Connu sous le nom de
Syndromeda, le Belge Danny Budts produit de la musique électronique depuis près
d'un quart de siècle. Artiste complet, globe-trotteur, il parcourt le monde à
la découverte de ses traditions musicales et de ses paysages. Très mobile, y
compris musicalement, il a tout de même fini par poser ses valises chez
Syngate, le label spécialisé en Berlin School. Il vient d'ailleurs de sortir un
nouvel album en collaboration avec un autre artiste maison, Gabriele Quirici
alias Perceptual Defence, à mi-chemin entre la Berlin School et l'ambient music.
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| Syndromeda devant son système modulaire, Sin-Syn Studio, 11 mai 2014 (photo : Danny Budts) |
Oirschot, le 10 mai
2014
Deux questions
récurrentes : comment as-tu découvert la musique électronique ? Et comment
es-tu toi-même devenu musicien ?
Danny Budts – La
découverte remonte aux années 70, avec les grands noms habituels :
Tangerine Dream et Klaus Schulze. J'ai tout de suite été un grand fan de ce
qu'on appelle la Berlin
School. Ces années-là, j'ai aussi commencé à construire mon
propre système modulaire analogique. Comme j'ai étudié l'électronique, j’en
sais assez pour concevoir moi-même ce type d’appareil.
C’est ton
métier ?
DB – Non, je n'ai
jamais travaillé dans ce domaine. J’occupe un emploi totalement différent dans
l’industrie chimique. Mais j’ai de la chance, puisque je n'ai plus à travailler
que deux jours par semaine. Après-demain, j’aurai 56 ans, l’âge requis chez
nous pour partir en préretraite quand on a travaillé plus de vingt ans de nuit.
Hormis les
« usual suspects » de la Berlin
School, quels genres t’intéressent le plus ?
DB – Tu l'as
peut-être remarqué dans certains de mes albums, j’ai aussi un fort penchant
pour l’ambient music, les longues
nappes de Robert Rich, mais aussi Brian Eno.
Tu as commencé en
amateur, installé ton studio chez toi et même sorti des albums sur cassettes
audio.
DB – Oui, en
1990, des cassettes entièrement produites à la maison, enregistrées dans mon
studio, que j’ai appelé Sin-Syn, de « sin », le « vice »,
et « Syn », le synthétiseur.
Quel type d’équipement
se trouve dans ton studio ?
DB –
Principalement du hardware. Je ne suis pas très intéressé par les logiciels. J'ai
besoin de tourner des boutons, de sentir des touches. Mais c'est une question
de feeling, non de qualité sonore.
Quand on écoute les plugins VST qui sortent actuellement, on ne peut que constater
la grande qualité de leur son. On pourrait encore comparer avec des
synthétiseurs modulaires, je pense, mais si tu mets côte à côte un synthé du
type Virus et un logiciel, l’un et l’autre sont très difficiles à distinguer.
C’est impossible de faire la différence.
Possèdes-tu un
instrument favori, au point de te sentir obligé de l’employer sur tous tes
albums ?
DB – Eh bien oui :
mon Alesis Andromeda, par exemple, que j’ai acheté d’occasion il y a six ans.
J'aime aussi mon Dave Smith Evolver. J'ai beaucoup de bons synthés, quand j’y
pense. Et puis je me suis remis il y a trois ans à mon système modulaire, qui
n'arrête pas de grossir. Comment construit-on un système modulaire ? C’est
simple. J’achète des modules de rangement pour y intégrer un à un les VCO, les
filtres, les effets, mais il reste toujours des trous. Il faut bien les
combler. On se demande alors quoi ajouter. Je finis par concevoir d’autres
racks, mais ils sont trop imposants. Alors que faire ? Acheter de nouveaux
modules de rangement, plus gros, qu’il faudra combler à leur tour. Pour
l’instant, j’en ai cinq pleins à craquer. Il faudra bien que ça s’arrête un
jour, car la pièce devient trop exiguë.
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| Syndromeda et Kilian Schlömp-Ülhoff devant le stand Syngate, E-Day 2014 |
L’amateur que tu
étais a fini par convaincre Groove et un certain nombre d’autres maisons de
disques de te faire confiance.
DB – J'ai
beaucoup bougé. J'ai signé sur Groove quand ça s’appelait encore Cue Records
Netherlands, en 1997. J'ai fait quatre CD avec Groove, jusqu'en 2000, puis je
suis passé sur le label anglais de David Law, Synth Music Direct, lorsqu'il
s'agissait encore d'une véritable maison de disques. Depuis, David a recentré
ses activités. Il ne s’occupe plus que de distribution en ligne. Après, j'ai
fait quelques albums aux Etats-Unis, sur deux labels différents, j’en ai encore
autoproduit d’autres, et enfin, j'ai rejoint Syngate en 2010. J'y suis
toujours.
Quel est l’avantage
d’un label comme Syngate ?
DB – Kilian [le
gérant] a beaucoup de contacts. De mon côté, je n'ai jamais le temps de
promouvoir mon propre travail, contrairement à d’autres artistes qui passent
des heures sur Facebook à envoyer des commentaires, à poster leurs événements,
leur actu. En réalité, je pourrais prendre le temps, mais je crois que je
n'aimerais pas le faire de toute façon. J'aurais l'impression de chercher à me
vendre à tout prix. Gabriele Quirici me répète souvent que je ne m’investis pas
assez dans la promo. Il a peut-être raison.
Gabriele t’as dit
ça ? C’est étrange ! En février, Kilian parlait de Perceptual Defence
à un acheteur potentiel. Gabriele était présent, juste derrière, et il n'a pas
dit un mot !
DB – Hahaha, vraiment
? Rappelle-moi de lui en parler la semaine prochaine quand nous nous
rencontrerons.
C’est justement avec
Gabriele Quirici, musicien italien connu sous le nom de Perceptual Defence, que tu as
sorti ton dernier CD, Fear of the
Emptiness Space, publié par Syngate-Luna.
DB – J’avais
toujours voulu faire un disque dans le genre ambient. Quand j’ai découvert la musique de Perceptual Defence,
l’année dernière seulement, je me suis dit que c’était une bonne occasion. Je
lui ai demandé s’il voulait bien collaborer avec moi à distance. Tout s’est
passé sur Internet. En fait, nous ne nous sommes encore jamais rencontrés
physiquement. Ce sera chose faite la semaine prochaine, le 17 mai. Il viendra
chez moi, à Anvers, à l’occasion du Antwerp Ambient Festival.
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Syndromeda & Perceptual Defence –
Fear of the Emptiness Space |
Comment avez-vous
conçu ce disque ?
DB – Il n’y a que
deux titres. Pour le premier, Gabriele m’a envoyé une longue plage de textures.
J’ai enregistré par dessus d’autres textures, et ajouté des séquences. Pour le
second titre, c’est moi qui ai commencé. Je lui ai envoyé une pièce de
séquences et d’atmosphères, et c’est lui qui a ajouté les siennes après coup.
La plupart des textures qu’on entend sur l’album sont de lui. Ce n’est pas la
première fois que je travaille de la sorte. Mes deux disques avec Von
Haulshoven ont été enregistrés dans les mêmes conditions. Gabriele et moi
préparons déjà une suite. Un premier morceau, d’une durée de 20 minutes, est
achevé. Nous ne savons pas encore de combien d’autres pistes il sera composé,
mais nous avons déjà prévu une date de sortie : autour de Noël cette
année.
Mais ton dernier
album solo, No More Frontiers, n’est
lui-même pas si ancien, puisqu’il a été publié en décembre 2013. Peux-tu m’en
dire un mot ?
DB – Oui, heu…
non ! Je ne m’en souviens plus. Voilà sans doute un caractère qui me
distingue de Gabriele : il compose, puis il écoute et réécoute sa musique sans
problème, même après sa publication. Quant à moi, une fois qu’un album est
terminé, il est terminé ! C’est fini, je ne l’écouterai plus jamais. Donc
j’ai déjà oublié mon dernier album.
A côté de tes œuvres
électroniques, tu pratiques aussi la musique de relaxation.
DB – Oui, et
celle-ci n’a rigoureusement rien à voir avec celles-là. Tout est affaire
d'atmosphère. As-tu déjà entendu des bols chantants en cristal ? C’est un
son incroyable. Il faut non seulement les entendre mais aussi les ressentir.
J’ai posté quelques vidéos sur
Youtube
où j’en joue, mais ce n’est pas pareil. Il faut vraiment se trouver dans la
même pièce pour les éprouver. Je pratique aussi les percussions indiennes avec
ma femme et d’autres passionnés. Quand je fais de la relaxation, aucun synthé n’est
impliqué. Je ne mélange jamais les deux univers. J’intégrerai peut-être un jour
tous ces instruments traditionnels dans mes compositions, mais j’ai encore
beaucoup à apprendre à leur sujet.
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| Une photo prise par Danny Budts au Spitzberg |
Si j'ai bien compris,
tu es aussi un voyageur infatigable. Tu parcours régulièrement le monde, ton
appareil photo en bandoulière.
DB – C'est ma
seconde passion. En fait, j'ai commencé par la
photographie. La plupart
des lieux que je visite jouent un rôle dans ma musique. Nous voyageons surtout
dans des endroits sauvages, comme la
Namibie, le Canada, l’Islande, les îles Lofoten, et même bien
plus au nord, près du pôle, au Spitzberg. Un été, nous sommes montés jusqu’à 83°
nord, à une latitude où on se retrouve entièrement environné par la glace. Ce
genre d’endroit m’apporte une certaine sérénité. Mais plus que la sérénité,
c’est le vide, c’est la désolation que je recherche, et qui m’inspire ensuite
dans ma musique.
Comment expliques-tu
le nombre astronomique de musiciens qu’abrite cette scène compte tenu du nombre
modeste de fans ?
DB – Cette petite
famille s’est constituée dans les années 80, à une époque où la Berlin School
faisait encore l’objet d’un véritable culte. Quand Frits Couwenberg a fondé
KLEM, le club des fans néerlandais de musique électronique, il avait 1000 ou
1200 membres, et pratiquement aucun n’était musicien. Beaucoup le sont devenus
parce qu’il faut déjà avoir une certaine fibre en soi pour écouter cette
musique. C’est vrai, elle n’a rien d’ordinaire, quand on y réfléchit. Il
m’arrive de faire écouter mes compositions à mes collègues. Chaque fois, on me
répond : « Hey, ce n’est pas mal ton truc. C’est bizarre, mais ce
n’est pas mal ! Pourquoi tu n’ajoutes pas un beat, ça pourrait se vendre ! » Comme si c’était si
simple. Aucun d’entre eux n’a plus envie de s’assoir dans un fauteuil pour écouter
un morceau pendant vint minutes. Il faut savoir écouter. Pour certains, la culture
musicale consiste à laisser la radio allumée toute la journée.
Qu’as-tu prévu cette
année ?
DB – Syngate va
rééditer deux de mes anciens albums : The
Legacy of GOD [1998] et The Final
Conspiracy [2009], qui n’était sorti qu’en téléchargement. J’ai aussi prévu
de publier mon nouvel album solo, le trentième, cette année. Pour l’instant, je
ne lui ai donné qu’un titre de travail, XXX.
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La première photo officielle de Syndromeda & Perceptual Defence
Antwerp Ambient Festival, 17 mai 2014 |
Va-t-on te revoir sur
scène ?
DB – J’ai donné
mon dernier concert en 2001 à l’observatoire de Jodrell Bank, en Angleterre. La
scène ne m’enthousiasme pas plus que ça. A chaque fois, je dois démonter et
remonter une partie de mon studio. C’est trop de travail ! Pour moi, un
concert n’a de sens que si je joue quelque chose de nouveau, et non des
morceaux qui figurent déjà sur un CD. La musique du show peut ensuite toujours
servir à éditer un album live, comme sur In
Touch With The Stars, qui est le fruit de ce dernier concert anglais, mais
jamais l’inverse. Johan Geens, l’organisateur du B-Wave Festival en Belgique,
me demande aussi sans arrêt quand je vais enfin remonter sur scène. Mais la vraie
raison, c’est que je suis trop nerveux. Surtout, j’ai horreur de me retrouver
tout seul devant le public. Quand il y a d’autres musiciens autour de moi, ça
va mieux. Donc je vais tenter d’en discuter avec Gabriele. Pourquoi ne pas
envisager un concert ensemble à l’occasion du troisième B-Wave, en 2015 ?