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vendredi 29 décembre 2017

Frank Bornemann : rendre Jeanne d'Arc à tous !


Avec The Vision, the Sword and the Pyre (Part I), le nouvel album d'Eloy, Frank Bornemann concrétise enfin le rêve de sa vie : créer un opéra-rock sur Jeanne d'Arc. Première partie d'un diptyque entièrement conçu par le maître et réalisé par les fidèles musiciens de son groupe, cet album n'est qu'une étape qui devrait mener le natif de Hanovre à monter la vie de Jeanne d'Arc sur scène, chez nous en France. Frank Bornemann considérait ce projet depuis plus d'un quart de siècle. Dans l'intervalle, il a eu le temps d'apprendre le français, de rencontrer les meilleurs spécialistes et de bien réfléchir à son sujet. Car, bien qu'Allemand, il n'ignore pas les débats et récupérations successives dont la figure de Jeanne d’Arc a fait l'objet dans notre histoire. De passage à Paris après un séjour studieux sur les traces de la pucelle à Orléans, il se rappelle au bon souvenir des Français, explique pourquoi il a mis si longtemps à réaliser son projet, décrit son travail sur l'album, et tente de nous faire partager sa passion pour Jeanne d'Arc.


Frank Bornemann / photo : Kate Cymmer
Frank Bornemann (photo : Kate Cymmer)

Paris, le 19 octobre 2017

Eloy est de retour avec un nouvel album. Le nom d'Eloy n’est pas inconnu chez nous. C’est le moment de nous rafraîchir un peu la mémoire. Le groupe connaît bien la France pour y avoir tourné plusieurs fois.

Frank Bornemann – C’était il y a longtemps, dans les années 70 et 80. Dès 1973, nous sommes montés sur la scène de l’Olympia, comme première partie. Nous sommes retournés deux fois à Paris, en 1980 et 1981, en tant que têtes d’affiche, cette fois au Bataclan. Nous nous sommes fait une petite réputation en France. Jamais au point d’y devenir des stars, mais assez, en tout cas, pour y tenir plusieurs fois le haut de l’affiche et y remplir les salles. Pas de grandes salles, bien sûr. Il faut se rappeler que le Bataclan de l’époque était bien plus petit qu’aujourd’hui. C’était en tout cas une belle expérience, non seulement à Paris, mais aussi en Province. Dès les années 70, nous avons régulièrement tourné en Alsace, ou bien à Strasbourg ou bien à Mulhouse. A mon avis, l’un de nos meilleurs concerts de la période Planets / Time to Turn est celui du Palais des fêtes de Strasbourg. Peut-être même le meilleur. J’ai encore en mémoire le bâtiment. C’était un premier étage, dans une salle à l’acoustique remarquable.

Sais-tu combien de disques Eloy a-t-il vendus en France à cette époque ?

FB – Franchement, non ! En Allemagne, en revanche, nous avons atteint de très beaux chiffres. Aucun album ne s’est écoulé à moins de 100 000 exemplaires. C’est le cas de Dawn et Silent Cries and Mighty Echoes. Plus de 200 000 pour Ocean, qui a fini certifié plusieurs fois disque d’or, ventes domestiques et exports confondus. En effet, les deux n’étaient pas distingués à l’époque. Les ventes en France sont donc perdues quelque part dans ces chiffres. On peut penser que leur part représente quelques milliers d’exemplaires. Nos disques n’ont jamais été disponibles en France qu’en imports. Seul Silent Cries and Mighty Echoes a fait l’objet d’une publication française, chez Pathé-Marconi. Mais ce n’est plus jamais arrivé depuis.

Eloy : Dawn, Ocean, Silent Cries and Mighty Echoes / source : discogs.com
Eloy : Dawn (EMI, 1976) – Ocean (EMI, 1977) – Silent Cries and Mighty Echoes (EMI, 1979)

En effet, pendant de très longues années – en fait, depuis la séparation du groupe au milieu des années 80 – on n’a plus trop entendu parler d’Eloy en France, alors que vous vous êtes reformés et avez régulièrement publié des disques depuis. Il faut dire que, pendant tout ce temps, tu méditais un autre projet : Jeanne d’Arc. Deux questions : pourquoi Jeanne d’Arc ? Et pourquoi as-tu attendu si longtemps avant d’entamer enfin ce projet ?

FB – Jeanne d’Arc me passionne depuis le début des années 90. C’est un concours de circonstances très étrange qui m'a amené à la rencontrer. En 1990, ma femme Brigitta et moi avions décidé de célébrer notre anniversaire de mariage pour la première fois à Paris. En flânant, nous nous sommes arrêtés à Notre-Dame pour admirer les fameuses cloches dans la tour de Quasimodo. Puis, alors que nous voulions poursuivre notre promenade en direction de Saint-Germain-des-Prés, la pluie a commencé à tomber. Nous avons donc rebroussé chemin pour nous abriter dans la cathédrale, en plein milieu d’une cérémonie. L’orgue emplissait la nef de sonorités sépulcrales pendant qu’un prêtre récitait des versets. Tout ça nous laissait indifférents, je l'avoue. Nous attendions simplement que la pluie cesse. C'est là, qu'au fond de la nef, dans une niche, nous avons découvert la statue de Jeanne d’Arc parmi d’autres statues de cardinaux et de notables, devant lesquelles brûlaient de très nombreux cierges. Mais presque aucune devant Jeanne d’Arc. A cette époque, je ne savais presque rien d’elle, sinon, vaguement, qu’elle avait contribué à chasser les Anglais pendant la guerre de Cent ans, puis qu’elle avait été brûlée vive. Mais tout de même ! Tous ces cierges autour et si peu pour elle ! Tant d’ingratitude de la part des Français ! Je trouvais ça révoltant. J’ai moi-même allumé quelques cierges pour faire bonne mesure. Aussitôt m’est venue l’idée de lui consacrer une œuvre. Le thème était intéressant. J’ai commencé à composer dès notre retour à la maison.

La statue de Jeanne d'Arc à Notre-Dame de Paris / photo : Steven G. Johnson / source : Wikipédia
 Jeanne d'Arc à Notre-Dame de Paris
photo : Steven G. Johnson
Mais dans l'immédiat, il ne s’agit encore que de chansons isolées.

FB – J’avais déjà envisagé l’idée d’un album concept mais je l’ai vite écartée, par manque de temps. En plus, Eloy était réduit à deux membres à cette époque. C’est pourquoi je me suis contenté d'abord d’une chanson, Jeanne d’Arc, qui résume toute son épopée. Dans l'intervalle, Brigitta m’avait poussé à me documenter. Elle m’avait acheté de nombreux livres d'histoire à son sujet. Mais je ne voulais rien lire, car j’avais ma propre vision. Je me suis contenté d’une notice de quelques lignes dans un volume de l’Histoire universelle. J’avais peur que les historiens détruisent ma vision. Une fois la chanson achevée, quand j’ai été sûr que plus rien ne pouvait me distraire, j’ai dévoré tous les livres sur Jeanne d’Arc. A commencer par les minutes de son procès, que j’avais emportées avec moi lors d’un séjour en Grèce, dans une traduction en allemand de Ruth Schirmer-Imhoff. A ma grande surprise, ce que j’avais imaginé correspondait en tout point à la réalité. Quel choc ! Quand la chanson est sortie [sur le disque Destination en 1992], j'ai compris que je ne pouvais pas en rester là.

Deux ans plus tard, en 1994, j'ai eu l'idée de composer une seconde chanson, cette fois du point de vue des soldats. Ça tombait bien. Depuis les sessions de Chronicles, Eloy était à nouveau un vrai groupe, et nous avions décidé de célébrer nos 25 ans d'existence par une tournée. C’est alors que la Warner m’a contacté. Le président de Warner Music en Allemagne à cette époque était un Américain avec lequel nous avions de bonnes relations. Son homologue aux Etats-Unis voulait me confier le score du film que la Warner projetait alors sur Jeanne d’Arc. La chanson sur Destination leur avait plu. Le projet était déjà assez avancé : Kathryn Bigelow à la réalisation, Sinead O’Connor dans le rôle de Jeanne, Sean Connery en évêque Cauchon. Le film devait s’intituler Company of Angels. C’est devenu le titre de la chanson. En entendant ça, j’ai redoublé d’efforts pour composer une chanson formidable. Hélas, un scandale a tout fait capoter. Sinead O’Connor s’en est prise en pape, je crois qu’elle avait déchiré son portrait à la télévision. L'Eglise s'est offusquée, le projet est tombé à l'eau. Pour moi aussi. J'ai voulu quand même aller au bout, pour montrer aux Américains que j’étais encore là. Le morceau a échoué sur l'album The Tides Return Forever.

Eloy : Destination, The Tides Return Forever, Ocean 2 / source : discogs.com
Eloy : Destination (ACI, 1992) – The Tides Return Forever (ACI, 1994) – Ocean 2, The Answer (BMG, 1998)

A quel moment envisages-tu enfin l'idée de l'opéra rock ?

FB – Juste après. Mais là, nouveau contretemps. A cause du succès du disque et de la tournée qui s'en est suivie, la pression était forte pour faire un nouvel album. On nous demandait carrément de sortir un Ocean 2. Une grosse compagnie, BMG, a fait une telle offre que je n’ai pas pu refuser. J’avoue que l’argent tombait plutôt bien. Mais la réalisation du disque a été un cauchemar. Dans l’hypothèse où j’acceptais de donner une suite à Ocean, je voulais la faire à ma manière, abandonner les paroles sombres de Jürgen Rosenthal [le batteur et auteur des textes sur Ocean en 1977], écrire des lyrics plus positives. D'où le sous-titre du disque, The Answer. C'était ma réponse à l'univers un peu brumeux de Rosenthal. J’ai lui a fait lire mes paroles et lui-même m'a concédé qu'il les trouvait très réussies, plus lumineuses.

L’album s’est lui aussi très bien vendu. En plus, nous avons eu la chance de l'enregistrer dans des conditions optimales aux Etats-Unis, alors même que nous n’avions là-bas aucun contrat avec une maison de disques. C'est surtout au sein de la communauté prog-rock qu'il a eu le meilleur écho. En 1998, il y avait déjà Internet, et déjà des forums. Une nuit (décalage horaire oblige), un animateur radio de Milwaukee, qui m’avait beaucoup soutenu, m’a téléphoné. « Frank, me dit-il, vous avez réussi ! Ocean 2 a été élu meilleur album prog de l’année 1998 ! » A mes yeux, ça ne voulait pas dire grand-chose, dans la mesure où la scène progressive n’a jamais été très importante aux Etats-Unis. Par curiosité, j’ai demandé qui était second. « The Division Bell, de Pink Floyd ». Voilà qui était plus significatif ! Soutenir la comparaison, une seule fois dans sa vie, avec Pink Floyd, que désirer de plus ? Après ça, on peut prendre sa retraite. Et j’ai effectivement arrêté ! Pour moi, ce devait être la fin d’Eloy. Je voulais me consacrer à Jeanne d'Arc.

Frank Bornemann / photo : Kate Cymmer
photo : Kate Cymmer
Et pourtant, les années 2000 s'écoulent… et toujours rien. On dirait qu’il y a toujours un imprévu qui vient te distraire de ton grand-œuvre. Il faut préciser à ce stade que tu n’es pas seulement musicien, mais aussi producteur, et ce depuis très longtemps.

FB – Oui, j’ai produit dès 1973 le deuxième album des Scorpions (Fly to the Rainbow). En 1979, j’ai fondé les studios Horus Sound à Hanovre, où nous avons produit beaucoup de heavy-metal : Helloween, Kreator, Celtic Frost, autant de groupes importants et très agressifs, avec lesquels nous avons rencontré un grand succès. Tant mieux, car un studio, c’est une entreprise qui doit être économiquement rentable.

Et à laquelle il faut consacrer beaucoup de temps. Ceci explique peut-être cela.

FB – Tu n’as pas idée. C’est beaucoup de travail. Le succès a continué dans les années 90 avec des groupes comme Guano Apes, plusieurs fois disque de platine en Allemagne et célébrés dans toute l’Europe… sauf en France. Comprenne qui pourra. Tout ça pour dire que les studios Horus étaient devenus une adresse connue et respectée non seulement en Allemagne, mais dans le monde entier. Nous y avons même mixé pour les Rolling Stones en 1996. Mais dans les années 2000, nous avons dû faire face à une récession terrible, inédite par son ampleur. La chute des ventes de disques a d'abord miné les labels, puis la crise s’est propagée à toute l’industrie. Les studios devaient se battre pour survivre, Horus compris. J’ai consacré tout mon temps à sauver le studio si bien que, même avec la meilleure volonté du monde, je n’avais pas une seconde pour mener à bien mon projet, le rêve de ma vie. Je l’ai vécu comme un dilemme. Ou bien je sauve le studio et je renonce à mon projet, ou bien je me consacre à mon projet et le studio coule. Or j’avais besoin du studio. Sans lui, pas de projet. C’est le choix que j’ai fait. J’ai donc continué à produire pour les autres, le plus possible.

C’est précisément le moment où Internet a véritablement décollé. En 2006, je produisais le groupe allemand Revolverheld, qui a lui aussi fait disque d’or dès son premier album. Les membres du groupe avaient l’habitude, entre deux sessions, de se divertir en surfant sur Internet. Ils m'ont montré des vidéos d'Eloy, parfois très anciennes. Moi, je n’y connaissais rien, je n’avais même pas d’ordinateur. Je leur demande : « Où avez-vous déniché tous ces films sur Eloy ? » Ils m’invitent à regarder moi-même sur YouTube. Tu imagines ma réponse : « C’est quoi YouTube ? ».

Eloy : Visionary (Artist Station, 2009) / source : discogs.com
Visionary (Artist Station, 2009)
En un sens, Internet t’a permis, pour la première fois, d'entrer directement en contact avec les fans.

FB – Je me suis acheté un ordinateur. Là, j’ai découvert ébahi les centaines de milliers de likes, les commentaires enthousiastes. Ainsi, Eloy avait encore une armée de fidèles, alors que nous ne faisions plus rien – mais alors rien – depuis huit ans. Normalement, un groupe qui n’a plus d’actualité aussi longtemps tombe aux oubliettes. Chaque matin, le manager du studio venait dans mon bureau pour me lire des e-mails en provenance des Etats-Unis, d’Amérique du Sud, de Grèce, de Dieu sait où. Grâce à Internet, c'est vrai, les fans pouvaient pour la première fois s’adresser à moi. Pas directement, bien sûr. Ils écrivaient au studio, sachant qu’il m’appartenait. C’est comme ça que j’ai découvert la haute estime dont le groupe jouissait toujours. Une fois, c'est un Américain qui nous bombarde « meilleur groupe progressif de tous les temps ». Une autre, un Brésilien parle carrément du « plus grand accomplissement dans l’histoire du rock ». Mais non ! Il se trompe. Tout le monde sait que ce sont les Beatles ! Quand tu reçois tous les jours des messages de ce genre, tu ne peux pas les ignorer. Et après tout, pourquoi ne pas tout laisser de côté un moment, juste le temps d'enregistrer un dernier petit album, et gagner un peu d’argent ? C’est Visionary, qui marche bien, alors que c’est notre premier album depuis 1998, onze ans plus tôt. L’album est à peine sorti que je reçois une avalanche d'e-mails, dont l’état d’esprit général est : « revenez sur scène ! » Or cela, il n’en était pas question. Trop de travail. Mission impossible ! L’album est sorti en décembre 2009, et ce n'est qu'en 2011 que nous nous sommes résolus à satisfaire la demande des fans.

Eloy live @ Night of the Progs, Loreley, 8 juillet 2011 / photo S. Mazars
Eloy live @ Night of the Progs, Loreley, 8 juillet 2011
Vous avez commencé par des festivals. J’imagine que ce sont les facilités qu’offre ce type de manifestation qui t’ont convaincu. N’allègent-t-elle pas un peu cette charge de travail dont tu parlais à l’instant ?

FB – C’est l’inverse qui est vrai. Je n'ai jamais aimé jouer dans des festivals. Avec Eloy, nous ne l'avions fait que rarement auparavant, parce que les phases de montage et de démontage expéditifs représentent toujours un gros risque pour le matériel, surtout les synthés. Et on joue moins longtemps. Je ne voulais plus en entendre parler. A tel point que, lorsque nous avons reçu les invitations des festivals de Burg Herzberg et Night of The Prog, j’ai décliné les deux. Même Night of the Prog, sur le site de la Loreley, alors que c’est là que viennent jouer les plus grands : Marillion, Steve Hackett, Dream Theater... Deux arguments seulement m'auraient conduit à envisager d'accepter : jouer en tête d'affiche, et obtenir un cachet monumental, à cause du coût que représentait la réunion d'un groupe aussi nombreux. J’ai lancé un chiffre tellement énorme (je ne te le répèterai pas), que j’étais sûr d’avoir la paix. Mais les gens de Night of the Prog m’ont rappelé et ils ont dit d’accord pour tout : le gage et la tête d’affiche, alors que Dream Theater était aussi au programme. J’étais très embêté. D'autant plus que l’organisateur de Burg Herzberg l’a su et qu’il n’a pas aimé. « Frank, tu n’es pas sympa. Pourquoi chez eux et pas chez moi ? » Je lui ai expliqué les conditions obtenues à la Loreley et il s'est aligné. Ensuite, alors que le contrat n'était pas encore signé avec Night of the Prog, Winnie [Winfried Völklein, le patron du festival] m'annonce nous avoir trouvé une petite date à Bâle pour nous échauffer. Mieux que ça : on nous laisse utiliser la salle gratuitement pendant trois ou quatre jours pour nos répétitions. En échange, nous devons simplement jouer un petit concert contre un « cachet modeste ». Qu’entend-il par là ? 12 000 euros ! Impossible de refuser. Pour nous, ce fut un grand défi.

Pourquoi avoir décidé d'entamer une tournée dans la foulée ?

FB – Nous avions à la Loreley un public international. Des Allemands, des Français, des Anglais, des Grecs, des Américains, des Australiens et même des Iraniens avaient fait le déplacement. C’est en raison du succès de ces festivals que nous avons décidé d’enchaîner avec une vraie tournée en Allemagne. De nombreux fans n’avaient pas pu faire le déplacement en cette période de vacances d’été, et nous l’avaient fait savoir. Il se trouve que Matze [Klaus-Peter Matziol, le bassiste d'Eloy] dirige la Peter Rieger Konzertagentur, l’un des plus gros tourneurs d’Allemagne. Il a proposé de prendre en charge la tournée, sans savoir si le public suivrait. Finalement, tous les concerts, sauf un, ont été sold-out. A deux reprises, nous avons même dû emprunter une salle plus grande.

Eloy : Frank Bornemann mixe Decay of Logos, Horus Studios, 2 septembre 2013 / photo S. Mazars
Frank Bornemann mixe Decay of Logos, Horus Studios, 2 sept. 2013
Ajoutons que c’était la première fois que nous avions six musiciens sur scène, plus les choristes. D'ordinaire, nous n’étions jamais que quatre ou cinq. Pour la première fois, avec deux claviers et deux guitaristes, nous avions la possibilité de reproduire toutes les nuances de la musique telle qu’elle avait été conçue en studio, dans ses moindres détails. Nombreux sont nos morceaux qui font intervenir plusieurs guitares. En studio, je peux les empiler en overdub. Impossible d'en faire autant sur scène. Il faut forcément sacrifier l’une d’elles. Des musiciens polyvalents comme Hannes Arkona, capables de passer de la guitare au clavier indifféremment, ou plus tard Steve Mann, nous avaient permis autrefois de surmonter en partie le problème, mais jamais complètement. Cette fois, nous jouissions d’un confort incroyable. Par ailleurs, il n’était pas question pour moi d’engager des guests. Je voulais autant que possible faire appel aux membres historiques d’Eloy. Hannes Folberth et Michael Gerlach aux claviers, Matze à la basse, Steve Mann et moi à la guitare. On n’y pense jamais, mais Steve fait lui aussi partie des historiques : il a participé à la tournée The Tides Return Forever en 1994 et a joué en studio sur Ocean 2 quatre ans plus tard. Même les choristes sont les originales ! Une exception : Alexandra Seubert, la soliste. Je l’ai engagée car elle était la seule capable d’interpréter les morceaux The Apocalypse et The Tides Return Forever. L’idée était de pouvoir enfin jouer ces deux titres sur scène comme ils avaient été enregistrés. Nous avions déjà essayé par le passé, mais les morceaux étaient trop exigeants pour bien des chanteuses. Pas facile d’atteindre le niveau de Jocelyn B. Smith [qui interprète en studio la voix de The Tides Return Forever]. C’est une chanteuse de très grande classe. Donc nous avions tous les atouts pour jouer une large rétrospective de plus de 2h30 de notre répertoire, depuis Power and the Passion en 1975. Nous n’avons laissé de côté que deux albums peu appréciés des fans.

Dommage. Sur Performance, il y a l’excellente chanson Heartbeats.

FB – Je sais, je sais. Chaque concert ayant été enregistré, j’ai pu mixer les meilleures versions de chaque chanson – l’une à Bielefeld, l’autre à Berlin, une autre en Suisse – en vue de la publication d’un double album live.

Eloy : Reincarnation on Stage (Artist Station, 2014) / source : discogs.com
Eloy – Reincarnation on Stage (Artist Station, 2014)
Cet album, Reincarnation on Stage, s’est révélé un come back gagnant. Grâce à lui, Eloy a fait son retour dans les charts en Allemagne pour la première fois depuis un quart de siècle.

FB – Oui, et même dans le top 40, à ma très grande surprise. Comme on dit en français, le disque a eu un succès fou, alors que nous n’avions plus joué ensemble sur scène depuis 13 ans.

En résumé, l’album Visionary en 2009 et le live Reincarnation on Stage en 2014, c’était pour les fans.

FB – Absolument.

Donc encore du travail, encore du temps passé à tourner, à mixer. Nous sommes à présent en 2014, il y a trois ans. Est-ce là que tu te dis : « Maintenant, ça suffit » ?

FB – Oui. Cette fois, plus de tergiversations. C’est maintenant ou jamais. Mais si je dois encore m’occuper du studio, si je dois encore produire, il y aura toujours autre chose. C'est pourquoi j’ai vendu le studio à Arne Neurand et Mirko Hofmann. J’ai conservé à l'étage un petit studio pour mon usage personnel, et enfin, j’ai commencé à composer, à l’automne 2014. A partir de zéro.

Frank Bornemann au château du Haut-Koenigsbourg, 12 décembre 2015 / photo S. Mazars
Frank Bornemann au château du Haut-Koenigsbourg, 2015
Avec le recul, ne penses-tu pas que ça valait le coup d’attendre tout ce temps ? Quel genre d’album aurais-tu fais si tu avais pu l’enregistrer dès le début des années 90 ?

FB – J'aurais sûrement réalisé un très bon album, mais je n’avais pas la paix. Quand on a un projet si personnel à mener à bien, il faut être 100% concentré.

C’est le projet de ta vie. Le plus ambitieux, aussi.

FB – Oui. On peut dire ça.

Un tel projet ne pouvait pas ne pas être ton meilleur album. Sinon, à quoi bon ? Mais quel artiste a publié son meilleur disque après 45 ans de carrière ?

FB – Je n'en connais aucun. Tu attends un miracle ! FB – Cela tient du miracle [en français]. C’est vrai.

Eloy : The Vision, the Sword and the Pyre (Part I) promo poster / source : Artist Station
L'affiche de The Vision, the Sword and the Pyre
représentant la statue de Jeanne d'Arc
du sculpteur Paul Dubois
N’avais-tu pas envisagé un temps d’en faire un projet solo, sans utiliser le nom d’Eloy ?

FB – C’est ce que j’avais annoncé dans le livret de Visionary en 2009. Mais comme la tournée a eu tant de succès, puis le live, je ne voulais pas décevoir les fans en congédiant une fois de plus le groupe. Et après tout, pourquoi ne pas travailler avec les mêmes musiciens ? Ça resterait mes compositions, mon album. Mais la situation avait changé depuis la tournée. J'avais alors un budget assez important pour que chaque musicien puisse abandonner son job un mois complet sans mettre en danger ses finances. Car chacun a ses obligations. Gerlach possède sa propre firme à Berlin, Folberth aussi, entre Fulda et Francfort. Matze, comme tu sais, dirige l'agence Peter Rieger à Cologne. Et Bodo était alors musicien de studio à Stuttgart. En revanche, au début de mon nouveau projet, je n’avais plus d’argent pour refaire le même coup. Pas question pour les musiciens de laisser tout tomber pour venir à Hanovre. Donc chacun a fait selon ses disponibilités, et a enregistré ses parties quand il a pu. Jamais je n’avais travaillé dans des conditions si inconfortables.

Sincèrement, je me serais grandement facilité la tâche en engageant des guests disponibles à plein temps. Mais quel mufle aurais-je été de jeter le groupe ? « Merci d’être venus, au revoir» ? Ça ne se fait pas. C'est par gratitude envers eux et envers les fans que j'ai finalement décidé d'apposer le nom d'Eloy sur la couverture, et que j'ai sollicité les musiciens historiques. Seul Bodo n'a pas pu se rendre disponible. Heureusement, un nouveau batteur [Kristof Hinz], un jeune extraordinaire, m'a au moins accompagné tout du long pour me donner le tempo, la trame générale. A part ça, nous n'avons pas répété une seule fois. L'absence totale de répétition m'a obligé pour la première fois à savoir déjà très précisément dans ma tête ce que je voulais. C’est plus facile quand un groupe joue ensemble, tu entends en direct le résultat. Autant dire qu'il s'agit de l'album le plus complexe de toute ma carrière.

Frank Bornemann et Michael Gerlach enregistrent les voix du titre The Age Of The Hundred Year's War, Horus Studios, 2 octobre 2016 / photo S. Mazars
Bornemann et Gerlach enregistrent les voix du titre
The Age Of The Hundred Year's War, Horus Studios 2016
Mais le disque n'est pas un simple album d'Eloy de plus. Il s'agit en réalité de mon concept sur Jeanne d'Arc, interprété par les musiciens d'Eloy. Il est vrai que je compose depuis longtemps la plupart des morceaux d’Eloy. Mais cette fois, j’ai tout réalisé seul de A à Z. Même le thème d’orgue sur Les Tourelles est de moi. J’ai aussi passé 400 heures sur les textes. En effet, même si je suis capable d'écrire des paroles en anglais, j’ai eu besoin de soutien pour ce projet. Une lectrice m'a aidé à trouver le ton juste, poignant, qui convenait à l'histoire. Il m’a fallu ensuite auditionner des chanteuses pour les chœurs et les parties parlées, puis dénicher un chœur d’enfants. Heureusement, j’avais déjà fait appel à des enfants pour The Tides Return Forever, et j’avais depuis lors gardé à l’esprit l’idée d’y recourir à nouveau le moment venu. 

Les deux chansons précédemment consacrées à Jeanne figurent dans le nouvel album, mais profondément remaniées. On ne reconnaît que les couplets de l’une, et le refrain de l’autre.

FB – Quand tout cela n'était encore qu'à l'état de projet, j'étais déjà décidé à reprendre mes meilleurs morceaux sur Jeanne. Il aurait été absurde de m'en priver. Mais je ne pouvais faire autrement que les remanier, car je raconte l'histoire dans l'ordre chronologique. D'ailleurs, c'est l'ordre que j'ai suivi dans le processus de composition lui-même. J'ai composé d'abord l'intro, puis tous les autres titres de façon à m’assurer que chaque morceau succède harmonieusement au précédent, mais surtout, qu'il reste cohérent par rapport à l’histoire, à la continuité de l’intrigue.

Quelques livres sur Jeanne d'Arc (Régine Pernoud)
Quelques livres sur Jeanne d'Arc
Eh oui, dans l’intervalle, tu es devenu un véritable spécialiste de Jeanne d’Arc. Et tu as même appris le français.

FB – En effet, j’ai appris le français. Aujourd’hui, je me débrouille dans le français courant. Mais ça reste compliqué dès qu’on aborde un sujet un peu pointu, comme c'est le cas avec l'histoire de Jeanne. Mais je viens régulièrement en France, surtout à Paris, parce que je m’y sens bien. La mentalité me plaît, et j’y poursuis mes recherches. Celles-ci m’ont amené à rencontrer la grande spécialiste de Jeanne d’Arc, l’historienne Régine Pernoud, en 1998. J’ai beaucoup appris grâce à elle. J'ai lu tous ces livres. Elle a été pour moi une très grande inspiration. Je crois qu’elle espérait que mon œuvre à venir touche le public d’une manière plus profonde, impossible à l’historienne qu’elle était. Elle considérait qu'une œuvre musicale y parviendrait plus facilement que des publications universitaires. Oui, je pense que c’est ce qu’elle aurait aimé. Trouver quelqu’un qui rende Jeanne d’Arc accessible à tous.

Elle te faisait vraiment confiance. Peux-tu rappeler la belle dédicace qu’elle vous a faite, à toi et ta femme, dans l’un de ses livres ?

FB – « Pour Brigitta et Frank Bornemann, qui comprend si bien Jeanne. » Ça nous beaucoup ému. Malheureusement, elle n’a pas pu venir au renouvellement de nos vœux de mariage dans la cathédrale d'Orléans cette année-là, car elle était déjà trop malade. Nous savions qu’elle n’allait pas bien, mais nous ne nous doutions pas à quel point. Elle est morte quelques semaines plus tard, à 89 ans. J’ai appris la nouvelle par un coup de fil de sa collègue Marie-Véronique Clin, alors que je me trouvais à Prague, en plein enregistrement des chœurs de The Answer. J’étais très abattu. J’aurais tellement voulu la revoir. Si j’ai fait autant d'efforts à l'époque pour apprendre le français, c'est en partie à cause d’elle. J’aurais aimé pouvoir échanger en français directement avec elle. Lors de notre entrevue, j’avais un interprète, mon ami nancéen Bruno della Chiesa.

La cathédrale Sainte-Croix d'Orléans, 19 octobre 2017 / photo S. Mazars
Sainte-Croix d'Orléans
Peut-on évoquer un peu plus le rôle qu'a joué ce Bruno ?

FB – Bruno se trouve être apparenté au pape Benoît XV, celui-là même qui a fait canoniser Jeanne en 1920. Il est l'aîné de trois frères, lui-même, François et Xavier. Leurs parents, un Italien et une Française, se sont rencontrés à Vaucouleurs, lors des fêtes de Jeanne d'Arc, où la mère jouait le rôle de la pucelle. Et ils ont vécu dans la rue Jeanne d'Arc à Nancy. Ça ne s'invente pas. C'est grâce à Bruno que j'ai pu visiter petit à petit tous les endroits par où Jeanne d’Arc est passée. Un pèlerinage, en quelque sorte. Quelle émotion ! J'ai vu la salle où Jeanne a été examinée lors du procès de Poitiers. C’est devenu un Palais de justice. Normalement cette salle est fermée au public. Puis Bruno m’a emmené à Chinon et à Vaucouleurs, où nous avons visité l’hôtel de ville. Une historienne nous a emmenés dans la crypte de l’église où Jeanne avait l’habitude de se recueillir, devant la statue de Sainte Marguerite.

Jeanne d'Arc devant Orléans, fresque de Jules Eugène Lenepveu au Panthéon / source : Wikipedia
Jeanne d'Arc devant Orléans,
fresque de Jules Lenepveu au Panthéon
Comment racontes-tu l’histoire ?

FB – La première partie débute avec la naissance de Jeanne et s'achève à la bataille des Tourelles, à Orléans. Une dernière chanson, Why ?, évoque le sentiment de Jeanne après les combats. Tous ces morts, c’était à ses yeux un prix très élevé à payer pour la victoire. A ma connaissance, aucun historien, aucun film, n'a jamais insisté sur cet aspect de sa personnalité. Faire autant de mal pour en retirer un bien, voilà qui lui faisait horreur.

Est-il vrai que Jeanne n’a jamais tué personne, même en pleine bataille ?

FB – C’est vrai. Jamais. Quand bien même elle se trouvait chaque fois en plein milieu des combats. C'est fou.

Toi-même, tu incarnes le narrateur, un certain Jean de Metz.

FB – Jean de Metz était un compagnon de Jeanne d’Arc. A ses côtés depuis le début, depuis Vaucouleurs, il était pour moi le meilleur narrateur possible. Jean raconte ce que ressent Jeanne d’Arc après la libération d'Orléans. La nuit tombe, tout est calme, il fait déjà trop sombre pour qu'on ne distingue plus les cadavres qui gisent encore sur le champ de bataille. Mais le lendemain, ils apparaissent en pleine lumière. Jeanne découvre ce tableau d’horreur, avant de faire son entrée sous les acclamations d'une foule en liesse. Tu imagines les émotions contradictoires qui ont dû l'assaillir. D'un côté la joie d'avoir mené à bien sa mission. De l’autre, tous ces morts, en particulier chez l'ennemi. Avant la bataille, Jeanne avait envoyé deux messages aux Anglais les suppliant de lever le siège sans combattre. Elle avait le souci d'épargner des vies. C’est ainsi que s’achève la première partie.

Frank Bornemann / photo : Kate Cymmer
Frank Bornemann (photo : Kate Cymmer)

Le double album concept est déjà assez ambitieux en soi. Et pourtant, ce n’est pas ton but ultime. A terme, l'objectif est de monter la vie de Jeanne d'Arc sur scène en France.

FB – Cet objectif est encore plus important que l’album. Je veux monter un spectacle musical. Pour ce faire, je dois encore écrire de vrais dialogues pour la scène. Je présente parfois mon œuvre comme un opéra-rock, mais ce ne sera pas vraiment un opéra. Les acteurs ne chanteront pas, ils parleront. En général, dans les spectacles de ce genre, la musique et les dialogues se succèdent. Je souhaite qu'ils se superposent. Les passages chantés traduiront de leur côté les pensées et les sentiments des protagonistes. Quant à savoir si la musique sera jouée en direct ou enregistrée, c’est une autre affaire. Le budget et le promoteur en décideront. Mais c'est dans la perspective d'un tel spectacle que j'ai décidé d'inclure déjà dans l'album un certain nombre de ces dialogues. Peut-être un peu trop, dans cette première partie ? Mais c’était inévitable si je voulais bien faire comprendre la chronologie des événements. Leur présence doit permettre à l'auditeur de suivre l’histoire. Un exemple : la naissance de Jeanne. Il s'agit d'un dialogue entre son père et sa mère. Celle-ci se réjouit, celui-là un peu moins, car la guerre de Cent Ans fait rage, et il ne peut plus assumer une nouvelle bouche à nourrir.

Jeanne d'Arc et ses voix à Domrémy, fresque de Jules Eugène Lenepveu au Panthéon / source : Wikipedia
Jeanne d'Arc et ses voix à Domrémy,
fresque de Jules Lenepveu au Panthéon
Un autre de ces dialogues concerne la question épineuse des voix que Jeanne a entendues.

FB – Oui, j'ai beaucoup réfléchi avant d'aborder cette affaire. Je voulais rester objectif. Aussi me suis-je interdit d'affirmer ou d'infirmer que Jeanne a bien entendu des voix, qu’elle est bien envoyée par Dieu, etc. Dans la scène où son père l'entend discuter avec quelqu'un dans l'église, lui-même s'étonne, car il ne voit personne. C’est la clé. On va me dire : Frank Bornemann ne répond pas à la question. A-t-elle oui ou non entendu des voix ? Mais ce n’est pas le but. Si j’y réponds d’une manière ou d’une autre, alors je bascule immédiatement dans un camp. Je ne veux pas qu’on vienne dire que je soutiens en douce la version de l’Eglise catholique. Dans l’histoire telle que je la raconte, seule Jeanne affirme être envoyée par Dieu, seule Jeanne parle des voix de Sainte Catherine et Sainte Marguerite. Mais pas moi, ni aucun autre personnage. Jean de Metz se contente de répéter ce qu’elle lui a dit. Quant à moi, je rapporte l'histoire d'après son témoignage, ni plus, ni moins.

Certes, mais tu as bien une opinion à son sujet, non ?

FB – Je veux dresser un portrait très humain, très compatissant, en évitant tout recours au surnaturel. Selon moi, les motifs de Jeanne sont simples. Elle constate à quel point les gens souffrent autour d'elle. Elle ne veut rien d'autre que leur enlever ce poids, leur rendre leur joie. C’est ce qui la pousse à tout risquer pour les autres, jusqu’à donner sa vie, ne l’oublions pas. On ne peut pas faire plus. C'est cela que je veux partager. Je veux que le public comprenne sa force de caractère, sa sensibilité d'âme. Difficile d'être plus éloigné de la figure nationaliste et guerrière, chauvine et violente qu'on nous présente parfois. Car ce n’est tout simplement pas vrai. Ses supplications aux Anglais avant la bataille en témoignent. Elle voulait éviter le combat et épargner des vies. Mettre fin à l'occupation était surtout un moyen de ramener la paix. C'est ce qui explique pourquoi elle a voulu reprendre Paris aussi rapidement. Son idée, je pense, était d’en finir avec sa mission, puis de retourner tranquillement à Domrémy reprendre le cours de sa vie en famille. Mais les choses ne se sont pas passées ainsi.

Frank Bornemann et Olivier Bouzy, Orléans, 19 octobre 2017 / photo S. Mazars
Frank Bornemann et Olivier Bouzy, Orléans, 19 octobre 2017
Tu sembles moins intéressé par la légende que par les faits, parfois jusqu'au détail.

FB – C'est à cela que me sert Jean de Metz. Evidemment, je ne peux pas être aussi factuel qu'un livre d’histoire, mais je reste à distance de toute considération politique ou religieuse. Tu n’entendras rien de tel dans le disque. Dans ce but, je continue encore maintenant mes recherches, avec le plus grand soin. Je reviens à l'instant d'Orléans, où j'ai visité la Maison de Jeanne d’Arc pour clarifier certains points restés obscurs avec Olivier Bouzy [l'actuel directeur adjoint du Centre Jeanne d'Arc]. Je ne veux commettre aucun contresens. Je veux coller à l’état actuel des connaissances historiques. Je dois aussi m’assurer de ce que Jean de Metz savait lui-même. Qu’a-t-il vu ? Qu’a-t-il entendu ?

Ingrid Bergman en Jeanne d'Arc dans le film de Victor Fleming (1948)
Ingrid Bergman
Luc Besson avait déjà consacré un film à Jeanne d'Arc, dont Olivier Bouzy était justement le conseiller historique.

FB – Peut-être, mais Luc Besson n’a rien écouté. Il s'est servi d'Olivier Bouzy comme caution. C’est le pire film sur Jeanne d’Arc que j'ai jamais vu. C'est un film abominable. Il m'a donné des boutons. Le seul qui apporte un peu quelque chose, en dépit de son caractère hollywoodien, c’est celui de Victor Fleming avec Ingrid Bergman. Quant au film muet de Dreyer, il ne couvre que le procès, pas toute la vie de Jeanne. 

Peux-tu déjà dire un mot de la seconde partie ?

FB – Je viens de commencer à composer. Je vais y évoquer la bataille de Patay. Curieusement, c'est un épisode qu'omettent toutes les fictions consacrées à Jeanne d'Arc. En général, on passe directement d’Orléans au sacre de Reims. Or Patay est la plus importante victoire de Jeanne. La levée du siège d’Orléans, si symbolique fut-elle, n’a pas été décisive. A Patay, en revanche, l’armée anglaise a été anéantie, aussi sûrement que la française quinze ans plus tôt à Azincourt.

Eloy – The Vision, The Sword and the Pyre (Part I) (Artist Station, 2017)
Eloy – The Vision, The Sword and the Pyre (Part I) (Artist Station, 2017)
L’album est sorti en août. Comment a-t-il été reçu en Allemagne ?

FB – La réponse a été fantastique. J’ai eu les meilleures critiques de toute ma carrière. Presque tous les magazines considèrent qu'il s'agit du meilleur album d’Eloy, toute période confondue. Certains parlent d'opus magnum. La seule chose qui m’a gênée, je te l'ai déjà dit, c'est qu’on en parle comme d’un album d’Eloy, alors qu'il serait plus juste d’en parler comme d’un album interprété par Eloy.

Et les fans ? Ont-ils répondu présent ?

FB – Oui. L'album a fait encore mieux que Reincarnation on Stage dans les charts, alors que le disque est sorti en août. Il fait savoir qu'en Allemagne, les gens commencent leurs achats de Noël dès le mois de septembre. La concurrence est donc plutôt rude en cette période de l'année. Cerise sur le gâteau, nous sommes même entrés dans les charts en Suisse. En 18 albums, ça n’était jamais arrivé dans la carrière d’Eloy.

Finalement, que représente Jeanne pour toi ?

FB – Jeanne est très importante dans ma vie. A Domrémy, il y a un buste de Jeanne d’Arc posé sur un socle. A l’intérieur se trouvent ses cendres. Et un livre d’or permet aux visiteurs d’écrire leurs impressions. Là, pour la consoler, en quelque sorte, je lui ai fait une promesse solennelle : lui consacrer une œuvre et continuer mon travail jusqu’à ce que j’y parvienne. Puis j’ai écrit : « la valeur d’une vie ne dépend pas de sa durée ». Il est vrai que sa vie a été brève, mais quel rôle elle a joué dans l’histoire ! Comme si sa vie terrestre s’était transformée en lumière. C’est ce que je chantais déjà dans les paroles de Jeanne d’Arc :

Frank Bornemann / photo : Kate Cymmer
photo : Kate Cymmer
You're gliding into light
With angels at your side
Embracing you so tight
To shelter you from pain
They sentenced you in vain
Your spirit will arise
To melt with heaven's light.

Tu voyages assez souvent en France pour être au courant des récupérations successives dont la figure de Jeanne d'Arc a fait l'objet chez nous. N’as-tu pas peur d’être accusé de « faire le jeu de… » ? Certes, tu es totalement étranger au débat politique franco-français. Jusqu’au moment où un malveillant se souviendra que tu n’es pas seulement étranger, mais allemand, et n’hésiteras pas à brandir l’équation facile : Jeanne d’Arc + droite + allemand = nazi.

FB – Je veux être très clair à ce sujet. Je ne suis motivé par aucune arrière-pensée religieuse ou politique. Et si les gens se demandent qui est ce Frank Bornemann, je répondrais que je suis un survivant des ravages de la Seconde Guerre mondiale. Je suis né en avril 1945 dans les ruines de Hanovre. La ville avait été rasée par les bombes. Mon père naturel, qui est mort depuis longtemps, était un prisonnier français, un Parisien, probablement originaire du sud de la France – je n’ai jamais vraiment su, je n’osais pas poser la question à ma mère. Mais en 1945, une relation entre une Allemande et un Français était devenue tout simplement impensable. J’ai donc grandi sans père, en Allemagne, en tant que citoyen allemand. Ce n’est que plus tard que ma mère m’a révélé mes origines françaises. Tu imagines donc la sympathie que peuvent m’inspirer les nazis, la sympathie que peuvent m’inspirer des gens qui ont détruit entièrement ma famille.

Dès maintenant, je veux clamer haut et fort le nom des personnalités politiques auxquelles je m'identifie : Konrad Adenauer et Charles De Gaulle, les deux signataires du traité de l’Elysée. J’étais encore tout jeune à l’époque, et cet événement a été une sorte de libération pour moi. Plus tard, en y réfléchissant, j’ai compris quel exploit il représentait, si tôt après la fin de la guerre, notamment de la part de De Gaulle. Ni en France ni en Allemagne, les peuples n’étaient encore prêts à aller si loin. Depuis, dans chacun des deux pays, tous les gouvernements qui leur ont succédé, qu’ils soient socialistes ou conservateurs, n’ont pas seulement respecté ce traité, ils l’ont vécu et réalisé quotidiennement. C’est ce qui nous a permis de maintenir sans discontinuité des relations irréprochables entre nos deux pays depuis lors. Et je veux qu’il en reste ainsi pour toujours.

Frank Bornemann / photo : Kate Cymmer
photo : Kate Cymmer
Et si je consacre un spectacle musical à une personne comme Jeanne d’Arc, c'est pour expliquer au monde entier, pas seulement aux Français ou aux Allemands, comment elle était vraiment, au plus près de la vérité historique telle que je la connais. J’ai lu les meilleures sources, consulté les meilleurs spécialistes, et je continue mes recherches jusqu’à ce jour. Comment je vois Jeanne d’Arc ? Chacun va le ressentir en lisant mes textes et en écoutant ma musique. Car la musique n’est pas seulement faite pour être écoutée, mais aussi ressentie. J’y attache beaucoup de valeur. Je suis un très grand admirateur de Jeanne d’Arc, elle dans mon cœur, c’est vrai, mais je veux rester objectif. Or je suis sûr que mes émotions correspondent à la vérité. Je ne fantasme rien. Et c’est cette émotion que je veux transmettre aux autres. C’est pourquoi je prends mes distances avec tout parti politique. Je ne commente même pas le point de vue de l’église. Je ne fais aucun commentaire. Je me contente de représenter l’histoire de Jeanne d’Arc, avec bienveillance et objectivité. Et je pense que ça n’avait jamais été fait.

Je suis parfaitement conscient qu’il s’agit d’un thème à prendre avec précaution, notamment en France. Je sais tout cela. On me le répète assez souvent ici. Le défi n’en est que plus grand et c’est pourquoi j’ai décidé de m’y engager à fond. Or, jusqu’à présent, je dois dire que je n’ai rencontré en France que des gens de bonne volonté qui m’ont encouragé. C’est merveilleux. Je vais tout donner pour la seconde partie. Et la version sur scène devra être un sommet. Il y a encore beaucoup de travail, j’aurai encore besoin de beaucoup d’aide en France, mais précisément : je ne cesse d’en recevoir de toutes parts. Je pense que les spectateurs ont toutes les raisons du monde d’attendre avec impatience ce spectacle. Je suis absolument certain qu’il leur plaira, et qu’ils resteront marqués par les images et les sons qu’ils en rapporteront chez eux, à la maison.




vendredi 25 août 2017

Eloy – The Vision, The Sword and the Pyre (Part I)


Aujourd'hui 25 août, Eloy a publié son nouvel album, The Vision, the Sword and the Pyre (Part I), première partie d'un diptyque consacré à Jeanne d'Arc. Un projet annoncé depuis des années par Frank Bornemann, chanteur, guitariste et leader de la formation. Quel musicien ne prétend–il pas n'avoir jamais enregistré de meilleur album que le dernier ? Frank Bornemann ne s'est pas contenté de le prétendre : il l'a fait. Sans exagération, The Vision, The Sword and the Pyre est l'apothéose de la carrière d'Eloy. On peut regretter qu'aucune tournée ne soit prévue en raison des activités trop prenantes des autres membres du groupe. Mais Frank envisage toujours une adaptation sur scène en France, sous la forme d'un opéra rock ambitieux.


Strasbourg, le 25 août 2017

Eloy - The Vision, The Sword and the Pyre (Part I) (Artist Station, 2017)
Eloy – The Vision, The Sword and the Pyre (Part I) (Artist Station, 2017)
Quand j'ai su que Frank Bornemann se lançait dans un projet grandiose d'opéra rock consacré à Jeanne d'Arc, j'ai tout de suite été très enthousiaste et très inquiet. Jeanne d'Arc est la passion de Frank depuis un quart de siècle, et il n'a jamais cessé de méditer son projet depuis lors. Autrement dit, c'est le rêve de sa vie. Dans ces conditions, l'album qui devait émerger de tout cela ne pouvait être qu'un chef d'oeuvre ou ne jamais voir le jour. On sent bien qu'un disque simplement « bon » n'aurait pas été suffisant. Mais après des monuments comme Dawn, Ocean, Silent Cries and Mighty Echoes, Planets ou Time to Turn, comment faire encore mieux ? Or quel musicien peut se vanter de sortir son meilleur album au bout du 18e essai, après 50 ans de carrière ? Le temps des grands succès ne s'éloigne-t-il pas inexorablement ? L'inspiration ne s'émousse-t-elle pas avec les années ? Les artistes ne sont-ils pas enclins à se reposer sur leurs lauriers ?

J'ai entre les mains le nouveau Eloy, le 18e, donc : The Vision, the Sword and The Pyre (Part I). La première écoute, il y a quelques jours, m'avait déjà fait bonne impression. Je retrouvais le son éternel d'Eloy, ce dialogue de la guitare et des claviers, ces atmosphères planantes et ces riffs majestueux sans lesquels Eloy ne serait plus Eloy. Mais il m'a fallu quelques écoutes supplémentaires pour me rendre compte de l'évidence : The Vision, the Sword and The Pyre est une merveille. Non seulement Eloy est de retour, mais il va plus loin que jamais. Visionary, en 2009, était un bon album, mais il donnait surtout envie de réécouter Ocean. The Vision, the Sword and The Pyre ne résonne plus comme l'écho d'un glorieux passé, mais comme son couronnement. Comme si Ocean et Planets n'avaient fait qu'annoncer ce dernier opus. Un indice m'en a convaincu. Sitôt les dernières mesures passées, j'ai voulu réécouter le disque tout entier depuis le début, encore et encore. Une expérience de plus en plus rare.

En 1992, sur Destination, et en 1994, sur The Tides Return Forever, Frank Bornemann avait déjà consacré deux titres à son héroïne, respectivement Jeanne d'Arc et Company of Angels. Et il avait promis de les intégrer d'une manière ou d'une autre à son grand œuvre. Finalement, l'auditeur ne reconnaîtra que le refrain de Company of Angels sur le titre The Sword, avec ses chœurs olympiens, et les couplets de Jeanne d'Arc sur Early Signs, inscrits avec subtilité dans un environnement totalement repensé. Le nouvel album n'est pas seulement une œuvre du cœur, elle révèle aussi une grande intelligence d'exécution.

Frank Bornemann / photo : Kate Cymmer / source : Artist Station
Frank Bornemann (photo : Kate Cymmer)
Frank, sous son double béret de chanteur et de guitariste, a véritablement tout donné. En témoigne son superbe solo de guitare sur Vaucouleurs, l'un de ses meilleurs depuis Bells of Notre-Dame ou Poseidon's Creation, tandis que, sur Les Tourelles, il chante l'une de ses plus belles mélodies. C'est également lui qui a composé la plus grosse part des synthés, toujours secondé dans cette tâche par les incontournables Hannes Folberth et Michael Gerlach, malgré leurs disponibilités limitées. C'est dans ce domaine qu'on retrouve le plus le son classique d'Eloy, mais aussi, paradoxalement, qu'on s'en éloigne le plus. J'en veux pour preuve le titre The Prophecy, à l'introduction si inhabituelle, tandis que la conclusion renoue avec les bons vieux solos de clavier à la Planets. Sur Les Tourelles, on peut même entendre un orgue Hammond, comme un clin d'œil à Power and the Passion.

Frank Bornemann a porté aux voix un soin particulier. N'oublions pas qu'il s'agira plus tard d'un spectacle sur scène, avec des acteurs. A cet égard, il a réalisé avec brio un équilibre difficile entre les chansons et les passages parlés, savamment saupoudrés tout au long de l'album. Chœurs floydiens (Les Tourelles) solistes habitées (notamment Isgaard sur The Prophecy) et même un émouvant chœur d'enfants contribuent au frisson.

La statue de Jeanne d'Arc à Strasbourg / photo S. Mazars
La statue de Jeanne d'Arc à Strasbourg
Tout au long de l'album, Frank a pu compter sur les solides lignes de basse du génial et tranquille Klaus-Peter Matziol, sur l'agréable touche médiévale apportée par les flûtes de Volker Kuinke (Early Signs, Chinon) et sur les percussions de Kristof Hinz, un jeune batteur capable d'exécuter les tempos et les breaks les plus complexes. Trois, quatre, cinq temps : la grande réussite de l'album est en effet sa capacité à varier les signatures rythmiques, bref à s'affranchir des limites du rock binaire. A ce titre, The Vision, the Sword and The Pyre est un canon du rock progressif. Mais il nous faut rejeter cette étiquette. Bornemann n'est pas un musicien de rock progressif. C'est un musicien. Il n'est entravé par aucun formatage. Ce n'est pas le rock progressif qui est spécialement progressif, c'est le rock mainstream qui est binaire.

Eloy a placé la barre très haut avec cet album éblouissant, inspiré de bout en bout, et pratiquement dépourvu de faiblesses. Sans même anticiper sur la seconde partie, dont Frank a déjà composé quelques esquisses, on ne peut qu'espérer que son idée de spectacle en France se concrétise. Les qualités cinématiques de l'album, son expressivité, son intensité dramatique : tout y invite. Pourquoi pas sur le parvis de la cathédrale d'Orléans ?


vendredi 25 juillet 2014

Eclipse Sol-Air : « Le rock prog n'est pas mort ! »


Groupe franco-allemand fondé il y a exactement dix ans par le jeune artiste caméléon Philippe Matic-Arnauld des Lions, Eclipse Sol-Air pourrait bien être l’étoile montante de la scène progressive internationale. C’est en tout cas l’opinion de Frank Bornemann, tête pensante d’Eloy et producteur mondialement reconnu, à qui le groupe doit la réalisation de son dernier album, Schizophilia, en 2012. Un avis désormais aussi partagé par les promoteurs allemands, qui n’ont pas hésité à programmer Eclipse Sol-Air en première partie du grand Alan Parsons, à l’occasion de sa prestation dans le cadre prestigieux de la Loreley, au bord du Rhin, le 17 juillet dernier. Autour de Philippe et Mireille, les deux Français, le groupe au complet, ainsi que son manager, Hans Helmut Itzel, en profitaient pour répondre à quelques questions.


Eclipse Sol-Air live @ Loreley / photo S. Mazars
Eclipse Sol-Air à la Loreley. De gauche à droite :
Miriam (violon), David Bücherl (batterie), Philippe Matic-Arnauld des Lions (chant), Markus Himmer (basse), Mireille Vicogne (chant et flûte traversière), Melina Mayer (claviers), Timur Turusov (guitare)

La Loreley, Sankt Goarshausen, le 17 juillet 2014

Eclipse Sol-Air live @ Loreley 2014


Une batterie, une basse et une guitare. Mais aussi des claviers, un violon et une flûte traversière. Des Allemands et des Français. Des filles et des garçons. Deux voix. Même sur la scène progressive, pourtant habituée à toutes les excentricités, Eclipse Sol-Air fait figure d'exception. «Le rock prog n'est pas mort !», s'exclamait Philippe Matic-Arnauld des Lions à l'issue de la prestation de sa bande, Eclipse Sol-Air, à la Loreley. Invités pour la première fois sur une scène aussi imposante, les sept membres du groupe n'ont pas démenti la proclamation de leur leader. Une musique inspirée, un festival de breaks et de changements de rythmes, un show très théâtral : aucun ingrédient ne manquait à la recette d'un rock progressif quasi parfait et étonnamment fédérateur. Le genre, en effet, a ses écoles, jalouses de leurs différences. Genesis n'est pas Yes, Pink Floyd n'est pas Jethro Tull. Or, tout se passe comme si Eclipse Sol-Air réconciliait tout le monde. Le groupe a su trouver un bel équilibre entre les différents instruments (comment intégrer un violon à une formation de rock sans paraître new age ?), et s'appuie sur des musiciens tous virtuoses de leurs instruments. A rebours des punks, qui se croyaient libres parce qu'ils pensaient s'affranchir des règles du jeu, Eclipse Sol-Air maîtrise ces règles, ce qui lui ouvre les portes de compositions plus riches, plus complexes et plus belles ; de la liberté vraie, en somme. On peut regretter l'absence du titre Schizophilia de la setlist, car ce morceau (avec quelques autres, comme Illuminations d'Eloy) ferait une belle introduction au genre progressif pour ceux qui ne le connaissent pas. Et que dire de la galerie de personnages rétros interprétés par Philippe, tour à tour vieillard chevrotant ou fou échappé de l'asile, si ce n'est qu'ils ajoutent à la musique une dimension supplémentaire, cinématique, qui fait d'un concert d'Eclipse Sol-Air un spectacle complet et magnétique.


Interview avec Eclipse Sol-Air


Eclipse Sol-Air live @ Loreley, Philippe Matic-Arnauld des Lions / photo S. Mazars
Comment est né le projet Eclipse Sol-Air ? 

Philippe Matic-Arnauld des Lions – Tout a débuté comme pour n’importe quel groupe de rock. Comme chaque petit jeune, j’avais commencé à jouer des reprises. En tant que francophone vivant en Allemagne, je me suis mis à chanter des reprises de Jacques Dutronc, des trucs français, pour changer. Mais on a vite compris qu’il faudrait jouer notre propre musique. J’ai toujours aimé Genesis, particulièrement les albums Foxtrot ou Selling England by the Pound. C’est ainsi que nous avons décidé de composer notre propre musique, et qu’elle devrait nécessairement arborer un style progressif. C’était en 2004. Depuis, il s’est passé beaucoup de choses, et cette année, nous célébrons notre dixième anniversaire. Sur Facebook, on a fêté ça en publiant un à un les épisodes de notre histoire.

Chacun des membres du groupe peut-il se présenter ?

Timur Turusov – Je suis Timur, le guitariste. J’ai intégré le groupe en février. J’enseigne la guitare, j’en joue et je compose.
David Bücherl – David, le batteur. Je suis là depuis… un moment. La batterie c’est mon métier, que j’exerce comme musicien de session au sein de différents groupes. J’enseigne aussi la batterie dans une école spécialisée à Munich, qui s’appelle Drummer’s Focus.
Miriam – Je suis Miriam, la violoniste du groupe, que j’ai rejoint il y a seulement un mois. J’ai 17 ans, je suis encore au lycée, en classe de onzième [l’équivalent de la première en France]. J’ai joué dans plusieurs orchestres, dans un quartet, un duo. Je suis des cours de musique classique.
Melina Mayer – Je m’appelle Melina, la claviériste, et j’ai rejoint l’aventure en 2012-2013, juste après l’enregistrement de Schizophilia. J’étudie à l’école de musique de Munich et je travaille également comme figurante au Bayerische Staatsoper.
Markus Himmer – Markus, le bassiste. J’étais batteur dans un groupe qui vient de se séparer. Depuis, je suis éducateur dans une école maternelle.
Mireille Vicogne – Mireille, chanteuse et flûte traversière. J’ai appris au conservatoire, et à présent, j’enseigne moi aussi mon instrument.
Philippe – Moi c’est Philippe, chanteur et fondateur du groupe.

Eclipse Sol-Air live @ Loreley, Mireille, David, Philippe / photo S. Mazars
Mireille, David, Philippe
A quoi doit-on s'attendre quand on écoute pour la première fois un disque d'Eclipse Sol-Air ?

Philippe – Ecouter Eclipse Sol-Air, c’est comme une clope ou un joint. Il faut l’écouter trois fois. La première cigarette, tu la fumes et tu la rejettes aussitôt. La deuxième, ça passe. La troisième, tu es déjà accro. Je dirais que c’est la même histoire pour toutes les musiques progressives en général. Si tu ne veux pas être accro, je te déconseille d’écouter plus de deux fois.

C’est trop tard ! Mais comment se déroule le processus de composition ? Chaque musicien crée-t-il sa partie ?

Philippe – En principe, les idées sont développées en commun par l’ensemble du groupe. Chacun apporte ses propres influences et sa propre histoire. Ça explique la variété de notre son, je crois.

Eclipse Sol-Air - Bartók’s Crisis (2011)
Bartók’s Crisis (2011)
Dans un premier temps, vous aviez choisi l'autopromotion. Puis vous avez fait plusieurs rencontres importantes.

Philippe – Il y a quelques années, en effet, nous avons fait la connaissance de Hans Helmut Itzel, qui est devenu notre manager. C’est lui qui, après avoir découvert le potentiel d’Eclipse Sol-Air, a décidé de financer notre disque, Bartók’s Crisis. Jusqu’alors, nous avions les chansons mais pas d’enregistrement professionnel. Bartók’s Crisis est le premier album pro, vraiment présentable sur le marché, qui nous a permis de ne pas rester bloqués au stade des démos. Grâce à ce disque, Hans Helmut a réussi à convaincre Frank Bornemann, le leader d’Eloy, de produire notre disque suivant, Schizophilia. A présent, nous avons atteint un nouveau palier, un niveau vraiment international. Le fait de produire ça dans un studio d’exception, Horus, à Hanovre, avec un producteur d’exception, nous a beaucoup apporté.
Hans Helmut Itzel – C’est exact. Quand j’ai contacté Frank Bornemann pour la première fois, je lui ai expliqué que cette musique valait vraiment le coup. Il a écouté, nous en avons discuté plusieurs fois et il s’est laissé convaincre.

Vous appartenez donc aujourd’hui à son écurie, Artist Station ?

Philippe – Oui, nous sommes un « groupe Artist Station », en tout cas pour le disque Schizophilia, Frank s’occupe personnellement de nous.

Eclipse Sol-Air - Schizophilia (2013)
Eclipse Sol-Air Schizophilia (2013)
De quoi parle le disque ? Y a-t-il un concept ?

Philippe – Tous nos albums sont par principe des concept-albums, dans lesquels nous intégrons beaucoup d’éléments personnels. Schizophilia parle du cycle de la vie, de la naissance à la renaissance, pour ainsi dire. Nous tâchons d’explorer toutes les émotions et les étapes de l’existence. Par exemple, l’insouciance de l’enfance, puis les premiers coups du sort dans la chanson Once Upon a Time. La suivante, Destiny of Freedom, évoque l’appel du vaste monde, quand on quitte pour la première fois son foyer. My Heart Belongs to You, c’est bien sûr le thème du premier amour. Asylum peut être considéré comme un premier contact avec les limites de l’âme, tandis que Watch Over You parle de l’expérience de la mort de proches. La chanson est dédiée à Anna Kotarska, l’artiste qui a peint la couverture de Bartók’s Crisis, morte fauchée par automobiliste ivre. L’album se poursuit jusqu’à Final Time, qui revient à la naissance. Rien que de vieilles questions philosophiques, en somme.

Eclipse Sol-Air live @ Loreley, Mireille, David, Philippe / photo S. Mazars

Mireille et toi chantez aussi bien en anglais, qu’en français et en allemand. N'est-ce pas un risque commercial, de ne pas se contenter de l’anglais, langue du mainstream ?

Philippe – Certes, mais en Allemagne, la langue du pays connaît de plus en plus de succès. Quant à l’anglais, et même au français, je pense qu’ils peuvent s’imposer partout. Cela dit, Schizophilia se limite à ces trois langues. Sur Bartók’s Crisis, nous mélangions encore plus les idiomes, avec notamment le serbo-croate. J’ajoute que nous faisons de toute façon du rock progressif. Si nous n’étions motivés que par des considérations commerciales, nous ferions plutôt des hits calibrés pour la radio.

A vos débuts, vous n’avez pas hésité à jouer dans des centres commerciaux, comme le montre votre page Facebook. Et maintenant, vous voilà en première partie d'Alan Parsons. Ça fait quoi, comme impression ?

Mireille – C’est fantastique. Je suis l’une de ses fans.
Philippe – C’est qui Alan Parsons (rires) ?
Timur – Pour Philippe surtout, c’est amplement mérité, compte tenu de tout son travail depuis dix ans. Je tiens à le dire. Comme tu l’as précisé, Eclipse Sol-Air a joué n’importe où, et il est bon que le groupe investisse à présent une scène enfin adaptée à sa mesure. Cette musique a été écrite pour les grandes scènes.

Eclipse Sol-Air live @ Loreley, Melina, Markus / photo S. Mazars
Melina, Markus
C’est bien ce qui frappe en premier : vos shows très théâtraux, très spectaculaires. D’où est venue l'idée ?

Philippe – Je suis musicien mais je gagne ma vie comme comédien. A Ratisbonne, j’occupe de petits rôles à la télévision, tout ce que je trouve. Je pratique aussi le théâtre de rue et la pantomime. Ces affinités avec le théâtre, je les intègre au spectacle. Puis il y a la figure de Peter Gabriel, qui a inspiré pas mal d’idées. Je me suis néanmoins donné comme objectif de le surpasser, si c’est seulement possible. On verra si j’y arrive.
Timur – La musique en elle-même a déjà des qualités très expressives. Elle appelle cette théâtralité sur scène.
Philippe – Au début, tout le groupe était plus ou moins costumé. Grâce à son travail à l’opéra de Munich, Melina apporte toujours beaucoup : des idées, des costumes. C’était également le cas de notre ancienne chanteuse, qui était aussi étudiante comédienne. Le théâtre a toujours été présent dans nos spectacles.
Timur – Oui, il s’agit de bien plus que de simple musique.
Melina – Le premier nom du groupe était d’ailleurs Rock Theater.
Hans Helmut – Dans le futur, c’est une direction que j’aimerais explorer : jouer dans des salles où des gens s’assoient pour assister à u spectacle complet, à la fois concert et pièce de théâtre. Mais sûrement pas un concert de rock ordinaire.
Philippe – C’est tout le sens du genre art rock.

Eclipse Sol-Air live @ Loreley, Timur, Philippe / photo S. Mazars
Timur, Philippe
Quel est le programme de ce soir ?

Philippe – Nous allons simplement jouer un mélange des deux disques, Bartók’s Crisis et Schizophilia.

Avez-vous déjà composé de nouveaux titres pour un prochain album ?

Philippe – Nous avons toujours des idées créatives en stock. Mais en ce moment, nous devons nous concentrer sur l’intégration des nouveaux musiciens, apprendre à nous connaître, notamment sur scène, mais aussi trouver une remplaçante pour Mireille, qui attend son cinquième ou sixième enfant, je ne sais plus (rires).
Mireille – Ooooh ! C’est le troisième ! D’ailleurs, on va voir comment ça va se passer ce soir.
Philippe – Mais les nouvelles idées dorment toujours dans un coin de nos têtes, et elles sont toujours meilleures.

Au cours de ses dix ans d’histoire, le groupe a connu un nombre impressionnant de changements de personnel. Aujourd’hui, diriez-vous que la famille est enfin réunie ?

Timur – Nous l’espérons.
Philippe – Depuis le début, chacun suivait toujours une formation en parallèle, ou bien étudiait : des situations qui entraînent forcément des déménagements ou des changements de carrière. A côté de ces considérations, le groupe passait toujours au second plan, évidemment. Il faudra toujours compter avec ce type d’événement.
Markus – Mais le fait que nous soyons tous désormais basés à Munich ou dans les environs rend les choses plus faciles. En outre, aux débuts du groupe, Philippe et les autres étaient très jeunes. A 18 ou 20 ans, les choses évoluent encore très vite.
Timur – C’est un âge d’immaturité. Désormais, la plupart d’entre nous sont beaucoup plus stables. Du coup, le groupe lui-même a atteint une certaine maturité.
Hans Helmut – Je manage Eclipse Sol-Air depuis quatre ans. J’estime à huit à dix ans le délai dans lequel ils seront célèbres.
Philippe – Encore 10 ans comme ça ? Oh non (rires) !
Eclipse Sol-Air live @ Loreley, Markus, Philippe, Miriam / photo S. Mazars
Markus, Philippe, Miriam
Markus –Philippe a fourni une direction à la musique, à chaque instrument, c’est cela qui compte. Si bien que les changements de personnel n’ont plus vraiment de conséquences. Certains partent, d’autres arrivent, la musique ne s’arrête pas. J’étais guitariste au départ, puis j’ai changé pour la basse. Et le jour suivant, Timur était là pour remplir la place vacante, tout à fait par hasard. Pareil pour le violon : nous avons eu trois violonistes avant l’arrivée rapide de Miri. Aucune place n’est jamais restée vide plus de quelques mois. J’ai remarqué que notre musique s’était totalement affranchie des vicissitudes de l’existence du groupe, de tout ce qui se passait autour. Philippe reste le ciment de l’ensemble.
Hans Helmut – Et Mireille, maintenant aussi. Donc j’espère que tu n’auras pas six enfants, Mireille !
Mireille – J’ai tout fait dans les temps. Si nous sommes célèbres dans quatre ans, tout reste envisageable !
Markus – Un projet sur dix ans avec autant de monde impliqué ! Aucun autre groupe n’y aurait survécu. Il doit y avoir quelque chose en cette musique qui fait que ça a été possible.
Philippe – C’est la dictature de l’art.
Hans Helmut – Je ne me serais jamais lancé dans le financement de toute l’entreprise si je n’avais pas perçu la capacité de Philippe à avoir une vision. J’admire les gens qui ont cette faculté.

Eclipse Sol-Air live @ Loreley, Philippe, Miriam / photo S. Mazars
Philippe, Miriam
Quelles sont vos prochaines dates ?

Philippe – Samedi prochain, le 26 juillet, au Garage, à Munich.

Viendrez-vous en France ?

Philippe – Nous n’y avons joué qu’une seule fois. Pour le moment, les Français ne s’intéressent pas à nous, on dirait. En tout cas, pas les promoteurs.
Mireille – Peu de tourneurs s’occupent de ce genre de musique en France. J’en ai contacté certains, mais peut-être trop tôt, à un stade où nous n’avions pas encore d’enregistrements de qualité suffisante à faire valoir. J’imagine qu’il faudra recommencer à zéro, retenter de les convaincre avec ce que nous faisons désormais.

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Prochains rendez-vous avec Eclipse Sol-Air


>> samedi 26/07/2014, Garage, Munich
>> jeudi 04/09/2014, Coblence
>> jeudi 20/11/2014, Neunkirchen (Sarre)
>> vendredi 12/12/2014, Pforzheim