theremin a toujours été une grande source de curiosité, parce que je m’intéresse énormément à l'aspect expérimental de la musique électronique : Karlheinz Stockhausen, bien sûr, Jean-Jacques Perrey, pour sa contribution au développement des instruments électroniques dans les années 50, Olivier Messiaen, pour son travail sur les ondes Martenot, ou plus récemment Dick Raaijmakers, qui vient de mourir. Avec le theremin, on touche à la préhistoire de l'électroacoustique. Grâce à un ami, je suis entré en contact avec les membres du groupe Het Groot Niet Te Vermijden – tu ne les connais probablement pas mais ils sont très célèbres aux Pays-Bas –, qui cherchaient à se débarrasser du leur. Ils ont trouvé acquéreur, mais dans l’intervalle, l’appareil a fini provisoirement dans mon studio.

René Splinter dans son studio / photo : René Splinter
René Splinter dans son studio (photo : René Splinter)
Un autre épisode de ton vlog, consacré à la genèse de Transit Realities, permet de comprendre en détail tes techniques d’enregistrement. Tu y relates par exemple tes premiers pas avec le séquençage Midi.

RS – Avant de passer au Midi, j’utilisais les séquenceurs internes des instruments. Chaque enregistrement consistait en un assemblage de séquences et de  rythmes, tous conçus indépendamment. Même à cette époque, je n'avais pas de table de mixage. Je n'avais qu'un magnétophone à cassettes stéréo pour enregistrer. Je procédais par ajouts successifs, par overdubs.

Lors du travail de dépoussiérage de tes vieilles bandes, comment as-tu réussi à remixer des morceaux enregistrés dans de telles conditions ? A un moment, tu affirmes même avoir isolé 24 pistes à partir de 4 pistes originelles. Comment est-ce possible ?

RS – J'ai toujours gardé précieusement les enregistrements originaux des prises successives. La dernière cassette contient évidemment toutes les prises, mais les précédentes sont toutes moins encombrées. Celles-ci, je les charge dans Logic. Transit Realities était déjà un enregistrement 4 pistes. Dans ces conditions, même si ce travail paraît compliqué, voire impossible, tu vas voir qu’il n’est pas si difficile. Certes, la piste contenant le rythme parcourt pratiquement toute la durée du morceau. Si d’autres instruments le recouvrent, on ne peut plus rien y faire. Mais en général, il peut bien y avoir plusieurs instruments sur la même piste, ils ne sont pas forcément audibles en même temps. On peut par exemple entendre un son de piano pendant sept secondes, puis des cordes, mais il s’agit d’une succession. Il devient dès lors possible de les séparer. Une fois isolé de la sorte, chaque instrument dispose de sa propre piste, à laquelle je peux affecter son propre traitement, ses propres effets, etc., comme lors de n’importe quel enregistrement multipiste.

Comment as-tu appris toutes ces techniques ?

RS – J'ai appris en pratiquant, à l'époque d'Almery. Sans multipiste, il fallait bien me débrouiller autrement. Comme toute post-production m’était interdite, j’ai dû entraîner mon oreille à évaluer le mixage dès la phase d’enregistrement. Ce sont ces limites techniques qui m'ont forcé à comprendre et à m’améliorer.

René Splinter - Modern Ruins / source : René Splinter
René Splinter – Modern Ruins
Ton dernier disque s'intitule Modern Ruins. Tu en as joué certains passages ici-même, lors du précédent E-Day, il y a exactement un an. Cet album raconte-t-il une histoire ?

RS – J’aime bien développer un petit concept pour chaque album. J’avais déjà composé quelques titres de Modern Ruins quand je me suis aperçu que je tenais là l’opportunité de faire un lien avec ma vieille obsession pour les villes abandonnées : les usines, les bâtiments en ruine. Je trouve ça très impressionnant. Tchernobyl en est un bon exemple. Les photos les plus récentes révèlent à quel point ces lieux retrouvent une certaine vie au moment-même où l'homme en perd le contrôle, quand la nature reprend ses droits. Je n’ose jamais m’en approcher. C'est souvent interdit, et pour de bonnes raisons. Si tu restes piégé dans un tel endroit, personne ne viendra te sauver !

Sur la compilation Dutch Masters [2011], chaque artiste impliqué devait composer un titre d’après un chef-d’œuvre de la peinture flamande. Quel tableau as-tu illustré ?

RS – J’ai choisi La Tour de Babel, de Pieter Bruegel [1568], dont la plus célèbre version est exposée au musée Boijmans van Beuningen, dans ma ville de Rotterdam.

Ce choix est-il lié à ton obsession pour les ruines ?

RS – Je n'y avais jamais songé. Les deux sujets – la déliquescence urbaine et la Tour de Babel – ont en commun le thème de la démesure, le gigantisme des constructions humaines qui finissent par échapper à leurs bâtisseurs et reprennent leur autonomie.

René Splinter @ E-Day 2014 / photo S. Mazars
René Splinter @ E-Day 2014
Lors des Schallwelle Awards en mars dernier, tu étais nommé dans deux catégories, et tu as atteint la seconde place dans les deux cas. Tu as aussi profité de la cérémonie pour accompagner sur scène Eric van der Heijden le temps d’un morceau.

RS – Eric m’avait demandé de l’aider à composer un titre spécialement pour Sylvia Sommerfeld [la présidente de l’association Schallwende, qui organise l’événement]. Sylvia compte énormément pour notre communauté. Nous l'aimons beaucoup et nous savons qu’elle nous apprécie également. C'était l’occasion de lui rendre hommage. Nous avons interprété le morceau pour la première fois lors d’un précédent concert d’Eric au planétarium, il y a deux mois, et une seconde fois lors de la cérémonie.

Qu'as-tu prévu cette année ?

RS – Le 13 septembre, je participerai pour la première fois au Awakenings Festival, à Burton-on-Trent. Je me suis déjà produit aux Pays-Bas et en Allemagne, mais jamais en Grande-Bretagne. Je développe également quelques idées pour un nouvel album. Je compose, je collecte des sons et je programme des séquences. J’ignore encore là date de sortie, mais j’espère finir à temps pour le festival en Angleterre.



samedi 17 mai 2014

Gert Emmens & Ruud Heij entre séquences et silences


Gert Emmens et Ruud Heij font probablement partie des noms les plus respectés de la scène électronique néerlandaise. Le premier comme locomotive de la maison de disque Groove, le second comme l'un des plus grands héritiers de la Berlin School des années 70, maître incontesté des séquenceurs au sein du groupe Free System Projekt. Impliqués dans divers projets en solo ou en collaboration, les deux hommes travaillent souvent ensemble. Ils viennent de publier un nouvel album, Signs, un disque d'ambient music dépourvu de toute ligne de séquenceur, totalement inattendu dans leur discographie. Ils étaient de passage au E-Day pour en assurer la promotion.

 

Gert Emmens & Ruud Heij @ E-Day 2014 / photo : Heike Mäder
Gert Emmens & Ruud Heij @ E-Day 2014 (photo : Heike Mäder)

Oirschot, le 10 mai 2014

Vous venez de publier un album, intitulé Signs. Mais il ne s'agit pas de votre première collaboration. Quand vous êtes-vous rencontrés et pourquoi avez-vous décidé de travailler ensemble ?

Gert Emmens – Vers 1999-2000, nous avons tous les deux remporté un concours dans le cadre d'un fan club de musique électronique dont nous étions membres. Nos morceaux avaient été choisis pour figurer sur une compilation, et c'est comme ça que nous avons fait connaissance. Comme j'ai manifesté mon éblouissement devant la collection de synthés de Ruud, il m'a proposé de passer chez lui pour jouer un peu dessus. Nous avons ensuite attendu deux ou trois ans avant de nous lancer dans une véritable collaboration. [le premier disque estampillé Gert Emmens & Ruud Heij, Return to the Origin, a été publié en 2004]. Le temps de constater que nous nous entendions bien et que nous avions beaucoup de goûts en commun, ce que me semble très important. Au début, nous avions juste choisi de ne développer qu'un morceau. En fait, il s'agissait d'un titre préexistant de Ruud, sur lequel il avait toujours voulu ajouter un solo. Il m'a demandé de le faire.

Ruud Heij – Il faut comprendre qu'à cette époque, ce genre d'exercice était hors de ma portée. Je ne savais pas jouer les solos, j'étais à fond dans les séquenceurs. Mais j'avais le sentiment qu'il manquait quelque chose à ce titre, et c'était précisément un solo. Plusieurs musiciens que j'avais sollicités ont essayé, mais sans jamais atteindre ce que j'avais en tête. Puis Gert s'y est mis. Au bout de la troisième prise, c'était parfait : exactement ce que j'avais imaginé sans pouvoir le réaliser moi-même. Ce fut la première pierre de notre collaboration.

Quelle est votre histoire musicale, Comment vous êtes-vous mis à la musique électronique ?

RH – En ce qui me concerne, tout a commencé en 1974, quand j'avais 9 ans. Mon grand frère, qui s'intéressait beaucoup à tous les nouveaux courants de l'époque, a apporté à la maison Phaedra [1974], de Tangerine Dream. Un jour, je regardais des dessins de dinosaures dans un livre pour enfants, et ce disque était sur la platine au même moment. La combinaison m'a paru sensationnelle. J'ai immédiatement voulu écouter d'autres albums de ce genre. Mais comme je n'avais pas d'argent pour en acheter moi-même, j'ai insisté auprès de mon frère. Quand il m'a fait écouter Moondawn [1976], de Klaus Schulze, j'ai compris que je voulais composer moi aussi de la musique.

GE – Pour moi, ce fut un peu plus tôt, dans les années 60. J'ai fait partie de plusieurs groupes de rock – il faut bien commencer quelque part –, mais j'étais déjà familiarisé avec les instruments qu'on appelait alors « synthétiseurs ». Là aussi, c'est grâce à mon frère, qui a neuf ans de plus que moi. Il jouait en boucle Good Vibrations des Beach Boys, qui contient déjà des sons de synthèse. Plus tard, vers 1970-71, après avoir entendu le monstrueux solo de Moog à la fin de Lucky Man, d'Emerson, Lake & Palmer, j'ai voulu en avoir un à moi, sans imaginer une seconde le prix colossal d'une telle machine à l'époque. Puis un jour, j'ai lu dans un magazine la critique d'un album de synthétiseurs d'un groupe allemand, Tangerine Dream. Le disque s'appelait Ricochet [1975]. J'ai découpé l'article, je l'ai emmené avec moi dans un magasin de disques et j'ai demandé au vendeur de me faire écouter le vinyle. C'était fantastique. Inutile de dire que je l'ai acheté aussitôt. Après, j'ai pris aussi Timewind, de Klaus Schulze, et Oxygène, de Jean-Michel Jarre, dans un autre genre. Donc les Allemands ne sont pas les seuls à m'avoir impressionné. Il y a eu quelques Français : Jarre, mais aussi Claude Perraudin. Mon père avait disposé un imposant orgue électronique dans le salon. Il m'autorisait à l'utiliser pour mes propres trucs. C'est comme ça que j'ai commencé à composer dans le style de la musique électronique de l'époque, puis à jouer avec des camarades, à acheter de nouvelles machines. Au bout d'un moment, c'est devenu plus sérieux.

Gert Emmens & Ruud Heij / source : www.gertemmens.nl

Fidèle parmi les fidèles, tu as été un artiste Groove presque depuis le début. Comment tout cela s'est-il produit ?

GE – J'ai d'abord été dans un label néerlandais Quantum Productions. Après deux disques sur CD-R, j'ai vu une petite annonce. Quelqu'un voulait céder son Moog Prodigy (un synthé extraordinaire). Le vendeur en question n'était autre que Ron Boots. Je suis allé chez lui pour récupérer la machine, nous avons commencé à bavarder, et à la fin de l'après-midi, je signais un contrat ave Groove.

Avez-vous tenté de devenir pro ? Que faites-vous dans la vie ?

RH – Non seulement cette scène électronique ne permet pas de gagner d'argent, mais en plus, l'équipement lui-même coûte horriblement cher. Au bout du compte, le moindre centime gagné est réinvesti dans le matériel. Donc j'occupe bien sûr un emploi à côté, qui n'a absolument rien à voir. Je vends des meubles dans un magasin.

GE – Ruud a raison : pas question de vivre de la musique électronique. La scène est bien trop étroite. Je travaille quant à moi pour le gouvernement néerlandais, comme webmaster dans l'administration.

Ruud, j'aimerais parler à présent avec toi d'un groupe impressionnant dans lequel tu es impliqué depuis le milieu des années 90 : Free System Projekt. Etes-vous toujours actifs ?

RH – Malheureusement non. Free System Projekt est en pause, peut-être indéfiniment. Je ne sais pas. C'est d'abord le projet de Marcel Engels, et il s'occupe désormais à plein temps de sa famille. Donc il n'a plus de temps à consacrer à la musique. Quoi qu'il en soit, à la fin de l'année ou peut-être au début de l'année prochaine, un nouveau CD de Free System Projekt verra malgré tout le jour. Il s'agit des enregistrements d'une session que nous avons faite il y a environ un an et demi avec Terry Winter, de Winterstorm. Terry s'occupe d'éditer le disque. Ce sera peut-être le dernier.

C'est bien dommage, car lorsque j'ai entendu Pointless Reminder [1999] pour la première fois, je me suis dit : «Voilà à quoi devrait ressembler Tangerine Dream aujourd'hui ».

RH – Tu n'es pas le premier à nous faire la remarque. Au départ, FSP était un projet solo de Marcel. Quand je l'ai rejoint, j'ai tout de suite pensé à un autre musicien très capable de produire de tels sons : il s'agissait de Frank van der Wel. Marcel n'en avait jamais entendu parler. Je l'ai donc convaincu d'assister à l'un de ses concerts, et il a accepté que Frank intègre FSP. Ensuite, Frank a eu des problèmes personnels qui l'ont forcé à arrêter la musique et à quitter le groupe. Depuis 2007, nous étions de nouveau un duo. Mais à présent, il y a peu d'espoir que Marcel lui-même revienne.

Gert Emmens & Ruud Heij - Signs / source : www.gertemmens.nl
Gert Emmens & Ruud Heij – Signs
Vos carrières solos respectives nous avaient habitués aux explosions de séquenceurs. Or avec Signs, vous signez un disque d'ambient music. Voilà qui a de quoi surprendre : Ruud est impliqué dans un album et il n'y a pas une seule ligne de séquenceur !

RH – J'ai pratiqué le séquenceur à haute dose avec Free System Projekt, avec Kubusschnitt, avec Patchwork, puis avec Gert. J'ai décidé qu'il était temps de passer à autre chose. Je ne suis plus trop inspiré par cet instrument pour le moment. L'un des éléments qui m'ont décidé à me lancer, c'est le commentaire très encourageant des Belges de Roswell Incident, qui m'ont révélé à quel point ils aimaient les parties ambient qui encadraient les développements de séquenceurs de chacun de mes titres. Alors pourquoi ne pas leur consacrer un album entier ? Pour ce faire, je me suis une fois de plus tourné vers Gert.

Mais il y a aussi un concept derrière cet album. Que signifie « Signs » ?

GE – La planète est constellée de puissants radiotélescopes qui analysent les signaux radios en provenance de l'espace. Ces signaux pourraient très bien n'avoir aucune signification. Mais avec un peu d'imagination, la moindre régularité pourrait aussi être interprétée comme un message extraterrestre nous étant destiné, comme dans le film Contact [Robert Zemeckis, 1997].

Comment avez-vous conçu cet album ?

GE – Le processus de création est resté très comparable à nos travaux précédents à base de séquenceurs. En général, nous nous retrouvons dans le studio de Ruud. Il prépare une séquence sur son système modulaire. Comme j'entends en direct ce qu'il fabrique, je peux réfléchir en même temps à quelques accords. Quand nous sommes prêts, nous poussons simplement le bouton « enregistrer » et nous nous mettons à jouer. Cette fois, c'était la même chose, hormis les séquenceurs, bien sûr. Nous avons manipulé des sons jusqu'à ce que l'un de nous attrape quelque chose d'intéressant et démarre l'enregistrement. Au bout d'une heure, nous obtenons déjà un morceau. Nous faisons en général deux ou trois prises de chaque titre. Comme tout est improvisé la plupart du temps, elles ne se ressemblent pas. Il ne nous reste plus qu'à choisir la meilleure. Je m'occupe des finitions dans mon propre studio : j'ajoute des effets, quelques overdubs, je mixe et je procède au mastering. Enfin, il revient à Ruud de me dire si le résultat lui plaît ou non.

RH – C'est très rare que je n'aime pas.

Ruud, lors du dernier B-Wave en Belgique, tu n'as pas caché ton intérêt pour le Memotron de Manikin Electronic. Les parties de Mellotron qu'on entend sur tes disques sont-elles créés à partir du Memotron ?

RH – Je ne possède pas le Memotron, j'utilise des samples. J'ai une sonothèque complète de sons de Mellotron chargés sur un sampler. Donc je n'ai pas ressenti le besoin d'acquérir l'appareil, même si c'est un instrument formidable. Les gens qui n'ont pas accès à des samples auraient tout à gagner à l'achat d'un Memotron.

Gert, tu as participé en 2011 à la compilation Dutch Masters, initiée par Michel van Osenbruggen. Je pose la même question à tous les musiciens néerlandais impliqués : pourquoi as-tu choisi d'illustrer musicalement la peinture Muurhuizen, de Jan Weissenbruch ?

GE – Le tableau original est accroché dans mon salon. Quand mes parents se sont mariés, ils ont reçu plein de cadeaux, parmi lesquels figurait ce tableau. Des années plus tard, j'ai découvert qu'il s'agissait d'un original, signé à la main. Donc je n'ai pas eu beaucoup à réfléchir quand Michel m'a soumis son projet. J'avais déjà une connexion émotionnelle très forte avec l'œuvre.

Gert Emmens Project - Memories / source : www.gertemmens.nl
Récemment, tu t'es lancé dans un projet parallèle dans un tout autre domaine, le rock progressif. Un album en a résulté, Memories, que tu as publié en janvier 2013 sous le nom de Gert Emmens Project.

GE – Le rock progressif, c'est l'amour de ma vie ! J'y travaillais depuis de nombreuses années. Régulièrement, il m'arrivait de composer un titre ou deux dans cette direction. Un jour, j'ai décidé qu'il était temps d'y consacrer un disque tout entier. Même s'il y a peu en commun avec l'univers de Groove, Ron Boots a quand même accepté de le publier sur le label. C'est Ed Unitsky, le célèbre designer, qui s'est chargé de dessiner la couverture. Son imagerie a peu en commun avec mes disques électroniques. Je développe en ce moment un second album dans la même veine. Comparé à la musique électronique, le rock progressif exige un processus de composition et d'exécution beaucoup plus long et beaucoup plus technique. J'ai joué les solos, la batterie, la basse, assuré les parties de chant. Tout le contraire de l'électronique, où tu peux te permettre de broder autour de quelques idées basiques.

As-tu déjà envisagé de fusionner les deux genres ?

GE – Certaines influences progressives se font déjà ressentir dans mes disques de musique électronique.

RH – On pourrait essayer, Gert.

Le futur de la scène électronique néerlandaise semble assuré avec le jeune Jeffrey, connu sous le nom de Synthex. Gert, comme tu l'as un peu pris sous ton aile, peux-tu en dire un mot ?

GE – Je l'ai rencontré l'année dernière, quand nous nous sommes produits ici-même, à l'étage, lors du E-Day 2013. C'est Ron qui lui avait suggéré de venir jouer. Il n'avait que 13 ou 14 ans. Je lui ai proposé mes services, donné des conseils, mais il a voulu que je l'accompagne sur scène à la batterie et au clavier. L'un des morceaux, que nous avons enregistré, s'est retrouvé sur son second album. Son père, qui est très impliqué, a beaucoup insisté pour qu'il en soit ainsi.

Ruud Heij et Gert Emmens @ E-Day 2014 / photo S. Mazars
Ruud Heij et Gert Emmens @ E-Day 2014
Allez-vous promouvoir Signs sur scène cette année ?

RH – Non. Personnellement, je ne souhaite plus donner de concerts dans l'immédiat. Ce n'est pas facile de combiner la vie privée et la musique. Ma compagne habite en Allemagne. J'y passe presque tous mes week-ends. Par ailleurs, mon job est physiquement très exigeant. Or l'organisation d'un seul concert demande une telle énergie ! Même une prestation totalement improvisée requiert une certaine préparation.

Vous passez quand même un peu de temps en studio ?

GE – Oui, aussi fréquemment que possible. Je suis en train d'enregistrer mon nouvel album. Je partage l'avis de Ruud sur le temps et l'énergie qu'un concert exige. Mais si les gens me demandent, comme Remy l'année dernière, de les accompagner à la batterie, alors je suis partant. Parce que dans ces conditions, je peux venir les mains dans les poches. Pour le moment, c'est ce qui me plaît.

RH – Mais ne désespère pas ! Qui sait ce que le futur nous réserve ?

>> Site officiel de Gert Emmens