Près de dix ans après son premier album solo, Neptunes (2005), Jerome Froese revient avec un nouvel EP, #! (Shebang), et une compilation, Orange Sized Dreams (Works 1990 – 1995), sélection de ses premiers travaux avec Tangerine Dream. Car Jerome a fait partie pendant seize ans, de 1990 à 2006, du légendaire groupe de musique électronique fondé par son père Edgar Froese. De son côté, Johannes Schmoelling n’y est resté que cinq ans (1980-1985), pour ce qui restera l’un des sommets de créativité du groupe. Ensemble, et avec le producteur berlinois Robert Waters, Jerome et Johannes sont Loom, trio électronique surgi de nulle part il y a trois ans, à l’occasion d’un concert au E-Live Festival de Ron Boots. Invité à se produire en solo lors de la 7e édition de l’Electronic Circus à Gütersloh, Jerome n’a pas résisté à l’envie de faire venir ses acolytes de Loom. Peu avant d’entrer en scène, les trois hommes se livraient au jeu des confidences.
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| Loom @ Electronic Circus 2014 De gauche à droite : Jerome Froese, Johannes Schmoelling, Robert Waters |
Gütersloh, le 4 octobre 2014
Jerome, ôte-moi d'un
doute : est-ce ton premier concert solo ce soir ?
Jerome Froese – Non,
non. Il n'y en n'a pas eu beaucoup, mais le premier remonte à presque dix ans,
en août 2005, en Angleterre, lors du Big Chill Festival. J'étais un artiste
parmi quatre, et je me retrouvais devant un public entièrement nouveau ;
pas les fans habituels de ma musique, mais des gens qui ne me connaissaient
pas. Par la suite, j'ai fait encore un autre concert à Londres, puis une
session privée à l'Aquarium de Berlin pour la radio [l'émission Elektro Beats
d'Olaf Zimmermann sur Radioeins]. Ensuite, rideau ! Donc aujourd'hui, on peut
dire que je reviens sur scène en solo après une longue absence, et même cela n'est pas
totalement juste. Je ne serai pas seul ce soir.
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| Robert Waters, Johannes Schmoelling @ Electronic Circus 2014 |
JF –
J'interprèterai un florilège de mon matériel solo, soutenu par Robert Waters
aux machines. Robert va jouer un rôle très similaire à celui qui est le sien
avec Loom, car j'ai beaucoup à faire à la guitare. Quant à Johannes, il nous
rejoindra après un certain temps pour clôturer le show.
Johannes, te
souviens-tu de ta première rencontre avec Jerome ?
Johannes Schmoelling
– Avec Jerome ? Bonne question ! Je sais que c'était au début de l'année 1980
[Jerome avait 9 ans]. Ça va faire 35 ans ! Mais je me souviens surtout de sa
Gameboy, quelques années plus tard.
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| Jerome en 1983 sur la pochette de son EP Einzelkind (2011) |
JS – Ça
s'appelait comme ça non ?
JF – Non, non, ça
s'appelait Game & Watch, des petits jeux électroniques produits par
Nintendo dans les années 80.
JS – Quand Jerome
avait l'un de ces trucs en main, alors il était dans un autre monde. Tout
devenait très simple avec lui. Il suffisait de lui acheter un jeu et il était
content.
JF – Je me
souviens que tu te pointais de temps en temps au studio, chez Edgar. Tu n'étais
pas très bavard. Il faut savoir que Johannes est un homme très discret.
JS – Encore
aujourd'hui, je crois ! Jerome aussi était toujours dans le coin, jamais
loin du groupe.
JF – Jusqu'à ce
qu'en 1983, on m'envoie à l'internat. Là, nous ne nous sommes plus revus
pendant un moment. C'est à distance que j'ai appris un beau jour que Johannes
ne faisait plus partie de Tangerine Dream. Ma mère m'avait appelé à l'internat
au téléphone, et m'avait informé que TD repartait en tournée, mais cette fois
sans Johannes. C'était bien triste.
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| Trois étapes importantes |
JF – Ah oui, on
nous la pose souvent. Pendant toutes ces années, Johannes et moi n'avons jamais
rompu le contact. Nous échangions régulièrement sur nos projets solos
respectifs. Comme j'ai fait partie de Tangerine Dream après lui, je lui
racontais aussi un peu la suite de l'histoire. Au tournant de cette décennie,
l'élaboration de mon troisième album, Far Side of The Face [2012], a été très difficile. J'y ai travaillé un
temps effrayant, je n'en voyais pas la fin. Ça a duré cinq ans ! A un
moment, j'ai trouvé que ce serait peut-être amusant de demander à Johannes de
participer et d'y apporter sa patte. Je lui ai envoyé deux morceaux. Il s'y est
attelé un certain temps puis me les a renvoyés. Il avait introduit des
additions très intéressantes. Et le jour où j'ai reçu une nouvelle proposition
pour un concert solo – à une époque où ça ne me tentait pas forcément – nous
avons envisagé l'idée de monter ensemble sur scène et d'interpréter une
sélection de nos morceaux solos respectifs. Certains titres de Johannes
n'avaient jamais été joués live. Mais
nous avions besoin de renfort. C'est là qu'intervient Robert. Nous avons retourné
une pierre et Robert se trouvait dessous par hasard (rires). Non, nous avons
fait appel à lui parce qu'il était déjà connecté à cet univers.
Robert Waters – En
2000, avec Ulrich Schnauss, nous avions remixé Icewalk, un titre de Johannes, à l'occasion de la réédition de son
album White Out.
JF – Quand Robert
et Ulrich ont fait ce remix, je ne les connaissais pas.
RW – Moi, je
connaissais Johannes depuis la fin des années 90. Ulrich, de son côté, était un
fan de toujours de Tangerine Dream [il vient d'ailleurs d'intégrer TD pour une
nouvelle série de concerts en Australie en novembre]. L'idée d'un remix d'un
titre de Johannes nous avait semblé évidente.
JF – Rien n'était
planifié pour créer un nouveau groupe. Nous voulions simplement nous retrouver
une fois sur scène pour interpréter ensemble nos répertoires solos
respectifs ; que chacun apporte à la musique de l'autre sa touche
personnelle. De fil en aiguille, l'idée a germé que nous pourrions aussi jouer
des titres de nos passages respectifs dans Tangerine Dream. Et si l’alchimie
fonctionnait sur scène, alors rien ne nous empêcherait de poursuivre l’aventure
par la suite. Nous avons fait ce concert [en octobre 2011 lors du E-Live
Festival], puis deux EP et un album, donné d'autres concerts depuis, à Budapest
en 2012. Et maintenant, nous en sommes là. Nous travaillons à présent à notre
second album studio. Nous nous sommes fixés le mois février ou mars 2015 comme
date de sortie, mais j’ai peur que nous n’y parvenions pas. Johannes et Robert,
eux, sont persuadés du contraire.
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| Robert Waters @ Electronic Circus 2014 |
RW – Je fais de
la musique depuis des années en tant que producteur. Mais avant Loom, jamais en
tant qu’artiste. Je n'étais jamais monté sur scène, mis à part les concerts
qu'on peut donner enfant. Ma passion va d'abord à la musique instrumentale.
Cela dit, j’ai toujours été fan de Tangerine Dream. C’est pourquoi cette
collaboration avec Jerome et Johannes m’est si agréable. Leur confiance aussi.
Car je viens d'un univers plus commercial, plus pop. Je participe normalement à
des productions exigeantes. Avec Loom, je peux me détendre, expérimenter de
nouvelles choses, sans pression. Je n’ai pas à me dire que le titre que je suis
en train d’enregistrer devra absolument se vendre à tant d’exemplaires ou se
conformer aux attentes d'un public cible spécifique. Un bon son, une bonne
mélodie, c’est tout ce qui compte. Nous sommes libres de composer un morceau
très court comme de le développer sur 10 ou 20 minutes si nous le souhaitons.
Loom fait en effet
partie de cette scène plus intimiste, mais très prisée aux Schallwelle Awards.
Que représente à vos yeux le trophée qui vous a été décerné en 2013 ?
JF – Sincèrement,
je n'ai jamais été un chasseur de trophées. Avec Tangerine Dream, nous avons
été nommés sept fois aux Grammy Awards dans les années 90. Pour autant, nous ne
sommes jamais allés participer à la remise des prix. Les distinctions
n’influencent pas notre travail de manière décisive. De mon point de vue en
tout cas. Mais on prend les choses comme elles viennent, et...
JS – Tu l'as chez
toi, ton Schallwelle ! Tu le fais même lustrer tous les soirs (rires) !
JF – Oui... Bien
sûr... Je lui voue un culte (rires). Non, je ne dis pas que ça ne signifie
rien, car ce serait totalement faux. Il est vrai que j’apprécie beaucoup cette
reconnaissance.
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| Jerome Froese, Robert Waters @ Electronic Circus 2014 |
JF – C'est une
question compliquée.
RW – Très
compliquée. Parce que s’il manque quelque chose, l’initiative ne peut pas
reposer sur les épaules d'un musicien en particulier. C’est un processus qui
emporte toute la société. Devons-nous nous demander ce que font les jeunes
musiciens d’aujourd'hui ? Nous ne cherchons pas particulièrement à nous
faire bien voir ou à suivre les tendances. C'était déjà le cas de Tangerine
Dream. L'idée est de réussir à créer des morceaux de musique relativement
intemporels ; des mélodies dont on pourra peut-être deviner dans dix ans
qu'elles ont été enregistrées en 2014 mais dont la structure de base reste
assez ouverte pour qu’on puisse les apprécier quelle que soit l’époque. Quant
à savoir comment attirer de nouveaux fans de musique électronique dans ces
conditions… on ne peut pas les inventer nous-mêmes. Ah, il y aurait beaucoup à
dire sur un sujet pareil.
Jerome, peux-tu
expliquer cette notion de guitartronica,
que tu as inventée pour désigner ta technique ?
JF – Il s’agit
d’un style fondé sur la guitare, mais celle-ci n’est pas utilisée de manière
conventionnelle. Elle me sert plutôt à générer des composants sonores qu’on ne
produit normalement qu’avec des instruments électroniques : des claviers,
des sampleurs, des synthés. L’idée consiste à utiliser les six cordes de la
guitare comme interface plutôt que les douze touches du clavier. J’ai donc dû
développer une technique de jeu à la guitare pour arriver au même résultat
qu’avec une machine. Transposer, synchroniser : cet ensemble de
techniques, c’est ça que j’ai appelé guitartronica.
JF – En ce qui
concerne les performances live, oui. Je ne suis plus que guitariste, je ne
frappe quasiment plus une seule touche de clavier. En studio, c'est un peu
différent. Chacun prépare ses idées de son côté puis les apporte au groupe.
Ensuite, nous nous rencontrons et nous retravaillons les morceaux ensemble. Or,
les idées que je soumets, je ne les ai pas toutes développées à la guitare,
évidemment. C’est en partie à cause de mon passé et de mon travail avec
Tangerine Dream ou en solo : je propose déjà une production complète avec
d’autres instruments, donc aussi des claviers, des ordinateurs, tout ce qui est
possible.
A l’avenir, continuerez-vous
à jouer sur scène les vieux morceaux de Tangerine Dream ?
JF – Pour ne
parler que d’aujourd’hui, le programme ne sera composé que de mes titres solos.
Mais quand Johannes nous rejoindra sur scène, nous attaquerons quelques
morceaux bien connus.
JS – Ai-je
seulement jamais eu une carrière solo (rires) ? Franchement, je n’en ai
aucune idée. Je me sens très bien avec Jerome et Robert. Pour l’instant, c’est
à ce projet que nous avons la tête. Nous voulons absolument finir le second
album studio de Loom, et je suis sûr que nous allons y arriver. Tant que nous
n’en avons pas terminé avec cet objectif, il n’est pas question que je pense à
moi, ou à ma « carrière solo » ! Au nom du ciel, elle est déjà si
loin ! Non, je ne peux pas te répondre car je n’en sais rien. Il y a dix
ans déjà, je voulais tout arrêter. Seulement voilà, mes deux collègues ici
présents n’étaient pas d’accord. Je reste très ambivalent à ce sujet. Je ne
veux rien annoncer de définitif.
Lors du premier
concert de Loom, qu’as-tu ressenti du fait de te retrouver à nouveau sur scène
après tant d’années, et plus spécialement, de t’assoir à nouveau à droite sur la scène ?
JS – Je vois que
tu as tout de suite remarqué notre manège ; que nous avons aussi échangé
le père Froese pour le fils à gauche, et que nous avons installé Robert au
milieu, dans les bottes de Chris Franke. C’est juste ! Nous copions
l’ancienne configuration, et petit à petit, nous redeviendrons aussi Tangerine
Dream (rires). Plus sérieusement, j’apprécie énormément cette configuration, et
pour une raison très simple. Je suis libéré de tous les questions techniques,
et je peux enfin me concentrer uniquement sur mon clavier solo, sur ce que j’ai
à jouer. C’est exactement ce que nous allons faire ce soir. Robert prend en
charge la totalité de l’aspect technique, et Jerome s’occupe de sa guitare. De
mon côté, j’ai la tête libre pour me retrouver enfin, après trois décennies,
dans la peau d’un simple pianiste, sans me soucier de l’électronique, des
séquenceurs et de tous ces outils. Je retourne d’où je viens, c’est à dire à la
musique classique traditionnelle.
JF – Nous allons
d’abord nous concentrer sur ce disque. Après, nous envisageons quelques
collaborations avec d’autres artistes.
Ah oui ? Tiens,
tiens…
JF – Oui :
nous avons des noms, mais je ne veux pas encore les révéler. Ce sera
intéressant. C’est étonnant, comme les choses peuvent parfois se démêler
facilement. Nous espérons que ces collaborations insuffleront à l’album une
belle impulsion. Enfin, nous nous mettrons en quête de quelques opportunités de
concerts. Mais rien n’est concret, puisque nous ne connaissons pas nous-mêmes notre
agenda.
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| Jerome Froese live @ Electronic Circus 2014 |
























![Winfrid Trenkler en 1974 dans les locaux de la WDR / photo Lucky2 By Lucky2 (Own work) [Public domain], via Wikimedia Commons](http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/15/W_trenkler-1974.jpg)