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lundi 26 octobre 2015

E-Live 2015 : magnétique Ash Ra Tempel


Avec une tête d'affiche comme Ash Ra Tempel, Ron Boots ne pouvait faire que salle comble pour cette édition 2015 de son festival E-Live, à Oirschot. Et c'est bien ce qui s'est produit cette année, où les presque 300 places disponibles ont toutes été prévendues sur Internet. Pourtant, Manuel Göttsching, le fondateur d'Ash Ra Tempel, était déjà tête d'affiche l'année dernière. Mais cette fois, son vieux complice Lutz Ulbrich l'accompagnait sur scène pour un show plein de mélancolie et de mystère autour de la musique du film Le Berceau de cristal, une œuvre de 1975. Akikaze, Uni Sphere (le nouveau duo d'Eric van der Heijden et René Splinter) ainsi que les Britanniques de Vile Electrodes complétaient le casting.

 

Ash Ra Tempel (Lutz Ulbrich, Manuel Göttsching) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Ash Ra Tempel (Lutz Ulbrich, Manuel Göttsching) live @ E-Live 2015

Oirschot, le 24 octobre 2015

Pour cause de bavardages intempestifs, je n'ai rien vu du premier concert de la journée, celui d'Akikaze. Ce musicien néerlandais, Pepijn Courant de son vrai nom, revenait pourtant sur scène pour la première fois depuis onze ans (accompagné aujourd'hui par Gert Emmens à la batterie). Pepijn faisait même partie du label SynGate Records à l'époque héroïque de Lothar Lubitz. C'est tout naturellement que SynGate a profité de l'occasion pour rééditer une poignée de ses anciens disques. On me dit qu'Akikaze appartiendrait à la tradition Berlin School (comment pourrait-il en être autrement ?), mélangeant l'influence de Tangerine Dream à celles de Neuronium, Jarre, Vangelis et même Gandalf. Je dois croire cela sur parole.

Uni Sphere

Uni Sphere (Eric van der Heijden, René Splinter) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Uni Sphere
En revanche, l'empreinte de Tangerine Dream ne fait aucun doute lors du concert suivant. Le nom d'Uni Sphere ne dit probablement rien à personne. C'est normal : il s'agit d'une nouvelle formation, mais composée de deux musiciens déjà bien établis au cœur de la scène électronique néerlandaise et en particulier au sein de l'écurie Groove : Eric van der Heijden et René Splinter. Cette combinaison était l'une des dernières inédite, même si Eric et René ont bien souvent partagé la scène dans d'autres circonstances, notamment lors de la dernière édition des Schallwelle Awards. A l'époque, ils avaient interprété leur premier titre commun, un morceau dédicacé à Sylvia Sommerfeld, l'infatigable promotrice de la musique électronique en Allemagne. Ce titre, désormais intitulé Eloquent Exposure, fait évidemment partie de leur nouvelle set list, et figure en bonne place sur leur premier album, le tout frais Endless Endeavor. La musique d'Uni Sphere ne fait pas seulement penser à Tangerine Dream. Elle évoque plus précisément le TD du début des années 80, mélodique et saturé de séquenceurs. René Splinter maîtrise en particulier le fameux effet de raster, caractérisé par cette impression étrange d'un emballement du séquenceur, que les fans de Tangerine Dream connaissent depuis l'album Thief.

Uni Sphere (Eric van der Heijden, René Splinter) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Uni Sphere (Eric van der Heijden, René Splinter) live @ E-Live 2015

Vile Electrodes (Martin Swan, Anais Neon) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Vile Electrodes
Vile Electrodes

Le duo synth-pop britannique Vile Electrodes, très remarqué lors des éditions 2013 et 2014 du festival Electronic Circus en Allemagne et couronné aux Schallwelle Awards, plaît décidément aux fans vieillissants d'électronique Old School. Même à Lille, où Vile Electrodes a joué en avril devant un public plus branché, l'assistance était à peine plus jeune, révèle Anais Neon, la fille du groupe. En 2014, nous avions laissé Anais et son partenaire Martin Swan en pleine préparation de leur second album. Très retardé, celui-ci paraîtra en février prochain. En attendant, Vile Electrodes peut tout de même présenter ses nouvelles créations, extraites du dernier EP Captive in Symmetry. Deux titres, Real 2 Reel Love et le superbe Dead Feed, avec son entêtant refrain (« can you help me break the cycle ? »), montrent une évolution du groupe vers un son plus dépouillé, et une ambiance qui évoque de plus en plus… Twin Peaks. La voix claire et pure d'Anais y est évidemment pour quelque chose. Le reste du show, avec des morceaux désormais classiques comme Empire of Wolves, The Future Through a Lens, Proximity ou Tore Myself to Pieces, montre que Vile Electrodes s'est constitué un répertoire pop très solide. Qu'attend donc Hollywood pour faire appel à leurs services ?

Vile Electrodes (Martin Swan, Anais Neon) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Vile Electrodes (Martin Swan, Anais Neon) live @ E-Live 2015

Ash Ra Tempel

Ash Ra Tempel (Lutz Ulbrich) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Lutz Ulbrich
Très peu de gens ont vu Le Berceau de cristal de Philippe Garrel, sorti en 1976, un film paraît-il très bizarre. La bande originale, interprétée par Manuel Göttsching et Lutz Ulbrich, n'était probablement pas étrangère à cette atmosphère. Manuel désirait jouer cet album sur scène depuis quelques années. La première mondiale aurait pu se dérouler en France l'année dernière, sous les auspices du Cosmiccagibi d'Olivier Bégué, dans un château du Bordelais. Ce sera donc sur la scène du E-Live. En ouverture, Manuel et Lutz s'échauffent avec un classique, Echo Waves, le morceau d'ouverture du célébrissime Inventions for Electric Guitar. Pour qui n'a pas eu la chance de voir Inventions sur scène au Japon en 2010, joué live sur quatre guitares, le dialogue de Manuel et Lutz ce soir-là constitue une très belle surprise. A cette occasion, Lutz se comporte comme le véritable double de Manuel. Le spectateur qui ferme les yeux serait bien en peine de deviner qui joue quoi.

Ash Ra Tempel (Manuel Göttsching) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Manuel Göttsching
Mais Inventions fut un album solo de Manuel Göttsching et il ne faut pas oublier que le duo Manuel-Lutz fut la dernière mouture d'Ash Ra Tempel en 1975, avant la fondation de son successeur Ashra. Autant dire que ce concert est un petit événement en soi. Le Berceau de cristal, comme l'explique Göttsching entre deux titres, est une composition très simple pour guitares et orgue. L'artiste reproduit aujourd'hui les sons originaux, si bien que le public se trouve entraîné dans un véritable voyage dans le temps. Cet été à Melbourne, il s'était déjà adonné à la même expérience en rejouant Schwingungen et Seven Up avec Ariel Pink comme si on y était (ce concert sera publié en février prochain). Le Berceau de cristal n'a déjà plus rien à voir avec ce son psychédélique. Un adjectif pourrait en résumer la substance : hypnotique.

Ash Ra Tempel (Manuel Göttsching) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Manuel et Lutz ne se contentent pas de rejouer de larges extraits de la bande originale : ils proposent également un morceau inédit, conçu dans le même esprit, avant de conclure leur show par une variation plus légère sur Correlations, comme s'il s'agissait d'un signal destiné à réveiller le patient envoûté. A ce titre, Le Berceau de cristal est probablement l'un des modèles les plus aboutis du concept de deep listening, fidèle en cela à l'enseignement de Timothy Leary et à sa théorie des états modifiés de conscience.


Ash Ra Tempel (Lutz Ulbrich, Manuel Göttsching) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Ash Ra Tempel (Lutz Ulbrich, Manuel Göttsching) live @ E-Live 2015


dimanche 6 avril 2014

Les Schallwelle Awards à la croisée des chemins


L'édition 2014 des Schallwelle Awards, destinée à récompenser les meilleurs artistes allemands et internationaux de musique électronique du millésime 2013, se déroulait cette année encore au planétarium de Bochum, dans la Ruhr. Riche en événements, l'année 2013 a permis de découvrir de nouveaux talents, mais aussi d'attirer l'intérêt, encore timide, des médias. Retour sur cette soirée, qui constitue l'un des plus importants rendez-vous annuels consacrés à cette niche à la fois ancienne et en pleine mutation.

 

Schallwelle Awards 2014 / photo : Werner Volmer
La 6e édition des Schallwelle Awards sous le dôme du planétarium de Bochum (photo : Werner Volmer)


Bochum, le 29 mars 2014

En 2013, avec Peter Mergener, Picture Palace music et Loom, trois figures de la musique électronique traditionnelle avaient été récompensées lors des Schallwelle Awards. Depuis, cette scène si importante en Allemagne a connu une certaine agitation. La tournée de Kraftwerk dans les salles les plus prestigieuses du globe, le Grammy Award d’honneur récolté par le groupe de Düsseldorf, puis la participation d’Edgar Froese et Tangerine Dream à la bande originale de Gran Theft Auto V, l’un des plus gros succès du jeu vidéo de tous les temps, ont à nouveau attiré les projecteurs sur cette musique si particulière, qui n’avait plus joui d’une telle exposition depuis au moins vingt ans. De son côté, le festival Electronic Circus avait eu au mois d’octobre la bonne idée d’élargir son horizon à d’autres genres, avec des artistes comme Auto-Pilot et Vile Electrodes, parvenant ainsi à attirer un public plus large. Sans surprise, les deux duos britanniques étaient nommés cette année aux Schallwelle. Mais c’est Vile Electrodes qui a su le mieux convaincre le jury à Bochum, raflant en quelques minutes les deux prix internationaux. Anais Neon et Martin Swan incarnent un style synthpop et wave dynamique, incontestablement « tendance » et au fort potentiel commercial. Comme l’explique Sylvia Sommerfeld, organisatrice de l’événement, les deux jeunes Anglais apportent une fraîcheur certaine à une scène désormais dominée par des artistes vieillissants (le look fétichiste d’Anais, souligné par le nouveau co-animateur, le journaliste Thomas Gonsior, n’y est probablement pas non plus pour rien).

Les statuettes des Schallwelle Awards / photo : Werner Volmer
Les statuettes des Schallwelle (photo : Werner Volmer)
Comment promouvoir cette scène aujourd’hui ? Cette question reste une préoccupation majeure, comme le confirme Winfrid Trenkler, véritable légende vivante, premier DJ à avoir diffusé du Kraftwerk en Allemagne, et présent ce soir, comme chaque année, pour remettre le Prix spécial [voir notre interview avec Winfrid Trenkler]. Bien que très spécialisée, sinon très localisée, cette niche a tout de même donné le jour à 150 albums (pour presque autant d’artistes) et à une cinquantaine d’événements au cours de la seule année 2013 ! Mais cette richesse est aussi une faiblesse car, dans ces conditions, les fans ne peuvent que s’éparpiller. Ni leur temps ni leurs moyens ne sont extensibles à l’infini. Il ne reste donc qu’à étendre leur nombre. Dans ce but, la qualité de cette musique, son influence sur la musique électronique contemporaine, sont évidemment d’excellents arguments. Winfrid Trenkler en est persuadé : qui découvre ce style pour la première fois ne peut qu’y adhérer. Mais comment atteindre d’autres auditeurs sans le soutien des médias ? Ce mouvement vers l’ouverture est une première réponse. Se pose alors inévitablement la question de savoir jusqu’où il faut aller en ce sens. La Berlin School a sa propre dignité. Réduire son exposition au profit d'autres styles plus accessibles dans le seul but de lui attirer de nouveaux fans constitue un sérieux paradoxe. Car les considérations commerciales sont précisément celles qui, en première instance, ont commandé à son exclusion des grands médias.

Vile Electrodes aux Schallwelle Awards avec Thomas Gonsior / photo : Werner Volmer
Vile Electrodes (ici avec T. Gonsior) (photo : Werner Volmer)
L'association Schallwende, promotrice de l'événement, est très consciente de cette nécessité de trouver un certain équilibre [voir notre interview avec Sylvia Sommerfeld]. D'où ce choix de Vile Electrodes, avec qui les genres traditionnels de la musique électronique ont tout à gagner, d’autant plus que le duo cite explicitement Kraftwerk et Tangerine Dream parmi ses influences. En outre, dès lors qu'il s'agit de découvrir de nouveaux talents, c'est bien la Berlin School, leur genre de prédilection, que cherchent à mettre en avant les Schallwelle Awards. L'année dernière, Nisus, le lauréat du Newcomer Award, et surtout son dauphin, Erren Fleissig Schöttler Steffen, représentaient cette école traditionnelle dans toute sa gloire. Cette année, la consécration, dans la même catégorie, du Britannique Bob Hedger alias Jahbuddha, confirme ce désir de rester à l'affut de ces artistes capables de manipuler des synthétiseurs modulaires et d'improviser de longues séquences planantes dans la lignée de Tangerine Dream (grand cru 1976 en ce qui concerne Hedger). La raison d'être de l'association et de cette récompense n'est-elle pas justement cette joie de découvrir, encore et encore, les mêmes sensations, les mêmes frissons ressentis pour la première fois face à Phaedra ou Ricochet ? Que cette scène ait survécu à quatre décennies de révolutions technologiques et d’explosion de musiques nouvelles ne doit rien à un miracle, et tout à la fidélité de ses fans. Cette année, 3000 personnes ont pris part au vote sur Internet pour désigner les nominés. Ce n’est pas rien. Sylvia Sommerfeld a raison d’en être fière.

Concert d'Eric van der Heijden, Schallwelle Awards / photo : Werner Volmer
Eric v.d. Heijden live @ Schallwelle
(photo : Werner Volmer)
Peut-être avait-t-elle toujours cette question à l’esprit en invitant Eric van der Heijden et Erik Seifert à se produire lors des deux mini-concerts qui accompagnent traditionnellement la remise des prix. Pas de dubstep, de big beat ou de Daft Punk au programme ce soir-là. En 45 minutes, le multi-instrumentiste Eric van der Heijden et son cousin Harold ont ainsi pu faire découvrir au public toutes les nuances de la « dutch connection », invitant successivement sur scène leurs compatriotes René Splinter et Ron Boots pour deux remarquables morceaux aux lignes de séquenceurs immédiatement reconnaissables. Au côté joyeux et rythmé des Néerlandais répondait, plus tard dans la soirée, la face plus sombre et planante des Allemands Erik Seifert et Josef Steinbüchel, qui présentaient leur nouvel album Softlock, mélange de constructions séquencées et de structures progressives à la Tangerine Dream période eighties.

Stefan Erbe, Schallwelle Awards / photo : Werner Volmer
Stefan Erbe (photo : Werner Volmer)
L'autre grand gagnant de la soirée n'était autre que Stefan Erbe, couronné meilleur artiste et meilleur album allemand de l'année 2013. Une consécration pour celui qui fut en partie à l'origine du prix et qui co-animait encore l'événement l'an passé aux côtés de Sylvia Sommerfeld. Ses initiatives, son désir incessant de promouvoir avant tout le travail des autres à travers interviews et organisations de concerts – comme sa série Sound of Sky –, justifient ce prix largement mérité [voir notre interview avec Stefan Erbe]. Curieusement, à part Stefan Erbe, seul Allemand récompensé, c'est la Grande-Bretagne qui s'est adjugé tous les autres prix. Redécouvert il y a peu, Brendan Pollard recevait le prix ad hoc. Quant au Prix spécial ou « Schallwelle d'honneur », c'est à John Kerr, résident d'Amsterdam mais natif d'Angleterre, qu'il fut décerné. Musicalement actif depuis 35 ans, Kerr incarne un autre courant, plus symphonique, de la musique électronique traditionnelle, comme l'atteste son disque Norland, qui lui permis en 1992 de se faire connaître en Allemagne (Meilleur Artiste, Meilleur Album, Meilleur Titre aux Schwingungen Awards, l'ancêtre des Schallwelle). La musique électronique traditionnelle se trouve aujourd'hui à la croisée des chemins. Peut-elle devenir populaire tout en gardant son âme ? Une seule certitude : la relève est assurée. Tant qu'il y aura du courant dans les prises électrique, on trouvera toujours quelqu'un pour tourner un bouton, appuyer sur une touche et en déduire Ricochet. Cette musique fait désormais partie du patrimoine.

John Kerr, Schallwelle Awards / photo : Werner Volmer
John Kerr (photo : Werner Volmer)
Jury : Sylvia Sommerfeld (Schallwende e.V.), DJ Yolande (Radio Happy), Christoph Cech (Eldoradio), Hans-Hermann Hess (Electronic Circus), Andreas Pawlowski, Stephan Schelle (MusikZirkus-Magazin), Stefan Schulz (Syndae).

Palmarès. Prix spécial : John Kerr. – Meilleur Artiste allemand : Stefan Erbe. – Meilleur Artiste international : Vile Electrodes. – Meilleur Album allemand : Stefan Erbe, Method. – Meilleur Album international : Vile Electrodes, The Future Through a Lens. – Prix de la (re)découverte : Brendan Pollard. – Meilleur Espoir : Bob Hedger.

>> Interview de Stefan Erbe et chronique de son disque Method (août 2013)
>> Interview de Sylvia Sommerfeld
>> Interview de Winfrid Trenkler