Originaires de Gand, en Belgique, les frères Koen et Jan Buytaert, ont été bercés dans les années 70 aux sons des maîtres allemands de la musique électronique. Leur duo, The Roswell Incident, explore une facette particulièrement sombre de cette Berlin School, que de nombreux aficionados n'ont pu découvrir chez eux que tardivement, lors de la prestation du groupe au B-Wave Festival en 2013. Un an plus tard, Ron Boots les invitait à participer au E-Live, où leurs séquences imposantes et leurs constructions colossales ont une fois de plus fait l'unanimité. Mais qui sont-ils vraiment ? Les deux frères racontaient leur cheminement musical sitôt après leur show à Oirschot.
Oirschot, le 18 octobre 2014
La musique
électronique, c'est un trait de famille ?
Koen Buytaert – Non,
je ne crois pas. Notre père aimait la musique classique et l'opéra. Il jouait
aussi de l'orgue. On en avait un petit à la maison.
Jan Buytaert – Attention,
il a aussi assisté à un concert de Klaus Schulze avec nous : le fameux concert
en la cathédrale Saint Michel d'Anvers [le 17 octobre 1977]. C'est nous qui
l'avions amené, et ça lui avait plu.
KB – Exact ! J'avais 16 ou 17 ans.
JB – Et moi 9.
KB – Ce doit être
moi. J'ai un goût pour les choses un peu spéciales. Le tout premier disque que
j'ai acheté était Atom Heart Mother [1970]
de Pink Floyd. Dans le genre « spécial », ça va déjà loin, mais je recherchais quelque
chose d'encore plus radical. Le jour où j'ai déniché Rubycon [1975] de Tangerine Dream, dans un petit magasin de
disques, ça a été une révélation. Voilà exactement ce que j'aime :
l'atmosphère, le côté répétitif, sans percussions, mais en séquences. C'est une
musique que je n'avais jamais entendue auparavant.
JB – Normal : ce
genre débutait à peine à l'époque. Après Tangerine Dream, nous avons commencé à
suivre tous les autres : Klaus Schulze, Ashra, etc.
KB – Nous avions
aussi la chance de capter une émission de radio flamande, « Musique du cosmos »,
qui ne diffusait que de la musique électronique tous les mercredis soir, de 10
h à 11 h. Ça doit remonter à 1977-78. Quand nous étions plus jeunes, la chambre
de Jan était située juste en face de la mienne. Les soirs où je m'absentais
pour faire la fête, il entrait dans ma chambre et il écoutait au casque mes
disques de musique électronique. C'est comme ça que je l'ai influencé.
JB – Et quand tu rentrais, à 5 heures du matin, j'y
étais encore.
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| Koen Buytaert |
JB – Nous sommes sous
influence, c'est une évidence. Mais nous nous efforçons aussi de créer notre
propre style. Par exemple, Free System Projekt tente de se rapprocher le plus
possible des séquences, des sons et des textures de Tangerine Dream et de Klaus
Schulze. De notre côté, nous tâchons de développer nos propres sons, de nous
éloigner des presets trop classiques.
Vous
reconnaissez-vous dans la notion de Berlin School ?
JB – Regarde ce
qui est écrit sur nos t-shirts : « The Roswell Incident – Berlin School
Sequencing ». Nous avons notre style, mais la méthode est la même. Nous créons
notre musique en direct, simplement en jouant côte à côte. Et ça vient tout
seul comme ça depuis vingt ans. J'en suis encore surpris.
KB – Open Your Eyes, le premier morceau de l'album
The Crash [2010], a été enregistré en
une seule prise. Par la suite, nous avons plusieurs fois tenté de le rejouer à
l'identique, mais c'est impossible. Je peux bien commencer, mais au bout de
quelques minutes, nous dévions invariablement vers autre chose. Nous étions si
satisfaits de cette session que nous l'avons utilisée telle quelle pour la
sortie du CD (bon : après avoir enlevé tout de même quelques fausses notes). Depuis,
nous n'avons jamais rejoué Open Your Eyes.
JB – Les solos
sont toujours différents. Pour jouer Escape
aujourd'hui, il m'a fallu réécouter le disque à la maison afin de me rafraîchir
la mémoire.
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| Jan Buytaert |
KB – Oui, absolument.
JB – Je suis un
peu romantique, quand même. La preuve : j'aime aussi Kitaro et Vangelis. Mais
tu as raison : dans une atmosphère aussi noire, le défi, pour moi, consiste à parvenir
malgré tout à créer des mélodies. Quand j'improvise et que Koen ne bronche pas
à côté de moi, ça veut dire que c'est bon !
KB – Parce que je
n'aime pas trop les mélodies. J'aime les soundscapes
et les drones de l'ambient music, celle de Dirk Serries et
Robert Rich. C'est pourquoi nos morceaux débutent souvent – et s'achèvent
parfois aussi – par des atmosphères très ambient.
JB – Jusqu'à
présent, nous avons enregistré à la maison l'équivalent d'une vingtaine de
disques. Mais au départ, ce n'était que pour nous.
KB – En réalité,
c'est Jan qui a eu le premier un synthétiseur, un Korg MS-20. De mon côté,
j'étais déjà marié quand j'ai commencé à acheter des synthés. On a d'abord fait
de la musique pour des pièces de théâtre amateur un peu absurdes, des comédies
de boulevard. Ça n'avait rien à voir avec la musique électronique, mais en tout
cas, c'est pour cette raison que j'ai eu besoin d'un synthétiseur au départ.
Notre musique figure également sur un documentaire animalier consacré aux
singes.
JB – J'ai un
temps été clavier dans un groupe de rock. On jouait des titres comme Mr.
Kiss Kiss, Bang Bang, la chanson de James Bond, avec trompettes, violons,
et tout le reste. En 2004, nous avons assisté, pour la première fois depuis
longtemps, à un concert de musique électronique. Nous étions dans la salle, nous
écoutions la musique qui était proposée. A un moment, on s'est regardés et on
s'est dit : « franchement : pourquoi pas nous ? »
KB – J'avais un
peu perdu le contact avec cette scène quand Schulze et Tangerine Dream sont
devenus plus commerciaux. Stratosfear,
d'accord, Force Majeure, oui, mais
après, leur musique est devenue trop mélodieuse pour moi. Il n'y avait pas Internet,
donc nous n'avions jamais entendu parler de l'association Klem, aux Pays-Bas. Je
n'ai repris contact que vers l'an 2000, grâce au Alpha Centauri Festival d'Eric
Snelders. A notre tour, nous nous sommes mis à organiser des concerts, les
Majestic Concerts, chez nous, à Gand. Age a été le premier groupe à s'y
produire, puis nous avons invité Free System Projekt, qui en a tiré le CD et le
DVD intitulé Gent. Enfin, nous avons
organisé un autre événement, Much Ado About Noise, toujours à Gand [le 20 mai
2006], avec cinq ou six artistes de la scène belge : Planets Citizens, Zool,
Alain Kinet, Shoda et… nous : The Roswell Incident.
JB – C'était très
modeste. Le public regroupait essentiellement les familles des participants.
KB – Dirk Serries
était dans la salle. Ça partait dans tous les sens. L'un des artistes se
servait même d'un gros bidon de pétrole en guise d'instrument.
KB – Je suis professeur
de mathématiques et de physique.
JB – Je suis ingénieur
et consultant en TIC dans l'enseignement.
Ces activités scientifiques
et techniques vont-elles de pair avec votre musique ?
KB – Nous
n'utilisons pas de formules mathématiques pour composer de la musique, si c'est
ce à quoi tu fais allusion. On pourrait essayer.
JB – Ah non !
KB – Mais il y a
quand même un lien, dans la mesure où la musique électronique consiste aussi à
maîtriser des instruments, installer des appareils, brancher des machines.
JB – Et même ça,
ça ne fonctionne pas toujours. Aujourd'hui, en plein milieu du concert, les programmes
ont refusé de se charger automatiquement d'un morceau à l'autre. J'ai dû tout
reparamétrer manuellement. J'imagine que tout le monde l'a remarqué.
Votre nom suggère un
intérêt pour un thème majeur de la science-fiction : le crash de Roswell, les
extraterrestres. Est-ce une passion ?
KB – Nous sommes
tous les deux très fans de science-fiction : les classiques, bien sûr, comme Van
Vogt, Asimov ou Hamilton. Mais aussi Jack McDevitt, qui s'est fait une
spécialité des enquêtes xénoarchéologiques.
JB – On peut
aussi citer Dan Simmons Alastair Reynolds, Ian Banks : de la vraie
science-fiction, pas de la fantasy.
KB – On joue
aussi à des jeux de rôle, des wargames,
des jeux de carte sur le thème de la science-fiction, en particulier un jeu qui
s'appelle Netrunner et dont le sujet tourne aussi autour du monde de
l'informatique.
JB – De vrais
enfants, hein ?
Si j'ai bien compris,
The Crash est le premier album d'une
trilogie consacrée à Roswell.
JB – Après The Crash, en 2010, nous avons sorti Hunted fin 2013, puis Escape [2014], la version studio de
notre concert au B-Wave.
KB – Dans notre histoire, à la fin d'Escape, l'alien retourne d'où il vient,
dans les étoiles.
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| The Roswell Incident – The Crash (2010) / Hunted (2013) / Escape (2014) |
Qui est le responsable du design des albums ?
KB – C'est Alain
Kinet. Tout ce qu'il fait correspond exactement à notre univers. C'est une
rencontre parfaite. Chaque dernier dimanche de chaque mois, nous essayons aussi
de faire de la musique ensemble. On a déjà enregistré pas mal de morceaux. Qui
sait, peut-être allons-nous en faire quelque chose un jour.
JB – Nos t-shirts
aussi sont de lui. La mention : « Berlin School Sequencing », c'était son idée.
Pourquoi avoir choisi
de tout fabriquer vous-mêmes, de ne pas travailler avec un label ?
KB – Pour rester
libres de faire ce qui nous plaît. Si nous ne rencontrons pas le succès, alors
tant pis. Mais au moins, nous faisons exactement ce que nous aimons.
Depuis votre
prestation live au premier B-Wave, vous avez pris une nouvelle dimension. On
parle beaucoup de vous également en Allemagne. Mais on vous y voit peu.
Pourquoi ?
KB – Nous
viendrons volontiers si on nous invite. Cette année, nous aurions également
voulu assister au festival Electronic Circus, mais c'était il y a deux
semaines, à une date vraiment trop rapprochée du E-Live. Nous étions en pleines
répétitions. Il faut dire que nous avons un peu tendance à tout faire à la
dernière minute. C'est l'un de nos points communs.
JB – Hier, très
tard, on répétait encore.
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| The Roswell Incident live @ E-Live 2014 |
KB – C'est chic !
JB – Comme au
B-Wave juste avant Ian Boddy. Mais ni Ian ni Manuel n'ont assisté à nos concerts.
Que manque-t-il pour
attirer un public plus jeune ?
KB – Une
plateforme comme la radio. Internet ? Ça ne fonctionne pas, tout simplement parce
qu'on s'y perd. Il manque aussi des festivals, comme le festival Tomorrowland
en Belgique. C'est aussi de la musique électronique, mais dans un autre style.
Il faudrait pouvoir établir des ponts entre les différents styles.
Pour finir, quels
sont vos projets ?
JB – Nous allons probablement
participer au prochain festival
Cosmic Nights en mai 2015 au planétarium de Bruxelles. Après, nous aimerions
bien nous produire en Allemagne et – pourquoi pas ? – en France.
KB – En Angleterre, le Awakening Festival avait organisé au mois de septembre une spéciale
Pays-Bas. Peut-être y aura-t-il aussi un jour une spéciale Belgique ?
JB – Nous ne
recherchons pas des dates à tout prix, mais si on nous sollicite, nous dirons
oui.
KB – Nous
aimerions aussi participer aux fêtes de Gand : une grande manifestation
culturelle et musicale qui mobilise toute la ville pendant dix jours et dix
nuits au mois juillet, depuis une cinquantaine d'années. Il y a de tout, des
concerts, des artistes belges. Tout gratuit. Tout en plein air. J'ai donné
notre musique à l'un des organisateurs à tout hasard. Et l'année prochaine,
nous publierons peut-être un nouvel album.
JB – L'un des
morceaux que nous avons interprété aujourd'hui en fera peut-être partie.













