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lundi 23 mars 2015

L’hommage des Schallwelle Awards à Edgar Froese


Fondateur de Tangerine Dream et de tout un courant musical, Edgar Froese s’est éteint subitement le 20 janvier 2015. Les Schallwelle Awards, distinctions qui se réclament de son héritage, se devaient de lui rendre hommage. Quelques semaines auparavant, Sylvia Sommerfeld, organisatrice de l’événement, se réjouissait de la présence du maestro, lui qui devait être honoré d’un Schallwelle d’honneur à l’occasion de cette septième édition. C’est donc à titre posthume, et très tard dans la nuit, que la statuette lui été décernée. Thorsten Quaeschning, son partenaire depuis dix ans au sein de Tangerine Dream, était venu la recevoir en son nom. Coïncidence : son groupe Picture Palace music donnait aussi le concert d’ouverture de cette cérémonie, et repartait à son tour avec un trophée.

 

Edgar Froese sous le dôme du planétarium de Bochum, Schallwelle Awards 2015 / photo S. Mazars
Dernier hommage à Edgar Froese sous le dôme du planétarium de Bochum, Schallwelle Awards

Bochum, le 21 mars 2015

Tangerine Dream –
Phaedra Farewell Tour 2014
Ce soir-là, sous le dôme du planétarium de Bochum, l’hommage à Edgar Froese éclipsait (sauf, peut-être, pour les artistes nominés) l’enjeu de la remise des prix. Celle-ci se révélait d’ailleurs très vite sans surprise. Si Analog Overdose 5 de Fanger & Schönwälder, ou Staub de l'un des plus talentueux jeunes disciples de Froese, Wolfram Spyra, ne manquaient pas de qualités pour prétendre au titre de Meilleur Album national (c’est-à-dire allemand) de l’année, comment ne pas récompenser Tangerine Dream et son Phaedra Farewell Tour au titre prophétique, revue de la tournée européenne du groupe au printemps 2014 ? Sorcerer 2014, un autre album de TD, concourrait dans la même catégorie, ainsi que, chose étonnante, une compilation de Picture Palace music.

MorPheuSz - Tantalizing Thoughts at the Dawn of Dreams / source : discogs.com
MorPheuSz –
Tantalizing Thoughts at the Dawn of Dreams
Du côté de l'Album international de l’année, le trophée ne pouvait échapper à Ron Boots et ses amis de MorPheuSz pour Tantalizing Thoughts at the Dawn of Dreams. La formation néerlando-germanique composée de Boots, Frank Dorritke, Eric et Harold van der Heijden, très active l'an passé, semble avoir trouvé le truc pour séduire le public ronronnant des Schallwelle : un mix d'easy listening et de rock, souligné par la guitare de Frank et la batterie d'Harold. Le groupe rafle pour la même raison le titre de Meilleur Artiste étranger devant… Pink Floyd, dont la nomination aux Schallwelle suscitait de nombreuses interrogations. Dépourvu de cette facette rock mais non de rythme et de mélodies accrocheuses, le Best Newcomer, Thomas Jung, appartient semble-t-il à la même école que MorPheuSz : les inévitables séquences pour les basses, quelques accords, des airs simples. La musique électronique traditionnelle a-t-elle trouvé sa voie ? Se serait-elle définitivement affranchie de la Berlin School deux mois seulement après la mort d’Edgar Froese ?

Bernd-Michael Land dans son studio / source : bernd-michael-land.com
Bernd-Michael Land dans son studio (source : bernd-michael-land.com)
C’est là que les Schallwelle réservent leur première surprise. Alors qu’on attendait le plébiscite de Tangerine Dream dans la catégorie Meilleur Artiste allemand, la récompense revient à Bernd-Michael Land, sympathique papy aux cheveux orange, collectionneur de synthés (il possède, paraît-il, l’un des plus volumineux systèmes modulaires d’Allemagne), détenteur d’une Ford T customisée (le moteur est si puissant qu’il n’a jamais roulé avec, de peur que la voiture s’envole), et enfin fervent convaincu de l’existence des extraterrestres.
Bernd-Michael Land dans son studio / source : bernd-michael-land.com
(source : bernd-michael-land.com)
Né à Francfort en 1954, Bernd-Michael Land a commencé la musique à la fin des années 60. Encore aujourd’hui, il utilise son système modulaire pour tirer des sons expérimentaux dans la droite ligne de Phaedra. Récompenser cet homme plutôt que TD est, en définitive, une manière plus subtile de rendre hommage à Edgar Froese. C’est aussi une manière de reconnaître l’art de la débrouille propre à cette époque, et que des artistes comme Bernd-Michael Land perpétuent. L’homme fait tout tout seul et publie lui-même ses disques, dont les couvertures épouvantables rappellent l’ambiance des fanzines des années 70. En 2015, il sort ainsi pas moins de cinq albums : en solo, sous le nom d’Alien Project, ou en collaboration.


Entre le rock de MorPheuSz et l’électronique vintage de Bernd-Michael Land, l’écart est abyssal. Il démontre s’il en était besoin l’étendue de la notion de « musique électronique ». Le mini-concert d’ouverture de Picture Palace music en exprime encore un aspect différent. Plus difficile d’accès, parfois dissonante, la musique de Picture Palace music occupe depuis longtemps une place à part. Ce soir, elle a des accents industriels, voire dubstep, Thorsten Quaeschning ayant vraisemblablement fait l’acquisition récente de quelques modules dédiés aux effets si caractéristiques de ce courant.

Picture Palace music / source : picture-palace-music.com
Picture Palace music (source : picture-palace-music.com)

Sa prestation révèle une facette totalement inattendue de la musique électronique, dont la plupart des promoteurs n’ont de cesse de souligner la liberté sans commune mesure dont elle serait porteuse. Aucune limite, aucun besoin d’apprendre ! Pourtant, force est de constater que, chaque fois qu’un nouveau genre électronique émerge, son origine peut être attribuée à un nouvel instrument, une nouvelle pédale d’effet ou un nouveau plugin bien plus souvent qu’à l’inspiration subite de tel ou tel artiste. La technologie ne nous détermine-t-elle pas plus qu’elle ne nous rend libre ? La discussion est ouverte. Elle n’empêche pas Picture Palace music de remporter le premier trophée d’une nouvelle catégorie, le Titre de l’année, dont la création témoigne peut-être, de la part des organisateurs, d’un désir de capter un nouvel auditoire en privilégiant le format court. En effet, comment attirer l’attention d’un public dont les oreilles sont de plus en plus sollicitées ? Vaste sujet.

Toutes ces questions passent au second plan lorsque vient le moment d’honorer la mémoire d’Edgar Froese. René Splinter, a qui a été confié le second mini-concert de la soirée, rend sans doute l’un des plus beaux hommages possibles au fondateur de Tangerine Dream. Tout son show évoque le groupe mythique. On y sent des réminiscences de Logos, de Poland, et le public frémit aussitôt en reconnaissant la mélodie de Stuntman, l’un des titres phares d’Edgar Froese en solo, dans un arrangement au piano particulièrement bienvenu.

Schallwelle Awards 2015, Thomas Gonsior, Sylvia Sommerfeld / photo S. Mazars
Thomas Gonsior, Sylvia Sommerfeld
Thomas Gonsior ne pouvait pas ne pas poser la question à Thorsten Quaeschning. Tangerine Dream va-t-il survivre à Edgar Froese, éventuellement avec l’appui d’anciens membres ? L’un d’entre eux, le propre fils d’Edgar, avait déjà tranché ce sujet sur Facebook par un « non » catégorique et définitif. Thorsten ne se laisse pas déstabiliser. «Si nous continuons ? Bien entendu : après le Phaedra Farewell Tour, nous entamons cette année le Rubycon Farewell Tour, puis nous enchaînons l’année suivante avec le Ricochet Farewell Tour et ainsi de suite, jusqu’au Farewell Farewell Tour ». S’il s’empresse d’ajouter que non, il ne ferme pas la porte, qu’il doit se laisser le temps de réfléchir, on imagine mal Thorsten Quaeschning revenir sur scène sous la bannière Tangerine Dream. Mais c’est son trait d’humour qui révèle le mieux l’incongruité d’une telle idée.

Schallwelle Awards 2015, Thorsten Quaeschning / photo S. Mazars
Thorsten Quaeschning rend hommage à Edgar Froese
Pressé de reprendre la parole un peu plus tard pour rendre un dernier hommage au maestro, Thorsten semble un moment se laisser submerger par l’émotion. Peut-être a-t-il aussi le sentiment de ne pas être le mieux placé pour cette tâche ? Ne sachant que dire, cherchant ses mots, il ne peut que réaffirmer son immense gratitude envers Edgar, avant de conclure « Les morts ne meurent vraiment que lorsque les vivants ont oublié leurs noms... ». Ses dernières syllabes articuleront donc celui du maître lui-même : « Edgar Froese ».

Winfrid Trenkler, homme de radio à  qui revient le mot de la fin, se montre évidemment plus loquace. C’est à lui que des groupes comme Tangerine Dream doivent d’avoir accédé à la notoriété en Allemagne, c’est à son micro qu’ils ont répondu à leurs premières interviews. Trenkler, qui vient directement de Suède où il habite désormais, a eu le temps de monter quelques extraits d’une interview de 1975, véritable document historique pour qui s’intéresse aux développements de la musique électronique. Il en fait bien sûr profiter l’auditoire. A l’époque, l’album Phaedra était encore frais. Edgar raconte comment le groupe avait décidé sur un coup de tête de revendre tous ses instruments conventionnels – les guitares, la batterie, tout ! –, pour investir dans ces nouveaux outils appelés synthétiseurs… sans savoir comment s’en servir. Il a fallu des semaines avant d’en tirer le moindre son convenable, et Phaedra reste le témoin de cette prise en main difficile.

Pour Winfrid Trenkler, c’est à ce saut dans l’inconnu, commercialement suicidaire, effectué par des gens comme Froese à l’époque, que nous devons la banalisation actuelle des instruments électroniques. Mieux : ce saut dans l’inconnu est la démarche par excellence de tout artiste novateur. Mais Trenkler ne s’arrête pas à cette rhétorique progressiste. S’il n’hésite pas à placer Froese à égalité avec Bach, Mozart et Beethoven au panthéon de l’histoire de la musique, il sait aussi qu’il ne suffit pas d’être novateur. Il faut aussi avoir une postérité. « Le roi est mort, vive le roi ! », s’empresse-t-il d’ajouter. Sans postérité, la plus géniale innovation retombera invariablement dans l’oubli. Seule la postérité fonde la culture et c’est précisément pourquoi, plus que jamais aujourd’hui, la scène électronique traditionnelle, la fameuse Berlin School, doit survivre. Pour que l’œuvre d’Edgar Froese, et pas seulement son nom, ne meurt jamais.

Schallwelle Awards 2015 / photo S. Mazars

Palmarès. Prix spécial : Edgar Froese. – Meilleur Artiste allemand : Bernd-Michael Land. – Meilleur Artiste international : MorPheuSz. – Meilleur Album allemand : Phaedra Farewell Tour (Tangerine Dream). – Meilleur Album international : Tantalizing Thoughts at the Dawn of Dreams (MorPheuSz). – Meilleur morceau : Sleepwalking Marathon (is not Olympic) (Picture Palace music). – Meilleur Espoir : Thomas Jung.


dimanche 1 juin 2014

Edgar Froese : Tangerine Dream, dernier rappel

 

Pionniers de la musique électronique à une époque où les premiers synthés venaient à peine de naître, les Allemands de Tangerine Dream entament une tournée d'adieux qui passera* par le Trianon de Paris le 22 mai. Edgar Froese, fondateur du groupe en 1967, célèbrera son 70e anniversaire le 6 juin. Cet artiste complet, à la forte personnalité, profite de l'occasion pour donner de ses nouvelles, revenir sur le rapport de son groupe à la technologie, tout en glissant quelques conseils à la jeune génération. L'homme fait toujours autorité. Il vient de cosigner la bande son de GTA V, l'un des jeux vidéo les plus vendus au monde.

 
Edgar Froese avec Tangerine Dream live @ Le Trianon, Paris 2014 / photo S. Mazars
Edgar Froese avec Tangerine Dream – Phaedra Farewell Tour live @ Le Trianon, Paris 2014


* Cette interview, réalisée en mars 2014 en prévision du concert de Tangerine Dream au Trianon de Paris le 22 mai, est parue en version abrégée dans le n°173 de Trax Magazine.

Comment vous êtes-vous retrouvés impliqués dans le score du jeu GTA V ?

Edgar Froese – Un jour, j’ai reçu un coup de fil d’Ivan Pavlovich, superviseur musical chez Rockstar Entertainment, qui m’a proposé de participer à la bande originale de GTA 5. Après avoir lu le scénario, je me suis envolé pour New York afin de discuter du projet, puis j'ai commencé à composer lors de l’été 2013.

La bande son complète a été publiée en septembre par Rockstar Games. En quoi l'édition limitée d'Eastgate [le label d’Edgar Froese] s'en distingue-t-elle ?

EF – La version Rockstar, uniquement disponible en téléchargement, fait une place à tous les artistes impliqués. Elle reflète parfaitement la manière dont des morceaux d'horizons divers ont pu être utilisés dans le jeu. Mais le score complet, composé uniquement par TD, a été laissé de côté. Dans le jeu, il n'intervient qu'à quelques reprises. La version Eastgate en CD permettra d'entendre la musique telle que je l'ai composée pour le jeu.

Recevez-vous régulièrement ce genre de sollicitations ? Ce succès ne vous encourage-t-il pas à reprendre les BO de films, comme au bon vieux temps ?

EF – GTA 5 constitue ma première partition pour un jeu vidéo. J’ai eu bien d’autres propositions avant celle-ci, mais pour toutes sortes de raisons, je les ai toujours refusées. GTA 5 est peut-être le jeu le plus pro et le plus créatif jamais publié. C'est en partie ce qui m'a poussé à signer avec Rockstar. Quant à Hollywood, j'y ai fait de la musique de films pendant 16 ans. Si je dois un jour retourner dans ce panier de crabes, ça dépendra du scénario, du réalisateur et de mon agenda. Quelques scénarios m'attendent déjà sur mon bureau.

Edgar Froese avec Tangerine Dream au Royal Albert Hall de Londres en 2010 / photo S. Mazars
Edgar Froese à la guitare avec Tangerine Dream
au Royal Albert Hall de Londres en 2010
Edgar, vous avez fondé Tangerine Dream en 1967. Depuis lors, le groupe a pris part d’une manière ou d’une autre à toutes les révolutions technologiques – synthés analogiques, synthés numériques, sampleurs, ordinateurs. Continuez-vous à collaborer avec les fabricants ?

EF – J'ai arrêté de travailler au développement de matériel et de logiciels pour de grosses compagnies internationales à la fin des années 80. Un trop grand nombre de mes idées, en particulier dans le domaine du sampling, ont été pillées, et je les ai retrouvées exploitées ou dévoyées sous d'autres noms. Je ne voudrais pas me retrouver dans la situation d'acheter à une grosse marque des sons que j'ai moi-même contribué à créer. Ce serait ridicule. C'est pourquoi je travaille désormais avec un petit groupe de développeurs, et que je ne donne plus jamais d'interviews techniques.

L'invention de sons originaux semble avoir toujours tenu un grand rôle chez Tangerine Dream. Jusqu'à quel point le hasard entre-t-il en jeu dans ce processus créatif ?

EF – Dès lors qu'il s'installe devant ses machines, qui sont autant de fenêtres ouvertes sur toute sonorité nouvelle imaginable, le musicien ressent d'abord le souffle de la créativité et de la liberté. Mais – et c'est le cas le plus fréquent – sans une idée claire de ce qu'il veut faire, tous ces sons, tous ces appareils ne riment à rien. Le plus récent plug-in, le plus imposant équipement demeureront à jamais une énigme pour lui dès lors qu'il croira qu’une bonne composition consiste à se contenter de bien suivre le mode d’emploi. Sachant cela, s'il ne parvient pas à se fixer un cap dans cette jungle de milliers et de milliers de sons et de structures, il sera perdu avant même d'avoir appuyé sur la moindre touche.

Tangerine Dream : Hoshiko Yamane, Thorsten Quaeschning, Iris Camaa, Linda Spa, Bernhard Beibl, Edgar Froese / source : Veryshow
Tangerine Dream
« The world’s leading synth band » – le « leader mondial des groupes de synthés » –, voilà comment le New York Times a, paraît-il, baptisé Tangerine Dream. Pourtant, vous utilisez de plus en plus d'instruments conventionnels, au point qu'on peut se demander si TD a jamais été un groupe 100% synthés.

EF – Qu'appelle-t-on vraiment groupe de synthés ? Je peux bouffer du synthé au petit-déjeuner et ne toujours rien comprendre aux fondements élémentaires de l’électroacoustique. De toute façon, de telles appellations sont le fait de ceux qui ne peuvent s’empêcher de d’inventer de petites cases pour s'y retrouver dans la musique d'aujourd'hui. Chez nous, l’adjonction d’instruments acoustiques est intervenue lorsque nous nous sommes aperçus à quel point l’interaction entre différentes sources pouvait être amusante dès lors qu’on partage une même idée de la musique. Encore une fois, c'est la musique qui compte, pas la manière dont elle est parée, désignée ou qualifiée.

TD est connu pour son exigence en matière de haute fidélité. Quels outils permettent d’atteindre une telle qualité de son ?

EF – Nous ne lésinons pas pour disposer du meilleur et du plus récent matériel sur mesure possible. C’est l’une des conditions pour relever un tel défi. Mais ce n’est que la moitié du chemin. Le plus important, c’est de savoir quoi faire de cet équipement dernier cri. Si vous n’en comprenez pas la moitié des fonctions, ou si vous n’êtes pas dans les bonnes dispositions, alors vous n’aurez réussi qu’à gaspiller de l’argent.

Par ailleurs, la technologie peut-elle tout ? Si la création de certaines textures exige des conditions optimales, d'autres sonnent mieux à l'état brut. Comment un musicien peut-il trancher ?

EF – Vous abordez la question clé. Plus que tout, vous devez savoir où vous voulez aller. Plus exactement, où vous ne voulez absolument pas aller. Le reste s’acquiert par l'expérience. Si vous êtes du genre à vous lever à quatre heures de l'après-midi, à boire cinq bières avant de vous décider enfin à commencer à lire votre petit manuel vers neuf heures, tout ça pour finalement en tirer quelques beats pourris à trois heures du matin, il y a peu de chance que vous trouviez votre chemin jusqu'au sommet de la sagesse musicale.

Dans la mesure où de plus en plus de monde lit ses mp3 directement sur l'iPod ou écoute des flux de qualité douteuse sur Spotify, pourquoi un musicien devrait-il encore se donner la peine de mixer et masteriser correctement un album ?

EF – Le piratage, la copie de fichiers de faible qualité font partie de la bêtise ambiante. Mais que faudrait-il faire ? Arrêter la musique ? Déprimer ou se mettre à pleurer parce qu'on n'est pas reconnu comme compositeur ? Ca n'aiderait pas beaucoup. Je n'ai qu'un conseil et il est très simple, c'est celui que j'ai moi-même suivi : ne pas broncher, travailler dur, se tenir au courant des opportunités du marché et rester fidèle à ses convictions. Toutes ces philosophies à base de « connexion haut débit – encéphalogramme plat » finiront par être balayées. L'univers du numérique envoie déjà certains signaux en ce sens.

Edgar Froese à Fuerteventura, 2004 / photo : Bianca Acquaye / source : Veryshow
Edgar Froese à Fuerteventura, 2004 (photo : Bianca Acquaye)
Vous utilisez aussi beaucoup de logiciels, en tout cas sur scène. Pouvez-vous en nommer quelques-uns ?

EF – Cette interview est bien trop courte pour développer. Ce que je peux et que je veux bien révéler, c'est que notre musique ne repose jamais sur des sons isolés issus de tel ou tel plug-in, de tel ou tel rack d’effets numériques. Tout ce que nous faisons procède toujours de l’agencement de multiples couches ou de combinaisons de motifs synchronisés.

Un grand nombre d'artistes ne veulent même pas entendre parler de software. « Les softs ne peuvent rivaliser avec la chaleur des synthés analogiques », disent-ils souvent. Ce à quoi d'autres répondent inévitablement : « Les synthés ne sont pas fiables ». Cette controverse a-t-elle un sens à vos yeux ?

EF – Non. Qu'est-ce qu'ils racontent, au juste ? Le même genre de débat pourrait opposer ceux qui ne savent plus lire une vieille carte à ceux qui ne comprennent rien aux nouvelles fonctionnalités des navigateurs. Résultat : tous finissent par se perdre simplement parce qu'ils ne veulent rien savoir de l'autre univers. C'est pourtant simple : utilisez ce qui vous plaît, basta !

Que se passe-t-il sur scène lors d'un concert de Tangerine Dream ? Qui fait quoi ? Quelle est la proportion de programmation et d'improvisation ?

EF – Seriez-vous en train de me demander de dévoiler le schéma électronique de nos sets ? Si c'est le cas, je peux juste vous dire qu'il fonctionne. Sur scène, nous avons six mains dédiées au jeu live et à l'improvisation. Et le plus souvent, nous jouons bien la note que nous avions prévue. Mais si tel n’est pas le cas, nous ne garantissons malheureusement pas le remboursement des places !

Tangerine Dream live @ Le Trianon 2014, Edgar Froese / photo S. Mazars
Edgar Froese lance le Phaedra Farewell Tour à Paris
La prochaine tournée s'intitule « Phaedra Farewell Tour ». Doit-on prendre l'expression au pied de la lettre ? Cela signifie-t-il qu'il s'agit de la dernière opportunité de voir TD sur scène ? Ou est-ce une manière de dire au revoir à un album vieux de 40 ans [Phaedra, sorti en 1974 chez Virgin] ?

EF – Trois questions, une réponse : oui. Pour la plupart des villes de la tournée, il s’agira bien de notre dernière visite. Mais au cours des mois à venir, nous programmerons quelques événements spéciaux un peu partout dans le monde. A travers Phaedra, qui n’a pas pris une ride pour son anniversaire, c’est aussi à une certaine manière de tourner, de courir de ville en ville, que nous disons au revoir. Le mieux qu’on puisse faire, c’est de laisser le passé derrière soi le sourire aux lèvres.

Le 22 mai, vous serez de retour à Paris, au Trianon. Jouer à Paris a-t-il une saveur particulière ? Vous avez souvent eu l’occasion de noter les différences entre le public américain et le public européen. Qu’en est-il plus spécifiquement des Français ?

EF – J’ai vécu quelques mois à Paris dans ma jeunesse. Les premiers écrivains existentialistes, comme Sartre ou Camus, et les surréalistes comme Breton, Eluard, Apollinaire ou Man Ray, ont profondément contribué à la formation de mon univers artistique. Je crois donc que l’influence française se ressent clairement sur ma musique. Au Trianon, vous aurez droit à un show étrange et parfois spectaculaire. On pourra bien sûr entendre les séquences qui ont fait la réputation de TD, mais aussi quelques nouvelles expérimentations sonores.

Tangerine Dream live @ Le Trianon 2014, Edgar Froese et Thorsten Quaeschning / photo S. Mazars
Edgar Froese et Thorsten Quaeschning – Phaedra Farewell Tour – Tangerine Dream live @ Le Trianon 2014

Mais auparavant, vous allez enfin prendre part à un autre événement assez extraordinaire, « Cruise to the Edge », auquel vous aviez dû annuler en dernière minute votre participation l’année dernière. Qu’est-ce que « Cruise to the Edge » et comment le groupe s’est-il retrouvé impliqué ?

EF – Le nom est inspiré par l’immense album de Yes, Close to the Edge. Il s'agit d'une croisière thématique [aux Antilles] dédiée au rock progressif, qui a fini par devenir très populaire aux Etats-Unis. Les organisateurs n’ont pas seulement invité Yes ou d’autres groupes progressifs, mais également Tangerine Dream. Ils nous ont fait une offre, nous l’avons acceptée, c’est aussi simple que ça. Si nous avons dû renoncer l'année dernière, c'est à cause de ma douloureuse fracture à la mâchoire, que je me suis faite en joggant avec mon chien sur un sol gelé. C’est pourquoi nous sommes plus que jamais impatients de parcourir les courants chauds de la mer des Caraïbes cette année.

A quoi doivent s’attendre les « happy few » qui auront la chance d’être à bord, et plus particulièrement de la part de Tangerine Dream ?

EF – En raison du public très divers et compte tenu de sa moyenne d’âge possible, nous interpréterons essentiellement des morceaux des années 70 et 80, avec quelques exceptions, bien sûr.

Revenons en arrière : à la fin des années 90, pourquoi avez-vous décidé de fonder votre propre maison de disques, Eastgate ?

EF – Pour parler sans détour : quand vous êtes exploité, que vous avez affaire à des voleurs professionnels et à des compagnies corrompues, qui n'assurent pas un bon marketing et qui ne vous rémunèrent pas comme vous devriez l'être, alors vous êtes obligé de créer votre propre compagnie sans tenir compte des difficultés auxquelles vous serez forcément confronté au début.

A l’âge d’or des bootlegs jusqu’au années 90, a succédé celui du téléchargement illégal. A présent, Google semble en train de prendre le pouvoir. Avez-vous remarqué le nombre impressionnant de disques de TD qui sont accessibles sur YouTube dans leur intégralité ?

EF – Si nous l'avons remarqué ? Il faudrait reformuler la question. Cent dollars à celui qui me nommera un album qui n’est pas sur l’une ou l’autre de ces plateformes en ligne. Comme je le disais, il revient à chaque musicien de trouver la niche dans laquelle il pourra survivre. Pour être clair, je trouve horrible qu’on puisse envisager de nos jours d’avoir accès gratuitement à presque toute la musique existante. Ceux qui veulent légaliser ces possibilités ne se rendent pas compte qu’ils ont affaire à des animaux sauvages. Tout animal survit en tuant d’autres animaux sans éprouver la moindre culpabilité, et c’est exactement ce à quoi nous sommes confrontés aujourd’hui. Si un artiste ne peut plus vivre de son art, alors il finira à son tour par faire partie de ce monde sauvage. Bienvenue dans la jungle !

Edgar Froese ave Tangerine Dream live @ Admiralpalast Berlin 2012 / source : Veryshow
Edgar et TD live @ Admiralspalast Berlin 2012
Cinq ou six nouveaux CDs chaque année, dont au moins un nouvel album studio : quel est le secret d’une production si prolifique ? Et après toutes ces années, d’où vient encore l’inspiration et le désir de poursuivre ?

EF – Un vrai artiste n’a pas d’autre choix que de rester créatif jusqu’à la fin de ses jours. Avez-vous déjà vu un grand écrivain, un peintre, un compositeur ou un photographe partir à la retraite passé un certain âge ? On pourrait imaginer une exception : si un artiste avait un jour le sentiment d’avoir tout dit alors là, oui, il aurait le droit d’arrêter et de se taire à jamais. Mais d’ici là, il devra continuer à travailler, c’est une loi universelle à laquelle tous les artistes talentueux doivent se soumettre.

Qu’est-ce qui est prévu chez Eastgate cette année ?

EF – En tout, cinq nouvelles productions. Mais là, permettez-moi de ne pas en dire plus. Je vous invite à visiter notre site de temps en temps, ou à vous inscrire à notre newsletter.

Edgar, vous êtes en train d’écrire votre autobiographie. Où en êtes-vous ?

EF – J'ai passé presque 70 ans sur cette Terre, j’y ai vécu pas mal d’histoires, et rencontré beaucoup d'hommes et de femmes remarquables. En ce moment-même, ma femme entreprend un gros travail de sélection. C’est elle qui sépare l'essentiel de l'accessoire. Mais ce n’est pas évident, d’autant plus que j’ai commencé à écrire ce livre il y a maintenant 7 ans.

Quel conseil donneriez-vous à un jeune artiste désireux de se lancer dans la musique électronique ?

EF – Ce serait d'investir son temps et son argent dans quelque chose de totalement différent. Plutôt que de se perdre en rage et en larmes dans l'univers de l'électronique, de trouver une profession plus sophistiquée. Il ne le regrettera pas !

Dans trois ans, TD aura 50 ans. Avez-vous prévu quelque chose de spécial ?

EF – A votre place, je me demanderais plutôt si le monde lui-même sera encore debout d'ici là ! Je n’ai pas l’impression que les prochains temps ressembleront à une partie de plaisir. Quoi qu’il en soit, lorsque les quelques primates qui auront survécu au désastre qui s'annonce chercheront un nouveau sens à l'existence, peut-être siffleront-il un air de Tangerine Dream ? Bonne nuit, grosse boule bleue... 
 

dimanche 25 mai 2014

Tangerine Dream live @ Le Trianon, Paris, Phaedra Farewell Tour, 22 mai 2014


Quarante ans après la sortie de l’album fondateur Phaedra, Tangerine Dream lançait au Trianon, à Paris, la première étape de son Phaedra Farewell Tour, une tournée qui devait également mener le groupe à Londres, aux Pays-Bas, un peu partout en Allemagne, en Autriche, et en Pologne, pour s’achever à Turin, en Italie, le 6 juin. Après le succès de la bande originale de GTA V, mais aussi de la ressortie en édition augmentée de celle de Sorcerer (enregistrée en 1976 pour l’excellent film de William Friedkin), le futur de Tangerine Dream pourrait bientôt moins rimer avec la scène qu’avec le studio. Ou les B-O...

 

Tangerine Dream live @ Le Trianon 2014 / photo S. Mazars
Phaedra Farewell Tour – Tangerine Dream live @ Le Trianon 2014

Paris, le 22 mai 2014

Avec ce Phaedra Farewell Tour, Tangerine Dream se lance dans une « tournée d’adieux » non au public mais plutôt aux tournées. Edgar Froese, qui fêtera le 6 juin ses 70 ans, fondateur du groupe en 1967, souhaite désormais se concentrer sur des événements uniques, plus sporadiques, mais aussi plus spectaculaires, comme ce concert à Tenerife en 2011 avec Brian May ; la première de Sorcerer à Copenhague, le 3 avril dernier, qui a permis à Tangerine Dream de réinterpréter intégralement sur scène la célèbre bande originale du film de William Friedkin, en présence du réalisateur ; ou la plus récente Cruise to the Edge, une semaine de croisière aux Caraïbes avec la crème du rock progressif, dont Yes, Marillion, Steve Hackett, Queensrÿche et donc Tangerine Dream.

Tangerine Dream live @ Le Trianon 2014, Edgar Froese et Thorsten Quaeschning / photo S. Mazars
Edgar Froese et Thorsten Quaeschning
Comme à Copenhague le mois précédent, le groupe se présente au Trianon sans son guitariste Bernhard Beibl, parti vers d’autres horizons, si bien que les deux Berlinois Edgar Froese et Thorsten Quaeschning se retrouvent en excellente compagnie, entourés de la saxophoniste Linda Spa, de la percussionniste Iris Camaa et de la dernière recrue en date (embauchée en 2011 pour un concert à Manchester), la violoniste japonaise Hoshiko Yamane, que les fans de Jane Birkin connaissent bien. Après quelques petits problèmes techniques rencontrés avant la levée du rideau et qui inspirent à l’un des spectateurs l’exclamation très à propos : « C’est un coup de Jean-Michel Jarre ! », pas loin de 900 inconditionnels assistent alors à une revue de quarante ans de répertoire répartie sur deux sets d’une heure.
Tangerine Dream live @ Le Trianon 2014, Hoshiko Yamane / photo S. Mazars
Hoshiko Yamane
Edgar Froese s’est à tel point fait une spécialité de la mise au goût du jour de ses anciens albums, qu’une oreille non avertie aurait du mal à distinguer stylistiquement le matériel le plus ancien de ses compositions les plus récentes. Aux deux extraits de Sorcerer repris ce soir-là (Grind et Betrayal) répondent en effet un titre de l’avant-dernier album studio, The Castle (d’après Kafka), et un autre de GTA V, dont Tangerine Dream a cosigné le score l’année dernière. Tous auraient pu être écrits cette année. Un album était curieusement absent de la tracklist de ce concert d’ouverture du Phaedra Farewell Tour : Phaedra lui-même. Peut-être aurait-il fait l’objet du rappel qui a tant manqué aux fans ? Le soir même, le groupe se précipitait en effet à Londres, attendu dès le lendemain au Shepherd's Bush Empire, l’une de ses salles favorites outre-Manche, où Phaedra n’a pas été oublié, cette-fois.

Tangerine Dream live @ Le Trianon 2014 / photo S. Mazars
Iris Camaa
Parmi les temps forts, outre les deux passages de Sorcerer, très applaudis, on retiendra une version complète assez rare de Sphinx Lightning (le fantastique dernier titre du dernier album réalisé pour Virgin en 1983, Hyperborea), mais aussi une puissante interprétation de Sleeping Watches Snoring In Silence (2007), qui ne peut qu’inspirer la réflexion suivante, paradoxale compte tenu du titre du morceau : Tangerine Dream n’a plus rien d’un groupe de rock « planant », comme il est encore si souvent qualifié : Edgar Froese et cie jouent très fort ! Notons aussi les performances individuelles des acteurs, comme cet exercice de danse buto d’Iris Camaa en début de second set, le solo de saxophone de Linda Spa sur Oriental Haze, qui lui permet de quitter enfin son estrade pour tenir l’avant-scène, et les très discrètes interventions de Hoshiko Yamane, la violoniste étant hélas souvent la première masquées par les fumigènes.
Tangerine Dream live @ Le Trianon 2014, Linda Spa / photo S. Mazars
Linda Spa
Les deux hommes sont les plus sobres. Edgar, qui n’a jamais été très démonstratif, sans doute aussi encore gêné par sa récente fracture de la mâchoire, s’exprime finalement comme il l’a toujours fait : en musique. Son solo de guitare sur Hermaphrodite (extrait de Finnegans Wake, 2011) montre à quel point il a toujours utilisé cet instrument de façon singulière. Et s’il fallait retenir un seul son caractéristique de Tangerine Dream, un son qui a traversé le temps, qui n’a jamais eu besoin d’une mise à jour, jamais été altéré ni par les modes ni par les révolutions technologiques que le groupe a connues au cours de son histoire, alors il s’agirait sans doute du toucher de guitare si singulier, si personnel d’Edgar Froese.

Tangerine Dream live @ Le Trianon 2014, Edgar Froese / photo S. Mazars
Edgar Froese
Set list : Odd Welcome. – Burning the Bad Seal. – The Midnight Trail. – Betrayal (Sorcerer Theme). – Twilight in Abidjan. – Hermaphrodite. – Sleeping Watches Snoring in Silence. – Song of the Whale, Part One : From Dusk. – Horizon (section 1). – Sphinx Lightning – [pause] Josephine the Mouse Singer. – Logos Blue. – Alchemy of the Heart. – Grind. – Warsaw in the Sun. – Oriental Haze. – Three Bikes in the Sky. – Das Mädchen auf der Treppe. – Marmontel Riding on a Clef. – Trauma.