lundi 30 septembre 2013

Raumzeit Festival 2013, festival de musique électronique et happening multimédia


Depuis 2011, la radio universitaire de Dortmund Eldoradio et le magazine online Empulsiv, animé entre autres par Stefan Erbe, co-organisent le Raumzeit Festival, entièrement dédié à la musique électronique traditionnelle, dans les locaux de la Technische Universität de Dortmund. Cette année, en plus de Stefan Erbe, hôte de cette troisième édition, quatre autres artistes étaient invités : la chanteuse et multi-instrumentiste originaire de Zurich Eela Soley, le Belge Nisus, lauréat du Newcomer Price lors des derniers Schallwelle Awards, la formation vintage Erren Fleissig Schöttler Steffen, et le performer Mic Irmer, alias Moogulator.

 

Raumzeit Festival 2013 : Stefan Erbe, Eela Soley, Erren/Schöttler/Fleissig/Steffen, Moogulator, Nisus / photo S. Mazars
De gauche à droite : Stefan Erbe, Eela Soley, Moogulator, Nisus. Au fond : Erren Fleissig Schöttler Steffen

Dortmund, le 28 septembre 2013

Raumzeit Festival 2013 : Erren Fleissig Schöttler Steffen / photo S. Mazars
Raumzeit n'est assurément pas un festival comme les autres. Comme lors des éditions précédentes, il n'y a pas de tête d'affiche à Dortmund. Le festival est divisé en trois parties, au cours desquelles tous les musiciens se succèdent sur scène. Deux entractes permettent au public de découvrir, outre un buffet bien garni, les stands de chacun d’entre eux. Pendant le show, à peine Nisus a-t-il plaqué son dernier accord, que Moogulator, déjà installé à ses côtés depuis quelques minutes, entame son propre set. C'est l'une des particularités les plus étonnantes du dispositif : comme si chacune des trois parties ne représentait qu'un seul long morceau auquel chaque artiste apporterait successivement sa contribution.

Le deuxième acte fait même sortir la manifestation des limites traditionnelles d'un festival de musique pour la faire entrer dans l'univers du happening multimédia. L'artiste Norbert Dähn, spécialisé dans le body painting, va ainsi tranquillement peindre l'un de ses modèles –  à la plastique parfaite – tandis que Nisus, Moogulator, Eela Soley, Stefan Erbe puis Erren, Schöttler, Fleissig & Steffen se succèdent sur scène. Justement, l'agencement de la scène elle-même distingue Raumzeit de n'importe quel autre festival. Du fait que chaque musicien est amené à intervenir trois fois, chacun a disposé ses instruments dans un coin spécifique.

Raumzeit Festival 2013 : Nisus / photo S. Mazars
Raumzeit Festival 2013 : Nisus
L'estrade proprement dite est monopolisée par Erren Fleissig Schöttler Steffen, dont l'équipement vintage très lourd occupe un espace conséquent. Les autres musiciens ont éparpillé leurs instruments entre l'estrade et le public. Avec ses deux claviers superposés, Nisus tient en comparaison une place très réduite sur la droite. Sa musique, tout en volutes ondulantes autour de beats discrets, fait écho à sa prestation au Grillfest d'Essen le mois dernier. Même si le Belge se réclame parfois de la Berlin School, il compose une musique très personnelle, aérienne, où pointe ça et là l'influence de Jarre.

Le contraste avec son successeur, Moogulator, n'en est que plus saisissant. Connu dans les milieux underground pour son style noisy et industriel, l'homme, assis par terre en tailleur comme un sitariste indien, a disposé autour de lui quatre petits générateurs de beats. Il en résulte une musique tout en rythme, en clics et en pops, aux frontières du breakbeat, de la house, et de l'installation d'avant-garde.

Raumzeit Festival 2013 : Eela Soley feat. Stefan Erbe / photo S. Mazars
Eela Soley feat. Stefan Erbe avec le peintre Norbert Dähn
A ses côtés, au centre devant la scène, lui succède Eela Soley. Un micro, une boîte à rythmes, un saxophone et quelques pédales d'effets : il n'en faut pas plus à la chanteuse suisse pour emplir la salle de ses sonorités luxuriantes et chaleureuses. Mais Eela Soley est tout sauf une femme-orchestre. A la manière d'un Dub FX, elle utilise des loops qui lui permettent de démultiplier à l'infini le son de sa voix ou de son saxophone. Quand Stefan Erbe la rejoint, on croirait presque retrouver l'ambiance des concerts en commun de Klaus Schulze et Lisa Gerrard en 2008-2009. De tous les musiciens, Stefan Erbe se livre à chaque fois à la plus courte prestation, préférant comme toujours mettre en lumière ses invités plutôt que lui-même.

Erren Fleissig Schöttler Steffen concluent chaque segment. Les claviers analogiques, mais surtout les bonnes vieilles armoires de séquenceurs, fournissent la base des impressionnantes suites musicales que la formation improvise ici en temps réel. Malgré l'absence d'une section rythmique ou de la moindre boîte à rythme, le quatuor génère des pulsations aussi hypnotisantes que n'importe quel morceau de trance ou de deep house. Le fait que chaque membre, concentré sur ses appareils, tourne presque en permanence le dos au public, ajoute un peu plus à l'atmosphère.

Raumzeit Festival 2013 : Erren Fleissig Schöttler Steffen / photo S. Mazars
Erren Fleissig Schöttler Steffen
Mais le point d'orgue de la manifestation reste sans doute son final. Tout le monde se retrouve sur scène pour une improvisation commune d'une dizaine de minutes, où la voix d'Eela Soley, les beats de Moogulator, les nappes de Nisus, le piano de Stefan Erbe et les séquences d'Erren Fleissig Schöttler Steffen se superposent en harmonie complète. Du grand art. En une soirée, le choix judicieux et éclectique des invités a fourni – si besoin en était – la preuve de l'étonnante diversité de cette musique électronique dite traditionnelle, faute d'un vocable plus adapté pour désigner cette scène d'une insoupçonnable richesse.

>> Interview de Nisus
>> Interview de Stefan Erbe


dimanche 15 septembre 2013

Stefan Erbe, l’artiste multifonction de la « génération électronique »

 

Stefan Erbe a publié son dernier album, Method, en avril 2013. L’homme, dont l’ambition est d’explorer toutes les facettes de la musique électronique, et non de se cantonner à la Berlin School traditionnelle, n’est pas seulement musicien. Il est aussi l’un des plus fervents promoteurs de la musique électronique outre-Rhin. Animateur du magazine en ligne Empulsiv, il organise également plusieurs manifestations live (Raumzeit Festival, Sound of Sky), et co-anime depuis 2009 la cérémonie des Schallwelle Awards, qui récompense chaque année les meilleurs musiciens du genre. Les nombreuses activités de Stefan Erbe ne l’ont pas empêché de faire un saut à Essen, pour le traditionnel Grillfest.



L’album : Stefan Erbe, Method (Erbemusic, 2013)


Le titre semble avoir été donné à dessein, tant l’album illustre le procédé créatif mis en place par Stefan Erbe au fil des ans. Chaque piste reflète le désir du musicien de rester fidèle à la musique électronique de ses glorieux aînés tout en ne se refusant aucune des innovations proposées par la technologie. Ainsi, aux lignes de basses séquencées répondent presque toujours les beats les plus puissants, aux nappes planantes, les mélodies les plus légères – souvent au piano. Une telle fusion des genres est en général un exercice périlleux. Chez Stefan Erbe, c’est la routine. Même si l’artiste semble parfois hésitant, trois titres en particulier devraient déjà être rangés parmi les classiques de la musique électronique : le subtil Wunderwerk 3, une variation sur l’un des thèmes de Club Genetica, un précédent disque ; Inexplicable, un titre plus léger, fusion réussie entre les rythmiques robotiques de Kraftwerk période Techno Pop et la lounge music d'aujourd'hui ; et surtout le remarquable Retrologica, à la fois planant et groovy, qui devrait réunir dans une même communion les hippies les plus contemplatifs et les clubbers les plus festifs. Un must pour tout DJ qui se respecte.


L’interview : entretien avec Stefan Erbe


Essen, le 31 août 2013

Avant de débuter ta carrière musicale, as-tu suivi une formation ? Viens-tu toi-même d’une famille de musiciens ?

Stefan Erbe – Oui, je viens d’un environnement où la musique a toujours été importante. Mes deux grands frères, en particulier, pratiquaient tous les deux. J’ai donc naturellement suivi la même direction. Notre père passait beaucoup de temps dans les magasins de musique et en rapportait régulièrement de nouveaux instruments. Tous les trois, nous les découvrions alors chacun à notre tour. Comme j’étais le plus jeune, j’étais toujours le dernier à en profiter. Mais, contrairement à mes frères, je n’ai pas suivi de formation de longue haleine. Dès le départ, j’ai pressenti que la formation classique ne me mènerait nulle part. Au début des années 80, quand je n’étais encore qu’un adolescent, je me suis intéressé de près aux nouveaux instruments électroniques qui foisonnaient à l’époque. Plutôt que de composer, comme mes frères, je me suis mis à expérimenter, à essayer des sons, ce que la technique permettait. Oui. C’est bien cet univers des synthétiseurs qui m’a immédiatement séduit.

Qu’écoutais-tu à l’époque comme musique ? Quels artistes as-tu pris comme modèles ?

SE – Evidemment, il y a d’abord les figures de la musique électronique traditionnelle, Tangerine Dream, Klaus Schulze et Kraftwerk, mais elles n’ont jamais été mes seules influences. Les années 80 ont aussi joué un rôle important pour moi, peut-être même plus important, en particulier des artistes de la new wave comme Devo ou Thomas Dolby.

Comment est né ton premier album, The Cosmic Dreamland ?

SE – Avant de faire ce disque, j’ai d’abord joué de la musique dans des groupes. Jusqu’au moment où un ancien copain du lycée m’a contacté. Il travaillait pour l’observatoire de Hagen, la ville dont nous étions originaires, et recherchait une musique d’ambiance qui puisse accompagner les différentes manifestations de l’observatoire. Les synthés étaient particulièrement indiqués pour ce genre de projet. En plus, j’avais moi-même quelques affinités avec les étoiles. J’ai donc fait plusieurs enregistrements dans le petit studio que je venais de m’aménager. La musique qui en a résulté a ensuite fait les beaux jours de l’observatoire de Hagen pendant des années.

Il s’agit d’une bande originale, en quelque sorte.

SE – Oui, et j’ai rapidement décidé d’en faire un album. Auparavant, j’avais déjà compilé de la musique sur cassette, mais la qualité sonore n’était pas au rendez-vous. Or c’est à peu près dans les mêmes conditions que j’avais enregistré les séquences destinée à l’observatoire. Je me suis donc lancé dans un important travail de remixage, avec le matériel adéquat, une vraie table de mixage, non seulement pour améliorer la qualité, mais aussi pour adapter à l’écoute ce qui au départ n’était prévu que pour accompagner les shows du planétarium. Finalement, j’ai sorti The Cosmic Dreamland en autoproduction, sans label, puis je l’ai distribué sur des disques que je gravais moi-même. J’étais très motivé car, tu peux me croire, à l’époque, les CD vierges coûtaient encore horriblement cher. Mais j’en ai tout de même envoyé un exemplaire à Winfrid Trenkler, qui animait alors Schwingungen sur la WDR. L’émission m’a permis d’envisager de passer à l’étape suivante. En 1994, après une nouvelle phase de mixage, The Cosmic Dreamland a fini par ressortir en CD, cette fois professionnellement produit. En tout, plus de deux ans se sont ainsi écoulés entre l’enregistrement initial et la sortie officielle.

Quels instruments utilisais-tu à l’époque ?

SE – Le premier synthétiseur numérique dont j’ai fait l’acquisition, le Roland JD-800, m'a énormément servi à mes débuts. J'ai acheté par la suite deux claviers Kawai, un Korg. J'ai beaucoup accumulé dans un premier temps, avant de beaucoup revendre par la suite. C'est pourquoi mon set ne ressemble plus aujourd'hui à ce qu'il était à mes débuts. A mesure que la technologie évoluait, j'ai procédé à un grand ménage et fait place nette dans mon studio. Par sentimentalisme, j'ai cependant conservé le JD-800, même s'il ne fonctionne plus depuis un moment.

Certains musiciens ne jurent que par les synthés analogiques et vouent aux gémonies les synthés numériques. D'autres restent fidèles au matériel, analogique ou numérique, mais ne veulent pas entendre parler des logiciels. Qu'en penses-tu ?

SE – En ce qui me concerne, l'aspect pratique l’emporte. Quand j'avais une multitude de claviers autonomes, je devais jongler avec chacun d'eux pour créer ma musique. Depuis, je n'ai conservé que ceux que je pouvais contrôler directement par l’informatique. Je n'utilise plus les autres, ou alors, ils font partie du contingent que j'ai vendu. Mes dernières productions ont toutes été conçues ainsi. C'est dire si l'utilisation de logiciels ne me pose aucun problème. Et franchement, je n'entends pas la différence. D’ailleurs, la qualité intrinsèque d’un titre n’a rien à voir avec le fait qu’il soit composé sur un synthétiseur analogique ou avec un logiciel.

[édition du 07/10/2013 :] Stefan Erbe au 6e festival Electronic Circus, Gütersloh, 05/10/2013 / photo S. Mazars
Stefan Erbe devant son stand, Electronic Circus 2013
Comment décrirais-tu ta musique ?

SE – Dans chacune de mes compositions, je ne perds jamais de vue l’aspect mélodique, qui reste primordial. Comme j’essaie de conserver un équilibre constant entre la mélodie et les rythmes électroniques, je pense que si je devais définir un genre qui corresponde le mieux à ma musique, ce serait Melotronic. C’est que j'ai toujours essayé de mélanger les genres. Par exemple, je n’ai jamais développé les longues plages de séquenceurs qui caractérisent les albums de la Berlin School. Mes compositions durent en général de 3 à 8 minutes et suivent, presque depuis le début, une structure plus ou moins identique. D’un album à l’autre, même si j’ai pu changer de style, je n’ai en revanche que très peu modifié ma méthode. C’est elle, je pense, qui rend mes disques si reconnaissables. Même si je me retrouve évidemment dans la musique électronique traditionnelle que nous soutenons lors des Schallwelle Awards, j’ai toujours pris soin d’y apporter des structures rythmiques plus accrocheuses. Je veux promouvoir cette musique. J’essaie donc d’y apporter une touche plus commerciale. A côté des Kraftwerk et Tangerine Dream, mes autres influences y ont contribué. Elles m’ont permis d’envisager d’explorer d’autres directions de la musique électronique, d’apporter à cette musique électronique traditionnelle des rythmes trance ou techno qui pourraient aussi bien convenir à un public de clubs. C’est peut-être la raison pour laquelle il est si difficile de classer mes disques dans les bacs. Voilà pourquoi j’en reste à ce concept de Melotronic.

Tu viens d’évoquer la promotion. Parlons-en. Au fil du temps, tu t’es imposé comme une figure centrale de la musique électronique traditionnelle, non seulement en tant que compositeur, mais aussi en tant qu’animateur et organisateur de nombreux événements. En général, c’est même plutôt toi qui te trouve de mon côté du micro. Comment en es-tu venu à jouer un tel rôle dans cette communauté ?

SE – En 2009, j’ai commencé par organiser un événement musical pour les 50 ans de la modélisation du système solaire de l’observatoire de Hagen. J’y ai consacré plus de mille heures, mais ce travail d’organisation m’a plutôt réussi. J’ai décidé de poursuivre dans cette voie, d’autant plus volontiers que je veux soutenir mes amis artistes. Il se trouve qu’au cours de ma carrière, j’ai pu nouer de nombreux contacts, si bien que j’ai fini par connaître personnellement la plupart des gens de ce milieu. En outre, comme je suis moi-même musicien, il ne m’est pas si difficile de savoir quelle question poser, ou de bavarder sur des sujets technologiques pointus. C’est ce que je fais par exemple pour Empulsiv.

Empulsiv ! C’est vrai ! Tu es aussi à l’origine de ce magazine de musique électronique en ligne. Mais je pensais surtout à certains événements, comme les Schallwelle Awards, dont nous parlions tout à l’heure. Comment ce prix est-il né ?

SE – Comme tu sais, Winfrid Trenkler permettait chaque année aux auditeurs de Schwingungen de voter pour leurs artistes ou albums préférés. L’émission a disparu des grilles de la radio en 1995, puis Winfrid a déménagé en Suède. Mais le concept a survécu sur support CD grâce à Jörg Strawe [le propriétaire de CUE Records], tandis que l’association Schallwende reprenait à son compte le principe du vote du public. Mais en 2008, nous avons décidé de fonder un véritable prix, décerné par un jury. L’idée est venue de Sylvia [Sommerfeld, la présidente de l’association]. A ses côtés, j’en suis devenu le co-animateur. Je m’occupe également de toute la partie administrative, des contacts avec les artistes, ceux qui doivent venir parce qu'ils sont nommés, ou ceux qui viennent jouer sur scène à l’entracte, mais aussi de la relation avec la salle. La cérémonie existe depuis 2009. Mais depuis 2011, elle se déroule au planétarium de Bochum. Cette année, c’était notre troisième sur place. La suivante a également été programmée là-bas en 2014. En revanche, nous pourrions déménager dans les années à venir. On verra. Pour rendre la manifestation durable, nous avons développé des partenariats avec les médias, mais aussi avec les maisons de disques spécialisées. Tout est réinvesti dans l’organisation.

Quel artiste mériterait un prix dans le futur ?

SE – Difficile à dire. En tout cas, le plus important, c’est ce que l’artiste peut apporter au genre. S’il peut contribuer à son rayonnement. Après le prix du Meilleur Espoir et celui de la Redécouverte de l’année, initié en 2013, on pourrait même imaginer un nouveau trophée, dédié à l’artiste le plus fédérateur, le plus à même d’élargir les frontières de la musique électronique.

Depuis 2011, tu es aussi à l’initiative du Raumzeit Festival de Dortmund, mais aussi d’une manifestation mensuelle au planétarium de Bochum : Sound of Sky. Peux-tu expliquer le concept ?

SE – Le Raumzeit Festival est en fait une initiative commune d’Empulsiv et de la radio Eldoradio de Dortmund. Quant à Sound of Sky, c’est en effet quelque chose que j’ai mis en place en collaboration avec mes amis du planétarium de Bochum. On dirait que la musique électronique a été faite pour les planétariums. Les animations stellaires sont encore le meilleur support pour cette musique et vice versa. Mais aucun show ne ressemble au précédent. Sound of Sky, c’est aussi bien de la musique électronique traditionnelle que des DJs, de la house ou de l’ambient. Et ce n’est pas toujours du Stefan Erbe. Le mois dernier, tu as bien vu, le spectacle était presque entièrement consacré à Steve Baltes. A vrai dire, ce n’est pas Stefan Erbe qui a invité Steve Baltes ce soir-là. L’artiste invité, c’était plutôt moi ! En juin, c’était soirée Kraftwerk, Plus tôt dans l’année, nous avons fait venir ATB, le célèbre producteur de trance. En novembre nous aurons deux DJs.

[édition du 07/10/2013 :] Stefan Erbe au 6e festival Electronic Circus, Gütersloh, 05/10/2013 / photo S. Mazars
Stefan Erbe devant le stand Erbemusic, Electronic Circus Festival, Gütersloh, 5 février 2013 [photo ajoutée le 07/10/2013]

Tu produis toi-même ta musique, sans passer par une maison de disques. Pour quelle raison proposes-tu quatre de tes albums en téléchargement gratuit sur ta page officielle, Erbemusic.com ?

SE – En fait, il ne s’agit pas de vrais albums studios que j’aurais décidé de brader. Dès le départ, j’ai voulu les offrir. Le premier [Querbeat de Luxe, 2002] est une compilation retravaillée de matériel de la décennie précédente. Club Genetica [2008] est le fruit d’une collaboration qui n’a pas abouti. Les deux autres [Synasthetik, 2006, et We Are Generation Electronic, 2010] compilent tous les titres que, d’une manière ou d’une autre, je n’ai pas retenus pour figurer sur un album. Ainsi, je n’ai pas d’archives secrètes, tout ce que j’ai produit, je l’ai publié. C’est aussi pour ça que j’ai décidé de rester indépendant. En plus de mes albums réguliers, je peux utiliser Internet quand bon me chante comme débouché pour mes titres supplémentaires. Ça peut aussi faire office d’introduction à ma musique pour ceux qui ne la connaissent pas.

Tes disques sont-ils aussi piratés ?

SE – Oui, malheureusement. Il n’y a rien à faire. Les sites pirates opèrent depuis l’étranger.

Les pirates font des bénéfices sur le dos des artistes, mais n’est-ce pas aussi l’objet des nouveaux modèles économiques mis en place par les majors ?

SE – La vente sur les nouvelles plateformes peut profiter aux artistes, mais seulement aux plus populaires. Ce n’est rentable que si tu vends des millions d’exemplaires. Pour les débutants, ça peut être un moyen de se faire connaître, mais en fin de compte, ils n’en retirent aucun bénéfice financier. Je suis moi-même un féru d’Internet. Mais je ne vends plus mes disques que sur mon propre site. Je ne suis plus visible sur aucune plateforme de téléchargement. Un ou deux de mes disques doivent peut-être encore être disponibles sur Amazon, mais c’est tout.

Tu as publié ton dernier album, Method, en avril dernier. Le suivant est-il déjà en préparation ?

SE – Oui. Son nom sera Legacies. Il s’agira plus ou moins d’une rétrospective de mes 25 ans de carrière, avec quelques morceaux retravaillés, quelques inédits, aussi. Il sortira cet automne. En attendant, je travaille déjà au prochain album studio.


Prochains rendez-vous avec Stefan Erbe


1/ Raumzeit Festival 2013 (3e édition)
avec Eela Soley, Erren Fleissig Schöttler Steffen, Nisus, Moogulator, Stefan Erbe 
IBZ Technische Uni-Dortmund, 28/09/2013 15h00

2/ Sound of Sky presents Blank&Jones under the Sky
Planetarium Bochum, 15/11/2013, 19h00 et 21h00


jeudi 12 septembre 2013

Syngate Records : le temple de la Berlin School of Electronic Music


Syngate Records commercialise depuis 2004 des disques de musique électronique. Après neuf ans d'engagement et de passion, ce tout petit label, spécialisé dans le genre de la Berlin School, n'en est pas moins devenu l'un des noms les plus respectés de la scène électronique. De passage au Grillfest, une manifestation initiée chaque année au Grugapark d'Essen par l'association Schallwende, et dont le principe pourrait se résumer à « saucisses et musique électronique », le nouveau patron du label, Kilian Schloemp-Uelhoff, racontait l'histoire de son écurie et déroulait, avec un enthousiasme évident, la liste de ses poulains.



Syngate : le label dédié à la Berlin School of Electronic Music
Syngate : le label de la Berlin School
Essen, le 31 août 2013

Quand j’achète un disque Syngate, à quel type de musique dois-je m’attendre ?

Kilian Schloemp-Uelhoff – Je dirais simplement : de la musique électronique, mais un genre bien particulier : l’école berlinoise de la musique électronique, dont les précurseurs sont bien sûr Tangerine Dream ou Klaus Schulze.

Ce n’est qu’il y a deux ans, presque jour pour jour, que tu as repris les rênes du label. Quand a-t-il été fondé ?

Kilian – Syngate a d’abord été un magazine sur Internet, un simple fanzine, fondé par Lothar et Sabine Lubitz en 2001. La publication chroniquait les sorties et les festivals, avant de devenir une véritable maison de disques trois ans plus tard et de publier elle-même des CD. Lothar a dû s’arrêter pour raisons personnelles et nous nous sommes arrangés pour que je reprenne l’affaire.

L’idée même de reprendre un tel label révèle forcément une grande passion. Qu’écoute donc tu toi-même comme musique ?

Kilian – Eh bien, en fait, cette passion n’est que très récente. Je suis avant tout un fan de rock progressif. J’ai grandi avec Pink Floyd et d’autres artistes du même calibre comme King Crimson ou Genesis. Ce n’est que très tardivement, environ vers 2004, que j’ai commencé à écouter le type de musique dans lequel Syngate s’est fait une spécialité. J’y suis d’ailleurs arrivé grâce à d’autres genres, comme l’ambient music, les textures d’un Robert Rich, par exemple.

Kilian, le patron de Syngate, au Grillfest à Essen / photo S. Mazars
Le boss de Syngate au Grillfest
D’une manière ou d’une autre, j’ai remarqué qu’un grand nombre de passionnés de berliner Schule finissaient tôt ou tard par s’y mettre à leur tour. Est-ce ton cas ?

Kilian – Non, je ne suis pas moi-même musicien, mais il se trouve en effet que je viens de faire l’acquisition d’un nouveau petit contrôleur. J’ai déjà composé quelques morceaux, que j’ai fait écouter à quelques amis, mais je n’ai encore jamais rien publié.

Comment fonctionne le label ?

Kilian – Il s’agit d’une toute petite maison. Deux personnes suffisent à peu près à faire fonctionner la boutique. Du coup, c’est aussi un travail énorme. Plus qu’un travail, c’est devenu ma grande passion, très dévoreuse de temps. Ce n’est pas toujours évident à concilier avec la vie de famille. Mais bon, comme certains consacrent tout leur temps libre au foot, moi, je le consacre à Syngate.

Syngate n’est donc pas ta profession. Que fais-tu par ailleurs ?

Kilian – La production de disques à cette échelle ne me permet évidemment pas de gagner d’argent. J’occupe par ailleurs un emploi de travailleur social au sein de l'église évangélique, donc sans aucun rapport avec l’univers de la musique.

Combien de temps s’écoule entre le moment où tu décides de publier un disque et la date de sa sortie ?

Kilian – Tu veux vraiment savoir notre record ? Deux jours. Mais c’était un cas très particulier. L’artiste était venu avec un album déjà complètement mixé et professionnellement masterisé. D’habitude, il nous faut plus de temps. En général, je dirais quatre semaines, ce qui est relativement court. Mais les disques sont produits à la demande.

Realtime, Solar Walk, chez Syngate
Il faut aussi du temps pour dessiner les pochettes. Celles-ci sont caractéristiques.

Kilian – Oui, à partir de 2005-2006, les disques Syngate ont commencé à adopter une présentation similaire. On les reconnaît de loin. J’ai conservé ce principe, qui me plaît. En général, je m’occupe de la maquette en collaboration avec l’artiste.

Quelles sont les dernières nouveautés parues chez Syngate ?

Kilian – Attends une minute. Là, il faut vraiment que je consulte mes notes. Nous avons été très occupés au cours de l’été et nous le sommes à nouveau depuis la rentrée. En mai, nous avons sorti le nouvel album de Realtime, Solar Walk, dans la pure tradition de la vieille Berlin School. En juin, REWO a publié Earth Festivities, un disque mélodique, classique, parfois dans le genre de Vangelis.
Tastenklang, Inspirations, chez Syngate
Dans un style plus rythmé, plus orienté trance, E=Motion, qui vient de Pologne, a lui aussi sorti son nouveau disque en juin [Time Is A Dimension We Can Bend]. Deux nouveaux artistes ont ensuite signé leur premier album chez Syngate, le duo E-Tiefengrund, qui ne produit que des sons vintages sur des synthétiseurs modulaires [le disque s’appelle Voltage Sessions], et le jeune Tastenklang, avec Inspirations.

Et les projets ?

Kilian – Le prochain disque estampillé Syngate sera le nouveau Rudolf Heimann. Il sortira le 21 septembre, la veille des élections fédérales en Allemagne, et porte déjà un titre parfaitement adéquat pour cette occasion : Into the Unknown. Je t’assure que ce n’est pas fait exprès ! Je suis aussi particulièrement fier d’annoncer pour cet automne l’arrivée chez Syngate de Bouvetøya, un artiste qui nous vient d’Irlande et qui publiera également son premier album, un mix très réussi entre old school et ambient, influencé aussi bien par Tangerine Dream que par Air. En octobre, il y aura aussi Illumina Tenebras, de l’artiste italien Perceptual Defence, un travail entièrement orienté ambient et qui sera donc publié chez Syngate-Luna.

Qu’est-ce que Luna ?

Luna est un sub-label que j’ai décidé de créer l’année dernière, quand je me suis rendu compte que certains artistes qui me plaisaient, et que je voulais vraiment soutenir, ne cadraient pas complètement avec le reste du répertoire Syngate. Il s’agit toujours de musique électronique, mais Luna se concentre sur cette ligne ambient qui me tient personnellement à cœur. Luna peut d’ailleurs parfaitement servir de cachet à un artiste Syngate qui, a son tour, veut explorer une direction un peu différente de la berliner Schule. Ah ! J’allais oublier. C’est justement le cas de l’un des projets en cours. Sur Syngate-Luna paraîtra, avant la fin de l’année, un disque d’un certain Abel. L’artiste en question n’est autre que Torsten M. Abel, connu sous le nom de TMA chez Syngate, où il publie d’ordinaire sa musique. Il s’agit d’une sorte de side-project qui permettra à TMA de présenter sa facette plus ambient.

Luna, le label de Syngate dédié à l'ambient
Un logo épuré et des couvertures inspirées : la marque de fabrique de Luna, le label dédié à l'ambient

Qui sont les piliers de Syngate ?

Kilian – Pour commencer, je dirais sans hésiter Broekhuis, Keller & Schönwälder. Ils étaient là dès le début. Ils sont connus par ailleurs. Nous avons réédité une grande partie de leur catalogue. Après, parmi les fidèles, on peut citer Alien Nature, Ebia, Realtime, Pete Farn, TMA et aussi BatteryDead, le dernier musicien découvert par Lothar Lubitz avant que je ne reprenne l’affaire. J’en oublie.

La plupart sont allemands. Mais, on l’a vu, Syngate semble étoffer, d’avantage chaque année, son catalogue international.

Kilian – Oui, bien sûr. Nous aurons bientôt le renfort de cet Irlandais, Bouvetøya. REWO, de son vrai nom René van der Wouden, est néerlandais. Il y en a eu d’autres, comme Von Haulshoven, mais aussi un Belge, Stockman, qui a publié tous ses disques chez Syngate, et le dernier chez Luna. Voyons, je ne les ai pas tous en mémoire. E=Motion est donc Polonais. Nous avons également en catalogue un disque du Hongrois Péter Fabók, que tu connais sûrement sous le nom de Tangram.

Depuis ton arrivée, tu as toi-même découvert pas mal d’artistes. Duquel es-tu le plus fier ?

Kilian – Mais de tous ! L’important, c’est surtout ce qu’ils peuvent apporter, chacun dans son domaine, afin de montrer l’étendue du répertoire et la richesse de cette musique électronique. En tout, aujourd’hui, ce sont pas moins de trente-cinq artistes ou groupes qui publient des disques sous le label Syngate.

Des rééditions chez Syngate Records
En parlant de répertoire, Syngate procède aussi régulièrement à de nombreuses rééditions de disques d’autres labels. C’est le cas notamment pour Broekhuis, Keller & Schönwälder et toutes leurs incarnations. Pour quelle raison ?

Kilian – L’idée était de rééditer, sous le label Syngate, et surtout sous l’apparence commune à toute la collection, certains disques devenus introuvables. Comme tu sais, nous sommes une petite famille où tout le monde se connaît, ça n’a pas été difficile à mettre en place.

Récemment, Syngate est aussi devenue le distributeur de plusieurs autres labels. Par exemple, sur la page officielle, www.syngate.biz, il est désormais possible d’acheter les disques du catalogue Manikin [depuis avril 2013].

Kilian – Oui, c’est un partenariat de longue date qui se concrétise, et pour la même raison.

Les disques Syngate sont-ils eux aussi victimes du piratage ?

Kilian – Malheureusement, oui. Et c’est étonnant. Sans trop exagérer, je crois pouvoir dire que je connais personnellement la plupart des acheteurs de disques Syngate, et j’ai naturellement confiance en eux. Alors, quand un de nos disques se retrouve sur un site de partage illégal ou sur un serveur pirate en Russie, je me demande quel chemin il a bien pu parcourir !

J’ai pu parler de ces questions récemment avec Bernd Kistenmacher. Selon lui, les nouveaux modèles économiques développés légalement par des sociétés comme Spotify ou Ampya menacent les artistes aussi sûrement que les pirates. Qu’en penses-tu ?

Kilian – Je pense qu’il s’agit d’une même question, et qu’elle est liée à la dématérialisation. Or il se trouve qu’à Syngate, nous vendons des disques physiques. J’ai d’emblée une préférence pour les CD par rapport aux téléchargements, même légaux. A titre personnel, j’aime manipuler des disques, rangés dans un vrai boîtier, accompagnés d’une belle couverture et d’un vrai booklet. Ce sont des objets qu’on peut collectionner, ranger sur une étagère et admirer de temps en temps. A mon sens, beaucoup de gens partagent encore ce sentiment.

Mais la musique elle-même devrait-elle devenir gratuite ?

Kilian – Sûrement pas. Sans argent, pas de musiciens professionnels. Le moins que Syngate puisse faire pour soutenir ses artistes, c’est vendre leurs disques. C’est vrai, aujourd’hui, chacun peut désormais se servir d’Internet pour faire connaître son travail. De plus en plus de musiciens mettent en ligne leurs œuvres gratuitement. Or il faut bien, à un moment où à un autre, pouvoir monétiser ses efforts. Sans cela, il ne s’agit plus que d’un hobby.

Kilian, de Syngate, présente les dernières parutions de son label / photo S. Mazars
Kilian présente les dernières parutions Syngate
Est-ce la raison pour laquelle tu crois que les maisons de disques seront toujours nécessaires aux artistes ?

Kilian – Oui, mais aussi pour de simples et triviales raisons de logistique. Le label retire au musicien une bonne part de sa charge de travail. C’est lui qui assume la production des CD, mais aussi leur publicité, grâce aux contacts qu’il a depuis longtemps avec les autres musiciens, les studios, les promoteurs. L’artiste peut ainsi se concentrer sur ce qu'il sait faire de mieux : son art.