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samedi 12 septembre 2015

Lifelines #4: Roedelius, un grand monsieur enfin célébré


Après le trompettiste sud-africain Hugh Masekela, l'écrivain somalien Nuruddin Farah et le percussionniste urugayen Rubén Rada, le festival Lifelines, organisé par la prestigieuse Haus der Kulturen der Welt de Berlin, décidait de consacrer sa quatrième édition à un Allemand, le parrain de la musique électronique Hans-Joachim Roedelius, à l'occasion de ses 80 ans. Au programme : des concerts, bien sûr, mais aussi des conférences, des films, des installations et une exposition autour de la vie et de l'œuvre de cet immense artiste, aujourd'hui internationalement reconnu. Christopher Chaplin, Tim Story, Stefan Schneider et tous les habitués de More Ohr Less, le festival qu'il organise chaque année en Autriche, étaient présents, de même qu'une kyrielle d'invités du monde entier parmi lesquels Yann Tiersen, Lloyd Cole, Richard Fearless de Death in Vegas, et Christoph H. Müller de Gotan Project.

 

Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Le 4e festival Lifelines de la Haus der Kulturen der Welt rend hommage à Hans-Joachim Roedelius

Berlin, du 3 au 6 septembre 2015

Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius
C'est à l'initiative de Detlef Diederichsen, directeur du département « musique et arts vivants » à la Haus der Kulturen der Welt, que nous devons le privilège d'assister à cette manifestation en l'honneur de Hans-Joachim Roedelius, qui fait aussi office de fête d'anniversaire pour ce monsieur de 80 ans. Dans sa longue carrière, Achim a noué des contacts, rencontré des artistes du monde entier, et a fini par réunir autour de lui une famille de fidèles très éclectiques, mais tous également passionnants. L'affiche du festival en témoigne : pêle-mêle se succèdent sur scène un groupe de musique traditionnelle corse, un songwriter britannique, un violoncelliste viennois, deux action artists brésiliens, des musiciens folk, un compositeur américain, un DJ autrichien, et même une formation électronique française au nom allemand mais fondée par un célèbre chanteur breton. Mais ce n'est pas dans le cadre idyllique de Lunz am See que se retrouve ce petit monde : au lieu des sapins, des plages de galets et des canards, ce sont les murs de béton et les piliers de métal de l'austère Haus der Kulturen der Welt, en plein cœur de Berlin, qui renvoient l'écho de ces quatre jours de musique.

Chor der Kulturen der Welt, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Chor der Kulturen der Welt
Les festivités sont lancées par le Chor der Kulturen der Welt, qui interprète une cantate composée dans les années 1730 par un certain Johann Christian Roedelius, ancêtre lointain d'Achim. Le chœur est accompagné de musiciens qui, au lieu de jouer leur partition sur des instruments d'époque – clavecins, violons, hautbois – optent pour des Minimoog aux sons chauds et épais. On pense beaucoup au célèbre album Switched-On Bach, sur lequel Wendy Carlos enregistra en 1968 une dizaine d'œuvres de Jean-Sébastien Bach sur un synthétiseur modulaire Moog. Cette ouverture donne le ton de l'ensemble du festival, qui sera un pont jeté entre les cultures du monde entier, comme le veut le nom du bâtiment qui accueille la manifestation, mais aussi entre les générations. Pour Roedelius, l'aspect temporel est au moins aussi important que la dimension spatiale. D'ailleurs, depuis qu'il a créé le festival More Ohr Less à Lunz, en Autriche, tous ses efforts vont en ce sens. De par son âge, mais aussi parce que son tempérament est ainsi fait, il est lui-même ce pont, n'hésitant pas à s'effacer pour mieux mettre en valeur les autres. Il n'est pas seulement un pionnier de la musique électronique en Allemagne. Il en est aussi le parrain. C'est lui qui, en fondant le Zodiak Club à la fin des années 60 à Berlin, a permis aux autres pionniers de débuter. Cette position de surplomb explique à la fois son importance dans l'histoire de la musique, mais aussi sa relative confidentialité. Jusqu'à une date récente, il n'était connu que des initiés, dans les milieux underground.

Roedelius & Arnold Kasar, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Roedelius & Arnold Kasar

Roedelius & Kasar

Roedelius & Arnold Kasar, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Roedelius & Arnold Kasar
La première soirée à Berlin ressemble beaucoup à la dernière à Lunz le mois dernier. Tour à tour, Achim appelle sur scène un nouveau partenaire : dans l'ordre, Arnold Kasar, Tim Story & Lukas Lauermann, Christopher Chaplin et Stefan Schneider, tous familiers du More Ohr Less Festival. Dès l'entrée en scène d'Arnold Kasar, une première agréable surprise vient flatter l'oreille du spectateur. Kasar au clavier, Roedelius aux machines, c'est ce qu'on attendait, mais voilà qu'Achim se lève et, s'appuyant au piano, entonne quelques mélodies. Car Hans-Joachim Roedelius est aussi chanteur, et sa merveilleuse voix, légèrement tremblante mais d'une portée inattendue, adoucirait les cœurs les plus endurcis.

Tim Story, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Tim Story

Roedelius & Tim Story avec Lukas Lauermann

La combinaison Roedelius-Story-Lauermann avait si bien fonctionné à Lunz que les trois hommes rééditent leur performance à Berlin. Nous ne nous y attarderons donc pas. Le piano d'Achim, les nappes mélancoliques de Tim et le violoncelle de Lukas assurent un moment d'immense sérénité très apprécié du public, avant les arrangements plus inquiets, voire franchement menaçants, de Christopher Chaplin.




Roedelius, Tim Story & Lukas Lauermann, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Roedelius avec Tim Story et Lukas Lauermann au violoncelle

Roedelius & Christopher Chaplin

Christopher Chaplin, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Christopher Chaplin
La carrière de Roedelius au sein de Cluster l'a habitué à travailler quotidiennement avec un excité, un vrai punk, en la personne de Dieter Moebius, récemment disparu. Ainsi, alors qu'il était toujours le plus calme des deux, il a toujours eu à ses côtés une figure de fou fiévreux et exalté. Ce soir, cette place revient sans conteste à Christopher Chaplin, dont le bouillonnement et le trouble offrent un contraste saisissant avec la quiétude d'Achim, comme au bon vieux temps de Cluster. Les remarquables vidéos de Florian Tanzer qui ponctuent toute la soirée accompagnent admirablement ce brutal changement d'ambiance. Aux paysages forestiers embrumés qui illustraient l'univers sonore de Story & Roedelius succèdent de sinistres animations, comme cette main menaçante recouverte de peinture blanche qui évoque aussi bien le cinéma expressionniste allemand que les films de zombies italiens des années 70.

Christopher Chaplin, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Christopher Chaplin

Roedelius & Stefan Schneider

Roedelius & Stefan Schneider, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Roedelius & Stefan Schneider
Retour au calme avec Stefan Schneider. Comme Chaplin, ce musicien originaire de Düsseldorf dispose d'un petit set d'appareils divers, générateurs de sons et filtres pour la plupart. A ses côtés, Roedelius se tourne aussi bien vers son piano que vers ses propres machines, en particulier ce qui (à vue de nez) ressemble à un Novation Bass Station II, dont il se servira beaucoup les jours suivants. Moins sombre que Chaplin mais plus tumultueux que Story, Schneider offre à entendre une facette encore différente, mais toujours aussi audacieuse, de cette Roedelius Connection. En outre, par ses petits gestes aériens, manipulant ses appareils comme s'il s'agissait de pièces très fragiles, Schneider se révèle aussi intéressant à voir qu'à entendre.

Débats et exposition

Peter Kruder, Heiko Hoffmann, Richard Fearless, Stuart Baker, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Peter Kruder, Heiko Hoffmann,
Richard Fearless, Stuart Baker
Le lendemain, les réjouissances débutent dans une salle de cinéma adjacente à l'auditorium par un panel de discussion consacré à la carrière et à l'influence de Roedelius dans l'histoire de la musique. Animé par Heiko Hoffmann, rédacteur en chef du magazine Groove, l'une des références de la musique électronique en Allemagne, cette passionnante conversation réunit Richard Fearless, le fondateur de Death in Vegas, Peter Kruder, le DJ autrichien connu pour son duo Kruder & Dorfmeister, et Stuart Baker, patron du label britannique Soul Jazz Records.

Une installation interactive de Julian Roedelius, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
L'installation interactive de Julian Roedelius
Tous sont, parfois depuis plusieurs décennies, des fans de Roedelius, Cluster ou Harmonia. Comment en sont-ils arrivés là, à une époque où Internet ne permettait pas de télécharger d'un clic l'intégralité de la discographie d'un artiste ? Le bouche à oreille ? Les disquaires d'occasion ? Oui, mais pas uniquement, explique Richard Fearless. Ce sont surtout les connexions entre artistes qui ont permis de remonter la piste jusqu'à Achim Roedelius. Par exemple, un fan de Bowie finissait souvent par s'intéresser à Brian Eno, le producteur de sa trilogie berlinoise. Qui connaissait Eno pouvait par la suite se laisser tenter par Harmonia (le trio Moebius/Roedelius/Rother), dont Eno prétendait à l'époque qu'il était le « groupe de rock le plus important au monde ». Eno a sans doute été celui qui a le plus mis en lumière les Allemands. Ce qui explique peut-être aussi leur influence plus précoce à l'étranger que dans leur propre pays.



Exposition Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Exposition Lifelines Roedelius

Richard Fearless, Stuart Baker, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Richard Fearless, Stuart Baker
Chose étonnante, ce n'est que depuis quelques années qu’un immense artiste comme Hans-Joachim Roedelius peut vivre de son art, souligne Heiko Hoffmann. Si d'autres, comme Tangerine Dream, ont connu un succès rapide, à la fois critique et financier, il n'a quant à lui jamais possédé de synthétiseur. De généreux amis lui prêtaient parfois leur matériel. En revanche, Cluster et Harmonia ont traversé toutes les modes et sont restés les références de l'underground jusqu'à nos jours. Au temps des hippies, raconte Stuart Baker, les initiés vénéraient Cluster. Quand les punks sont arrivés, leur avant-garde vénérait Cluster. Puis ce furent les déferlantes techno et électro des années 90 et, là encore, les plus branchés vénéraient Cluster. Jusqu’à aujourd’hui, où Roedelius finit enfin par être célébré dans son pays d’origine à sa juste valeur, au point de se voir consacrer une exposition.

Exposition Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Exposition Lifelines Roedelius
Celle-ci rassemble photos de famille, arbre généalogique, archives musicales, matériel promotionnel et articles collectors. Trois installations agrémentent le parcours du visiteur. Brian Eno, compagnon de route de Cluster et Harmonia le temps de trois albums, n'a pas fait le déplacement jusqu'à Berlin. On se dit qu'il aurait pu se libérer quelques heures pour venir saluer son ami. A la place, il lui a dédicacé l'une des installations, sobrement intitulée For Achim. Le visiteur pénètre dans une pièce sombre, seulement éclairée par quelques bougies (type fausses bougies Ikea) et baignée dans une boucle de musique planante. La mise en scène est un peu kitsch, mais la musique fait honneur à la réputation du grand Eno. Un peu plus loin, c'est dans une vaste pièce bétonnée que le public peut découvrir Unfinished Portrait of Roedelius Today, une installation vidéo de Carolin Brandl, à laquelle Hanno Leichtmann (qui accompagnait Clara Hill à Lunz en 2014) a ajouté un mur sonore de Roedeliusmusik sur quatre canaux. Enfin, la famille Roedelius n'a pas hésité à rapatrier depuis Lunz le fameux Lauscher, ce trône musical imaginé en 2014 par Christine, l'épouse d'Achim, et dont nous avons déjà parlé sur ce blog. A l'issue du panel animé par Heiko Hoffmann, l'objet de la discussion surgit dans la salle, tout étonné qu'on en ait déjà fini, et invitant déjà le public à venir prendre place dans le grand auditorium où le spectacle va bientôt commencer.

L'installation de Carolin Brandl et Hanno Leichtmann, exposition Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
L'installation de Carolin Brandl et Hanno Leichtmann, exposition Lifelines Roedelius

Caramusa

Caramusa, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Caramusa
Pas de musique électronique sur scène, ou très peu, au programme de cette deuxième soirée berlinoise. L'ouverture est assurée par Caramusa, groupe de musique traditionnelle corse dont Roedelius a fait la connaissance il y a une vingtaine d'années lors de l'un de ses nombreux voyages sur l'île. Achim, présent en permanence sur scène, se penche parfois sur son piano et ajoute quelques notes minimalistes dont il a le secret aux mélopées tour à tour entraînantes et mélancoliques des Corses.

Fondé en 1985 par Christian et Jean-Jacques Andreani, mais puisant de plus profondes racines dans la chanson engagée nationaliste des années 70, Caramusa parcourt un vaste répertoire tout en langue corse de chants d'amour, chants sociaux et même chants médiévaux peu connus du grand public, lequel ne retient bien souvent de la Corse que sa tradition de chant polyphonique, comme le regrette Christian Andreani. L'un des airs raconte par exemple l'histoire d'une femme qui ne retire jamais son fichu noir depuis que tous ses enfants, partis à la guerre, n'en sont jamais revenus : référence à la guerre de 14 dans laquelle beaucoup de Corses se sentirent engagés malgré eux. Les frères Andreani ne sont pas seulement de remarquables chanteurs, ils jouent aussi toute une gamme d'instruments agro-pastoraux de leur fabrication. Ce soir, il s'agit de flûtes taillées dans des cornes de caprins – chèvres, mouflons et boucs. A leurs côtés, le fils de Christian, âgé de vingt ans, accompagne le groupe à la guitare ou à la cetera, instrument à cordes pincées de la famille du cistre spécifique à la Corse.

Caramusa, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Caramusa
Pourtant, Caramusa est loin de se laisser enfermer dans un quelconque ghetto, ce que la musique traditionnelle est parfois aux yeux des médias. En recherche permanente de transversalité, ils se livrent régulièrement à des expériences musicales dans toute l'Europe. L'année prochaine, ils participeront à l'Itinéraire européen Saint Martin de Tours à l'occasion du 1700e anniversaire de ce saint très important de la chrétienté, depuis son lieu de naissance en Hongrie jusqu'au lieu de sa mort à Candes, en Touraine. Cette disposition à l'ouverture, la même, sans doute, qui anime Roedelius de son côté, explique que Caramusa puisse accompagner un soir le pionnier de la musique électronique sur l'une des scènes les plus prestigieuses de Berlin, et le lendemain jouer lors d'un mariage. Peu leur importe. Tout comme la musique ancienne est un thème pour Achim, l'électronique ne rebute pas les Corses. Après le concert, Jean-Jacques Andreani et Achim Roedelius restés seuls en scène, en donnent une preuve éclatante lors d'une étonnante lecture de poésie. Jean-Jacques Andreani est en effet poète. Il a publié l'année dernière un recueil en langue française, Camera Oscura, qu'il lui arrive de lire en public sur un « tissage électronique » de son cru. Ce soir, c'est bien sûr Achim qui fournit le subtil fond sonore à ses poèmes, tout en lisant à son tour leur traduction anglaise. Pourtant, en anglais comme en français, les textes restent ésotériques, et il règne dans la salle une atmosphère de mystère qui touche au sacré.

Roedelius & Caramusa, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Roedelius & Caramusa

Tempus Transit & Jurij Novoselić

Tempus Transit & Jurij Novoselić, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Tempus Transit & Jurij Novoselić
Il revient à Tempus Transit de succéder aux Corses. Nous avons déjà eu longuement l'occasion de parler de Tempus Transit, des habitués du More Ohr Less Festival. Cette fois au grand complet, Albin Paulus, Stephan Steiner, l'accordéoniste Heidelinde Gratzl et Hans-Joachim Roedelius, accompagnés aujourd'hui par le saxophoniste croate Jurij Novoselić (présent à Lunz l'année dernière), se livrent à un tour d'horizon de la musique traditionnelle européenne, des Alpes autrichiennes aux Balkans, sans oublier les compositions de Roedelius lui-même. Les privilégiés qui ont eu la chance d'assister à leur concert en l'église de Lunz le mois dernier reconnaissent entre mille ces quelques pièces de Roedeliusmusik. Cette fois, Achim se concentre exclusivement sur son piano Bechstein, tandis qu'explosent les notes de cornemuse et de guimbarde, de violon et de nickelharpa, de saxophone et d'accordéon. Festif, Albin se livre à quelques yodels. Soudain plus nébuleux, il enchaîne avec quelques mesures de chant diphonique. Ce tourbillon de musique acoustique a de quoi surprendre lors d'un hommage au parrain de la musique électronique. C'est pourquoi, lorsque finit de résonner l'ultime note de piano de l'ultime morceau, Achim se penche dans un sourire sur l'une de ses machines et conclut le show par une brève envolée électronique.

DJ Peter Kruder, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
DJ Peter Kruder
DJ Peter Kruder & Richard Fearless

L'électronique reprend ses droits en fin de soirée, non pas dans l'auditorium de la Haus der Kulturen der Welt, mais dans le hall d'exposition, où Peter Kruder et Richard Fearless se succèdent aux platines jusqu'au bout de la nuit pour deux sets de DJs construits autour de la musique de Cluster et Roedelius. L'après-midi, Richard Fearless s'inquiétait un peu de passer après Peter Kruder, les deux hommes ayant manifestement l'intention d'exploiter les mêmes classiques. La nuit balaie ses doutes. Peter Kruder a choisi de ne pas trop s'éloigner des morceaux originaux, à la manière de Roedelius lors de son propre set à Lunz en hommage à Moebius. Richard Fearless, en revanche, se réapproprie la musique au point de la rendre parfois méconnaissable, tout le contraire de son travail sur la musique de Roedelius qu'il avait posté le mois dernier sur Soundcloud. Depuis longtemps, le fondateur de Death in Vegas est un familier de cette scène krautrock/électronique, au point que le label allemand Bureau B, sur lequel officient, outre Roedelius, des artistes comme Lloyd Cole, Karl Bartos et Ulrich Schnauss, lui a récemment donné accès à l'intégralité de son catalogue. Le résultat, Kollektion 4, a été publié le 26 juin dernier. Richard Fearless y mixe de nombreux titres d'artistes connus ou moins connus comme Günther Schickert, Faust, Wolfgang Riechmann, Asmus Tietchens, You, Thomas Dinger, et bien sûr toutes les formations auxquelles Roedelius et Moebius ont été attachés par le passé.

DJ Richard Fearless, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
DJ Richard Fearless

La vie d'Achim Roedelius

Verklungene Melodie, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Le petit Achim dans Verklungene Melodie en 1938
La troisième journée débute par la diffusion d'une rareté, Verklungene Melodie, un film UFA réalisé en 1938 par Viktor Tourjansky. Quel rapport avec Roedelius ? Celui-ci, alors âgé de trois ans, y interprétait le rôle du petit Bobby, le fils malade de l'héroïne du film. Par la suite, il devait enchaîner d'autres rôles au point de devenir l'un des enfants stars des célèbres studios de Babelsberg. Une carrière précoce brisée par la guerre. Dans Verklungene Melodie, son apparition assez tardive à l'écran est l'occasion de plusieurs exclamations dans la salle, entre «Ooooooh», et «Wie süüüß» ! Une scène ultérieure nous le montre – déjà – au piano, chantant à tue-tête le célèbre chant de Noël O Tannenbaum. Voir tour à tour le Roedelius de 1938 et celui de 2015 a quelque chose de vertigineux. On prend alors brusquement conscience du temps qui nous sépare de cette époque et de tout ce que ce petit garçon innocent a dû subir d'épreuves parfois terrifiantes avant d'arriver jusqu'à nous.

Hans-Joachim Roedelius, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Le grand Achim en 2015, toujours au piano
La vie de Hans-Joachim Roedelius est précisément l'objet de la séance de lecture qui s'ensuit dans la salle de cinéma. Detlef Diederichsen, l'initiateur de l'événement, seul en scène, lit les pages de l'autobiographie en cours d'écriture du pionnier allemand. Nul ne sait si Achim achèvera ce travail de retour sur soi tant il est occupé par ses innombrables projets. Et pourtant, même cette version courte (il s'agit à peu près de l'équivalent de la publication en anglais postée en 2014 sur Facebook) nous éclaire suffisamment sur la vie rocambolesque d'Achim.

Portrait de Roedelius par Ragnit von Mosch (1975), Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Le portrait de Roedelius
qui a servi pour Selbsportrait III
Enfant star dans les films de la UFA sous le IIIe Reich, il réchappe au bombardement de Berlin avant de se retrouver, avec sa famille, du mauvais côté de la frontière. Engagé dans la Volkspolizei est-allemande, il s’enfuit une première fois à l’Ouest au début des années 50. Semi-clochardisé, il revient chez lui avec l’assurance, croit-il, de ne pas être poursuivi. Immédiatement arrêté par la Stasi dès son arrivée sur le sol de la RDA, il goûte pendant plus de deux ans aux joies des prisons est-allemandes avant de repasser à nouveau à Berlin-Ouest, cette fois définitivement, peu de temps avant la construction du mur. Il vagabonde alors un peu partout en Europe, exerçant toutes sortes de métiers, comme représentant, chauffeur, détective, guide touristique, serveur et même masseur dans un camp de nudistes en Corse. Ce n’est que tardivement que, de retour à Berlin-Ouest, on le voit apparaître subitement sur la scène musicale, où son influence ne se tarira plus.

Detlef Diederichsen, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Achim Roedelius écoute sa vie
racontée par D. Diederichsen
A l'occasion de cette lecture, on reconnaît dans le public quelques têtes connues, comme Manuel Göttsching et son épouse, Olaf Zimmermann, l'incontournable animateur de l'émission Elektro Beats sur Radio Eins à Berlin, ou encore le musicien Bernd Kistenmacher, dont les deux premiers albums, Head-Visions (1986) et Wake Up In The Sun (1987), connaîtront le 6 novembre prochain les honneurs d'une réédition en CD et en vinyle sur le décidément incontournable label Bureau B. Achim lui-même vient ensuite sur scène pour une séance de questions-réponses en écho à son autobiographie et au panel de discussion de la veille.


Astronauta Pinguim, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Astronauta Pinguim (Fabricio Carvalho)
Astronauta Pinguim

Astronauta Pinguim, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Astronauta Pinguim (Ramiro Pissetti)
Retour à la musique avec Fabricio Carvalho alias Astronauta Pinguim, un artiste brésilien que Roedelius a rencontré à Tiradentes (Minas Gerais), à l'occasion du festival Mimo, où lui et Christopher Chaplin étaient invités en octobre 2014. Astronauta Pinguim est, en ce qui me concerne, la seule déception du festival. Ce fort sympathique musicien possède tous les derniers outils – le dernier Minimoog (avec arpégiateur), le dernier Thérémin – mais il en tire si peu ! Du bruit blanc, quelques beats, une ou deux séquences : rien ne va jamais très loin. Et les rares fois où un son intéressant vient à être amorcé, Astronauta Pinguim s'interrompt brusquement pour passer à autre chose. Si bien que son set ressemble beaucoup à une sorte de field recording réalisé dans une ville congestionnée par les embouteillages et les travaux publics. Or, après une journée entière justement passée à vagabonder dans les rues de Berlin, au milieu des grues et des marteaux piqueurs, on aspire au beau, on aspire au grand ! Ce qui a séduit Roedelius, c’est peut-être la contribution au rétroprojecteur du comparse de Fabricio, Ramiro Pissetti. Ce dernier dispose de plusieurs récipients transparents dans lesquels il jette négligemment diverses solutions colorées. Le résultat de ses manipulations est projeté en direct sur grand écran, pendant que Fabricio assure seul la partie musicale. Une performance pas si éloignée du mouvement actionniste cher à Roedelius à ses débuts. Mais le résultat esthétique peine à convaincre.

 E S B

E S B, Elektronische Staubband (Thomas Poli, Lionel Laquerriere, Yann Tiersen), Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
E S B (Elektronische Staubband)
En fait, il manque peut-être à Astronauta Pinguim un sens de la mise en scène dont savent faire preuve les Français qui lui succèdent sur scène. J'ignorais tout du groupe suivant, désigné simplement par les initiales E S B, jusqu'à ce que Detlef Diederichsen annonce la suite du programme. E S B n'est autre que l'Elektronische Staubband, trio 100% électronique et surtout 100% analogique fondé par Yann Tiersen avec Thomas Poli et Lionel Laquerriere. Les vidéos de Luma.Launisch ne sont plus là pour illustrer la musique, mais E S B dispose de son propre lightshow, dont l'élément central est cette ampoule à incandescence très photogénique, autour de laquelle les trois hommes ont installé leurs instruments. Denses, puissants, rythmés, dramatiques, leurs morceaux très expressifs savent aussi explorer des humeurs plus sombres. Un grand moment, que le public aura peut-être le loisir de revivre à la maison, puisque le groupe sortira son album le 16 octobre (toujours chez Bureau B).


E S B, Elektronische Staubband (Thomas Poli, Lionel Laquerriere, Yann Tiersen), Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
E S B. De gauche à droite : Thomas Poli, Lionel Laquerriere, Yann Tiersen
Qluster

Qluster (Onnen Bock, Armin Metz, Hans-Joachim Roedelius), Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Qluster
Hans-Joachim Roedelius n'était pas encore apparu sur scène ce soir-là. Le voici enfin avec la dernière mouture de son groupe Qluster, désormais un trio depuis qu'Armin Metz a rejoint Achim et Onnen Bock. Fondé en 2010 après la séparation de Cluster, Qluster (avec un Q) sortait, le 10 juillet dernier, l'album Tasten, déjà le cinquième (chez… Bureau B). Roedelius et ses deux jeunes compagnons ne reproduisent en rien l’univers de Cluster. La rage sonore de Dieter Moebius n’est plus là : Onnen Bock et Armin Metz sont, de ce point de vue, plus proches d’Achim que de Dieter. Remarquable mélange de piano acoustique, de bruitages intrigants et de mélodies vaporeuses (souvent jouées par Achim sur ce Novation qu’il semble affectionner), le concert de Qluster, très ambient, semble emprunter un nouveau chemin de traverse. Finalement, c’est en cela qu’il reste fidèle à l’esprit de Cluster, dont la philosophie consistait précisément à défricher de nouveaux horizons.

Qluster (Onnen Bock, Hans-Joachim Roedelius, Armin Metz), Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Qluster. De gauche à droite : Onnen Bock, Roedelius, Armin Metz
Film scores

Deux films documentaires entament la quatrième et dernière journée de festival. Le premier, Witness to War: Dr. Charlie Clements (Deborah Shaffer ,1985), le plus intéressant des deux (et qui mériterait d’ailleurs une critique serrée), emprunte sa bande son quasi exclusivement à un seul morceau de Cluster, Helle Melange, extrait de l’album Curiosum (1981). Le second film, le faible Stalin: Red God (Frederick Baker, 2001), utilise quant à lui diverses sources sonores, parmi lesquelles ont reconnait des musiques d'Achim. Pour les organisateurs, il s’agissait bien entendu d’illustrer la contribution de Hans-Joachim Roedelius au marché de la bande originale de film. De nombreux autres titres de son répertoire ont pu être utilisés ici ou là, parfois officiellement, souvent en toute illégalité. Mais le morceau le plus souvent repris restera probablement By this River, une collaboration de Roedelius et Moebius avec Brian Eno, qui figure sur l’album de ce dernier Before and After Science (1977). Au lieu des deux films précités, il eut été intéressant de montrer au public des extraits de tous les films, courts métrages et documentaires où figure ce passage.

Roedelius & Lloyd Cole, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Roedelius & Lloyd Cole

Lloyd Cole & Roedelius

Lloyd Cole, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Lloyd Cole
La musique reprend à l’auditorium le soir même avec un premier invité assez inattendu : Lloyd Cole. Quel rapport peut bien entretenir avec le pionnier de la musique électronique ce rockeur et songwriter qui s’est fait connaître dans les années 80 avec son groupe The Commotions avant de rencontrer un immense succès en solo en France au début des années 90 ? C’est qu’au tournant des années 2000, tout en poursuivant sa carrière rock, Lloyd Cole a découvert les logiciels. Et dès 2001, il publiait le remarquable Plastic Wood, un album d’expérimentations électroniques pas si éloigné du travail d’un certain monsieur Roedelius. Les deux hommes se devaient de se rencontrer. Ce fut chose faite en 2013 avec l’album Selected Studies vol. 1, encore une pépite Bureau B. Entretemps, Lloyd s’était de plus en plus investi dans l’électronique, étudiant ses principes et acquérant un véritable système modulaire. Le 4 septembre sortait 1D, son second album solo électronique composé de sessions privées non utilisées sur Selected Studies.

Lloyd Cole, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Lloyd Cole
Le show débute avec un morceau que Lloyd Cole prétend avoir développé la veille dans sa chambre d’hôtel. Bien entendu, Achim l’accompagne au piano ou aux machines pour dix minutes d’improvisations et d’expérimentations entre ambient et bruitisme. Achim n’en a pas encore fini que Lloyd s’empare de sa guitare et entame un récital rock et folk mélangeant quelques-uns de ses standards (des chansons d’amour, bien sûr) et des compositions plus récentes. Car Lloyd, bien que grisonnant et désormais porteur de grosses lunettes, est resté le chanteur charismatique de sa jeunesse. Chez lui, les deux univers – chanson rock et musique électronique – sont complètement distincts. Et cette sorte de bipolarité fait de lui l’un des artistes les plus intéressants du moment.

Roedelius & Lloyd Cole, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Roedelius & Lloyd Cole
Conscient de cette dichotomie, il s’interrompt au bout de trois chansons et lâche : « Vous étiez venus écouter de la musique électronique et voilà ce que vous obtenez ! J’avais prévenu Achim. Je lui avais dit que je n’aurais jamais le temps de développer tout un set électronique à temps pour le festival, et qu’il fallait annuler ma participation. Mais c’est lui qui m’a suggéré : "Tu n’as qu’à amener ta guitare, nous verrons bien". Ne me blâmez pas, c’était son idée ! » Et de montrer du doigt le coupable, hilare devant son piano. Tout aussi brusquement, Lloyd Cole range sa guitare et revient à ses machines pour une deuxième séance d’improvisation avec Achim. Au bout de quelques minutes, Lloyd a déjà débranché tous ses câbles, sa musique s’est lentement éteinte, mais Achim a encore quelque chose à dire, quelques notes à exprimer. Et c’est tout. Achim et Lloyd cumulent des dizaines d'années d'expérience et pourtant, on ne peut s’empêcher de se dire que ces deux-là iront loin ! Ils n’avaient jamais joué ensemble sur scène.

Roedelius & Christoph H. Müller, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Roedelius & Christoph H. Müller

Roedelius & Christoph H. Müller

Hans-Joachim Roedelius, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius
Mais nous n’avons encore rien vu. Christoph H. Müller, cofondateur de Gotan Project, rejoint ensuite Achim sur scène pour présenter le premier album du duo, Imagori, lui aussi publié ce 4 septembre mais cette fois par Grönland, la maison de disque d’Herbert Grönemeyer. Nous en avons déjà eu un bref aperçu à Lunz le mois précédent. Cette fois, les deux hommes interprètent l’intégralité de l’album, rencontre fructueuse de leurs deux univers très différents. L’un des morceaux, le remarquable Origami II, résume assez bien l’atmosphère du disque. Il est illustré à l’écran par un clip brillant signé Alex Gonzales. Rythmé, lancinant, riche, le concert de Roedelius et Müller montre aussi l’étendue de l’inspiration des deux hommes, pourtant très occupés toutes l’année par leurs projets respectifs. Nous ne sommes plus dans les improvisations de la generative music. De toute évidence, chaque morceau a été travaillé et composé avec soin. Quelle performance !

Christoph H. Müller, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Christoph H. Müller
Au cours de ces quatre jours, Hans-Joachim Roedelius, présent sur scène tous les soirs, a accompagné presque tous ses invités dans des styles et des ambiances bigarrés. Parmi toutes ces collaborations, la dernière, avec Christoph H. Müller, ferait une excellente introduction à son univers, car elle est la plus susceptible d’atteindre un public plus large.

A l’issue du concert, Achim fait encore preuve d’une énergie extraordinaire, lui qui n’arrête pas de galoper en tous sens sur scène et en coulisses depuis le début du festival. Très ému, il n’oublie pas de remercier tout le monde pour ce merveilleux cadeau d'anniversaire. Nous devrions le remercier à son tour, car une fois encore, c'est Achim qui a tout donné sans compter : sa gentillesse, sa générosité, sa musique.

Hans-Joachim Roedelius, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars



mercredi 27 août 2014

Hans Joachim Roedelius, l'obstiné

 

Figure respectée de la scène berlinoise, co-fondateur du célèbre club underground le Zodiak en 1968, Hans Joachim Roedelius est considéré à juste titre comme l'un des plus importants précurseurs de la musique électronique mondiale, grâce à ses collaborations au sein de groupes comme Cluster et Harmonia ou avec Brian Eno. Aîné de dix ans d'une génération qui a compté la crème des pionniers allemands, de Tangerine Dream à Kraftwerk en passant par Ashra et Klaus Schulze, il célèbrera le 26 octobre son 80e anniversaire. « Le grand-père aux pieds nus », comme il aime se surnommer, n'a jamais couru après la gloire. Mais sa vie même, après une jeunesse brisée par la guerre et deux totalitarismes successifs, serait digne d'un film. Cette jeunesse chaotique contraste d’ailleurs avec l'existence paisible qu'il mène désormais en Autriche, où il a posé ses valises en 1978. Chaque année depuis 10 ans, loin des paillettes, il organise le festival More Ohr Less à Lunz am See, petit village des Alpes autrichiennes. A l'occasion de la onzième édition, il raconte son cheminement artistique hors du commun.

 

Hans Joachim Roedelius à Lunz am See, More Ohr Less Festival 2014 / photo S. Mazars
Hans Joachim Roedelius à Lunz am See, lors de la 11e édition du festival More Ohr Less, 2 août 2014
La scénographie en arrière-plan est signée Rosa Roedelius

Lunz am See, le 1er août 2014

Vous célébrerez en octobre votre 80e anniversaire. Ce n'est qu'à la fin des années 60, à presque 35 ans, qu'on vous voit subitement apparaître sur la scène berlinoise. Avez-vous une formation musicale ?

Hans Joachim Roedelius – Je suis kinésithérapeute, physiothérapeute de formation et masseur de profession. Je voulais devenir médecin, mais je ne suis pas allé au-delà de physiothérapeute. J’ai pratiqué ce métier pendant dix ans, sur la fin en freelance à Paris [autour de 1967], où je m'occupais d'une clientèle huppée dont a fait partie l'épouse de Jacques Chaban-Delmas, alors président de l’Assemblée nationale. Ce qui m'a amené à officier régulièrement à l’Elysée. On m'y reconnaissait un peu comme le Raspoutine des lieux, hirsute, toujours nu-pieds : ça faisait partie de la panoplie du guérisseur hippie. Puis j’ai découvert que l’art était mon truc. Le masseur vagabond empruntait doucement le chemin pour devenir artiste. Et c'est vers la musique que je me suis orienté, même si je n’ai aucune formation dans ce domaine. Je ne sais pas lire ou écrire une partition, par exemple. J’ai tout appris à l’oreille.

Hans Joachim Roedelius, More Ohr Less Festival 2014 / photo S. Mazars
Hans Joachim Roedelius pensif
De retour de Paris, vous fondez à Berlin le Zodiak Free Arts Lab avec Conrad Schnitzler. Quel était le but ? Aviez-vous déjà une idée en tête ?

R – Nous avons fondé le Zodiak Club en 1968. Nous n'avions aucune idée. Nous ignorions tout de la musique, tout en étant convaincus que c'est ce que nous voulions faire. Il fallait qu’on essaie, sans nous soucier des conséquences. C’était le temps où le mouvement actionniste gagnait la scène artistique européenne, spécialement en Allemagne et surtout en Autriche. Nous avons voulu introduire la démarche de l'Actionnisme dans la musique, en quelque sorte. C’est comme ça que ça a commencé. Mais ça n'a pas duré très longtemps [le Zodiak ferme au début de l'année 1969].

Quelle était l'ambiance à Berlin à cette époque ?

R – En 1968, le mur était déjà construit. Berlin servait aussi de refuge aux soldats américains qui ne voulaient pas être mobilisés au Viêtnam. Tout ce que ces jeunes Américains ont pu apporter, et singulièrement leurs dispositions pour l'expérimentation, ils l'ont apporté avec eux à Berlin. Si bien que nous avons pensé le Zodiak comme le pendant allemand de la Factory de New York, qui existait déjà à l’époque, ou du Arts Lab de Londres. Tout s'est produit très simplement. Nous voulions un lieu où répéter, Schnitzler a trouvé cet endroit, nous l’avons loué et transformé en club.

En un sens, vous organisiez déjà à l'époque des manifestations du type de celles que vous faites aujourd'hui pour le More Ohr Less Festival.

R – Exactement. Entretemps, les conditions ont beaucoup changé, mais l'intention reste la même.

Hans Joachim Roedelius (avec Tim Story) live @ More Ohr Less Festival 2014 / photo S. Mazars
En concert avec Tim Story, More Ohr Less 2014
Visuels de Florian Launisch
Comment décririez-vous votre musique à l'époque ?

R – Je reprendrais la notion que j'ai évoquée tout à l'heure : une sorte d'actionnisme musical, à la recherche d’un langage sonore concret. Tout était très libre. Nous travaillions sur les voix, sur des ustensiles de cuisine, des tôles, tous ce qui était de nature à produire un son, tout ce qui faisait du bruit, que nous soumettions ensuite aux différents filtres que nous permettaient notre matériel. Nous n’avions aucun instrument, puisque nous n’avions pas d’argent. Nous étions pauvres et menions des vies de marginaux, en communauté. Mais nous nous voulions artistes, nous voulions inventer notre propre musique. Petit à petit, tout cela a pris forme, nous avons pu ajouter de véritables instruments à notre panoplie, jusqu’à la fondation de Kluster [1969, Hans Joachim Roedelius / Conrad Schniztler / Dieter Moebius]. Kluster a donné son premier concert à la Freie Hochschule für Bildende Kunst de Berlin. Puis, après une performance de douze heures à la galerie Hammer, nous avons décidé de quitter la ville. Nous n’y sommes retournés qu’en 2007. Ont suivi Cluster [avec un C, 1971 : Hans Joachim Roedelius / Dieter Moebius] puis Harmonia [1973 : Hans Joachim Roedelius / Dieter Moebius / Michael Rother], qui ont vu l'introduction de l'électronique. J’ai aussi débuté une carrière solo assez tôt, en 1971, à côté de Cluster et Harmonia.

Cluster a été l'un des grands précurseurs de la musique électronique. Comment décririez-vous votre collaboration musicale avec Dieter Moebius ?

R – Ça a débuté par une amitié proche. Nous nous étions rencontrés à Berlin, où il avait son propre club. Au départ, il se contentait de gérer son club, il ne jouait pas. Mais il venait régulièrement nous voir. Il pouvait entendre ce que nous fabriquions, mais pas seulement nous, et pas seulement des musiciens. Des gens de théâtre, des danseurs, tous les artistes indépendants, tous ceux qui avaient soif de nouveauté : le tout Berlin se retrouvait au Zodiak, un endroit vivant, au service de l'art, où les gens bavardaient, faisaient de la musique, n’importe quoi. Moebius n’était pas musicien à l'époque, il gagnait sa vie comme cuisinier. C'est Schnitzler qui l’a poussé dans la musique.

En écoutant les disques de Cluster et en comparant vos productions solos respectives, on a l'impression que vous étiez l'élément sensible, le hippie, tandis que Moebius était l'excité, le punk du groupe.

R – Oui, c’était lui le punk, toujours. Depuis le début. Il était aussi le plus orienté sur le rythme. C’est lui qui s’asseyait à la batterie.

Hans Joachim Roedelius à Lunz am See, More Ohr Less Festival 2014 / photo S. Mazars
«Achim» Roedelius contemple le Lunzer See
Quels étaient les instruments disponibles à l'époque ?

R – Tout au début, j'ai joué sur une flûte en bambou fabriquée par une amie. J'ai beaucoup utilisé un réveil mécanique qui, relié à un micro puis filtré, faisait office de boîte à rythme. Lentement, se sont ajouté d’autres appareils : un violoncelle, un grand tambour. J’avais déjà une modeste expérience des percussions depuis mon séjour dans un camp naturiste, en Corse. J’y ai connu des moments de transe, joué sur un baril de pétrole vide jusqu’à avoir les mains en sang. Ce fut là ma seule initiation musicale ! Bien avant Kluster, vers 1965. Conrad Schnitzler était là, lui aussi. Enfin, j'ai fait l'acquisition de mon premier orgue électronique peu avant la fermeture du Zodiak. La multiplication des outils électroniques depuis lors n'a pas fondamentalement modifié le processus de création.

Utilisez-vous aujourd'hui les techniques modernes ? L’informatique et les logiciels vous intéressent-ils ?

R – Oui, je suis très enthousiasmé par les développements informatiques d’aujourd’hui. En ce moment, je travaille en particulier avec deux logiciels : Traktor, de Native Instruments, et Animoog, de Moog, que j’ai d’ailleurs utilisés hier. Animoog est une application fabuleuse, très commode pour un musicien en déplacement. Elle dispose en outre d’un clavier. Or il m'est toujours indispensable de sentir un clavier sous mes doigts.

Hans Joachim Roedelius avec Tempus Transit, More Ohr Less Festival 2014 / photo S. Mazars
Roedelius en l'église de Lunz am See, 3 août 2014
Vous êtes très présent sur Internet, notamment sur Facebook. Que pensez-vous des derniers développements du commerce de la musique en ligne ?

R – Beaucoup d'artistes pensent peut-être qu'un service comme Spotify va avant tout leur permettre de diffuser et de promouvoir partout leur musique. Résultat : l’inventeur de Spotify est devenu riche et les artistes ne gagnent plus d’argent. C’est un problème législatif. Seuls les politiques ont les moyens d'y remédier, car les artistes sont démunis. Mais il y a d’autres plateformes qui tiennent compte de leur travail, et qui ne se contentent pas de leur reverser des pfennigs. Quand on vend sur iTunes, on peut toucher jusqu'à 99 cents par morceau. C’est très bien, c'est même plus que ce qu’on récolte en travaillant avec une maison de disques ! Dans ce dernier cas, il y a toute une industrie derrière. La promotion, le pressage des CD, tout cela a aussi un coût. iTunes est un bon outil. Beaucoup d'ingénieurs font un excellent travail de développement, notamment en matière de logiciels. Dernièrement, j'ai visité les locaux de Native Instruments à Berlin. Ils m’ont expliqué leur travail, montré leurs bureaux, là où leurs têtes se retrouvent pour réfléchir à toutes sortes de nouvelles applications. C’est impressionnant.

Vous parliez à l'instant de l'importance du clavier. Toute votre discographie témoigne de cet attachement au piano, mais aussi au mellotron.

R – J’ai bien sûr largement pratiqué le mellotron. C’était un des instruments disponibles à l’époque pour travailler d’une manière plus riche. Edgar Froese de Tangerine Dream m’avait offert un mellotron, il me l’avait même apporté en Autriche. Lui aussi s’était installé à Vienne, près de là où j’habite, avec sa femme, qui est morte entretemps (il revient toujours régulièrement en Autriche). Le mellotron m’a beaucoup servi un temps, puis Cluster a fait de plus en plus de travail d’expérimentation en studio. Evidemment chez Conny Plank, qui avait son studio dans la région de Cologne. Puis, après avoir déménagé en Autriche avec ma femme, nous sommes retournés à Berlin pour travailler avec Peter Baumann, l’ancien de Tangerine Dream, dans ses studios Paragon. Il était alors sous contrat avec Barclay pour produire des groupes allemands. Conrad Schnitzler, Asmus Tietchens et Cluster ont été ses trois premières découvertes. Après avoir produit Grosses Wasser [1979], de Cluster, il a réalisé deux de mes disques, Jardin au fou [1979] et Lustwandel [1981].

Roedelius – Jardin au fou / Cluster – Grosses Wasser / Roedelius – Lustwandel / source : www.discogs.com
Trois disques produits par Peter Baumann
Roedelius – Jardin au fou (1979) / Cluster – Grosses Wasser (1979) / Roedelius – Lustwandel (1981)
La couverture de Grosses Wasser rappelle déjà curieusement Lunz am See

Lustwandel montre à quel point vous avez toujours su mélanger les ambiances, frotter l’électronique pure à d’autres influences, notamment la musique médiévale. Quel rôle attribuez-vous à la musique traditionnelle dans votre démarche ?

R – La musique traditionnelle est un thème. Ce dimanche, je clôturerai le festival à l’église de Lunz avec des musiciens qui jouent de la musique médiévale à titre professionnel. Le groupe s’appelle Tempus Transit. Nous jouons rarement ensemble, car ce n’est pas simple de nous réunir sur scène, et ça coûte cher. Au piano, j’accompagnerai un accordéon, une cornemuse et une nyckelharpa. La musique médiévale et, plus généralement, la musique ancienne relèvent de l’évidence à mes yeux. Tu as bien entendu hier : le festival a commencé avec les suites de Bach au violoncelle et au saxophone. C’est logique, on ne peut pas l’ignorer. Il s’agit de notre patrimoine.

Et à côté de la musique ancienne, on retrouve chez vous également des morceaux ambient, dans le sens où Brian Eno entendait ce genre. Vous avez travaillé avec Brian Eno. Comment cela s’est-il produit ?

R – Brian est venu à nous alors qu’il était en tournée de promotion pour l'un de ses premiers albums, Another Green World [1975], je crois, peu de temps après la séparation d’avec Roxy Music, encore au début de sa carrière solo. Un journaliste l’a convaincu de venir assister à un concert d’Harmonia à Hambourg. Il a tout de suite voulu jouer avec nous. Nous l’avons laissé monter sur scène, ça a donné une belle jam session ! Puis nous l’avons invité dans notre studio, que nous avions alors installé dans une vieille ferme, dans le hameau de Forst, en Basse-Saxe. Deux ans plus tard, il a accepté notre invitation et a passé dix jours en notre compagnie. Entretemps, Harmonia s’était séparé [Michael Rother ayant décidé de poursuivre une carrière solo]. C’est donc Eno qui nous a convaincu de nous réunir à nouveau pour ce qui devait être la dernière production d’Harmonia, Tracks and Traces, en 1976. D'une certaine manière, Brian Eno a donc fait partie du groupe sur son dernier disque. Après cela, Eno a poursuivi sa collaboration avec Cluster pour deux albums supplémentaires, Cluster & Eno et After the Heat. Nous sommes toujours en contact. Nous l’avons rencontré il y a peu à Londres lors d’un festival. A l'inverse, il ne faut pas compter le voir venir en Autriche. Nous sommes petits, alors que lui ne participe qu’à des projets gigantesques. Pourtant, ce n’est pas faute de l’avoir invité. C’était l’occasion, car il souhaite écrire un livre et a donc besoin de calme. Je lui ai vanté la paix et la sérénité qui règnent ici, expliqué qu’il pourrait venir voir ce que nous faisions. Mais il est très indépendant (eigen).

Cluster & Eno / Harmonia 76 – Tracks and Traces / Eno Moebius Roedelius – After The Heat / source : www.discogs.com
Les trois disques avec Brian Eno
Cluster & Eno (1977) / Harmonia & Eno – Tracks and Traces (1976) / Eno, Moebius, Roedelius – After The Heat (1978)

Indépendant et obstiné (eigensinnig), peut-être ?

R – Oui, ça lui correspond très bien ! Pour le coup, il illustrerait parfaitement le thème de cette année, Eigensinn !

Nombreux sont les artistes plus jeunes qui se réclament aujourd’hui haut et fort de l’héritage de Kraftwerk, Tangerine Dream ou Cluster. Quand vous-êtes vous aperçu pour la première fois de ce phénomène ?

R – Il n’est pas récent. Cela fait un moment que les jeunes générations portent en haute estime nos premiers travaux. Mais pas tellement Cluster. Je dirais plutôt Harmonia.

Vous en parliez au début : Harmonia s’est même reformé en 2007 pour une nouvelle tournée. Il y a donc un public.

R – C’est vrai, mais ça n’a pas fonctionné artistiquement parlant. Nous nous sommes finalement à nouveau séparés parce que, lorsqu’il a fallu revenir aux vieux morceaux, les répéter pour retrouver le son des origines, Cluster n’avait plus vraiment la tête à ça. Nous n’avions jamais trouvé les répétitions, les redites très palpitantes. C’est également vrai de mon travail en solo. Certes, je rejoue toujours avec grand plaisir les thèmes de piano, car il s’agit de morceaux de musique assez simples, mais les trucs électroniques, ça ne rime à rien.

Il est vrai que l’improvisation joue chez vous un rôle important.

R – Elle joue même le premier rôle. Encore aujourd’hui. D’ailleurs, les jeunes y reviennent. Ils comprennent qu’il est aussi important d’inventer des choses nouvelles que de répéter des choses anciennes.

Vous n’hésitez jamais à collaborer avec d’autres musiciens de toutes les générations. L’un d’eux revient régulièrement : l’artiste américain de musique électronique Tim Story.

R – Notre collaboration est ancienne. Elle est liée à cet endroit, Lunz am See. Nous travaillons ensemble depuis… Je ne sais plus. [A Tim Story, qui passe à proximité :] Tim, quand avons-nous débuté notre collaboration sur l’album Lunz ? 2002 ?
Tim Story – Plus tôt. 2001, je crois. Le disque est sorti en 2002, mais il était achevé depuis au moins six mois, et nous avons mis quelque temps à l’enregistrer.

Le tryptique Fragen / Rufen / Antworten, première production de Qluster chez Bureau B (2011-2012)

En outre, après la séparation de Cluster en 2010, vous avez réinitialisé le projet avec le jeune musicien allemand Onnen Bock sous le nom de Qluster, avec un Q. Jusqu’où irez-vous ?

R – Je crois que le chant du cygne de Cluster – avec un C, donc avec Dieter Moebius – a été l’album Qua [2009]. Nous avons encore un peu tourné après ce disque, mais le cœur n’y était plus. Produire une musique qui reste pertinente après quarante ans de collaboration à deux, c’est extrêmement difficile. Particulièrement en tournée. Lors de notre tournée américaine, nous avons fait trente concerts en un mois. C’était trop. Ça nous a vidés.

Plus près de nous, en 2012, vous avez sorti King of Hearts avec Christopher Chaplin. Comment vous êtes-vous connus ?

R – A Gugging, à Vienne, il y avait une clinique pour handicapés mentaux, un établissement psychiatrique très connu où les patients participaient eux-mêmes à leur guérison grâce à la peinture. Depuis, l’endroit a été transformé en centre artistique où j’ai été invité il y a quelques années lors d’une manifestation. C’est là que nous nous sommes rencontrés. Plus tard, quand la BBC m’a commandé un concert radiophonique, la station m’a expressément demandé de confier le mixage à quelqu’un avec qui je n’avais jamais travaillé auparavant. J’ai immédiatement pensé à Christopher. Nous avons développé ce matériel, dont a résulté le disque.

L’année dernière, le label Bureau B a sorti un album encore plus étrange, Selected Studies Vol. 1, enregistré avec le chanteur britannique Lloyd Cole.

R – Ce fut une production 100% en ligne. Nous avons tout fait sur Internet, nous n’étions jamais ensemble dans la même pièce. Lloyd Cole a une particularité. Ce qu’il cherche toujours à faire, c’est précisément… autre chose. La musique électronique l’avait toujours intéressé, comme l’atteste l’un de ses projets, Plastic Wood [2001], un disque sans aucun rapport avec tout ce qu’il avait pu produire auparavant. J’ai eu la chance de tomber dessus. Je l’ai trouvé si beau que j’ai décidé de le remixer à ma façon. Puis je lui ai envoyé. Le résultat n’a jamais vu le jour en raison de problèmes de droits. Finalement, nous nous sommes retrouvés tous les deux au sein de Bureau B et c’est le label qui a eu l’idée de nous relancer, en proposant la condition suivante : chacun de nous devait envoyer à l'autre six morceaux. Puis chacun devait peaufiner ensuite le travail de l'autre.

Cole / Roedelius – Selected Studies / Roedelius / Dunckel – Live at Silencio / Attersee / Roedelius – Tulpenfresser / source : discogs, discogs + qobuz
Quelques-unes des dernières collaborations de Hans Joachim Roedelius
Selected Studies vol. 1 avec Lloyd Cole (Bureau B, 2013)  / Live at Silencio avec Jean-Benoît Dunckel, du groupe Air (Off, 2014) / Tulpenfresser avec Christian Ludwig Attersee (Monkey, 2014)

Et aujourd’hui, nous voici à Lunz pour le 11e More Ohr Less Festival. Vous avez déjà mentionné votre déménagement en Autriche. Quand et pourquoi avez-vous quitté l’Allemagne ?

R – A l’époque d’Harmonia, nous avons habité à Forst, à quelques kilomètres d’une centrale nucléaire [la centrale de Würgassen] qui était en fait défectueuse depuis un certain temps. De nombreux enfants du coin sont tombés malades. Certains sont morts, et personne ne nous a jamais informés de quoi que ce soit. Jusqu’au moment où la centrale a dû fermer, des années plus tard. Quant à nous, nous avons vécu à côté pendant six ans sans rien en savoir. Mais quand les cas de leucémies, puis les décès, ont commencé à se multiplier, nous nous sommes subitement réveillés. Même dans notre ferme, deux personnes avaient succombé. Nous devions protéger nos enfants. Ce déménagement fut une fuite. Dieu merci, notre fille, Rosa, n’est pas tombée malade. Peut-être l’as-tu rencontrée, elle participe au festival. En 1978, nous nous sommes donc retrouvés dans la ville d'origine de ma femme, à Baden, près de Vienne. Dès notre arrivée, j’ai bénéficié d’un large soutien de la part de la fondation Alban Berg [Alban Berg Stiftung], et notamment de son président [Franz Eckert]. Je dois tout mon équipement à la générosité de la fondation. L’Autriche m’a beaucoup apporté. Sans l’Autriche…

Hans Joachim Roedelius à Lunz am See, More Ohr Less Festival 2014 / photo S. Mazars
«Achim» répond aux questions de l'ORF, la télé autrichienne
Pourquoi avez-vous décidé d’organiser un tel festival dans un tel endroit ?

R – L'un de mes patients en Corse à l'époque n'était autre que le propriétaire du célèbre atelier de fabrication de piano Bösendorfer [Michael Hutterstrasser]. C'est lui qui nous a montré pour la première fois Lunz. Il avait une maison de vacances dans les environs. Nous en sommes aussitôt tombés amoureux. L’endroit, le lac. – Tu dois absolument aller dans la forêt te promener sur les hauteurs jusqu'à l'Obersee. Il y a même des ours là-bas ! – Puis un jour, Tim [Story] est venu à son tour, et nous avons enregistré le disque Lunz. Comme il y avait déjà un festival chaque été, le festival Wellenklänge, qui dure tout le mois de juillet, nous avons proposé aux organisateurs de venir y présenter notre travail. Ils n’ont pas répondu favorablement, mais le maire [Martin Ploderer] nous a suggéré de créer notre propre festival. Et ça fait dix ans que ça dure.

Que peut-on attendre chaque année à More Ohr Less ?

R – Nous avons pensé le festival comme une plateforme destinée à répandre les valeurs qui nous tiennent à cœur et auxquelles nous ne pourrions jamais renoncer. L’amour, l’amitié, l’estime, la dignité, le dialogue. Les hommes doivent savoir se parler et non se faire la guerre chaque fois qu'ils sont en désaccord. More Ohr Less est un atelier ouvert, qui favorise les relations entre les artistes de tous horizons, mais aussi le dialogue entre les artistes et le public.

Vous semblez particulièrement soucieux de dresser des passerelles entre tous les arts, entre la musique et la peinture, par exemple.

R – Et avec la science ! La science aussi est une forme d'art. D’où le thème de cette année : Eigensinn.