Chaque année, en Autriche, un petit village de montagne au bord d’un lac vibre au rythme d’un festival hors du commun. More Ohr Less est né en 2004 de l’initiative du grand musicien berlinois de musique électronique Hans Joachim Roedelius. Plus qu’un festival de musique, il s’agit d’un happening, d’un rendez-vous d’art total où se rencontrent des artistes du monde entier. Chaque année, un thème différent anime le festival. Eigensinn était celui de cette onzième édition, à laquelle participaient notamment les deux compositeurs américains Tim Story et Christopher Chaplin.
Lunz am See, du 31 juillet au 3 août 2014
Il n’est pas banal d’entendre parler du Leviathan de Thomas Hobbes et du Contrat social de Jean-Jacques Rousseau en ouverture d’un festival
de musique. Pas banal d’assister, en à peine trois jours, à une douzaine de
concerts, plusieurs discussions philosophico-artistiques, un vernissage et des
lectures de poésie. Pas banal d’enchaîner, en moins de trois heures, les suites
de Bach et un trio de jazz, en passant par une chanteuse électropop, un
guitariste de 13 ans et la création mondiale d’une œuvre contemporaine pour
orchestre d’un compositeur nommé Chaplin. Pas banal de croiser tour à tour un
philosophe également batteur à ses heures, un artiste contemporain adepte de
l’art total, une actrice autrichienne chantant les textes de Barbara sans
accent, deux djembefola sénégalais survoltés et un groupe de musique médiévale.
Pas banal d’assister à tout cela les pieds dans l’eau, au bord d’un magnifique
lac en plein cœur d’une vallée de Basse-Autriche entourée de forêt brumeuse,
sur une scène flottante directement posée sur l’eau.
Tel était pourtant l’étonnant programme de la onzième
édition du festival More Ohr Less,
organisé depuis 2004 à Lunz am See par le pionnier allemand de la musique
électronique Hans Joachim Roedelius. Le
thème de cette année, Eigensinn,
improprement traduit en anglais par own
will (une idée de Brian Eno, paraît-il), peut-être rendu en français par obstination. Le terme allemand,
habituellement péjoratif, à l’image de notre caprice, prend un sens plus positif dès lors qu’il s’agit de louer
la faculté créatrice, qu’accompagne nécessairement un dépassement de l’habitus.
Eigensinn devient la qualité de
l’artiste par excellence. Celle de Hans Joachim Roedelius en particulier.
Résilience, ténacité, obstination : toute sa vie a tourné autour de cette
notion d’Eigensinn.
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| Hans Joachim Roedelius à l'écoute @ More Ohr Less Festival 2014 |
Enfant star dans les films de la UFA pendant la Seconde Guerre mondiale,
rescapé des bombardements de Berlin, enrôlé dans la Volkspolizei
est-allemande avant de s’enfuir à l’Ouest et de repasser imprudemment à l’Est,
interrogé par la Stasi,
emprisonné pendant deux ans dans les sinistres geôles de la RDA, forçat dans une mine de
charbon puis à nouveau en fuite à l’Ouest où il passe par tous les métiers
avant de devenir, presque simultanément, clochard et masseur attitré de la
haute société parisienne, Hans Joachim Roedelius a mené une jeunesse
mouvementée, qui explique peut-être qu’il soit venu si tardivement à la
musique, à près de trente cinq ans. Cofondateur en 1968 du Zodiak Arts Lab, un
club où se retrouvait tout l’underground berlinois – marginaux, hippies,
militants d’extrême-gauche ou disciples de Joseph Beuys – Roedelius a
puissamment contribué à l’émergence de cette scène allemande plus tard désignée
sous le nom de krautrock. Tous les artistes berlinois de cette génération si
importante pour le futur développement de la musique électronique ont fait
leurs premières armes au Zodiak : Tangerine Dream, Klaus Schulze, Ash Ra
Tempel… Aîné de dix ans de cette génération née après guerre, dont il n’a pas
partagé l’enthousiasme pour une utopie communiste qu’il avait si bien connue de
l’intérieur, Roedelius a fini par quitter l’Allemagne pour s’installer
définitivement en Autriche à la fin des années 70. Lui-même s’est illustré sur
la scène électronique, contribuant à deux formations majeures de son histoire,
Cluster et Harmonia, et collaborant avec Brian Eno pour une série d’albums qui
ont fait date.
Mais s’il fallait résumer le festival en un mot, c’est
plutôt le terme de surprise qui s’imposerait. La richesse de la programmation
ne permettant que des shows de courte durée (de 30 minutes à une heure), chaque
soirée se déroule à un rythme étourdissant, tandis qu’il n’est pas rare, dans
la journée, de croiser certains participants en barque au milieu du lac, sur
une terrasse ou même au détour d’un chemin forestier, quand ils ne s’affairent
pas sur scène à préparer leurs instruments. Les nuits s’achèvent en général
« Chez Pierre », une pizzeria sur les hauteurs très appréciée des
gens du cru pour ses bières belges et pour son patron, Pierre, un Français
expatrié qui n’hésite pas à vanter les mérites du lederhose, le pantalon traditionnel autrichien. L’éclectisme,
souvent revendiqué par de nombreux festivals, n’est pas ici un vain mot. Plutôt
que de consacrer une soirée à la musique électronique, une autre au rock, une à
l’avant-garde, une autre encore aux débats, chaque soir propose tout cela à la
fois, quand ce n’est pas simultanément.
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| Lukas Lauermann & Jurij Novoselic |
Le 31 juillet, le mauvais temps oblige les organisateurs à
renoncer à la scène sur le lac. C’est donc une salle de sport des environs qui
accueille les premiers intervenants. Après une courte présentation du docteur
Leo Hemetsberger, philosophe à l’université de Vienne et gendre de Joachim
Roedelius, consacrée au thème du festival, Eigensinn,
c’est la musique classique qui ouvre le bal. Mais déjà, on n’est plus
complètement dans le classique. Les célèbres suites de Bach sont ici
interprétées au violoncelle (Lukas Lauermann) et au saxophone (Jurij Novoselić).
Dès cet instant, on sait que le festival ne sera que dialogue entre les
époques, les disciplines, les générations, les idées. D’ailleurs, l’entreprise
elle-même, à la fois familiale et internationale, oscille entre deux
mondes : toute la famille de Joachim Roedelius y participe (sa femme
Christine, sa fille Rosa, son petit-fils Aaron et, donc, son gendre) mais on
parle allemand, français, anglais, serbo-croate, espagnol, italien et wolof.
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| Le MOL Orchester dirigé par Christopher Chaplin @ More Ohr Less Festival 2014 |
Christopher Chaplin est un bon exemple de cette conversation polyglotte. De formation
classique, il présente sa dernière composition, Aelia Laelia, une pièce pour orchestre de chambre. Mais lui-même
dirige l’œuvre derrière un synthé Novation Ultranova, enrichissant les sons
acoustiques de dramatiques nappes entremêlées, tandis que Roedelius ajoute
trois notes de piano minimalistes, typiques de son style (un style parfois
appelé « Roedeliusmusic », tant il lui est propre).
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| Claudia Schumann & Roedelius / Clara Hill |
Le minimalisme illustre encore la suite du programme :
une lecture de poésie par l’artiste et psychiatre Claudia Schumann, accompagnée
par quelques discrètes mais intenses textures électroniques de Roedelius.
Changement d’ambiance dès le retour du buffet avec la
prestation électrofolk – comment la qualifier autrement ? – de la Berlinoise Clara
Hill. Démultiplication, accumulation : son travail sur les boucles
autorise, avec peu de moyens, de très riches effets de voix en direct,
notamment sur le titre Insomnia, tiré de son dernier
album, Walk the Distance.
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| Tri-O (sur la photo : Alessandro Mazza et Diego Mune) |
Puis le groupe Tri-O, composé d’un claviériste et chanteur
italien, Alessandro Mazza, d’un batteur qui, deux heures auparavant, nous
parlait de Kant et Rousseau, Leo Hemetsberger, et d’un guitariste argentin
possédé, Diego Mune, investit la scène pour une heure de chanson italienne, de
funk et de jazz. Véritable virtuose, très applaudi, Diego joue presque tout son
set les yeux clos. Il n’a besoin que de sa guitare et d’une pédale d’effets
pour passer d’une partie de contrebasse à une Chacarera
hallucinante. Il finit les doigts en sang.
Le 1er août débute là encore par une discussion
et un débat. Puis Joachim Roedelius revient sur scène, cette fois avec son ami
de longue date, l’artiste peintre autrichien Christian Ludwig Attersee,
un temps proche du mouvement actionniste et qui, à ce titre, ne se veut pas
seulement plasticien, mais aussi poète et pianiste. Attersee fait même preuve
de réelles qualités vocales. Les deux hommes présentent sur scène leur album Tulpenfresser, une ode, mi chantée, mi
parlée aux grands artistes du XXe siècle, accompagnée alternativement par
quelques notes de piano dissonantes ou par les tranquilles arabesques
électroniques de Roedelius.
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| Attersee & Roedelius @ More Ohr Less Festival 2014 |
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| Andrea Eckert |
La soirée s’achève en chansons, avec l’actrice autrichienne Andrea Eckert, dont le répertoire
vocal explore un large spectre, de la chanson viennoise des années 40 à
Barbara, en passant par les textes de Friedrich Holländer, qui replongent un
moment la vallée dans l’ambiance de L’Ange
bleu et de La Scandaleuse de Berlin.
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| Panel de discussion |
Le lendemain, c’est au tour du réalisateur Paul Poet
d’apporter sa contribution au thème du festival. Il présente Empire Me, son dernier
film, consacré aux micronations fantaisistes partout dans le monde.
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| Loretta Who |
La chanteuse folk rock autrichienne Loretta Who lui succède aussitôt sur scène. Une guitare, quelques
pulsations électriques, il ne lui en faut pas plus séduire l’auditoire malgré
la brièveté de son récital – trois titres seulement.
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| Thomas Rabitsch en famille sur scène |
L’extraordinaire famille Rabitsch
représente peut-être la plus grosse surprise du festival. Elle le résume à elle
seule, tant son registre est large. Le père, Thomas Rabitsch (connu notamment pour
avoir produit Falco), a transmis à ses trois enfants le goût de la musique.
Jacob est devenu un pianiste de jazz subtil et léger, Josef cherche sa voix
dans la chanson, Jael, la fille, s’est adjugé les consoles. C’est elle qui mixe
et bidouille les beats tandis que le patriarche s’attelle au bon vieux
minimoog. Il en résulte une mixture explosive, ou chacun apporte son
univers : piano bar, chanson, grooves électro, tout à la fois. La famille recueille de puissants applaudissements.
A juste titre, car un tel mélange des genres tourne souvent à la bouillie new age. Pas ici. Tout s’imbrique
parfaitement, même les solos de minimoog, un instrument d’ordinaire
envahissant, que Thomas Rabitsch utilise ici de manière fort subtile. Et dire
que ce groupe n’a même pas de nom !
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| El Habib Diarra |
Après une telle tempête, on se
dit qu’on a tout vu. Pourtant, l’astucieuse programmation recèle encore des
surprises, par exemple lorsqu’El Habib Diarra et Ibou Ba, deux expatriés
sénégalais, investissent la scène pour une session de djembé et chant wolof
électrifiée. Leur show fait l’objet d’une mise en scène improvisée au dernier
moment, qui permet aux deux hommes de dialoguer, l’un assis sur scène, l’autre
debout sur la sculpture aquatique qui sert de toile de fond au décor. La sculpture,
une œuvre de Rosa Roedelius constituée
de miroirs diversement orientés, est l’un des éléments centraux du festival
depuis le début, agrémentée par les projections inspirées du duo d’artistes
vidéastes Luma.Launisch.
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| Impressions de la 11e édition du festival More Ohr Less |
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| Schmieds Puls |
Le groupe de rock Schmieds Puls déjoue lui aussi tous les préjugés. L’étiquette rock elle-même se
révèle trompeuse. Il y a bien un batteur, Christian Grobauer, mais il n’hésite
pas à user des balais. Le bassiste, Walter Singer, est un contrebassiste. La
chanteuse, Mira Lu Kovacs, troque quant à elle la guitare électrique contre la
guitare classique. Sa voix, d’une fraîcheur et d’une aisance désarmantes, fait
instantanément mouche sur le titre Play Dead.
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| Tim Story & Hans Joachim Roedelius |
Hans Joachim Roedelius était le seul artiste présent sur scène
chaque soir, sans nécessairement se réserver les prestations les plus longues.
Il revient une fois encore clôturer cette journée, cette fois avec son ami
américain Tim Story, connu notamment
comme compositeur de musique ambient.
Tous deux revisitent l’un de leurs vieux disques, Lunz [2002], composé en ces lieux. Tim Story monopolise les
synthés. Il a développé pour l’occasion un superbe son de flûte, pas très
éloigné de la flûte du mellotron, mais qu’il se réserve jalousement. Il n’aime
pas partager ses presets ! Quant
à Joachim, il revient ce soir à l’un de ses instruments favoris, le piano. On
reconnaît entre autres quelques mélodies anciennes (comme Betrachtung, extrait de Lustwandel
[1981]) qui, dans ce cadre idyllique, rendent un son unique.
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| Tempus Transit & Hans Joachim Roedelius @ More Ohr Less Festival 2014 |
















