La troisième édition des Cosmic Nights au planétarium de Bruxelles était l'occasion d'une rencontre avec son fondateur, Mark de Wit, réalisateur de télévision mais aussi musicien ambient expérimenté. Mark a fait partie du trio belge Purfoze dans les années 80, avant de mettre entre parenthèses ses activités artistiques. De retour en solo depuis une dizaine d'années sous le nom de Rhea – un nom emprunté à l'un des satellites de Saturne –, il se bat depuis pour promouvoir un style de musique qui lui est cher, trop oublié à son goût : la musique « cosmique ». Entre deux soundchecks, il a pris le temps de venir raconter son histoire et celle des Cosmic Nights.
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| Mark de Wit alias Rhea devant un modèle de la planète Saturne au planétarium de Bruxelles, Cosmic Nights 2015 |
Bruxelles, le 29 mai 2015
Revenons pour
commencer sur l'historique du festival Cosmic Nights que tu organises pour la
troisième année consécutive.
Mark de Wit – La
première a eu lieu en 2013 au planétarium de Bruxelles, après quinze années
sans le moindre festival de musique électronique en Belgique. C'était un
manque. J'ai voulu y remédier. Je me suis mis à faire le tour des festivals, en
Allemagne et aux Pays-Bas. J'ai notamment rendu visite à Ron Boots lors de son
festival E-Live. Je voulais savoir s'il y avait encore un public. Je peux te
dire qu'en Belgique, dans les années 70, c'était la foule. Quand la radio a
demandé à Klaus Schulze de venir jouer à la cathédrale Saint-Michel de
Bruxelles en 1977 [le 17 octobre], on s'attendait à voir débarquer 1500 spectateurs.
Et au final, il y en a eu 5500 ! Ils n'avaient même plus de papier pour
imprimer les tickets. Dès le lendemain, c'est Ashra qui se produisait ici même,
au planétarium. Et il s'est encore trouvé 700 personnes pour venir s'entasser
dans une salle de 350 places. Certains entraient par la fenêtre des toilettes
pour voir Manuel Göttsching. L'exemple des Pays-Bas, où j'ai pu entendre sur
scène ce genre de musique que j'apprécie, m'a convaincu qu'il y avait encore
beaucoup de fans, des gens de ma génération. J'ai contacté le groupe
néerlandais Beyond Berlin, les Allemands de BK&S, et nous avons fait ce
premier festival.
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| Rhea live @ Cosmic Nights 2015 |
2013 est aussi
l'année du premier B-Wave. Deux festivals ont donc été fondés la même année en
Belgique.
MdW – D'abord, il
faut savoir que le planétarium ne voulait plus organiser de concerts dans ses
locaux depuis la mauvaise expérience avec Ashra. C'était un chaos
indescriptible, totalement hors de contrôle. Il n'y eut qu'une seule exception,
et ce fut ma chance. En 1983, nous avons joué ici avec Age et Purfoze, à
l'occasion d'une soirée organisée par une radio locale. Quand je suis revenu trente
ans plus tard pour leur parler de mon projet, le personnel du planétarium s'est
souvenu de moi. Ils ont accepté de prendre le risque et m'ont autorisé à
organiser à nouveau un festival dans leurs murs. Mais deux semaines plus tard,
Johan Geens, m'a téléphoné. Il m'a appris qu'il avait lui aussi eu l'idée d'un
festival au planétarium. Sur place, on lui avait alors expliqué que je l’avais
devancé. Johan a finalement créé le B-Wave. Je l'ai aidé, nous avons fondé
l'association ensemble, mais il en est le seul initiateur. Tandis que les
Cosmics Nights se concentrent sur la musique cosmique et la Berlin School, le B-Wave
propose une programmation de musique électronique dans un sens beaucoup plus
large. Il est bon que ces deux festivals, avec leurs identités distinctes,
coexistent.
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| Rhea & Alien Voices live @ Cosmic Nights 2014 (photo : Joost Egelie) |
Tu parlais du public,
des gens de ta génération. Comment attirer un public plus jeune ?
MdW – Je crois
que pour attirer un public plus jeune, il faut d'abord attirer des musiciens
plus jeunes. Je suis en contact avec un tout nouveau groupe de Louvain, un duo
qui passe régulièrement à la radio. Ils n'ont pas de synthés. Ils font tout au
violoncelle et à la guitare, mais avec des pédales, des effets, des boîtes. On
les diffuse à la radio parce que leur musique passe pour du jazz expérimental.
Mais en fait, c'est quoi ? De la musique planante ! Il faut comprendre que
cette musique cosmique n'est pas forcément synonyme de synthétiseurs. Quoi
qu'il en soit, je les ai sollicités pour l'année prochaine. Tout comme un autre
groupe, cette fois originaire du nord des Pays-Bas. Ils ont vingt ou trente ans
eux aussi et ils fabriquent leur ambient
music dans le même esprit. Pareil pour Alien Voices, le duo allemand qu'on
a accueilli l'année dernière. Leur seule instrument, c'est leur voix. Ils
chantent de la musique sacrée mongole et ça fonctionne très bien aussi.
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| Michael Brückner & Mathias Brüssel live @ Cosmic Nights 2015 |
Si j'ai bien compris,
les Cosmic Nights sont censées se dérouler alternativement au planétarium de
Bruxelles et dans une église.
MdW – En effet,
l'édition 2014 s'est déroulée en l'église d'un tout petit village de la Flandre profonde [l'église
des Chartreux de Lierde-Saint-Martin]. L'ambiance était exceptionnelle. Nous
avons rencontré un gros problème de lumière qui nous a obligés à éclairer la
nef à la bougie. Imagine la scène illuminée par 160 bougies ! Nous y avions été
autorisés moyennant certaines précautions, dans la mesure où il s'agit d'une
église classée du XVIIIe siècle. On avait vraiment l'impression d'être dans une
grotte. L'année prochaine, le festival devrait se dérouler à nouveau dans une
église, mais nous ne savons pas encore laquelle. Je songe déjà à renouveler le
concept. Nous cherchons donc un local, une grande église, peut-être un cloître,
où des artistes se produiraient dans différentes pièces, des sortes de chambres
cosmiques que le public pourrait investir le temps qu’il lui plairait, rester
20 minutes ou une heure, venir ou revenir. Ça impliquerait des performances simultanées,
beaucoup plus longues, et une musique moins structurée, plus ambient, plus drones. J'aimerais que tout le bâtiment soit baigné en permanence dans
une atmosphère ambient.
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| The Roswell Incident live @ Cosmic Nights 2015 |
En attendant, qui
joue ce soir ?
MdW – En tête
d'affiche, nous avons The Roswell Incident, qu'on connaît bien maintenant,
surtout depuis leur concert du B-Wave en 2013. Non seulement j'aime beaucoup
leur musique, typiquement Berlin School, mais en plus, je les connais depuis
longtemps. Tout à l'heure, je disais qu'il y avait eu une période de quinze ans
de néant en Belgique. Eh bien, les frères Buytaerts font partie des rares à
avoir persévéré. Tout au long des années 2000, ils ont continué à organiser des
événements, entre autres avec le groupe belge Age et avec les Néerlandais de
Free System Projekt.
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| Le set analogique de Ian Mantripp @ Cosmic Nights 2015 |
Ce soir, nous avons bien sûr des visiteurs allemands avec
Michael Brückner et Mathias Brüssel, mais aussi un Anglais, Ian Mantripp, qui
explore encore plus profondément la Berlin School. En fait, même s'il représente la Grande-Bretagne,
il habite dans le coin, à Waterloo. Son truc, ce sont les synthétiseurs
analogiques modulaires dans la lignée de Klaus Schulze et du Tangerine Dream
des années 70. Il est très fort. Sa musique est d'une simplicité surprenante,
sans grands moyens, mais une musique vivante. C'est la première fois de sa vie qu'il
joue en live. Enfin, nous accueillons Cycle of Moebius, un duo belge composé de
Jovica Storer et Pieter Gyselinck, plus connu sous le nom de Lounasan. Tu t'en
souviens peut-être : Lounasan avait fait une démonstration très ambient lors du premier B-Wave Festival
en 2013. Mais Cycles of Moebius n'a rien à voir. Ils font une musique
électronique plus contemporaine, du genre qu'on est plus susceptible d'entendre
au B-Wave ou aux Pays-Bas.
Et je crois savoir
qu'il y aura aussi un certain Rhea en ouverture.
MdW – En effet,
j'aime ouvrir le festival. Je vais jouer avec Ruud Rondou pour la première fois
depuis la séparation de Purfoze il y a trente ans. Mais aujourd'hui, nous
voulions faire quelque chose de spécial. Il se trouve que Ruud a toujours été un
très bon guitariste. Comme Purfoze n'avait jamais joué qu'avec des synthés, nous
avons pour une fois voulu mettre à profit sa guitare.
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| Rhea (source : Mark de Wit) |
MdW – Dans les
années 1975-1976, une émission très populaire intitulée Muziek uit de Kosmos, ou Music
out of the Cosmos, était diffusée à la radio chaque mercredi, entre 10
heures du soir et minuit. Il y avait de la musique, des poèmes, le tout dans
une atmosphère particulière. Un programme mythique ! L'animateur, Paul
Verkempinck, nous a rendu visite aux Cosmic Nights l'année dernière.
Malheureusement il ne sera pas là aujourd'hui. C'est de lui qu'est venue cette
passion. Ruud Rondou et son frère aîné écoutaient son émission. Ils m'ont
convaincu de l'écouter à mon tour. La première fois, on se demande ce que sont
tous ces bruits bizarres, mais après quelque temps, on s'habitue. Nous avons
été très influencés par Klaus Schulze et Tangerine Dream, mais aussi par la Discreet
Music de Brian Eno, très planante, très minimaliste, qui
demeure une grande source d'inspiration jusqu'à aujourd'hui.
MdW – Purfoze est
né dans ces mêmes années, de notre collaboration avec un troisième larron, Mark
Creemers, un ingénieur capable de construire lui-même ses propres synthétiseurs.
Ruud et lui s'adonnaient à leurs petites expérimentations dans le garage du
père de Mark, qui était lui aussi ingénieur. Et un jour, ils m'ont proposé de
les rejoindre pour former un trio. C'est alors que j'ai investi dans mon
premier synthé, un Korg MS-20 qui est toujours en parfait état et que j'ai même
eu l'occasion d'utiliser l'année dernière à l'église. Puis j'ai acheté un autre
synthé, une chambre d'écho, etc. Je ne me suis plus arrêté. Et pourtant, je n'avais
suivi aucune formation musicale, hormis une formation classique étant enfant. Purfoze
a joué pour la dernière fois en septembre 1989 à Anvers, lors du Wending Festival
auquel participaient aussi Mind Over Matter et Patrick Kosmos. Quelques années
plus tard, Frits Couwenberg m'a sollicité pour jouer lors du festival KLEM,
mais ce n'était pas évident d'envisager de venir jouer tout seul. Je ne me
sentais pas capable de proposer un concert vraiment satisfaisant. En outre, j'avais
trop de travail.
Quel genre de travail
?
MdW – Je suis
réalisateur pour la télévision. Je réalise les directs en plateau : le journal,
les magazines. C'est un travail très stressant. Ma musique agit comme une
compensation. Elle me relaxe. Elle demande une telle concentration qu'on en
oublie le stress.
C'est dans les années
2000 que tu as décidé de te produire à nouveau en solo sous le nom de Rhea.
MdW – Oui, j'ai créé
mon petit label personnel, qui s'appelle aussi Rhea, sur lequel j'ai publié
quatre CD. Mon dernier album, Crescent,
est aussi sorti en vinyle 180
grammes.
MdW – J'ai
l'impression qu'il faut en sortir au moins un par an pour vendre correctement. Or
je n'ai pas enregistré d'album en 2014. Du coup, les autres ne partent plus
aussi bien. Pourtant, le public de ce type de festival est encore très attaché
au CD. Il veut avoir l'objet physique en main. Je ne propose pas encore de
téléchargement, mais c'est prévu. Dans quelques mois. Je me suis déjà inscrit
sur Bandcamp.
Des projets ?
MdW – Oui, le
B-Wave en novembre et les Cosmic Nights l'année prochaine. En outre, dès que
j'ai un moment, je continue à enregistrer de la musique. Je développe actuellement
deux idées. D'une part, je voudrais faire un disque fondé un peu plus sur les
séquenceurs analogiques, mais avec des séquences complexes. D'autre part, je
prépare un album de drones ou de dark ambient que j'aimerais publier en
vinyle. Certains morceaux sont déjà enregistrés. Notre prestation de ce soir le
sera aussi. Du reste, chaque artiste a prévu d’enregistrer son propre concert.














