Surnommée parfois la « diva des diodes », Suzanne Ciani fait partie du cercle restreint des pionniers de la musique électronique. L'Américaine d'origine italienne s'est fait connaître dans les années 70 comme une experte du Buchla, ce synthé sans clavier contemporain du Moog, conçu par son ami Donald Buchla (1937-2016). Elle a ensuite gagné sa vie dans la pub – le pop & pour de Coca Cola n'est nullement le vrai bruit du brevage versé dans un verre, c'est elle ! – avant de commencer à vendre des disques. Pianiste classique, elle avait peu à peu abandonné l'électronique avant d'y revenir il y a quelques années. Pourquoi ? Comment ? Elle nous explique tout à l'occasion d'un concert au Buchla, donné dans le cadre du festival Terraforma, en Italie.
Villa Arconati, près de Milan, le 25 juin 2017
Suzanne, hier soir,
vous avez joué sur le Buchla.
Suzanne Ciani – Oui
! Le Buchla 200e !
SC – J'ai deux
iPad. L'un d'eux est relié à une pédale d'effets Eventide H9. Je contrôle ainsi
la réverbération, le retard, etc, depuis l'iPad. Sur le second, j'ai
l'application Animoog, que j'utilise avec parcimonie mais que j'aime beaucoup.
En plus, en tournée, c'est très commode d'avoir du matériel relativement
compact. Le Buchla lui-même est un petit instrument.
Comme Donald Buchla
nous a quittés l'année dernière, pouvez-vous dire quelques mots à son sujet ?
Qui était-il pour vous ?
SC – Il a été la
personne la plus importante dans ma vie électronique. Je l'ai rencontré en
1969, et j'ai travaillé quelques années pour lui dans son atelier californien.
C'était une sorte de petite usine en fait, où tout était fabriqué à la main : dix
personnes assises autour d'une table, assemblant des Buchla 200 en suivant des
schémas électriques. A cette époque, les clients n'étaient que des
institutions, à cause du prix très élevé des Buchla. Puis j'ai passé 20 ans à
New York et ce n'est qu'en 1992, lorsque je suis retournée en Californie, que
j'ai repris contact avec Don. Mais sans revenir pour autant au Buchla. Je n'ai
plus touché à l'un de ces instruments jusqu'à… il y a cinq ans.
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| Suzanne Ciani et le Buchla en 1975 (photo : Lloyd Williams / source : sevwave.com) |
SC – J'ai
abandonné le Buchla la première fois simplement parce qu'il s'est cassé et que
je n'ai pas pu le réparer. C'était mon seul instrument, mon instrument préféré.
J'étais à New York, Donald était en Californie. La machine avait un problème,
je lui ai donc envoyée pour qu'il la répare. Il me l'a réexpédiée et c'est dans
l'avion vers New York, pendant le vol, que le Buchla a subi un nouveau dégât.
Ce n'était pas gérable. Je me suis alors tournée vers d'autres instruments.
J'ai utilisé ma connaissance de la musique électronique et fondé ainsi ma
propre maison de production à New York [Ciani/Musica,
en 1974]. C'est ainsi que j'ai créé la plupart de mes jingles de pub. Une
activité que j'ai poursuivie pendant 19 ans.
On vous doit la
musique des publicités de grandes compagnies comme AT&T et Coca Cola. Mais
comment se fait-il que vous ayez attendu si longtemps avant de sortir votre
premier disque ?
SC – Ce n'est pas
exact. J'ai toujours voulu enregistrer de la musique, mais aucune maison de
disque ne voulait de moi. C'est pourquoi je me suis tournée vers la pub pour
gagner ma vie. Pendant la semaine, je travaillais à mes contrats publicitaires,
et je profitais du week-end pour faire ma propre musique. J'ai commencé la
production de mon premier album en 1979 et je l'ai achevé en 1981. C'est devenu
Seven Waves [1982, Finnadar Records].
J'ai ensuite auto-produit mon second disque, The Velocity of Love [1986]. Après ça, j'ai signé chez Private Music [la compagnie fondée par
Peter Baumann] pour cinq albums, dont je ne possède plus les droits, parce que
Private a été racheté par Sony.
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| Suzanne Ciani : Seven Waves (Finnadar Records, 1982) – The Velocity of Love (1986) – Pianissimo (Private Music, 1990) |
C'est justement à cette époque qu'on a commencé à parler de vous comme d'une artiste New Age. Que pensez-vous d'une telle étiquette ?
SC – Cette
étiquette est venue un peu plus tard. J'avais déjà publié mes deux premiers
albums quand le New Age est devenu une catégorie. C'était une bonne idée
marketing, car personne ne savait exactement où ranger mes disques dans les
rayonnages du magasin. A cette époque, tout se passait dans les magasins de
disques, il n'y avait rien en ligne, pas moyen de chercher dans un moteur de
recherche. D'où ce terme commode de New Age.
C'est donc une
catégorie purement utilitaire, elle ne reflète aucune théorie, aucun concept
sur la musique.
SC – Utile, et
rien d'autre.
Quand on écoute vos expériences
sur le Buchla, comme hier soir, et vos albums comme Velocity of Love ou Pianissimo,
on ne peut qu'être frappé par le gouffre qui sépare ces deux univers. Pourquoi
?
SC – Hahaha. Il y
a plusieurs raisons. J'ai joué sur le Buchla pendant presque dix ans à mes
débuts. Je me sentais parfois très seule, parce que personne ne comprenait
cette musique. Surtout pas les maisons de disques. Quand je jouais sur scène,
les gens se demandaient d'où venait le son. Et quand je répondais : « de la
machine », on me rétorquait : « non, non, c'est impossible ». A la limite, on
me demandait où était la bande magnétique, parce que c'était quelque chose de
connu à l'époque.
Où alors : « où est
le clavier ? »
SC – Aussi. Alors j'ai compris que je devais
éduquer mon public. J'étais très patiente. Quand je faisais un concert,
j'expliquais chaque étape : « Voici un Buchla, c'est un système modulaire, qui
fonctionne comme ceci, comme cela ». Mais c'était très difficile. Un jour j'ai
fait un concert à New York, au Lincoln Center. J'ai expliqué au staff technique
que j'avais besoin de quatre haut-parleurs, parce que le Buchla est un
instrument quadriphonique. Et la réponse fut : « On ne sait pas faire ça. On
n'est pas équipés ». Or je ne peux pas jouer sans la quadriphonie.
SC – Ce ne serait
pas la même chose. Don Buchla a voulu la quadriphonie. C'était son idée depuis
l'origine. Je ne suis plus très sûre que le Buchla 100 avait la quadriphonie,
mais j'ai beaucoup pratiqué le 200, et je peux vous assurer qu'il était
quadriphonique depuis le début. Son grand intérêt était la maîtrise de
l'espace. Il avait une réverbération contrôlée par la tension électrique, qui
permettait de rapprocher ou d'éloigner le son à volonté. La conscience du
mouvement spatial, comme élément constitutif de la musique elle-même, telle
était l'idée de Don. Le plus fou, c'est que même si la quadriphonie a
finalement attiré l'attention du commerce, personne n'a vraiment su quoi en
faire ni comment l'exploiter. Donc ça a échoué.
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| S. Ciani – Buchla Concerts 1975 (Finders Keepers, 2016) |
SC – Oui… En fait
non, même pas. En réalité, la prise de son a été faite avec deux micros placés
dans la pièce. Le son ne vient pas directement de l'instrument. On peut même
entendre le bruit des câbles quand je les branche, et même les camions qui
passent dans les environs.
Allez-vous un jour
combiner les deux univers ? Les envolées romantiques du piano solo et les expérimentations
électroniques ?
SC – J'ai fait ça
sur mon premier disque. C'est devenu ma formule, cette combinaison de mon
arrière-fond classique et de l'électronique. Je suis diplômée en composition
musicale de l'université de Berkeley. J'aime la mélodie, j'aime l'émotion, la
romance. Cela vient sans doute de mes racines classiques, de ma sensibilité
italienne. Après ce disque, j'ai fait tout un cheminement jusqu'à la pure
musique acoustique, avec piano et orchestre. Puis j'ai fait tout un chemin jusqu'à l'acoustique total. En
1994, j'ai enregistré au piano un live à Moscou en compagnie du Young Russia
Orchestra [il s'agit de l'album Dream
Suite, le premier publié par Suzanne Ciani sur son propre label, Seventh Wave, après l'ère Private Music].
Je vois une connexion
avec un autre grand pionnier de la musique électronique, Hans-Joachim
Roedelius. Lui aussi a connu ce cheminement de la musique purement électronique
au piano.
SC – Ah oui, oui.
Et lui aussi revient maintenant à l'électronique ? C'est formidable de s'y
remettre précisément aujourd'hui. Je n'ai plus besoin d'expliquer quoi que ce
soit. Les jeunes savent déjà de quoi il retourne.
SC – Non, pas du
tout. Enfin, maintenant oui, puisque ça fait deux ans que je parcours à nouveau
le monde avec mon Buchla.
Vous êtes célébrée
comme une pionnière, mais pensez vous que la musique doive forcément être
nouvelle ou révolutionnaire pour être bonne ?
SC – Que veux
dire « nouveau » ? Nous sommes faits de deux réceptacles. Le premier, c'est ce
que nous sommes et ce que nous voulons exprimer. Le deuxième c'est le réceptacle
culturel : ce qui nous entoure et nous influence, même inconsciemment. C'est
l'ambiance, c'est l'air qu'on respire. Ces deux choses, en se combinant,
produisent toujours quelque chose de nouveau, car l'ambiance dans laquelle nous
vivons évolue. Par exemple, l'ambiance de Terraforma, ici, me rappelle un peu
celle des sixties : des jeunes aux cheveux longs et aux pieds nus, qui se
droguent. Le retour à la nature, le côté relax. C'est ce que nous faisions dans
les années 60. Mais la musique était très différente : The Jefferson Airplane,
Bob Dylan, The Lovin' Spoonful. Nous avions de la très bonne musique, mais qui
tirait sa source de la tradition folk. C'était notre musique. Celle que j'entends
aujourd'hui est… numérique.
Je me demande dans
quelle mesure la musique électronique, et même la musique amplifiée en général,
n'est pas en contradiction avec l'idée de retour à la nature.
SC – Vous croyez
? Ecoutez, on entend les grillons, ils accompagnent la musique. On dirait
qu'ils sont électroniques, eux aussi !
Je n'ai pas vu le
film qui vous est consacré, A Life in
Waves.
SC – Oui, c'est
tout récent. Ça sort en ce moment.
Mais j'ai lu sur IMDb
l'avis d'un internaute qui, commentant un passage du film où vous recevez un
prix dédié aux femmes [le Lifetime
Achievement Award by the Women in Audio Section of the Audio and Engineering
Society, en 1997], dit ceci : « C'est une manière de la déprécier. [Suzanne
Ciani] est une pionnière, un point c'est tout. Pas seulement parmi les femmes,
mais parmi n'importe quel groupe de musiciens électroniques ».
SC – C'est vrai.
Nous sommes souvent perçues ainsi. Quoi que nous fassions, c'est le women first qui vient spontanément à
l'esprit. En réalité, il y a eu de très nombreuses femmes impliquées dans la
musique électronique. Le problème, c'est qu'elles n'avaient pas de visibilité.
Tous les magazines de musique électronique étaient dirigés par des hommes,
jusqu'à aujourd'hui. Et ils ne voient tout simplement pas les femmes. Or les
femmes ont besoin de visibilité. Elles ont besoin de voir d'autres femmes, de
comprendre qu'elles ne sont pas seules. Je suis heureuse de donner un peu de
confiance à des femmes plus jeunes. Souvent, elles viennent me voir après les
concerts ou lors de mes workshops. Elles ont besoin de modèles auxquels
s'identifier, de voir qu'une telle chose est possible.
SC – Composition
et improvisation, c'est la même chose. J'ai appris la composition, je me
considère d'abord comme une compositrice. Mas il y a différentes manières de
composer. Avec le Buchla, on fait les deux. On s'occupe d'abord de
l'architecture. Je viens sur scène avec ce que j'appelle du « matériel brut ».
Je dispose de 4 séquenceurs de 16 pas chacun, conçus pour se combiner. Avec les
vieux séquenceurs du Buchla 200, j'avais plus de contrôle. Je pouvais
programmer les notes à l'endroit, à l'envers, dans un ordre aléatoire. Pour
moi, le module le plus important aujourd'hui est le Multiple Arbitrary Function
Generator (MArF), celui qu'on appelle le modèle 248. Le Buchla 200 en
disposait, mais pas le Buchla 200e, qui en a une version simplifiée, le Dual
Arbitrary Function Generator (DArF), moins puissant. Heureusement, un type en
Russie a pu me mettre au point un clone du MArF. Je ne peux pas jouer sans ça.
On introduit les 4 séquences dans le MArF, et alors ça devient une sorte de
séquenceur à trois dimensions. On accède
aux quatre séquences dans n'importe quel ordre.
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| Un Buchla 200e (photo : Michael Tiemann) |
C'est une manière de raisonner très horizontale, comme le contrepoint. En harmonie, quand on joue sur un clavier, on joue un accord, puis un autre. La musique ancienne, du XVe au XVIIe siècle, n'était pas fondée sur l'harmonie mais sur le contrepoint. Puis la musique a progressé pour devenir plus harmonique. On commence sur la tonique, on enchaîne sur la dominante et on revient à la tonique. L'harmonie a été notre manière de penser la composition depuis lors. Ce que j'aime, avec le Buchla, c'est qu'il revient au contrepoint.
Mais une fois que les
séquenceurs sont programmés, vous avez cette possibilité, en live, de perdre le
contrôle, de laisser la machine jouer elle-même.
SC – Je
n'appellerais pas ça « perdre le contrôle ». La machine et vous, vous êtes
partenaires. Votre travail est de savoir exactement, à tout moment, ce que le
déclenchement de n'importe quel bouton va produire. Il y a beaucoup
d'interaction. C'est pourquoi, la nuit dernière, j'ai joué dos au public. Je
veux qu'il voie le Buchla, qu'il voie ce qui se passe vraiment. Aujourd'hui,
chez beaucoup d'artistes, on ne sait rien du tout.
Ça a été mon
sentiment en 2013 quand je suis allé voir Kraftwerk à Düsseldorf. On ne savait
pas s'ils jouaient où s'ils vérifiaient leurs e-mails.
SC – C'est
tellement vrai.
Dans un sens,
contrairement à des artistes comme Kraftwerk ou Edgar Froese, qui n'ont jamais
voulu montrer au public ce qu'ils faisaient sur scène, vous n'êtes pas
seulement musicienne, vous êtes aussi une sorte de prof.
SC – Oui,
exactement ! D'ailleurs, je vais faire un workshop dans un instant, ce sera une
interview avec Hanna Bächer, de la Red Bull Music Academy. J'ai travaillé avec
eux l'année dernière à Montréal, et aussi à Barcelone, à Sonar, cette année.
C'était il y a une
dizaine de jours. Ça fait un long séjour en Europe.
SC – Après Sonar,
j'ai passé cinq jours sur la Costa Brava, à nager, à naviguer, à faire de la
bicyclette.
Par ailleurs, vous revenez
souvent en Italie. D'où exactement êtes-vous originaire ?
SC – De Mirabella
Eclano, en Campanie. Et je m'y rends dès demain !
SC – J'ai encore
un concert à Londres, puis je vais arrêter de tourner. Ensuite, je vais rester
en studio jusqu'au mois de novembre. Mon but est de publier quelques-uns de mes
concerts quadriphoniques. Je pense en sortir deux. Je n'ai qu'à parcourir les
bandes et choisir. Celui d'hier soir n'a pas été enregistré. En outre, j'ai
aussi en projet un album studio que j'ai écrit il y a cinq ans à Venise, en
Italie, mais que je n'ai jamais enregistré.
Dernière question : j'aime
beaucoup votre voix. Vous n'avez jamais chanté ?
SC – Je ne peux
pas ! Je peux parler, mais je ne peux pas chanter, non.
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| Suzanne Ciani (DR. source : sevwave.com) |































