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lundi 22 mai 2017

Cosmic Nights 2017 : le bruit des machines

 

Après le planétarium de Bruxelles et la petite église Saint-Vincent de Gand, la 6e édition des Cosmic Nights, festival itinérant fondé par Mark de Wit, se déroulait cette année dans l'impressionnante Luchtfabriek de Heusden-Zolder, usine d'air comprimé désaffectée qui, jusqu’en 1992, alimentait en énergie la mine de charbon locale. Deux scènes avaient été aménagées de part et d’autre des machines, où se sont succédé Age, Filter-Kaffee, Aerodyn, Perceptual Defence & Syndromeda, Rhea et les Français de Nightbirds & Monade Ach.

 

Nightbirds & Monade Ach @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Nightbirds & Monade Ach @ Cosmic Nights 2017

Heusden-Zolder, le 20 mai 2017

La Luchtfabriek de Zolder / photo S. Mazars
La Luchtfabriek de Zolder
Un site industriel est un endroit idéal pour écouter de la musique électronique. Cette année, les organisateurs ont eu l’idée de profiter de la configuration des lieux – un hangar immense où était autrefois produit l’air comprimé –, pour inventer le concept de concert mouvant. Le public était invité à migrer alternativement du côté des pignons est et ouest du bâtiment pour écouter chaque artiste. Avec Age, Aerodyn, Syndromeda et Rhea, la scène belge, représentée en nombre, témoignait d’une belle vitalité.

Age @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Age @ Cosmic Nights 2017
Age est l'une des fiertés de la scène électronique belge. Le duo, composé d'Emmanuel D'haeyere et Guy Vachaudez, célèbre cette année son quarantième anniversaire. J’avais déjà vu Age lors de la première édition du B-Wave en 2013 et à la Gartenparty chez Winnie en 2016, sans trouver leurs prestations concluantes. Cette fois, affirme Emmanuel D'haeyere, il faut s’attendre à un « retour aux sources ». Force est de constater qu’il ne s’agit pas d’un simple argument rhétorique : les deux hommes sont vraiment convaincants. Après une agréable introduction faite de nappes ambient, ils enchaînent les séquences planantes et évitent le recours facile aux boîtes à rythmes. Ils n’en ont pas besoin : la pulsation des séquenceurs, à elle seule, assure le beat. Leur architecture, curieusement, va être reproduite par la plupart des artistes à l’affiche. Soit cette alternance d’ambiances et de séquences.

Filter-Kaffee + Bas Broekhuis @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Filter-Kaffee + Bas Broekhuis
Cette alternance, c'est la spécialité de Filter-Kaffee, le duo de Mario Schönwälder et Frank Rothe, que le public est invité à rejoindre de l’autre côté du hangar. A côté de BK&S, Mario a décidé de s’associer avec l’ingénieur du son de Manikin pour retrouver la pureté du son original de la Berlin School (je rappelle à ceux qui l’ignorent que Frank Rothe a mixé mon premier album, et qu’il a effectué un travail considérable compte tenu des fichiers que je lui avais fournis). Filter-Kaffee publie cette année son troisième disque, Filter-Kaffee 103 (intitulé d’après le calibre 103 des filtres à café – je vous laisse deviner le nom du premier album, et celui du prochain). Difficile de reconnaître dans leur concert des morceaux extraits du disque. L’improvisation joue un grand rôle. Dans l’ensemble, on pense plus à BK&S qu’à Filter-Kaffee, surtout quand Bas Broekhuis vient s’installer à la batterie au milieu du show. La prestation live est solide, mais voilà un groupe dont je recommande plutôt l’écoute de l’album. Les séquences claires et limpides à la Phaedra, (cf le titre Epsilon in a Dark Twilight) et surtout les inimitables solos de Memotron de Mario font merveille en stéréo, particulièrement de nuit, en voiture sur les autoroutes allemandes.

Filter-Kaffee @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Mario Schönwälder et Frank Rothe : Filter-Kaffee @ Cosmic Nights 2017

Aerodyn @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Aerodyn @ Cosmic Nights 2017
Retour du côté est du hangar (qui est également le côté du bar et des sandwichs) pour la prestation d’Aerodyn, un groupe dont j’ignorais l’existence jusqu’à ce concert mais dont chaque membre m’était familier : Jan Buytaert, la moitié de The Roswell Incident, Alain Kinet, la moitié de Thurim, et Philippe Wauman, sound-designer inclassable derrière le projet Anantakara. Chacun a apporté à Aerodyn ce qu’il sait faire de mieux. Si j’ai bien identifié leurs rôles : plages planantes pour Jan, sons drone/noisy pour Alain, instruments ethniques pour Philippe. La prestation beaucoup trop courte d’Aerodyn (ils n’avaient droit qu’à une demi heure) est l’une des plus nimbée de mystère. Philippe n’a pas apporté d’instruments acoustiques, il utilise des samples de piano à pouce et d’instruments africains sur Ableton. J’ai toujours pensé que ce genre de son, non seulement se mariait bien avec la musique électronique, mais était aussi indispensable pour l’humaniser. Dans l’esprit de ses trois membres, Aerodyn n’était qu’un projet de pure opportunité. Ce premier concert pourrait leur donner l’envie de poursuivre l’expérience.

Perceptual Defence & Syndromeda @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Perceptual Defence & Syndromeda
La nuit tombe quand les spectateurs migrent à nouveau à l’ouest pour retrouver Perceptual Defence & Syndromeda qui, eux, sont à l’ouest depuis 2014 avec leur trilogie sur les aliens ! L’Italien Gabriele Quirici (Perceptual Defence) et le Belge Danny Budts (Syndromeda), deux piliers de la maison de disque allemande SynGate, se sont associés en 2014. L’année dernière, ils publiaient déjà leur troisième disque, The End Of The Universe. Comme nos précédents artistes, Gabriele et Danny commencent par envelopper les oreilles de leur public avec des nappes éthérées dans la grande tradition ambient, avant d’introduire, discrètement d’abord, puis massivement, d’énormes plages de séquenceurs. La musique des extraterrestres, c’est donc la Berlin School. Mais si l’on voulait décrire encore plus finement leur musique, peut-être faudrait-il parler de Dark Berlin School, tant Gabriele aime faire résonner les très basses fréquences.

Perceptual Defence & Syndromeda @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Gabriele Quirici et Danny Budts : Perceptual Defence & Syndromeda @ Cosmic Nights 2017

Rhea @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Rhea @ Cosmic Nights 2017
Mark de Wit, l’organisateur, connu sur scène sous le nom de Rhea, se faisait une joie, comme chaque année, de rejoindre ses artistes. Mais aujourd’hui, le sort était contre lui. Comme les mineurs au siècle dernier, en butte aux pannes et à l’hostilité des machines, le voilà qui appuie sur un bouton et… rien ne se passe. Il s’y reprendra a deux fois, mais rien n’y fait, il lui faut céder la place aux derniers artistes de la soirée, les Français Nightbirds & Monade Ach. Rhea ne pourra même pas profiter du concert car il essaiera, de son côté, de régler ses instruments. En fin de soirée, plein d’espoir, il tentera de retourner au charbon devant son monumental synthé modulaire, mais sans plus de succès. C’est dommage, car Rhea ne déçoit jamais les amateurs d’ambient. Les premières minutes de son show laissaient espérer de belles choses.

Nightbirds & Monade Ach @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Nightbirds & Monade Ach @ Cosmic Nights 2017
Nightbirds & Monade Ach, Hervé et Natacha, jouent ensemble depuis longtemps – ensemble, c'est-à-dire l’un après l’autre, comme on va le constater lors de leur surprenant concert –, ils habitent le Sud-Ouest, connaissent très bien Olivier Bégué et son CosmicCagibi, mais, bien entendu, je n’avais jamais entendu parler d’eux. C’est l’une des joies de ce courant musical. Certes, les mauvais artistes y pullulent, mais il n’est pas rare de découvrir une pépite quand bien même on croit avoir fait le tour. C’est le cas ici. Je n’apprendrai rien aux fans français, qui en savent probablement plus que moi. Nightbirds, surtout, m’a fait forte impression. Sa capacité à superposer les séquenceurs, sa science de la progression, et sa maîtrise de vieux instruments tout cabossés (ARP Odyssee, RSF Polykobol) contribuent à construire un univers bien sombre et bien dramatique qu’on peut comparer à celui de Ian Mantripp. Mais si ce dernier louche du côté de Klaus Schulze, c’est plutôt au TD de la grande époque qu’on peut comparer Nightbirds. Quand Monade Ach prend le relais, survient un changement d’ambiance radical qui surprend le public. Plus agressive, Monade Ach s’inscrit de son côté dans une perspective industrielle, absolument parfaite dans ce décor. Et quand, à son tour, elle improvise des variations sur une séquence en guise de conclusion, ce n’est pas à Tangerine Dream qu’on pense, mais plutôt aux toutes premières séquences, brutes et nues, des pionniers de l’électronique.

Rhea @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Mark de Wit alias Rhea, l'organisateur des Cosmic Nights

Nightbirds & Monade Ach @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Nightbirds & Monade Ach
Les Cosmic Nights défendent avec constance un courant musical extraordinaire et pourtant confidentiel. Entre ambient et Berlin School, les Belges essaient de rester fidèles à une certaine tradition, tandis que d’autres tentent de survivre en s’ouvrant à des courants plus populaires. Si Frank Gerber et Hans-Hermann Hess, de l’Electronic Circus, invitent régulièrement des groupes pop et synthpop, c’est en partie parce qu’ils aiment aussi la musique électronique des années 80. Mais c’est surtout dans l’espoir d’attirer un public plus large et de rentrer dans leurs frais. Ron Boots, de son côté, compte sur les quelques grands noms de la scène (Loom, Ashra, Göttsching, Tangerine Dream – autant dire une poignée) pour vendre des billets. Recettes contrebalancées par le montant de leur cachet. Du coup, pour compléter l’affiche de son E-Live, Ron doit régulièrement se contenter de cultiver un prudent entre-soi. Les deux conceptions se défendent, mais dans les deux cas, la conséquence prévisible est une diminution de l’exposition de cette classical electronic music pour laquelle ces manifestations ont été conçues en première instance.

Perceptual Defence & Syndromeda @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Syndromeda & Perceptual Defence
Il est heureux que de tels festivals existent. Après tout, ce sont ces gens passionnés qui font encore vivre le genre. Et même si leurs initiatives ne sont pas sans inconvénient, le décrochage du public ne leur est pas imputable. Les têtes d’affiche trop gourmandes ne pourraient-elles pas revoir leurs exigences financières ? Mais au nom de quoi exiger d’elles de soutenir leurs épigones ? Le public ne pourrait-il pas se déplacer en plus grand nombre, donner leur chance aux «petits» au lieu de ne se précipiter que pour TD et consorts ? Mais les disponibilités des gens ordinaires ne sont pas extensibles à l’infini : pas question d’acheter 500 CD par an et de passer tous ses week-ends dans des festivals. Les artistes amateurs, enfin, ne pourraient-ils pas publier de la meilleure musique ? Le pourcentage de déchet, bien trop élevé, rejaillit sur l’ensemble de la communauté. Si bien que les œuvres d’une réelle qualité, même quand elles parviennent à surnager, sont par avance discréditées. On comprend mieux pourquoi le public hésite à faire le déplacement, et pourquoi les têtes d’affiche se réfugient dans une indifférence polie vis-à-vis de leurs fans-qui-sont-aussi-musiciens.

Perceptual Defence & Syndromeda @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Syndromeda & Perceptual Defence

Filter-Kaffee @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Filter-Kaffee
Si ce courant venait à disparaître, serait-ce si grave ? On pourrait répondre à ce constat par l’inévitable «ça évolue», argument ultime pour balayer toute inquiétude, à une époque qui se réclame (encore) du progrès. Mais si «ça évolue», on se demande pourquoi on écoute encore de la musique classique. Voire : pourquoi on en compose. Si «ça évolue», alors la vérité de la chanson française, c’est Christine and the Queens, et celle de la musique électronique, c’est Skrillex, ou n’importe quel DJ qui advient en dernier. Si «ça évolue», alors tel courant musical n’est valable qu’à telle époque et vouloir le cultiver revient à mener un combat d’arrière-garde. C’est le marché qui nous pousse à penser ainsi, en nous abreuvant continuellement de nouveautés qu’il ne peut pas ne pas produire.

Age @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Age @ Cosmic Nights 2017
Or nous savons instinctivement que tout ceci est faux. Autrement, comment pourrions-nous justifier l’idée qu’il existe des œuvres intemporelles ? Si nous aimons cette musique, c’est parce que nous sommes encore libres. Pour autant, à la question «est-ce si grave ?», on peut répondre par la négative. Il importe peu que cette niche devienne mainstream ou reste une niche.

Produire un festival de musique électronique dans une usine désaffectée fait étrangement écho à ces questions. On ne peut que se réjouir de la reconversion d’une triste friche industrielle en musée, et accessoirement en centre culturel. Outre notre festival, la Luchtfabriek accueille ainsi toutes sortes de manifestations – un mariage occupait même une autre salle l’après-midi pendant le soundcheck. Mais comment ne pas voir que ces mutations ne sont que l’illustration parfaite du « ça évolue » ?

La Luchtfabriek de Zolder / photo S. Mazars
Panoramique de la Luchtfabriek

Ces bâtiments en brique rouge monumentaux, ces machines gigantesques témoignent d’une époque de déchaînement des forces productives et de foi dans la marche triomphale du progrès. Mais ces reliques révèlent aussi l’envers du décor. Elles font comprendre au visiteur que le progrès n’est pas tombé du ciel. Pour réaliser cet idéal de l’électricité pour tous, de l’eau courante pour tous, des voyages pour tous, il a bien fallu faire descendre des hommes dans la mine. La prolétarisation des masses, les conditions de travail abominables, l’oppression et la misère crasse ont été le prix à payer. Sans parler de la pollution.
 
Filter-Kaffee @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Filter-Kaffee @ Cosmic Nights 2017
Et à présent que ces industries disparaissent enfin, cédant la place à autant d’espaces verts et de lofts (souvent gentrifiés), de communautés d’artistes et… de centres culturels où on écoute de la musique électronique, c’est au prix du chômage de masse et de l’endettement des générations futures. La désindustrialisation n’a pas été suffisamment suivie de ces fameux « relais de croissance » parce que des millions de mineurs ne peuvent pas tous se reconvertir dans la finance ou dans l’entertainment. Et parce que nos économies ne reposent plus sur la production industrielle mais sur la spéculation financière, le chômage ne peut plus être financé autrement que par la dette. Pendant ce temps, les conditions matérielles de production commandées par notre idéal de bien-être et d’égalité (« tout pour tous ») n’ont pas disparu miraculeusement. Elles sont toujours cachées. Au lieu d’être enfouies dans les mines de charbon de Heusden-Zolder, elles ont simplement été délocalisées en Chine ou au Bengladesh. Seule une posture idéologique, progressiste ou décliniste, peut nier ou camoufler notre ambivalence sur ces sujets.

Nightbirds & Monade Ach @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Nightbirds & Monade Ach @ Cosmic Nights 2017
L’existence de la musique électronique elle-même repose sur une telle ambivalence. Musique du futur, elle est aussi celle qui vieillit le plus vite du fait du renouvellement incessant des machines. Musique de hippies éco-responsables, elle consomme du kilowatt/heure autant qu’EDF en produit.

C’est avec tout cela en tête qu’il fallait s’imaginer la scène de cette édition des Cosmic Nights. Convenons-en : l’usine désaffectée, la brique et le métal d’une part, les synthés, les boutons et les diodes d’autre part, jouissent de qualités esthétiques incontestables. Toutes ces machines obsolètes, désormais silencieuses, contribuent à forger une ambiance crépusculaire. Et c’est au son d’autres machines, des systèmes modulaires, des Memotrons et des Arp Odyssee, qu’ont résonné à nouveau cette nuit-là les murs de la Luchtfabriek.

Rhea @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars


dimanche 18 mai 2014

Syndromeda, explorateur de paysages sonores


Connu sous le nom de Syndromeda, le Belge Danny Budts produit de la musique électronique depuis près d'un quart de siècle. Artiste complet, globe-trotteur, il parcourt le monde à la découverte de ses traditions musicales et de ses paysages. Très mobile, y compris musicalement, il a tout de même fini par poser ses valises chez Syngate, le label spécialisé en Berlin School. Il vient d'ailleurs de sortir un nouvel album en collaboration avec un autre artiste maison, Gabriele Quirici alias Perceptual Defence, à mi-chemin entre la Berlin School et l'ambient music.


Syndromeda dans son studio Sin-Syn / photo : Danny Budts
Syndromeda devant son système modulaire, Sin-Syn Studio, 11 mai 2014 (photo : Danny Budts)

Oirschot, le 10 mai 2014

Deux questions récurrentes : comment as-tu découvert la musique électronique ? Et comment es-tu toi-même devenu musicien ?

Danny Budts – La découverte remonte aux années 70, avec les grands noms habituels : Tangerine Dream et Klaus Schulze. J'ai tout de suite été un grand fan de ce qu'on appelle la Berlin School. Ces années-là, j'ai aussi commencé à construire mon propre système modulaire analogique. Comme j'ai étudié l'électronique, j’en sais assez pour concevoir moi-même ce type d’appareil.

C’est ton métier ?

DB – Non, je n'ai jamais travaillé dans ce domaine. J’occupe un emploi totalement différent dans l’industrie chimique. Mais j’ai de la chance, puisque je n'ai plus à travailler que deux jours par semaine. Après-demain, j’aurai 56 ans, l’âge requis chez nous pour partir en préretraite quand on a travaillé plus de vingt ans de nuit.

Hormis les « usual suspects » de la Berlin School, quels genres t’intéressent le plus ?

DB – Tu l'as peut-être remarqué dans certains de mes albums, j’ai aussi un fort penchant pour l’ambient music, les longues nappes de Robert Rich, mais aussi Brian Eno.

Tu as commencé en amateur, installé ton studio chez toi et même sorti des albums sur cassettes audio.

DB – Oui, en 1990, des cassettes entièrement produites à la maison, enregistrées dans mon studio, que j’ai appelé Sin-Syn, de « sin », le « vice », et « Syn », le synthétiseur.

Quel type d’équipement se trouve dans ton studio ?

DB – Principalement du hardware. Je ne suis pas très intéressé par les logiciels. J'ai besoin de tourner des boutons, de sentir des touches. Mais c'est une question de feeling, non de qualité sonore. Quand on écoute les plugins VST qui sortent actuellement, on ne peut que constater la grande qualité de leur son. On pourrait encore comparer avec des synthétiseurs modulaires, je pense, mais si tu mets côte à côte un synthé du type Virus et un logiciel, l’un et l’autre sont très difficiles à distinguer. C’est impossible de faire la différence.

Possèdes-tu un instrument favori, au point de te sentir obligé de l’employer sur tous tes albums ?

DB – Eh bien oui : mon Alesis Andromeda, par exemple, que j’ai acheté d’occasion il y a six ans. J'aime aussi mon Dave Smith Evolver. J'ai beaucoup de bons synthés, quand j’y pense. Et puis je me suis remis il y a trois ans à mon système modulaire, qui n'arrête pas de grossir. Comment construit-on un système modulaire ? C’est simple. J’achète des modules de rangement pour y intégrer un à un les VCO, les filtres, les effets, mais il reste toujours des trous. Il faut bien les combler. On se demande alors quoi ajouter. Je finis par concevoir d’autres racks, mais ils sont trop imposants. Alors que faire ? Acheter de nouveaux modules de rangement, plus gros, qu’il faudra combler à leur tour. Pour l’instant, j’en ai cinq pleins à craquer. Il faudra bien que ça s’arrête un jour, car la pièce devient trop exiguë.

Syndromeda et Kilian Schlömp-Ülhoff, E-Day 2014 / photo S. Mazars
Syndromeda et Kilian Schlömp-Ülhoff devant le stand Syngate, E-Day 2014
L’amateur que tu étais a fini par convaincre Groove et un certain nombre d’autres maisons de disques de te faire confiance.

DB – J'ai beaucoup bougé. J'ai signé sur Groove quand ça s’appelait encore Cue Records Netherlands, en 1997. J'ai fait quatre CD avec Groove, jusqu'en 2000, puis je suis passé sur le label anglais de David Law, Synth Music Direct, lorsqu'il s'agissait encore d'une véritable maison de disques. Depuis, David a recentré ses activités. Il ne s’occupe plus que de distribution en ligne. Après, j'ai fait quelques albums aux Etats-Unis, sur deux labels différents, j’en ai encore autoproduit d’autres, et enfin, j'ai rejoint Syngate en 2010. J'y suis toujours.

Quel est l’avantage d’un label comme Syngate ?

DB – Kilian [le gérant] a beaucoup de contacts. De mon côté, je n'ai jamais le temps de promouvoir mon propre travail, contrairement à d’autres artistes qui passent des heures sur Facebook à envoyer des commentaires, à poster leurs événements, leur actu. En réalité, je pourrais prendre le temps, mais je crois que je n'aimerais pas le faire de toute façon. J'aurais l'impression de chercher à me vendre à tout prix. Gabriele Quirici me répète souvent que je ne m’investis pas assez dans la promo. Il a peut-être raison.

Gabriele t’as dit ça ? C’est étrange ! En février, Kilian parlait de Perceptual Defence à un acheteur potentiel. Gabriele était présent, juste derrière, et il n'a pas dit un mot !

DB – Hahaha, vraiment ? Rappelle-moi de lui en parler la semaine prochaine quand nous nous rencontrerons.

C’est justement avec Gabriele Quirici, musicien italien connu sous le nom de Perceptual Defence, que tu as sorti ton dernier CD, Fear of the Emptiness Space, publié par Syngate-Luna.

DB – J’avais toujours voulu faire un disque dans le genre ambient. Quand j’ai découvert la musique de Perceptual Defence, l’année dernière seulement, je me suis dit que c’était une bonne occasion. Je lui ai demandé s’il voulait bien collaborer avec moi à distance. Tout s’est passé sur Internet. En fait, nous ne nous sommes encore jamais rencontrés physiquement. Ce sera chose faite la semaine prochaine, le 17 mai. Il viendra chez moi, à Anvers, à l’occasion du Antwerp Ambient Festival.

Syndromeda & Perceptual Defence - Fear of the Emptiness Space / source : www.syngate.net
Syndromeda & Perceptual Defence –
Fear of the Emptiness Space
Comment avez-vous conçu ce disque ?

DB – Il n’y a que deux titres. Pour le premier, Gabriele m’a envoyé une longue plage de textures. J’ai enregistré par dessus d’autres textures, et ajouté des séquences. Pour le second titre, c’est moi qui ai commencé. Je lui ai envoyé une pièce de séquences et d’atmosphères, et c’est lui qui a ajouté les siennes après coup. La plupart des textures qu’on entend sur l’album sont de lui. Ce n’est pas la première fois que je travaille de la sorte. Mes deux disques avec Von Haulshoven ont été enregistrés dans les mêmes conditions. Gabriele et moi préparons déjà une suite. Un premier morceau, d’une durée de 20 minutes, est achevé. Nous ne savons pas encore de combien d’autres pistes il sera composé, mais nous avons déjà prévu une date de sortie : autour de Noël cette année.

Mais ton dernier album solo, No More Frontiers, n’est lui-même pas si ancien, puisqu’il a été publié en décembre 2013. Peux-tu m’en dire un mot ?

DB – Oui, heu… non ! Je ne m’en souviens plus. Voilà sans doute un caractère qui me distingue de Gabriele : il compose, puis il écoute et réécoute sa musique sans problème, même après sa publication. Quant à moi, une fois qu’un album est terminé, il est terminé ! C’est fini, je ne l’écouterai plus jamais. Donc j’ai déjà oublié mon dernier album.

A côté de tes œuvres électroniques, tu pratiques aussi la musique de relaxation.

DB – Oui, et celle-ci n’a rigoureusement rien à voir avec celles-là. Tout est affaire d'atmosphère. As-tu déjà entendu des bols chantants en cristal ? C’est un son incroyable. Il faut non seulement les entendre mais aussi les ressentir. J’ai posté quelques vidéos sur Youtube où j’en joue, mais ce n’est pas pareil. Il faut vraiment se trouver dans la même pièce pour les éprouver. Je pratique aussi les percussions indiennes avec ma femme et d’autres passionnés. Quand je fais de la relaxation, aucun synthé n’est impliqué. Je ne mélange jamais les deux univers. J’intégrerai peut-être un jour tous ces instruments traditionnels dans mes compositions, mais j’ai encore beaucoup à apprendre à leur sujet.

Syndromeda - Time Will Never Be the Same / source : www.syngate.net
Une photo prise par Danny Budts au Spitzberg
Si j'ai bien compris, tu es aussi un voyageur infatigable. Tu parcours régulièrement le monde, ton appareil photo en bandoulière.

DB – C'est ma seconde passion. En fait, j'ai commencé par la photographie. La plupart des lieux que je visite jouent un rôle dans ma musique. Nous voyageons surtout dans des endroits sauvages, comme la Namibie, le Canada, l’Islande, les îles Lofoten, et même bien plus au nord, près du pôle, au Spitzberg. Un été, nous sommes montés jusqu’à 83° nord, à une latitude où on se retrouve entièrement environné par la glace. Ce genre d’endroit m’apporte une certaine sérénité. Mais plus que la sérénité, c’est le vide, c’est la désolation que je recherche, et qui m’inspire ensuite dans ma musique.

Comment expliques-tu le nombre astronomique de musiciens qu’abrite cette scène compte tenu du nombre modeste de fans ?

DB – Cette petite famille s’est constituée dans les années 80, à une époque où la Berlin School faisait encore l’objet d’un véritable culte. Quand Frits Couwenberg a fondé KLEM, le club des fans néerlandais de musique électronique, il avait 1000 ou 1200 membres, et pratiquement aucun n’était musicien. Beaucoup le sont devenus parce qu’il faut déjà avoir une certaine fibre en soi pour écouter cette musique. C’est vrai, elle n’a rien d’ordinaire, quand on y réfléchit. Il m’arrive de faire écouter mes compositions à mes collègues. Chaque fois, on me répond : « Hey, ce n’est pas mal ton truc. C’est bizarre, mais ce n’est pas mal ! Pourquoi tu n’ajoutes pas un beat, ça pourrait se vendre ! » Comme si c’était si simple. Aucun d’entre eux n’a plus envie de s’assoir dans un fauteuil pour écouter un morceau pendant vint minutes. Il faut savoir écouter. Pour certains, la culture musicale consiste à laisser la radio allumée toute la journée.

Qu’as-tu prévu cette année ?

DB – Syngate va rééditer deux de mes anciens albums : The Legacy of GOD [1998] et The Final Conspiracy [2009], qui n’était sorti qu’en téléchargement. J’ai aussi prévu de publier mon nouvel album solo, le trentième, cette année. Pour l’instant, je ne lui ai donné qu’un titre de travail, XXX.

Syndromeda & Perceptual Defence @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
La première photo officielle de Syndromeda & Perceptual Defence
Antwerp Ambient Festival, 17 mai 2014
Va-t-on te revoir sur scène ?

DB – J’ai donné mon dernier concert en 2001 à l’observatoire de Jodrell Bank, en Angleterre. La scène ne m’enthousiasme pas plus que ça. A chaque fois, je dois démonter et remonter une partie de mon studio. C’est trop de travail ! Pour moi, un concert n’a de sens que si je joue quelque chose de nouveau, et non des morceaux qui figurent déjà sur un CD. La musique du show peut ensuite toujours servir à éditer un album live, comme sur In Touch With The Stars, qui est le fruit de ce dernier concert anglais, mais jamais l’inverse. Johan Geens, l’organisateur du B-Wave Festival en Belgique, me demande aussi sans arrêt quand je vais enfin remonter sur scène. Mais la vraie raison, c’est que je suis trop nerveux. Surtout, j’ai horreur de me retrouver tout seul devant le public. Quand il y a d’autres musiciens autour de moi, ça va mieux. Donc je vais tenter d’en discuter avec Gabriele. Pourquoi ne pas envisager un concert ensemble à l’occasion du troisième B-Wave, en 2015 ?