Guitariste canadien établi à Berlin, Aidan Baker s’est fait un nom au cœur de l’underground. Reconnu mondialement comme une figure de premier plan de l’ambient music, il multiplie également les collaborations, défrichant les territoires encore inexplorés des musiques expérimentales, notamment au sein du groupe Nadja, qu’il forme avec sa compagne Leah Buckareff. Pour la seconde fois de sa carrière, il assurait la tête d’affiche de l’Ambient Festival d’Anvers, une manifestation entièrement dédiée à ce style qu’il pratique si bien en solo, le plus souvent muni de sa seule guitare. Aidan explique sa philosophie, évoque son label, Broken Spine, déploie les derniers titres de sa prolifique discographie et annonce ses prochaines tournées.
Aidan, as-tu suivi
une formation musicale ?
Aidan Baker – J'ai
commencé à étudier la musique vers l'âge de 10 ans. J'ai appris la flûte
classique, que j'ai pratiquée très longtemps. Mais dès mon entrée à
l'université, je me suis tourné vers la littérature. La musique n'est revenue
qu'après. Aujourd'hui, je suis musicien à plein temps.
Pourquoi t'es-tu
orienté vers la musique expérimentale ?
AB – Question
difficile. En premier lieu, je suis passé à la guitare en réaction à mes études
classiques. Je ne voulais plus être dépendant d'un orchestre, d'un ensemble ou
de tout autre musicien. La guitare m'a apporté cette autonomie. Elle m'a permis
de jouer et de créer seul des pièces qui se suffisaient à elles-mêmes, qui ne
constituaient plus forcément un élément d'une œuvre plus large. J'ai d'abord
joué des chansons folk, puis intégré un groupe punk, mais ce besoin d'autonomie
m'a progressivement obligé à expérimenter de plus en plus. C'est ainsi que j'ai
découvert et commencé à utiliser les générateurs de boucles et les pédales
d'effets, de sorte d'être enfin capable de créer toute une symphonie au moyen
d'un seul instrument.
![]() |
| Aidan Baker live @ Antwerp Ambient Festival 2014 |
AB – Je ne suis
pas non plus un inconditionnel des catégorisations, mais il est certain que l'ambient exerce une influence sur mon
travail. Beaucoup de représentants de ce genre comptent beaucoup à mes yeux, à
commencer par Dirk Serries, qui joue aussi ce soir. Nous nous connaissons
depuis de nombreuses années. A présent, j'imagine que l'influence est
réciproque. Chacun de nous se nourrit du travail de l'autre. En ce moment, j'ai
aussi plaisir à écouter la scène berlinoise : Svarte Greiner, le co-fondateur
de Deaf Center, ou bien DuChamp, la guitariste italienne. Elle aussi habite
Berlin.
C’est aussi ton cas, si
j'ai bien compris, alors que tu es natif du Canada. Qu'est ce qui t'a amené à
Berlin ?
AB – La musique !
Tourner au Canada, et en général dans toute l'Amérique du Nord, n'est jamais
une partie de plaisir, à cause des distances. De surcroît, le Canada ne compte
qu'un peu plus de 30 millions d'habitants. Presque trois fois moins qu'en
Allemagne. De simples raisons pratiques ont motivé ce choix : trouver un
endroit où des gens acceptent de se déplacer pour écouter une musique déjà fort
éloignée du mainstream. Le public, un
soutien financier et promotionnel : j'ai trouvé tout cela plus facilement
en Europe.
Je me demandais s'il
n'y avait pas non plus un lien entre ton travail et la scène locale, notamment
le krautrock.
AB – Peut-être,
c'est possible. Certains de mes projets parallèles ont beaucoup à voir avec ce
style. Caudal, l'un des trios dont je suis membre à Berlin, est très influencé
par le krautrock. Notre bassiste a déménagé à New York, mais nous avons bel et
bien débuté à Berlin, dans ce genre de musique à la fois bruyante, rythmique et
hypnotique.
![]() |
| Aidan Baker live @ Antwerp Ambient Festival 2014 |
AB – J'utilise
rarement les instruments électroniques, en dehors des pédales d'effets, bien
sûr. Même quand je décide de travailler avec un synthétiseur analogique, je le
traite également à travers ce type de filtres, afin de le transformer en
quelque chose de très différent de ce que l’auditeur pourrait en attendre.
Certains artistes promeuvent
l'ambient comme un soporifique,
d'autres comme un moyen d'accéder à des états de conscience modifiés.
Assignes-tu toi aussi à ta musique un objectif particulier ?
AB – Non, elle
n'a pas de but aussi précis que cela. Sa seule raison d'être… est d'être. Si
des auditeurs en font usage à d’autres fins, par exemple pour s'endormir, je
n'y vois aucun inconvénient. Mais je ne veux pas être celui qui dit quoi faire
de ma musique, qui prescrit une injonction du type : « Dormez, maintenant
! » Ce choix ne m'appartient pas.
Trouves-tu aussi
l'inspiration en dehors de la musique ?
AB – Certainement.
Elle ne saurait provenir que du travail des autres. Il suffit que je regarde un
film ou que j'ouvre un livre. Souvent, j'en tire certaines idées abstraites. Je
tente de capturer une essence, une idée philosophique, puis de la traduire en
musique.
Pourquoi l’ambient reste-t-elle cantonnée à l’underground,
et plus ou moins ignorée des médias ?
AB – Même si je
n'aime pas utiliser le terme d'« intellectuel », c'est un peu celui qui lui est
accolé aujourd'hui. Or le genre n'est pas nécessairement intellectuel. Au
contraire, il se révèle parfois très instinctif. Mais pour beaucoup de gens,
c’est encore une approche du son trop exigeante. On préfère souvent se laisser
entraîner par un fond sonore rythmé et joyeux, plutôt que de devoir s’assoir et
réfléchir à ce qu'on écoute, ou se lancer dans une analyse de ses émotions. Par
conséquent, ce type de musique ne peut attirer qu'un nombre restreint de
personnes, donc n’ouvrir qu’un petit marché.
![]() |
| Nadja : Aidan Baker + Leah Buckareff |
AB – C'est un
label que j'ai fondé avec ma compagne Leah, principalement pour publier la
musique de notre duo, Nadja. Cela remonte à l'époque où nous sommes arrivés à
Berlin il y a quatre ou cinq ans. Nous tournions tellement avec ce projet qu’il
nous paraissait opportun de disposer de disques à vendre au public lors de nos
concerts. Mais déléguer ce travail à une maison de disques établie nous a paru
trop complexe, surtout s’il s’agit de faire traverser à nos stocks tout un
océan. Il nous fallait juste un outil simple pour distribuer nos objets aux
fans directement.
C’est sans doute
aussi dans cet esprit que tu publies régulièrement tes albums sur Bandcamp. J’ai remarqué que tu
t’étais aussi mis au vinyle.
AB – Les LPs jouissent
d’un regain de popularité. Certains prétendent que le son est différent, voire
supérieur. Je m’intéresse quant à moi à l'objet lui-même : sa taille, sa
présentation, tout cet espace pour la couverture. Il ne s’agit pas seulement de
musique. L’ensemble du package devient
une œuvre d'art en soi. L'autre élément intéressant, c'est que le vinyle
ritualise l'écoute bien plus qu’un iPad en fond sonore ou un CD en mode aléatoire.
Il faut d’abord placer le vinyle sur sa platine, puis le retourner, laisser
courir le diamant. Ça implique une participation plus active de l’auditeur dans
le processus d'écoute.
![]() |
| Nadja - Fipper (2013) – Aidan Baker - The Spectrum of Distraction (2012) – Aidan Baker & Maik Erdas - Cameo (2013) |
A propos des couvertures, qui est responsable de l'imagerie sur vos albums ?
AB – J’ai
l’habitude de travailler avec plusieurs artistes très différents, mais j'aime aussi
m’y coller moi-même de temps en temps, car je fais aussi de la peinture et des
collages. Leah a conçu certaines pochettes. Assez souvent, nous recevons même
des messages spontanés de graphistes désireux de dessiner des couvertures pour
nos disques. Nous avons rencontré de la sorte plusieurs artistes très
intéressants.
![]() |
| A. Baker & Jakob Thiesen – CNTNTL |
AB – Je sais, je
sais ! J'étais très partagé quant à l'idée de publier des cassettes. Je me
souviens du nombre incalculable de mes cassettes que j’ai irrémédiablement
détruites quand j'étais jeune, simplement à cause d’un lecteur défectueux qui
froissait les bandes. Mais il se trouve que les gens recommencent à apprécier
ce support. C'est une nouvelle mode. La nostalgie et la fascination du rétro y
jouent un grand rôle, bien sûr. Les gens qui m’achètent des cassettes aujourd'hui
ont tous l’âge d’avoir connu ça dans leur jeunesse. Comme le vinyle, elles
deviennent un objet d'art, qui permet un packaging
intéressant.
Dans ce domaine,
Internet ne peut rivaliser. Cependant, l’outil reste incontournable pour
découvrir de nouvelles choses. Mais,
compte tenu de l’effet de masse, ne rend-il pas plus difficile la découverte
des belles choses ?
AB – Je suis
d'accord. Internet est un instrument à double tranchant. Je trouve positif
qu’il y ait tellement de nouvelles musiques disponibles. Mais c’est justement
cela qui peut t’amener à passer à côté de celles que tu pourrais aimer.
Tu es connu comme
musicien, mais également comme poète. Comment se fait-il, dès lors, que ta
musique soit le plus souvent instrumentale ? N’as-tu jamais éprouvé le besoin
de fusionner les deux arts ?
AB – C’est qu’il
existe entre eux de grandes différences. La manière de les produire et de les
partager n’est pas identique. Chez moi, la musique est un processus libre, très
instinctif, quasi automatique. En revanche, l'écriture poétique relève d’une
démarche plus étudiée et réfléchie. Les mots sont plus exigeants que le son,
ils doivent être plus précis. Un livre me demande beaucoup plus de temps et
d’énergie qu’un album.
![]() |
| Aidan Baker – Already Drowning |
AB – La cassette
dont tu parlais doit être la dernière, mais j’étais accompagné par un batteur
[Jakob Thiesen]. Plus tôt, en avril 2013, j'ai publié Already Drowning. Mais ce disque aussi fait figure d’exception dans
mon catalogue puisqu'il contient, pour le coup, des parties chantées. Il s’agit
d’une sorte de saga racontée en chansons. Chaque titre fait intervenir un
chanteur différent et éclaire d'une perspective nouvelle le thème du
disque : une exploration des mythes et des légendes populaires consacrées
aux esprits aquatiques féminins.
Lequel de tes albums peut-il
se targuer de n’avoir aucune particularité ? En août 2013, Synth Studies était encore plus radical.
AB – En effet,
j’ai composé Synth Studies sur un
seul instrument, un modeste clavier Casio. Je l’ai joué quelques fois en
concert. Mais je ne m'adonne pas régulièrement à ce genre d'expérience. Pour
moi, il s’agit plutôt d’un test ou d’un exercice, qui me permet de découvrir
une perspective nouvelle à travers mes techniques d'enregistrement habituelles.
![]() |
| Variations On A Loop (2012) – Variations On A Loop (Rhythms) (2012) (with Richard Baker) – Synth Studies (2013) |
Le processus créatif est-il différent en solo et lors de tes différentes et nombreuses collaborations ? Par exemple avec Nadja.
AB – Avec Nadja, nous
partons plus ou moins des mêmes principes que mon travail en studio, mais nous
l’étendons à un univers très différent, celui de la noise music et du doom
metal, qu'on pourrait du coup appeler ambient metal. Certains utilisent le
terme de « metalgaze » ! Je ne l’apprécie pas du tout, mais je
l’ai entendu ! Ils ‘agit d’une combinaison de « metal » et « shoegaze »,
en référence au guitariste qui garde les yeux rivés sur ses pédales d'effets.
Quelqu’un d'autre a avancé la notion de « dreamsludge ». C’est une
assez belle description.
Tu t'es déjà produit
ici à Anvers, lors d'une précédente édition du Antwerp Ambient Festival en 2011.
As-tu déjà parcouru la France
?
AB – Oui,
plusieurs fois. Au mois de février, j’ai joué en solo à Rouen. Avec Nadja, nous
étions à Lille en avril. En septembre, nous repartons en tournée. Nous reviendrons
en Belgique, à Gand. Nous participerons également au festival Incubate à
Tilburg, aux Pays-Bas [le 15 septembre]. En fait je serai en résidence à Tilburg
pendant toute la durée du festival, où j'assurerai cinq shows en cinq nuits
dans cinq formations et cinq styles différents.
AB – Nadja vient
d’achever une collaboration avec Uochi Toki, un duo hip-hop italien. Nous nous
connaissions depuis longtemps mais l'été dernier, nous sommes allés à leur
rencontre en Italie, où nous avons enregistrés l'album ensemble. La sortie est
prévue pour juin. Attend-toi à un style ambient doom hip-hop ! [L’album
devrait s’intituler Cystema Solari].
Aidan Baker en résidence au festival Incubate à Tilburg (Pays-Bas)
Lundi 15 septembre 2014 : Nadja
Mardi 16 septembre 2014 : Aidan Baker
Mercredi 17 septembre 2014 : Nadja + Uochi Toki
Jeudi 18 septembre 2014 : Caudal
Vendredi 19 septembre 2014 : Aidan Baker + Thisquietarmy




















