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lundi 22 mai 2017

Cosmic Nights 2017 : le bruit des machines

 

Après le planétarium de Bruxelles et la petite église Saint-Vincent de Gand, la 6e édition des Cosmic Nights, festival itinérant fondé par Mark de Wit, se déroulait cette année dans l'impressionnante Luchtfabriek de Heusden-Zolder, usine d'air comprimé désaffectée qui, jusqu’en 1992, alimentait en énergie la mine de charbon locale. Deux scènes avaient été aménagées de part et d’autre des machines, où se sont succédé Age, Filter-Kaffee, Aerodyn, Perceptual Defence & Syndromeda, Rhea et les Français de Nightbirds & Monade Ach.

 

Nightbirds & Monade Ach @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Nightbirds & Monade Ach @ Cosmic Nights 2017

Heusden-Zolder, le 20 mai 2017

La Luchtfabriek de Zolder / photo S. Mazars
La Luchtfabriek de Zolder
Un site industriel est un endroit idéal pour écouter de la musique électronique. Cette année, les organisateurs ont eu l’idée de profiter de la configuration des lieux – un hangar immense où était autrefois produit l’air comprimé –, pour inventer le concept de concert mouvant. Le public était invité à migrer alternativement du côté des pignons est et ouest du bâtiment pour écouter chaque artiste. Avec Age, Aerodyn, Syndromeda et Rhea, la scène belge, représentée en nombre, témoignait d’une belle vitalité.

Age @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Age @ Cosmic Nights 2017
Age est l'une des fiertés de la scène électronique belge. Le duo, composé d'Emmanuel D'haeyere et Guy Vachaudez, célèbre cette année son quarantième anniversaire. J’avais déjà vu Age lors de la première édition du B-Wave en 2013 et à la Gartenparty chez Winnie en 2016, sans trouver leurs prestations concluantes. Cette fois, affirme Emmanuel D'haeyere, il faut s’attendre à un « retour aux sources ». Force est de constater qu’il ne s’agit pas d’un simple argument rhétorique : les deux hommes sont vraiment convaincants. Après une agréable introduction faite de nappes ambient, ils enchaînent les séquences planantes et évitent le recours facile aux boîtes à rythmes. Ils n’en ont pas besoin : la pulsation des séquenceurs, à elle seule, assure le beat. Leur architecture, curieusement, va être reproduite par la plupart des artistes à l’affiche. Soit cette alternance d’ambiances et de séquences.

Filter-Kaffee + Bas Broekhuis @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Filter-Kaffee + Bas Broekhuis
Cette alternance, c'est la spécialité de Filter-Kaffee, le duo de Mario Schönwälder et Frank Rothe, que le public est invité à rejoindre de l’autre côté du hangar. A côté de BK&S, Mario a décidé de s’associer avec l’ingénieur du son de Manikin pour retrouver la pureté du son original de la Berlin School (je rappelle à ceux qui l’ignorent que Frank Rothe a mixé mon premier album, et qu’il a effectué un travail considérable compte tenu des fichiers que je lui avais fournis). Filter-Kaffee publie cette année son troisième disque, Filter-Kaffee 103 (intitulé d’après le calibre 103 des filtres à café – je vous laisse deviner le nom du premier album, et celui du prochain). Difficile de reconnaître dans leur concert des morceaux extraits du disque. L’improvisation joue un grand rôle. Dans l’ensemble, on pense plus à BK&S qu’à Filter-Kaffee, surtout quand Bas Broekhuis vient s’installer à la batterie au milieu du show. La prestation live est solide, mais voilà un groupe dont je recommande plutôt l’écoute de l’album. Les séquences claires et limpides à la Phaedra, (cf le titre Epsilon in a Dark Twilight) et surtout les inimitables solos de Memotron de Mario font merveille en stéréo, particulièrement de nuit, en voiture sur les autoroutes allemandes.

Filter-Kaffee @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Mario Schönwälder et Frank Rothe : Filter-Kaffee @ Cosmic Nights 2017

Aerodyn @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Aerodyn @ Cosmic Nights 2017
Retour du côté est du hangar (qui est également le côté du bar et des sandwichs) pour la prestation d’Aerodyn, un groupe dont j’ignorais l’existence jusqu’à ce concert mais dont chaque membre m’était familier : Jan Buytaert, la moitié de The Roswell Incident, Alain Kinet, la moitié de Thurim, et Philippe Wauman, sound-designer inclassable derrière le projet Anantakara. Chacun a apporté à Aerodyn ce qu’il sait faire de mieux. Si j’ai bien identifié leurs rôles : plages planantes pour Jan, sons drone/noisy pour Alain, instruments ethniques pour Philippe. La prestation beaucoup trop courte d’Aerodyn (ils n’avaient droit qu’à une demi heure) est l’une des plus nimbée de mystère. Philippe n’a pas apporté d’instruments acoustiques, il utilise des samples de piano à pouce et d’instruments africains sur Ableton. J’ai toujours pensé que ce genre de son, non seulement se mariait bien avec la musique électronique, mais était aussi indispensable pour l’humaniser. Dans l’esprit de ses trois membres, Aerodyn n’était qu’un projet de pure opportunité. Ce premier concert pourrait leur donner l’envie de poursuivre l’expérience.

Perceptual Defence & Syndromeda @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Perceptual Defence & Syndromeda
La nuit tombe quand les spectateurs migrent à nouveau à l’ouest pour retrouver Perceptual Defence & Syndromeda qui, eux, sont à l’ouest depuis 2014 avec leur trilogie sur les aliens ! L’Italien Gabriele Quirici (Perceptual Defence) et le Belge Danny Budts (Syndromeda), deux piliers de la maison de disque allemande SynGate, se sont associés en 2014. L’année dernière, ils publiaient déjà leur troisième disque, The End Of The Universe. Comme nos précédents artistes, Gabriele et Danny commencent par envelopper les oreilles de leur public avec des nappes éthérées dans la grande tradition ambient, avant d’introduire, discrètement d’abord, puis massivement, d’énormes plages de séquenceurs. La musique des extraterrestres, c’est donc la Berlin School. Mais si l’on voulait décrire encore plus finement leur musique, peut-être faudrait-il parler de Dark Berlin School, tant Gabriele aime faire résonner les très basses fréquences.

Perceptual Defence & Syndromeda @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Gabriele Quirici et Danny Budts : Perceptual Defence & Syndromeda @ Cosmic Nights 2017

Rhea @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Rhea @ Cosmic Nights 2017
Mark de Wit, l’organisateur, connu sur scène sous le nom de Rhea, se faisait une joie, comme chaque année, de rejoindre ses artistes. Mais aujourd’hui, le sort était contre lui. Comme les mineurs au siècle dernier, en butte aux pannes et à l’hostilité des machines, le voilà qui appuie sur un bouton et… rien ne se passe. Il s’y reprendra a deux fois, mais rien n’y fait, il lui faut céder la place aux derniers artistes de la soirée, les Français Nightbirds & Monade Ach. Rhea ne pourra même pas profiter du concert car il essaiera, de son côté, de régler ses instruments. En fin de soirée, plein d’espoir, il tentera de retourner au charbon devant son monumental synthé modulaire, mais sans plus de succès. C’est dommage, car Rhea ne déçoit jamais les amateurs d’ambient. Les premières minutes de son show laissaient espérer de belles choses.

Nightbirds & Monade Ach @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Nightbirds & Monade Ach @ Cosmic Nights 2017
Nightbirds & Monade Ach, Hervé et Natacha, jouent ensemble depuis longtemps – ensemble, c'est-à-dire l’un après l’autre, comme on va le constater lors de leur surprenant concert –, ils habitent le Sud-Ouest, connaissent très bien Olivier Bégué et son CosmicCagibi, mais, bien entendu, je n’avais jamais entendu parler d’eux. C’est l’une des joies de ce courant musical. Certes, les mauvais artistes y pullulent, mais il n’est pas rare de découvrir une pépite quand bien même on croit avoir fait le tour. C’est le cas ici. Je n’apprendrai rien aux fans français, qui en savent probablement plus que moi. Nightbirds, surtout, m’a fait forte impression. Sa capacité à superposer les séquenceurs, sa science de la progression, et sa maîtrise de vieux instruments tout cabossés (ARP Odyssee, RSF Polykobol) contribuent à construire un univers bien sombre et bien dramatique qu’on peut comparer à celui de Ian Mantripp. Mais si ce dernier louche du côté de Klaus Schulze, c’est plutôt au TD de la grande époque qu’on peut comparer Nightbirds. Quand Monade Ach prend le relais, survient un changement d’ambiance radical qui surprend le public. Plus agressive, Monade Ach s’inscrit de son côté dans une perspective industrielle, absolument parfaite dans ce décor. Et quand, à son tour, elle improvise des variations sur une séquence en guise de conclusion, ce n’est pas à Tangerine Dream qu’on pense, mais plutôt aux toutes premières séquences, brutes et nues, des pionniers de l’électronique.

Rhea @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Mark de Wit alias Rhea, l'organisateur des Cosmic Nights

Nightbirds & Monade Ach @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Nightbirds & Monade Ach
Les Cosmic Nights défendent avec constance un courant musical extraordinaire et pourtant confidentiel. Entre ambient et Berlin School, les Belges essaient de rester fidèles à une certaine tradition, tandis que d’autres tentent de survivre en s’ouvrant à des courants plus populaires. Si Frank Gerber et Hans-Hermann Hess, de l’Electronic Circus, invitent régulièrement des groupes pop et synthpop, c’est en partie parce qu’ils aiment aussi la musique électronique des années 80. Mais c’est surtout dans l’espoir d’attirer un public plus large et de rentrer dans leurs frais. Ron Boots, de son côté, compte sur les quelques grands noms de la scène (Loom, Ashra, Göttsching, Tangerine Dream – autant dire une poignée) pour vendre des billets. Recettes contrebalancées par le montant de leur cachet. Du coup, pour compléter l’affiche de son E-Live, Ron doit régulièrement se contenter de cultiver un prudent entre-soi. Les deux conceptions se défendent, mais dans les deux cas, la conséquence prévisible est une diminution de l’exposition de cette classical electronic music pour laquelle ces manifestations ont été conçues en première instance.

Perceptual Defence & Syndromeda @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Syndromeda & Perceptual Defence
Il est heureux que de tels festivals existent. Après tout, ce sont ces gens passionnés qui font encore vivre le genre. Et même si leurs initiatives ne sont pas sans inconvénient, le décrochage du public ne leur est pas imputable. Les têtes d’affiche trop gourmandes ne pourraient-elles pas revoir leurs exigences financières ? Mais au nom de quoi exiger d’elles de soutenir leurs épigones ? Le public ne pourrait-il pas se déplacer en plus grand nombre, donner leur chance aux «petits» au lieu de ne se précipiter que pour TD et consorts ? Mais les disponibilités des gens ordinaires ne sont pas extensibles à l’infini : pas question d’acheter 500 CD par an et de passer tous ses week-ends dans des festivals. Les artistes amateurs, enfin, ne pourraient-ils pas publier de la meilleure musique ? Le pourcentage de déchet, bien trop élevé, rejaillit sur l’ensemble de la communauté. Si bien que les œuvres d’une réelle qualité, même quand elles parviennent à surnager, sont par avance discréditées. On comprend mieux pourquoi le public hésite à faire le déplacement, et pourquoi les têtes d’affiche se réfugient dans une indifférence polie vis-à-vis de leurs fans-qui-sont-aussi-musiciens.

Perceptual Defence & Syndromeda @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Syndromeda & Perceptual Defence

Filter-Kaffee @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Filter-Kaffee
Si ce courant venait à disparaître, serait-ce si grave ? On pourrait répondre à ce constat par l’inévitable «ça évolue», argument ultime pour balayer toute inquiétude, à une époque qui se réclame (encore) du progrès. Mais si «ça évolue», on se demande pourquoi on écoute encore de la musique classique. Voire : pourquoi on en compose. Si «ça évolue», alors la vérité de la chanson française, c’est Christine and the Queens, et celle de la musique électronique, c’est Skrillex, ou n’importe quel DJ qui advient en dernier. Si «ça évolue», alors tel courant musical n’est valable qu’à telle époque et vouloir le cultiver revient à mener un combat d’arrière-garde. C’est le marché qui nous pousse à penser ainsi, en nous abreuvant continuellement de nouveautés qu’il ne peut pas ne pas produire.

Age @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Age @ Cosmic Nights 2017
Or nous savons instinctivement que tout ceci est faux. Autrement, comment pourrions-nous justifier l’idée qu’il existe des œuvres intemporelles ? Si nous aimons cette musique, c’est parce que nous sommes encore libres. Pour autant, à la question «est-ce si grave ?», on peut répondre par la négative. Il importe peu que cette niche devienne mainstream ou reste une niche.

Produire un festival de musique électronique dans une usine désaffectée fait étrangement écho à ces questions. On ne peut que se réjouir de la reconversion d’une triste friche industrielle en musée, et accessoirement en centre culturel. Outre notre festival, la Luchtfabriek accueille ainsi toutes sortes de manifestations – un mariage occupait même une autre salle l’après-midi pendant le soundcheck. Mais comment ne pas voir que ces mutations ne sont que l’illustration parfaite du « ça évolue » ?

La Luchtfabriek de Zolder / photo S. Mazars
Panoramique de la Luchtfabriek

Ces bâtiments en brique rouge monumentaux, ces machines gigantesques témoignent d’une époque de déchaînement des forces productives et de foi dans la marche triomphale du progrès. Mais ces reliques révèlent aussi l’envers du décor. Elles font comprendre au visiteur que le progrès n’est pas tombé du ciel. Pour réaliser cet idéal de l’électricité pour tous, de l’eau courante pour tous, des voyages pour tous, il a bien fallu faire descendre des hommes dans la mine. La prolétarisation des masses, les conditions de travail abominables, l’oppression et la misère crasse ont été le prix à payer. Sans parler de la pollution.
 
Filter-Kaffee @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Filter-Kaffee @ Cosmic Nights 2017
Et à présent que ces industries disparaissent enfin, cédant la place à autant d’espaces verts et de lofts (souvent gentrifiés), de communautés d’artistes et… de centres culturels où on écoute de la musique électronique, c’est au prix du chômage de masse et de l’endettement des générations futures. La désindustrialisation n’a pas été suffisamment suivie de ces fameux « relais de croissance » parce que des millions de mineurs ne peuvent pas tous se reconvertir dans la finance ou dans l’entertainment. Et parce que nos économies ne reposent plus sur la production industrielle mais sur la spéculation financière, le chômage ne peut plus être financé autrement que par la dette. Pendant ce temps, les conditions matérielles de production commandées par notre idéal de bien-être et d’égalité (« tout pour tous ») n’ont pas disparu miraculeusement. Elles sont toujours cachées. Au lieu d’être enfouies dans les mines de charbon de Heusden-Zolder, elles ont simplement été délocalisées en Chine ou au Bengladesh. Seule une posture idéologique, progressiste ou décliniste, peut nier ou camoufler notre ambivalence sur ces sujets.

Nightbirds & Monade Ach @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Nightbirds & Monade Ach @ Cosmic Nights 2017
L’existence de la musique électronique elle-même repose sur une telle ambivalence. Musique du futur, elle est aussi celle qui vieillit le plus vite du fait du renouvellement incessant des machines. Musique de hippies éco-responsables, elle consomme du kilowatt/heure autant qu’EDF en produit.

C’est avec tout cela en tête qu’il fallait s’imaginer la scène de cette édition des Cosmic Nights. Convenons-en : l’usine désaffectée, la brique et le métal d’une part, les synthés, les boutons et les diodes d’autre part, jouissent de qualités esthétiques incontestables. Toutes ces machines obsolètes, désormais silencieuses, contribuent à forger une ambiance crépusculaire. Et c’est au son d’autres machines, des systèmes modulaires, des Memotrons et des Arp Odyssee, qu’ont résonné à nouveau cette nuit-là les murs de la Luchtfabriek.

Rhea @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars


mercredi 23 octobre 2013

Perceptual Defence : la musique est une thérapie


Depuis plus de dix ans, le musicien italien Gabriele Quirici s'implique corps et âme dans l'opulente scène ambient italienne, avec son projet Perceptual Defence. Découvert en Allemagne par l'infatigable Kilian Schloemp-Uelhoff, tête pensante de Syngate Records, Perceptual Defence a publié en janvier Physis, un premier album sur le sub-label Luna, dédié au genre. Le 19 octobre, à l'occasion du festival E-Live 2013 aux Pays-Bas, sortait un second disque, Illumina Tenebras, enregistré en concert. Gabriele lui-même venait spécialement de Rome en assurer la promotion à Oirschot. La musique de Perceptual Defence, qui peut être comparée à celle des maîtres américains de l'ambient Robert Rich ou Steve Roach, ou à celle de son compatriote, le regretté Oöphoi, puise également son inspiration dans d'autres traditions musicales – la Berlin School, les séquenceurs – qui expliquent peut-être sa cote en Allemagne.


Perceptual Defence live @ Scarzuola, Montegabbione, 22 juin 2013 / photo : Stefania Pappalardo / source : Gabriele Quirici
Perceptual Defence live @ Scarzuola, Montegabbione, 22 juin 2013

Oirschot (Pays-Bas), le 19 octobre 2013

Gabriele, peux-tu me raconter ton parcours musical ?

Gabriele Quirici – Je m'appelle Gabriele Quirici, je viens de Rome, j’ai choisi comme nom de scène Perceptual Defence. Il s’agit d’une notion de psychologie empruntée à mon métier. Je suis psychothérapeute. Depuis toujours, j’utilise la musique dans un cadre thérapeutique pour mes patients. J'ai commencé à utiliser l'électronique en 1993, pendant mes études de psychologie. Je viens d'une famille très mélomane, surtout férue de classique. Ma tante était une pianiste professionnelle. Du coup, j’ai toujours écouté de la musique pendant mon enfance. Puis j’ai appris à aimer le rock progressif de Pink Floyd et la musique électronique des Allemands de Tangerine Dream et Klaus Schulze. J’essaie toujours d’aller à la rencontre de nouveaux styles. Ainsi, j’aime beaucoup la musique classique, mais aussi les minimalistes – Philip Glass, Steve Reich, Terry Riley –, le jazz, la musique d'improvisation, par exemple le groupe français Art Zoyd ou les Belges d'Univers Zéro. Mais par-dessus tout, les musiciens américains Steve Roach et Robert Rich, le créateur des sleep concerts. Je connais bien Robert Rich, nous avons pu discuter, parce qu'il a lui aussi étudié la psychologie. Enfin, un autre genre que j’adore, c'est la musique post-industrielle, « noisy » – Zoviet France, Lustmord, Nocturnal Emissions. Voilà. Le mélange de tout ça crée chez moi un équilibre. Ce sont tous ces gens qui m'ont donné envie de composer des musiques d'ambiance, qui peuvent se révéler très utiles en thérapie.

Perceptual Defence : Sacrum Facio / source : Gabriele Quirici
A partir de toutes ces influences, j'ai commencé à créer mes premiers sons sur mon petit E-mu Emax, un sampler, le seul instrument que je possédais à l’époque. J'ai commencé avec des sons naturels, puis des boucles. C'était alors au sein d'un groupe qui s'appelait Musarte, et qui jouait pour les patients des hôpitaux psychiatriques. La musique semblait avoir une influence positive sur leur esprit. Après, j'ai commencé à collaborer avec mon ami Alessandro Pintus, que j'avais connu lors de mes études de psychologie, mais qui avait rapidement tout abandonné pour la danse. Il est devenu chorégraphe de danse butō, un style apparu au Japon après la guerre. Nous avons commencé à travailler ensemble, et j'ai composé les musiques de ses spectacles. Au départ, la musique était préenregistrée. Puis nous avons décidé de faire des improvisations en direct. C’est là que j’ai commencé à accumuler beaucoup d'instruments, à les étudier, afin que la musique puisse faire partie intégrante du spectacle. Mais pas seulement des synthétiseurs. Dernièrement, j’ai commencé à expérimenter de nouveaux sons avec des instruments traditionnels étrusques.

As-tu connu Gianluigi Gasparetti [célébré comme l’un des maîtres italiens de l’ambient sous le pseudonyme d’Oöphoi, mort le 12 avril 2013] ?

GC – C'était mon cousin. C'est pour lui que j'ai commencé à produire ma musique. Il avait fondé un label qui s'appelait Umbra (et aussi Penumbra). Mon premier disque, Sound of Space, a été publié chez lui, en 2003 je crois. Je ne me rappelle plus !

Existe-t-il une véritable scène ambient en Italie ?

GC – Oui, il y en a une, surtout dans le centre du pays, autour d’Enrico Cosimi alias Tau Ceti. Mais le plus connu, c'est Alio Die, de son vrai nom Stefano Musso, qui a enregistré avec Robert Rich un disque absolument fantastique, intitulé Fissures [1997]. J’ai connu Stefano Musso à peu près à l’époque où j’ai commencé à jouer. Avec Gianluigi Gasparetti, nous venions de créer un fanzine, qui s'appelait Deep Listenings, comme le groupe de Pauline Oliveros, la musicienne qui avait expérimenté les systèmes modulaires dans les années 60 avant de créer le Deep Listening Band dans les années 90, et qui fait cette musique très… spectrale, non ?

T’intéresses-tu aussi au rock progressif italien ? Le Orme, Goblin…

GC – … PFM, Banco del Mutuo Soccorso… Oui, oui.

Tu les écoutes, mais ils n’ont pas influencé ton travail, si ?

GC – Peut-être. Mais, la plus grande influence, c’est surtout la musique classique. Je ne fais pas de musique progressive, je fais de la musique ambient ! Je pense à la structure de la musique plutôt comme à un voyage.

Perceptual Defence - Illumina Tenebras / source : www.syngate.net
"Illumina Tenebras", de Perceptual Defence chez Luna
Nous allons justement en parler. Car aujourd’hui sort Illumina Tenebras, ton second album chez Syngate-Luna. Le premier, Physis, remonte seulement au début de l’année.

GC – Physis est sorti en janvier. L'année dernière, un ami m'avait invité à jouer à Ancône, dans un petit festival de musique électronique qui se déroulait sur le site de la Mole Vanvitelliana, une ancienne léproserie du XVIIIe siècle reconvertie en centre culturel. La piste 2 du disque reprend ce concert. Sur les trois autres pistes, j'ai voulu refaire en musique une sorte de voyage dans cette léproserie. Mon intention était de recréer l'atmosphère de l'endroit, de faire ressentir la douleur, mais aussi de jeter une passerelle entre la mort et la vie.

Comment décrirais-tu la musique d’Illumina Tenebras. Qu’as-tu accompli ?

GC – Illumina Tenebras est le titre d’une performance de danse butō d'Alessandro Pintus. Il s’agit à l’origine d’une expression latine qu'on trouve dans une prière de Saint François d'Assise [l’oraison devant le crucifix de Saint-Damien]. Elle signifie la recherche de la lumière. Ce qui veut dire en fait la recherche de Dieu. Nous avons eu l’idée de retranscrire – Alessandro en danse et moi en musique – ce trait d’union entre l'obscurité et la lumière. La pièce se divise en deux phases. La première est vraiment très sombre. Introduite par le texte de la prière de Saint François devant Saint Damien, la seconde se veut plus agréable. Elle mélange les séquenceurs, les sons naturels, les chants d'oiseaux. Or, puisque la lumière, c’est la vie, j’ai même ajouté à la fin un enregistrement des rires de ma fille, qui avait 12 mois à l’époque ! Ces performances se sont déroulées dans un endroit très important en Italie, qui s'appelle la Scarzuola, un complexe bâti par l'architecte Tomaso Buzzi [à Montegabbione, près de Pérouse], juste à côté du couvent fondé par Saint François lui-même [en 1218]. Un endroit magique !

Gabriele Quirici, Alessandro Pintus, Scarzuola, Montegabbione, 22 juin 2013 / photo : Stefania Pappalardo / source : Gabriele Quirici
Illumina Tenebras : Gabriele Quirici avec Alessandro Pintus sur le site de la Scarzuola, Montegabbione, 22 juin 2013

Avant tes deux disques chez Luna, combien d’albums as-tu publiés ?

GC – Alors… Je dois dire que je n’ai pas publié beaucoup de disques. En revanche, la musique de chaque performance à laquelle j’ai participé a été enregistrée. Au bout du compte, ça représente presque quarante CD. Mais peu de personnes ont eu l’occasion de les écouter !

Finalement, pourquoi as-tu décidé de travailler avec un label ? Et surtout, pourquoi en Allemagne ?

GC – Il existe bien sûr des labels spécialisés en Italie, mais il est très difficile d’en trouver qui soient sérieusement intéressés par ce genre de musique. Ils sont un peu obtus. Mais il y a deux ans, Kilian [de Syngate Records], m’a rendu visite à Rome et nous sommes devenus amis. Nous nous étions rencontrés sur Facebook. Je lui avais envoyé ma musique et il l’avait appréciée. C’est lui qui m'a convaincu de publier quelques disques chez lui. Nous avons commencé avec Physis. Et quand je lui ai fait parvenir Illumina Tenebras, il m’a tout de suite proposé de le sortir pour le E-Live.

Qu’est-ce qui change dans le fait de travailler avec une maison de disque ?

GC – La différence, c'est la possibilité de rencontrer les autres musiciens, mais aussi le cercle des passionnés. C’est vrai, aujourd'hui, il y a les réseaux sociaux. Mais l'organisation, la publicité, tout ce que fait Kilian, en visitant les festivals partout en Europe, c'est autre chose. J'en suis très content. Mais le principal, c'est encore que ma musique plaise à quelqu’un.

Tu utilises quand même Internet. En quoi est-ce important ?

GC – Avec Facebook ou Soundcloud… ou Bandcamp (même si je n’y ai encore rien publié !), tu peux partager ta musique et en parler avec d’autres personnes. C’était moins commode par la poste, non ? J’envisage maintenant de créer un site personnel pour y mettre tous mes disques et faire connaître ma musique.

Tout à l’heure, pendant le concert [l’interview se déroule entre deux shows, lors du E-Live], tu m’as parlé d’un nouveau projet très ambitieux.

GC – Mon ami Carlo Fatigoni, l’organisateur du festival Sguardi Sonori, m'a invité à y jouer pour la première fois en 2011. C’était au planétarium de Rome, avec Alessandro Pintus. C’est là que j’ai donné mon premier concert de musique improvisée, que j'ai intitulé Infinite Spaces, Infinite Bodies. Il y a un extrait sur Soundcloud. Kilian en tirera peut-être un disque. En fait, Carlo Fatigoni développe en ce moment un projet fantastique. Il vient de fonder le Roma Laptop Orchestra avec son ami Alessandro Petrolati, le créateur d’iDensity, un logiciel de synthèse granulaire. L'intention, c'est que chaque musicien joue uniquement à partir de ce programme, un pur software disponible sur Laptop ou iPad, et, peut-être vers 2015, de faire un concert avec Ennio Morricone et son orchestre. Ils m'ont demandé de participer à ce projet. Actuellement, ils sont aussi en contact avec l'astronaute italien de la Station spatiale internationale pour créer des sons depuis son module. C'est un grand projet, je ne connais pas encore les détails – je dois demander à Carlo et à Alessandro – mais il y a de bonnes possibilités pour 2015.

Perceptual Defence à Oirschot, E-Live 2013 / photo S. Mazars
Perceptual Defence à Oirschot, E-Live 2013
Synthétiseurs modulaires ou logiciels, ce n’est donc pas si important.

GC – Pour moi, ce qui importe, c’est la musique, c’est le résultat. Et surtout, trouver les sons justes. Je n'aime pas les softwares qui produisent un son un peu métallique. Mais j'ai découvert de bonnes applications payantes sur l'iPad. En les couplant avec un synthétiseur modulaire, un vrai, je pense qu’on peut obtenir un très bon résultat. Et c'est à cela que je m’emploie actuellement.