Depuis plus de dix
ans, le musicien italien Gabriele Quirici s'implique corps et âme dans
l'opulente scène ambient italienne,
avec son projet Perceptual Defence. Découvert en Allemagne par l'infatigable
Kilian Schloemp-Uelhoff, tête pensante de Syngate Records, Perceptual Defence a
publié en janvier Physis, un premier album sur le sub-label Luna, dédié au
genre. Le 19 octobre, à l'occasion du festival E-Live 2013 aux Pays-Bas, sortait un second disque, Illumina Tenebras, enregistré en
concert. Gabriele lui-même venait spécialement de Rome en assurer la promotion à Oirschot.
La musique de Perceptual Defence, qui peut être comparée à celle des maîtres
américains de l'ambient Robert Rich
ou Steve Roach, ou à celle de son compatriote, le regretté Oöphoi, puise
également son inspiration dans d'autres traditions musicales – la Berlin School, les
séquenceurs – qui expliquent peut-être sa cote en Allemagne.
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| Perceptual Defence live @ Scarzuola, Montegabbione, 22 juin 2013 |
Oirschot (Pays-Bas), le 19 octobre 2013
Gabriele, peux-tu me raconter ton parcours musical ?
Gabriele Quirici –
Je m'appelle Gabriele Quirici, je viens de Rome, j’ai choisi comme nom de scène
Perceptual Defence. Il s’agit d’une notion de psychologie empruntée à mon
métier. Je suis psychothérapeute. Depuis toujours, j’utilise la musique dans un
cadre thérapeutique pour mes patients. J'ai commencé à utiliser l'électronique
en 1993, pendant mes études de psychologie. Je viens d'une famille très
mélomane, surtout férue de classique. Ma tante était une pianiste
professionnelle. Du coup, j’ai toujours écouté de la musique pendant mon
enfance. Puis j’ai appris à aimer le rock progressif de Pink Floyd et la
musique électronique des Allemands de Tangerine Dream et Klaus Schulze. J’essaie
toujours d’aller à la rencontre de nouveaux styles. Ainsi, j’aime beaucoup la
musique classique, mais aussi les minimalistes – Philip Glass, Steve Reich,
Terry Riley –, le jazz, la musique d'improvisation, par exemple le groupe
français Art Zoyd ou les Belges d'Univers Zéro. Mais par-dessus tout, les
musiciens américains Steve Roach et Robert Rich, le créateur des sleep concerts. Je connais bien Robert
Rich, nous avons pu discuter, parce qu'il a lui aussi étudié la psychologie. Enfin,
un autre genre que j’adore, c'est la musique post-industrielle, « noisy »
– Zoviet France, Lustmord, Nocturnal Emissions. Voilà. Le mélange de tout ça
crée chez moi un équilibre. Ce sont tous ces gens qui m'ont donné envie de composer
des musiques d'ambiance, qui peuvent se révéler très utiles en thérapie.

A partir de toutes ces influences, j'ai commencé à créer mes
premiers sons sur mon petit E-mu Emax, un sampler, le seul instrument que je
possédais à l’époque. J'ai commencé avec des sons naturels, puis des boucles. C'était
alors au sein d'un groupe qui s'appelait Musarte, et qui jouait pour les
patients des hôpitaux psychiatriques. La musique semblait avoir une influence
positive sur leur esprit. Après, j'ai commencé à collaborer avec mon ami Alessandro
Pintus, que j'avais connu lors de mes études de psychologie, mais qui avait rapidement
tout abandonné pour la danse. Il est devenu chorégraphe de danse butō, un style
apparu au Japon après la guerre. Nous avons commencé à travailler ensemble, et
j'ai composé les musiques de ses spectacles. Au départ, la musique était
préenregistrée. Puis nous avons décidé de faire des improvisations en direct.
C’est là que j’ai commencé à accumuler beaucoup d'instruments, à les étudier, afin que la musique puisse faire partie intégrante du spectacle. Mais pas seulement des synthétiseurs. Dernièrement, j’ai commencé à expérimenter de nouveaux sons avec des instruments traditionnels étrusques.
As-tu connu Gianluigi
Gasparetti [célébré comme l’un des maîtres italiens de l’ambient sous le pseudonyme d’Oöphoi, mort le 12 avril 2013] ?
GC – C'était mon
cousin. C'est pour lui que j'ai commencé à produire ma musique. Il avait fondé un
label qui s'appelait Umbra (et aussi Penumbra). Mon premier disque, Sound of Space, a été publié chez lui,
en 2003 je crois. Je ne me rappelle plus !
Existe-t-il une
véritable scène ambient en
Italie ?
GC – Oui, il y en
a une, surtout dans le centre du pays, autour d’Enrico Cosimi alias Tau Ceti.
Mais le plus connu, c'est Alio Die, de son vrai nom Stefano Musso, qui a enregistré
avec Robert Rich un disque absolument fantastique, intitulé Fissures [1997]. J’ai connu Stefano
Musso à peu près à l’époque où j’ai commencé à jouer. Avec Gianluigi
Gasparetti, nous venions de créer un fanzine, qui s'appelait Deep Listenings,
comme le groupe de Pauline Oliveros, la musicienne qui avait expérimenté les
systèmes modulaires dans les années 60 avant de créer le Deep Listening Band dans
les années 90, et qui fait cette musique très… spectrale, non ?
T’intéresses-tu aussi
au rock progressif italien ? Le Orme, Goblin…
GC – … PFM, Banco
del Mutuo Soccorso… Oui, oui.
Tu les écoutes, mais
ils n’ont pas influencé ton travail, si ?
GC – Peut-être. Mais,
la plus grande influence, c’est surtout la musique classique. Je ne fais pas de
musique progressive, je fais de la musique ambient !
Je pense à la structure de la musique plutôt comme à un voyage.
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| "Illumina Tenebras", de Perceptual Defence chez Luna |
Nous allons justement
en parler. Car aujourd’hui sort Illumina
Tenebras, ton second album chez Syngate-Luna. Le premier, Physis, remonte seulement au début de l’année.
GC – Physis est sorti en janvier. L'année
dernière, un ami m'avait invité à jouer à Ancône, dans un petit festival de
musique électronique qui se déroulait sur le site de la Mole Vanvitelliana,
une ancienne léproserie du XVIIIe siècle reconvertie en centre culturel. La
piste 2 du disque reprend ce concert. Sur les trois autres pistes, j'ai voulu refaire
en musique une sorte de voyage dans cette léproserie. Mon intention était de
recréer l'atmosphère de l'endroit, de faire ressentir la douleur, mais aussi de
jeter une passerelle entre la mort et la vie.
Comment décrirais-tu
la musique d’Illumina Tenebras.
Qu’as-tu accompli ?
GC – Illumina Tenebras est le titre d’une
performance de danse butō d'Alessandro Pintus. Il s’agit à l’origine d’une
expression latine qu'on trouve dans une prière de Saint François d'Assise
[l’oraison devant le crucifix de Saint-Damien]. Elle signifie la recherche de
la lumière. Ce qui veut dire en fait la recherche de Dieu. Nous avons eu l’idée
de retranscrire – Alessandro en danse et moi en musique – ce trait d’union
entre l'obscurité et la lumière. La pièce se divise en deux phases. La première
est vraiment très sombre. Introduite par le texte de la prière de Saint
François devant Saint Damien, la seconde se veut plus agréable. Elle mélange
les séquenceurs, les sons naturels, les chants d'oiseaux. Or, puisque la
lumière, c’est la vie, j’ai même ajouté à la fin un enregistrement des rires de
ma fille, qui avait 12 mois à l’époque ! Ces performances se sont
déroulées dans un endroit très important en Italie, qui s'appelle la Scarzuola, un complexe
bâti par l'architecte Tomaso Buzzi [à Montegabbione, près de Pérouse], juste à
côté du couvent fondé par Saint François lui-même [en 1218]. Un endroit
magique !
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| Illumina Tenebras : Gabriele Quirici avec Alessandro Pintus sur le site de la Scarzuola, Montegabbione, 22 juin 2013 |
Avant tes deux
disques chez Luna, combien d’albums as-tu publiés ?
GC – Alors… Je
dois dire que je n’ai pas publié beaucoup de disques. En revanche, la musique de
chaque performance à laquelle j’ai participé a été enregistrée. Au bout du
compte, ça représente presque quarante CD. Mais peu de personnes ont eu
l’occasion de les écouter !
Finalement, pourquoi
as-tu décidé de travailler avec un label ? Et surtout, pourquoi en
Allemagne ?
GC – Il existe
bien sûr des labels spécialisés en Italie, mais il est très difficile d’en
trouver qui soient sérieusement intéressés par ce genre de musique. Ils sont un
peu obtus. Mais il y a deux ans, Kilian [de Syngate Records], m’a rendu visite
à Rome et nous sommes devenus amis. Nous nous étions rencontrés sur Facebook.
Je lui avais envoyé ma musique et il l’avait appréciée. C’est lui qui m'a
convaincu de publier quelques disques chez lui. Nous avons commencé avec Physis. Et quand je lui ai fait parvenir
Illumina Tenebras, il m’a tout de
suite proposé de le sortir pour le E-Live.
Qu’est-ce qui change
dans le fait de travailler avec une maison de disque ?
GC – La différence,
c'est la possibilité de rencontrer les autres musiciens, mais aussi le cercle
des passionnés. C’est vrai, aujourd'hui, il y a les réseaux sociaux. Mais
l'organisation, la publicité, tout ce que fait Kilian, en visitant les festivals
partout en Europe, c'est autre chose. J'en suis très content. Mais le
principal, c'est encore que ma musique plaise à quelqu’un.
Tu utilises quand
même Internet. En quoi est-ce important ?
GC – Avec Facebook
ou
Soundcloud… ou Bandcamp (même si je n’y ai encore rien publié !), tu
peux partager ta musique et en parler avec d’autres personnes. C’était moins
commode par la poste, non ? J’envisage maintenant de créer un site
personnel pour y mettre tous mes disques et faire connaître ma musique.
Tout à l’heure,
pendant le concert [l’interview se déroule entre deux shows, lors du E-Live], tu
m’as parlé d’un nouveau projet très ambitieux.
GC – Mon ami Carlo
Fatigoni, l’organisateur du festival Sguardi Sonori, m'a invité à y jouer pour la
première fois en 2011. C’était au planétarium de Rome, avec Alessandro Pintus. C’est
là que j’ai donné mon premier concert de musique improvisée, que j'ai intitulé Infinite Spaces, Infinite Bodies. Il y a
un extrait sur Soundcloud. Kilian en tirera peut-être un disque. En fait, Carlo
Fatigoni développe en ce moment un projet fantastique. Il vient de fonder le
Roma Laptop Orchestra avec son ami Alessandro Petrolati, le créateur d’iDensity,
un logiciel de synthèse granulaire. L'intention, c'est que chaque musicien joue
uniquement à partir de ce programme, un pur software disponible sur Laptop ou
iPad, et, peut-être vers 2015, de faire un concert avec Ennio Morricone et son
orchestre. Ils m'ont demandé de participer à ce projet. Actuellement, ils sont
aussi en contact avec l'astronaute italien de la Station spatiale
internationale pour créer des sons depuis son module. C'est un grand projet, je
ne connais pas encore les détails – je dois demander à Carlo et à Alessandro – mais
il y a de bonnes possibilités pour 2015.
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| Perceptual Defence à Oirschot, E-Live 2013 |
Synthétiseurs
modulaires ou logiciels, ce n’est donc pas si important.
GC – Pour moi, ce
qui importe, c’est la musique, c’est le résultat. Et surtout, trouver les sons
justes. Je n'aime pas les softwares qui produisent un son un peu métallique.
Mais j'ai découvert de bonnes applications payantes sur l'iPad. En les couplant
avec un synthétiseur modulaire, un vrai, je pense qu’on peut obtenir un très
bon résultat. Et c'est à cela que je m’emploie actuellement.