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dimanche 2 décembre 2018

Michael Stearns au B-Wave Festival 2018


Le Centre culturel Muze de Heusden-Zolder était le théâtre de la sixième édition du petit festival belge B-Wave. Un « petit » festival qui accueillait tout de même Michael Stearns, l’un des papes de l’ambient, en tête d’affiche, après avoir invité non moins que Robert Rich il y a trois ans. Cette année, les Belges d’Aerodyn, les Allemands de Pyramaxx et le Norvégien Erik Wøllo complétaient le programme.

Michael Stearns @ B-Wave Festival 2018 / photo S. Mazars
Michael Stearns live @ B-Wave Festival 2018

Heusden-Zolder (Belgique), le 1er décembre 2018

Aerodyn @ B-Wave Festival 2018 / photo S. Mazars
Aerodyn
Pas de chance. Aerodyn n’en avait plus que pour 10 minutes lorsque je suis entré dans la salle où le groupe belge se produisait. La faute aux gilets jaunes – en partie. Jan Buytaert, la moitié de The Roswell Incident, Alain Kinet, la moitié de Thurim, et Philippe Wauman, sound-designer inclassable derrière le projet Anantakara, s’étaient produits pour la première fois l’année dernière lors du festival Cosmic Nights. Ils ne m’étaient donc pas étrangers. Mais difficile, en dix minutes, de juger leur évolution.




Onsturicheit / Alianna
Mon retard, en revanche, ne m’a pas privé des petites animations du foyer, où plusieurs instruments étaient en démonstration, dont d’énormes systèmes modulaires Doepfer. Une petite scène était également aménagée pour permettre à deux artistes belges de s’exprimer, Alianna et Onsturicheit. Tous deux ont en commun de paraître un peu plus branchés que les musiciens de la scène traditionnelle, plus âgés et plus bon-papas. Alianna, en fourreau lamé et Onsturicheit (qui signifie « incontrôlable » en vieux néerlandais, « comme ma machine », dit-il), look de dandy sophistiqué, s’intéressent à cette scène seulement pour ses instruments vintages. Il y a en effet peu en commun entre leurs improvisations bruitistes et la Berlin School ou l’ambient.

Pyramaxx @ B-Wave Festival 2018 / photo S. Mazars
Pyramaxx
Pyramaxx est composé du synthétiste Axel Stupplich et du guitariste Max Schiefele (alias Maxxess). La guitare, munie d’effets de délai, s’est toujours bien mariée à la musique électronique. Ce n’est pas Manuel Göttsching qui dirait le contraire. La musique de Pyramaxx ressemble par certains côtés à celle de Pyramid Peak, le groupe d’Axel Stupplich, mais tout se passe comme si ce dernier avait écarté les aspects Berlin School qui sont encore très présents chez Pyramid Peak, notamment les séquenceurs, pour ne conserver, au côté de Max, que les parties les plus rock. C’est donc du rock électronique qu’on entend ici, avec basse et batterie de synthèse, en playback. On se rapproche du travail de FD Project ou Ron Boots.

Erik Wollo @ B-Wave Festival 2018 / photo S. Mazars
Erik Wøllo
Contre toute attente, le beat va aussi jouer un rôle important chez Erik Wøllo. Guitariste avant tout, mais aussi à l’aise derrière les synthés, le Norvégien s’est fait connaître avec ses atmosphères à la frontière du New Age. J’étais peu familier de sa musique, mais ses collaborations avec Ian Boddy et Steve Roach laissaient penser qu’il explorerait les mêmes chemins. Ce fut le cas pendant la première demi-heure, minimaliste et planante, avant que les percussions ne fassent leur entrée et, en ce qui me concerne, ne ruinent en partie son concert. Affaire de goût, sans doute, mais la batterie électronique est un vrai problème. C’était aussi le cas dans le set précédent.

Michael Stearns @ B-Wave Festival 2018 / photo S. Mazars
Michael Stearns live @ B-Wave Festival 2018

Michael Stearns @ B-Wave Festival 2018 / photo S. Mazars
Selon Gabriele Quirici, Michael Stearns fait partie des quatre artistes fondateurs de la musique ambient avec Kevin Braheny, Steve Roach et Robert Rich. Il en est même, chronologiquement, le plus ancien. Né en 1948, il a publié son premier album, Desert Moon Walk, en 1977. Braheny, de quatre ans plus jeune, a débuté quant à lui sa carrière discographique un an plus tard, tandis que Roach (né en 1955) et Rich (né en 1963) ont tous deux sorti leur premier disque en 1982.

Michael Stearns a assisté aux concerts du jour, et il n’a pas pu s’empêcher de remarquer lui aussi que le beat y avait été omniprésent. Aussi s’excuse-t-il par avance du fait qu’il n’y aura pas autant de quoi se trémousser avec lui. « Il n’y aura même pas grand-chose à voir, ajoute-t-il. A part moi, derrière mes consoles, en train de produire des bruits bizarres ». Et de fait, c’est bien de cela qu’il s’agit.

Michael Stearns @ B-Wave Festival 2018 / photo S. Mazars
Son Planetary Unfolding, sorti en 1981, fait partie des classiques de l’ambient. Selon moi, il s’agit même de l’un des disques les plus importants de la musique électronique dans son ensemble. Les textures très riches et les puissants accords qui caractérisaient cette œuvre sont bien présents lors du concert, jusqu’à un final hallucinant, qui m’a beaucoup rappelé le crescendo auquel s’était aussi adonné Ian Boddy en 2013 dans cette même salle. Même si l’ensemble du set manque un peu d’unité, semble parfois décousu, Michael Stearns montre qu’à 70 ans, il fait encore partie des artistes les plus intrigants et les plus impressionnants du genre.

Michael Stearns @ B-Wave Festival 2018 / photo S. Mazars
Alors que la première édition du B-Wave Festival n’avait pas atteint les 100 spectateurs, celle-ci, la sixième, a doublé son audience, après une croissance constante. C’était la dernière fois que le Centre culturel Muze accueillait la manifestation. L’année prochaine, elle aura lieu à quelques kilomètres de là, dans un lieu déjà bien connu des festivaliers : la Luchtfabriek de Heusden-Zolder, qui s’est agrandie cette année, avec l’adjonction d’un nouveau bâtiment dédié aux spectacles.
Michael Stearns @ B-Wave Festival 2018 / photo S. Mazars
Johan Geens, l’organisateur, a déjà de nombreux projets très ambitieux, mais encore secrets. Il peut compter sur le soutien financier du gouvernement de Flandre. « S’il y a une chose qu’ils ont bien fait ces derniers temps, dit-il, c’est bien cela ! ». On peut lui faire confiance. N’a-t-il pas réalisé le coup de maître d’inviter Robert Rich il y a trois ans ? Nombreux sont ceux qui s’accordent sur ce point : les deux festivals belges, Cosmic Nights, fondé par Mark De Wit, et B-Wave, organisé par Johan Geens, proposent une programmation toujours passionnante et toujours renouvelée, ce dont les concurrents allemands et néerlandais ne peuvent pas toujours se prévaloir.

Michael Stearns @ B-Wave Festival 2018 / photo S. Mazars
La projection vidéo derrière Michael Stearns fait penser à une nouvelle version de Koyaanisqatsi



lundi 22 mai 2017

Cosmic Nights 2017 : le bruit des machines

 

Après le planétarium de Bruxelles et la petite église Saint-Vincent de Gand, la 6e édition des Cosmic Nights, festival itinérant fondé par Mark de Wit, se déroulait cette année dans l'impressionnante Luchtfabriek de Heusden-Zolder, usine d'air comprimé désaffectée qui, jusqu’en 1992, alimentait en énergie la mine de charbon locale. Deux scènes avaient été aménagées de part et d’autre des machines, où se sont succédé Age, Filter-Kaffee, Aerodyn, Perceptual Defence & Syndromeda, Rhea et les Français de Nightbirds & Monade Ach.

 

Nightbirds & Monade Ach @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Nightbirds & Monade Ach @ Cosmic Nights 2017

Heusden-Zolder, le 20 mai 2017

La Luchtfabriek de Zolder / photo S. Mazars
La Luchtfabriek de Zolder
Un site industriel est un endroit idéal pour écouter de la musique électronique. Cette année, les organisateurs ont eu l’idée de profiter de la configuration des lieux – un hangar immense où était autrefois produit l’air comprimé –, pour inventer le concept de concert mouvant. Le public était invité à migrer alternativement du côté des pignons est et ouest du bâtiment pour écouter chaque artiste. Avec Age, Aerodyn, Syndromeda et Rhea, la scène belge, représentée en nombre, témoignait d’une belle vitalité.

Age @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Age @ Cosmic Nights 2017
Age est l'une des fiertés de la scène électronique belge. Le duo, composé d'Emmanuel D'haeyere et Guy Vachaudez, célèbre cette année son quarantième anniversaire. J’avais déjà vu Age lors de la première édition du B-Wave en 2013 et à la Gartenparty chez Winnie en 2016, sans trouver leurs prestations concluantes. Cette fois, affirme Emmanuel D'haeyere, il faut s’attendre à un « retour aux sources ». Force est de constater qu’il ne s’agit pas d’un simple argument rhétorique : les deux hommes sont vraiment convaincants. Après une agréable introduction faite de nappes ambient, ils enchaînent les séquences planantes et évitent le recours facile aux boîtes à rythmes. Ils n’en ont pas besoin : la pulsation des séquenceurs, à elle seule, assure le beat. Leur architecture, curieusement, va être reproduite par la plupart des artistes à l’affiche. Soit cette alternance d’ambiances et de séquences.

Filter-Kaffee + Bas Broekhuis @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Filter-Kaffee + Bas Broekhuis
Cette alternance, c'est la spécialité de Filter-Kaffee, le duo de Mario Schönwälder et Frank Rothe, que le public est invité à rejoindre de l’autre côté du hangar. A côté de BK&S, Mario a décidé de s’associer avec l’ingénieur du son de Manikin pour retrouver la pureté du son original de la Berlin School (je rappelle à ceux qui l’ignorent que Frank Rothe a mixé mon premier album, et qu’il a effectué un travail considérable compte tenu des fichiers que je lui avais fournis). Filter-Kaffee publie cette année son troisième disque, Filter-Kaffee 103 (intitulé d’après le calibre 103 des filtres à café – je vous laisse deviner le nom du premier album, et celui du prochain). Difficile de reconnaître dans leur concert des morceaux extraits du disque. L’improvisation joue un grand rôle. Dans l’ensemble, on pense plus à BK&S qu’à Filter-Kaffee, surtout quand Bas Broekhuis vient s’installer à la batterie au milieu du show. La prestation live est solide, mais voilà un groupe dont je recommande plutôt l’écoute de l’album. Les séquences claires et limpides à la Phaedra, (cf le titre Epsilon in a Dark Twilight) et surtout les inimitables solos de Memotron de Mario font merveille en stéréo, particulièrement de nuit, en voiture sur les autoroutes allemandes.

Filter-Kaffee @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Mario Schönwälder et Frank Rothe : Filter-Kaffee @ Cosmic Nights 2017

Aerodyn @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Aerodyn @ Cosmic Nights 2017
Retour du côté est du hangar (qui est également le côté du bar et des sandwichs) pour la prestation d’Aerodyn, un groupe dont j’ignorais l’existence jusqu’à ce concert mais dont chaque membre m’était familier : Jan Buytaert, la moitié de The Roswell Incident, Alain Kinet, la moitié de Thurim, et Philippe Wauman, sound-designer inclassable derrière le projet Anantakara. Chacun a apporté à Aerodyn ce qu’il sait faire de mieux. Si j’ai bien identifié leurs rôles : plages planantes pour Jan, sons drone/noisy pour Alain, instruments ethniques pour Philippe. La prestation beaucoup trop courte d’Aerodyn (ils n’avaient droit qu’à une demi heure) est l’une des plus nimbée de mystère. Philippe n’a pas apporté d’instruments acoustiques, il utilise des samples de piano à pouce et d’instruments africains sur Ableton. J’ai toujours pensé que ce genre de son, non seulement se mariait bien avec la musique électronique, mais était aussi indispensable pour l’humaniser. Dans l’esprit de ses trois membres, Aerodyn n’était qu’un projet de pure opportunité. Ce premier concert pourrait leur donner l’envie de poursuivre l’expérience.

Perceptual Defence & Syndromeda @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Perceptual Defence & Syndromeda
La nuit tombe quand les spectateurs migrent à nouveau à l’ouest pour retrouver Perceptual Defence & Syndromeda qui, eux, sont à l’ouest depuis 2014 avec leur trilogie sur les aliens ! L’Italien Gabriele Quirici (Perceptual Defence) et le Belge Danny Budts (Syndromeda), deux piliers de la maison de disque allemande SynGate, se sont associés en 2014. L’année dernière, ils publiaient déjà leur troisième disque, The End Of The Universe. Comme nos précédents artistes, Gabriele et Danny commencent par envelopper les oreilles de leur public avec des nappes éthérées dans la grande tradition ambient, avant d’introduire, discrètement d’abord, puis massivement, d’énormes plages de séquenceurs. La musique des extraterrestres, c’est donc la Berlin School. Mais si l’on voulait décrire encore plus finement leur musique, peut-être faudrait-il parler de Dark Berlin School, tant Gabriele aime faire résonner les très basses fréquences.

Perceptual Defence & Syndromeda @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Gabriele Quirici et Danny Budts : Perceptual Defence & Syndromeda @ Cosmic Nights 2017

Rhea @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Rhea @ Cosmic Nights 2017
Mark de Wit, l’organisateur, connu sur scène sous le nom de Rhea, se faisait une joie, comme chaque année, de rejoindre ses artistes. Mais aujourd’hui, le sort était contre lui. Comme les mineurs au siècle dernier, en butte aux pannes et à l’hostilité des machines, le voilà qui appuie sur un bouton et… rien ne se passe. Il s’y reprendra a deux fois, mais rien n’y fait, il lui faut céder la place aux derniers artistes de la soirée, les Français Nightbirds & Monade Ach. Rhea ne pourra même pas profiter du concert car il essaiera, de son côté, de régler ses instruments. En fin de soirée, plein d’espoir, il tentera de retourner au charbon devant son monumental synthé modulaire, mais sans plus de succès. C’est dommage, car Rhea ne déçoit jamais les amateurs d’ambient. Les premières minutes de son show laissaient espérer de belles choses.

Nightbirds & Monade Ach @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Nightbirds & Monade Ach @ Cosmic Nights 2017
Nightbirds & Monade Ach, Hervé et Natacha, jouent ensemble depuis longtemps – ensemble, c'est-à-dire l’un après l’autre, comme on va le constater lors de leur surprenant concert –, ils habitent le Sud-Ouest, connaissent très bien Olivier Bégué et son CosmicCagibi, mais, bien entendu, je n’avais jamais entendu parler d’eux. C’est l’une des joies de ce courant musical. Certes, les mauvais artistes y pullulent, mais il n’est pas rare de découvrir une pépite quand bien même on croit avoir fait le tour. C’est le cas ici. Je n’apprendrai rien aux fans français, qui en savent probablement plus que moi. Nightbirds, surtout, m’a fait forte impression. Sa capacité à superposer les séquenceurs, sa science de la progression, et sa maîtrise de vieux instruments tout cabossés (ARP Odyssee, RSF Polykobol) contribuent à construire un univers bien sombre et bien dramatique qu’on peut comparer à celui de Ian Mantripp. Mais si ce dernier louche du côté de Klaus Schulze, c’est plutôt au TD de la grande époque qu’on peut comparer Nightbirds. Quand Monade Ach prend le relais, survient un changement d’ambiance radical qui surprend le public. Plus agressive, Monade Ach s’inscrit de son côté dans une perspective industrielle, absolument parfaite dans ce décor. Et quand, à son tour, elle improvise des variations sur une séquence en guise de conclusion, ce n’est pas à Tangerine Dream qu’on pense, mais plutôt aux toutes premières séquences, brutes et nues, des pionniers de l’électronique.

Rhea @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Mark de Wit alias Rhea, l'organisateur des Cosmic Nights

Nightbirds & Monade Ach @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Nightbirds & Monade Ach
Les Cosmic Nights défendent avec constance un courant musical extraordinaire et pourtant confidentiel. Entre ambient et Berlin School, les Belges essaient de rester fidèles à une certaine tradition, tandis que d’autres tentent de survivre en s’ouvrant à des courants plus populaires. Si Frank Gerber et Hans-Hermann Hess, de l’Electronic Circus, invitent régulièrement des groupes pop et synthpop, c’est en partie parce qu’ils aiment aussi la musique électronique des années 80. Mais c’est surtout dans l’espoir d’attirer un public plus large et de rentrer dans leurs frais. Ron Boots, de son côté, compte sur les quelques grands noms de la scène (Loom, Ashra, Göttsching, Tangerine Dream – autant dire une poignée) pour vendre des billets. Recettes contrebalancées par le montant de leur cachet. Du coup, pour compléter l’affiche de son E-Live, Ron doit régulièrement se contenter de cultiver un prudent entre-soi. Les deux conceptions se défendent, mais dans les deux cas, la conséquence prévisible est une diminution de l’exposition de cette classical electronic music pour laquelle ces manifestations ont été conçues en première instance.

Perceptual Defence & Syndromeda @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Syndromeda & Perceptual Defence
Il est heureux que de tels festivals existent. Après tout, ce sont ces gens passionnés qui font encore vivre le genre. Et même si leurs initiatives ne sont pas sans inconvénient, le décrochage du public ne leur est pas imputable. Les têtes d’affiche trop gourmandes ne pourraient-elles pas revoir leurs exigences financières ? Mais au nom de quoi exiger d’elles de soutenir leurs épigones ? Le public ne pourrait-il pas se déplacer en plus grand nombre, donner leur chance aux «petits» au lieu de ne se précipiter que pour TD et consorts ? Mais les disponibilités des gens ordinaires ne sont pas extensibles à l’infini : pas question d’acheter 500 CD par an et de passer tous ses week-ends dans des festivals. Les artistes amateurs, enfin, ne pourraient-ils pas publier de la meilleure musique ? Le pourcentage de déchet, bien trop élevé, rejaillit sur l’ensemble de la communauté. Si bien que les œuvres d’une réelle qualité, même quand elles parviennent à surnager, sont par avance discréditées. On comprend mieux pourquoi le public hésite à faire le déplacement, et pourquoi les têtes d’affiche se réfugient dans une indifférence polie vis-à-vis de leurs fans-qui-sont-aussi-musiciens.

Perceptual Defence & Syndromeda @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Syndromeda & Perceptual Defence

Filter-Kaffee @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Filter-Kaffee
Si ce courant venait à disparaître, serait-ce si grave ? On pourrait répondre à ce constat par l’inévitable «ça évolue», argument ultime pour balayer toute inquiétude, à une époque qui se réclame (encore) du progrès. Mais si «ça évolue», on se demande pourquoi on écoute encore de la musique classique. Voire : pourquoi on en compose. Si «ça évolue», alors la vérité de la chanson française, c’est Christine and the Queens, et celle de la musique électronique, c’est Skrillex, ou n’importe quel DJ qui advient en dernier. Si «ça évolue», alors tel courant musical n’est valable qu’à telle époque et vouloir le cultiver revient à mener un combat d’arrière-garde. C’est le marché qui nous pousse à penser ainsi, en nous abreuvant continuellement de nouveautés qu’il ne peut pas ne pas produire.

Age @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Age @ Cosmic Nights 2017
Or nous savons instinctivement que tout ceci est faux. Autrement, comment pourrions-nous justifier l’idée qu’il existe des œuvres intemporelles ? Si nous aimons cette musique, c’est parce que nous sommes encore libres. Pour autant, à la question «est-ce si grave ?», on peut répondre par la négative. Il importe peu que cette niche devienne mainstream ou reste une niche.

Produire un festival de musique électronique dans une usine désaffectée fait étrangement écho à ces questions. On ne peut que se réjouir de la reconversion d’une triste friche industrielle en musée, et accessoirement en centre culturel. Outre notre festival, la Luchtfabriek accueille ainsi toutes sortes de manifestations – un mariage occupait même une autre salle l’après-midi pendant le soundcheck. Mais comment ne pas voir que ces mutations ne sont que l’illustration parfaite du « ça évolue » ?

La Luchtfabriek de Zolder / photo S. Mazars
Panoramique de la Luchtfabriek

Ces bâtiments en brique rouge monumentaux, ces machines gigantesques témoignent d’une époque de déchaînement des forces productives et de foi dans la marche triomphale du progrès. Mais ces reliques révèlent aussi l’envers du décor. Elles font comprendre au visiteur que le progrès n’est pas tombé du ciel. Pour réaliser cet idéal de l’électricité pour tous, de l’eau courante pour tous, des voyages pour tous, il a bien fallu faire descendre des hommes dans la mine. La prolétarisation des masses, les conditions de travail abominables, l’oppression et la misère crasse ont été le prix à payer. Sans parler de la pollution.
 
Filter-Kaffee @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Filter-Kaffee @ Cosmic Nights 2017
Et à présent que ces industries disparaissent enfin, cédant la place à autant d’espaces verts et de lofts (souvent gentrifiés), de communautés d’artistes et… de centres culturels où on écoute de la musique électronique, c’est au prix du chômage de masse et de l’endettement des générations futures. La désindustrialisation n’a pas été suffisamment suivie de ces fameux « relais de croissance » parce que des millions de mineurs ne peuvent pas tous se reconvertir dans la finance ou dans l’entertainment. Et parce que nos économies ne reposent plus sur la production industrielle mais sur la spéculation financière, le chômage ne peut plus être financé autrement que par la dette. Pendant ce temps, les conditions matérielles de production commandées par notre idéal de bien-être et d’égalité (« tout pour tous ») n’ont pas disparu miraculeusement. Elles sont toujours cachées. Au lieu d’être enfouies dans les mines de charbon de Heusden-Zolder, elles ont simplement été délocalisées en Chine ou au Bengladesh. Seule une posture idéologique, progressiste ou décliniste, peut nier ou camoufler notre ambivalence sur ces sujets.

Nightbirds & Monade Ach @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars
Nightbirds & Monade Ach @ Cosmic Nights 2017
L’existence de la musique électronique elle-même repose sur une telle ambivalence. Musique du futur, elle est aussi celle qui vieillit le plus vite du fait du renouvellement incessant des machines. Musique de hippies éco-responsables, elle consomme du kilowatt/heure autant qu’EDF en produit.

C’est avec tout cela en tête qu’il fallait s’imaginer la scène de cette édition des Cosmic Nights. Convenons-en : l’usine désaffectée, la brique et le métal d’une part, les synthés, les boutons et les diodes d’autre part, jouissent de qualités esthétiques incontestables. Toutes ces machines obsolètes, désormais silencieuses, contribuent à forger une ambiance crépusculaire. Et c’est au son d’autres machines, des systèmes modulaires, des Memotrons et des Arp Odyssee, qu’ont résonné à nouveau cette nuit-là les murs de la Luchtfabriek.

Rhea @ Cosmic Nights 2017 / photo S. Mazars


lundi 21 mars 2016

Cosmic Nights 2016 : une identité forte


Après le planétarium de Bruxelles et l'église de Lierde-Saint-Martin quelque part dans la campagne de Flandre-Orientale, la quatrième édition du festival itinérant Cosmic Nights prenait ses quartiers dans une chapelle du cœur médiéval de Gand. Au programme : les atmosphères vangelisienne de Defile Andante, les envolées schulzienne de Ian Mantripp, les volutes naturalistes de Serge Devadder, d'inhabituelles séquences froesienne chez Rhea, les nappes profondes du revenant Premonition Factory et… un récital de guitares et poésie frisonne avec le trio Kleefstra/Bakker/Kleefstra.

 

Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
L'imagerie chrétienne et les bons vieux synthés : un choc des mondes harmonieux @ Cosmic Nights 2016

Gand, le 19 mars 2016

Au commencement, il n'y avait rien. La Belgique était un désert électronique. Puis brusquement, en 2013, surgirent coup sur coup deux festivals, les Cosmic Nights et le B-Wave. En trois ans, les deux manifestations partenaires sont devenues des événements incontournables pour qui aime la Berlin School, la musique ambient et la musique électronique en général. Il pourrait même être raisonnable d'affirmer qu'elles ont su dépasser en qualité certaines manifestations similaires aux Pays-Bas ou en Allemagne.

Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Le speaker sur la chaire
C'est que les Belges n'ont pas de complexes. On a parfois le sentiment que leurs homologues néerlandais ou allemands n'assument pas complètement leur goût pour la musique électronique traditionnelle. La peur de ne pas vendre assez de tickets, mais surtout celle, probablement inconsciente, de paraître ringard les poussent parfois à rechercher à tout prix le surprenant, l'original, le jeune. Conformisme de l'anticonformisme. Si chacun veut se démarquer du voisin, tout le monde finit par faire la même chose. Et c'est ainsi que Vile Electrodes, par ailleurs remarquable duo de synth pop britannique, s'est retrouvé tour à tour au programme de l'Electronic Circus et du E-Live. S'ouvrir sur d'autres genres pour attirer un autre public, tel était l'objectif. Mais les fans de synth pop ne sont pas venus. C'est la synth pop qui y a gagné de nouveaux fans. De même, Les fans d'électro, de dubstep, de transe, ne sont pas venus. Pour élargir le public, il faudrait au contraire que ces autres genres acceptent de s'ouvrir. Un pas sera franchi lorsque Sonar osera programmer sans honte Cosmic Hoffmann ou BK&S !

Rhea live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Mark de Wit, maître d'oeuvre des Cosmic Nights
En attendant, beaucoup d'artistes eux-mêmes ne veulent pas assumer leur héritage – « Non, non, je n'ai pas de modèle, je fais mon propre truc, 100% original » –, et finissent fréquemment par noyer les glorieux séquenceurs dans une soupe d'accords et de rythmes synthétiques. Parce qu'il « faut que ça bouge ». Le résultat chaque année : des centaines d'albums paradoxalement interchangeables, qui rappellent bizarrement les morceaux de démonstration des claviers grand public de la fin des années 80 ou les jingles criards des stations de radio. Il n'y a pas de raison que cette musique attire un public plus large vers la Berlin School ou l'ambient puisqu'il ne s'agit ni de l'une ni de l'autre. Se voulant anticonformisme, elle multiplie au contraire les concessions à l'air du temps, et y perd son identité. Et pourtant, c'est toujours cette direction qui a la faveur des têtes pensantes du mouvement du côté de Bochum ou Eindhoven.

Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Cosmic Nights 2016 @ Gand
Je comprends le raisonnement : la division par trois du nombre de spectateurs du E-Live depuis 1998 a légitimement fait surgir la question : que faire ? Or la réponse s'est présentée sous la forme de l'alternative darwinienne classique : s'adapter ou disparaître. N'y a-t-il pas un paradoxe dans le fait de renoncer à diffuser un genre musical dans l'espoir de le sauver ? Tel ou tel festival y préservera peut-être son existence, mais il aura contribué, cette fois activement, à rayer de la carte le style qu'il voulait promouvoir.

Toute cette digression pour constater qu'au rebours de cette évolution, les deux festivals belges n'hésitent pas, et de manière toujours plus accentuée chaque année, à jouer la carte de la radicalité. Un sommet a été atteint le 14 novembre dernier au B-Wave avec le concert de l'un des maîtres de l'ambient, l'Américain Robert Rich. Coup gagnant pour Johan Geens, l'organisateur de l'événement, malgré l'ambiance plutôt pesante qui, d'après les témoignages, régnait dans la salle au lendemain des attentats parisiens. Mais ce ne sont pas seulement les têtes d'affiche qui font l'intérêt des deux festivals belges. Mark de Wit, maître d'œuvre des Cosmic Nights, n'hésite pas à donner leur chance à des artistes complètement inconnus. L'année dernière, le Britannique Ian Mantripp faisait ainsi des débuts scéniques très remarqués sous le dôme du planétarium de Bruxelles.

Ian Mantripp live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Une vue panoramique de la scène avec Ian Mantripp

Defile Andante live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Defile Andante
Je n'avais jamais entendu parler du duo Defile Andante jusqu'à cette édition des Cosmic Nights. Carl Deseyn (claviers) et Johan Van den Abeele (saxophones) avaient pourtant participé en 2015 à un événement très prometteur, Music under the Stars, dans les ruines détoiturées d'une église bombardée pendant la guerre. En général, le saxophone ne rebute pas les fans de Tangerine Dream version Linda Spa. Mais rien de tel ici. Tandis que Carl Deseyn enrobe le public d'accords qui évoquent irrésistiblement les plus sinistres scènes de Blade Runner, Johan Van den Abeele laisse très vite tomber le saxophone alto au profit d'un saxo électrique. Utilisé comme un contrôleur midi, l'instrument lui permet de générer toutes sortes de sonorités étranges. En elle-même, la prestation manque un peu de relief. Elle gagnerait peut-être à accompagner un film. C'est notamment le cas de la belle conclusion au piano de Carl Deseyn.

Ian Mantripp live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Ian Mantripp
Après les accents à la Vangelis, c'est au tour des sonorités de Klaus Schulze de se faire entendre sous les doigts experts de Ian Mantripp. Déjà présent l'année dernière, le Britannique ne joue aujourd'hui que 30 minutes, le temps pour un Klaus Schulze d'entamer à peine son introduction. On l'aura compris, les textures et les séquences de Mantripp évoquent sans conteste le maître berlinois. Ce qui les rapproche, c'est cette capacité, extrêmement rare dans la musique électronique, à fabriquer des sons incroyablement expressifs. On se surprend à penser que c'est exactement à cela qu'aurait pu ressembler la musique médiévale en présence de courant électrique. Ces sonorités entrent ainsi en parfaite harmonie avec le décor de l'église. A l'inverse, ce qui distingue Mantripp de Schulze, c'est l'usage du temps. Les compositions de Mantripp sont plus ramassées, plus denses et, en un sens, plus efficaces, comme s'il n'avait retenu que la quintessence schulzienne : des séquences épaisses, puissantes, suivies de solos dramatiques, souvent dans une texture human vox, le tout avec un équipement réduit à quelques modules et à un clavier Roland.

Serge Devadder live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Serge Devadder
Déjà invité lors de la deuxième édition du festival, Serge Devadder est un peu plus connu sur la scène belge. Pourtant, seul son nom m'était familier. Il faut dire que Serge ne nourrit pas d'ambitions démesurées. La musique n'est chez lui qu'un plaisir, et s'il donne des concerts, c'est simplement pour faire plaisir à son ami Mark de Wit ! Avec lui, nous entrons véritablement dans l'univers de la musique ambient proprement dite. Plusieurs noms viennent à l'esprit : Alio Die pour les sonorités organiques, Steve Roach pour les nappes atonales. Le tout construit selon une structure progressive qui permet de maintenir le public en haleine.


Rhea & Ruud Rondou live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Rhea feat. Ruud Rondou live @ Cosmic Nights 2016

Ann Van Canegem live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Ann Van Canegem
La nuit tombe sur Gand et c'est au tour de Mark de Wit, alias Rhea, de monter lui-même sur scène, accompagné de son vieux complice Ruud Rondou et d'une chanteuse paraît-il active sur la scène jazz, Ann Van Canegem. Les parties instrumentales de Rhea et Ruud offrent une première surprise : à côté des traditionnelles textures aériennes qui caractérisent leur travail, c'est à un déluge de séquenceur qu'ils soumettent aujourd'hui leur public. Les psalmodies d'Ann Van Canegem (sans certitude, je crois reconnaître du russe, mais aussi l'énumération de repères topographiques de la planète Mars), ainsi que son bâton de pluie, renforcent la mystique de l'atmosphère. Si l'on ajoute le décor religieux et les flammes vacillantes des bougies généreusement disséminées sur toute la scène, y compris sur le système modulaire de Mark, on peut se faire une idée du spectacle.

Premonition Factory live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Premonition Factory
 Cette édition des Cosmic Nights est l'occasion de retrouver Sjaak Overgaauw, musicien ambient connu sous le nom de Premonition Factory, que de multiples déménagements avaient réduit au silence ces derniers mois. Sjaak nous rassure tout de suite : calme, hypnotique, minimaliste, il persiste dans cette veine deep ambient ultra-immersive qui m'avait fort impressionné il y a deux ans lors de son festival à Anvers. L'introduction d'une pulsation dans les basses fréquences vers le milieu du morceau, puis un très long fondu à la fin du set – sa marque de fabrique –, où les nappes imbriquées meurent une à une, ne laissant subsister, à très faible volume, que les plus éthérées, ponctuent un show de très haut niveau. L'intensité de son intervention fait évidemment regretter l'arrêt brutal de l'Antwerp Ambient Festival. Souhaite-t-il organiser un nouveau festival du côté de Rotterdam, où il habite désormais ? Sjaak reste évasif. Tout comme sa musique.

Premonition Factory live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Sjaak Overgaauw alias Premonition Factory live @ Cosmic Nights 2016

La soirée se termine avec le trio Kleefstra/Bakker/Kleefstra, composé du poète frison Jan Kleefstra, de son frère le guitariste Romke Kleefstra, et d'un second guitariste, Anne Chris Bakker. Ampli à fond, les musiciens utilisent ici les guitares comme générateurs de textures, à la manière de Vidna Obmana ou Aidan Baker. Si l'utilisation de l'archer n'est pas toujours une bonne idée (la crispation sonore qui en résulte brise souvent la concentration et/ou la plénitude de l'auditeur), la poésie frisonne (à laquelle personne ne comprend rien, même pas les quelque spectateurs originaires du nord des Pays-Bas) fait beaucoup pour la réussite du concert, qui autrement serait aussi déprimant qu'un festival post-rock avec Mogwai et Sigur Rós en tête d'affiche !

Kleefstra/Bakker/Kleefstra live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Kleefstra/Bakker/Kleefstra
Malgré ces quelques bémols, l'édition 2016 des Cosmic Nights montre sans doute la voie à suivre. Si la musique ambient, si la tradition de la musique électronique des seventies doit survivre, ce n'est pas en évoluant : ce mot n'a aucun sens. C'est au contraire en restant fidèle à elle-même, et en s'affichant telle qu'elle est. Il serait illusoire de croire qu'elle pourrait un jour devenir mainstream. Il s'agira probablement toujours d'une niche, et ce n'est pas grave. En revanche, c'est dans sa radicalité même qu'elle saura intriguer toujours de nouveaux curieux, qui à leur tour reprendront le flambeau.