Après le trompettiste
sud-africain Hugh Masekela, l'écrivain somalien Nuruddin Farah et le
percussionniste urugayen Rubén Rada, le festival Lifelines, organisé par la
prestigieuse Haus der Kulturen der Welt de Berlin, décidait de consacrer sa
quatrième édition à un Allemand, le parrain de la musique électronique
Hans-Joachim Roedelius, à l'occasion de ses 80 ans. Au programme : des
concerts, bien sûr, mais aussi des conférences, des films, des installations et
une exposition autour de la vie et de l'œuvre de cet immense artiste,
aujourd'hui internationalement reconnu. Christopher Chaplin, Tim Story, Stefan
Schneider et tous les habitués de More Ohr Less, le festival qu'il organise
chaque année en Autriche, étaient présents, de même qu'une kyrielle d'invités
du monde entier parmi lesquels Yann Tiersen, Lloyd Cole, Richard Fearless de
Death in Vegas, et Christoph H. Müller de Gotan Project.
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| Le 4e festival Lifelines de la Haus der Kulturen der Welt rend hommage à Hans-Joachim Roedelius |
Berlin, du 3 au 6 septembre 2015
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| Hans-Joachim Roedelius |
C'est à l'initiative de Detlef Diederichsen, directeur du
département « musique et arts vivants » à la Haus der Kulturen der Welt, que nous devons le
privilège d'assister à cette manifestation en l'honneur de Hans-Joachim
Roedelius, qui fait aussi office de fête d'anniversaire pour ce monsieur de 80
ans. Dans sa longue carrière, Achim a noué des contacts, rencontré des artistes
du monde entier, et a fini par réunir autour de lui une famille de fidèles très
éclectiques, mais tous également passionnants. L'affiche du festival en
témoigne : pêle-mêle se succèdent sur scène un groupe de musique traditionnelle
corse, un
songwriter britannique, un
violoncelliste viennois, deux
action
artists brésiliens, des musiciens
folk,
un compositeur américain, un DJ autrichien, et même une formation électronique
française au nom allemand mais fondée par un célèbre chanteur breton. Mais ce
n'est pas dans le cadre idyllique de Lunz am See que se retrouve ce petit monde
: au lieu des sapins, des plages de galets et des canards, ce sont les murs de
béton et les piliers de métal de l'austère Haus der Kulturen der Welt, en plein
cœur de Berlin, qui renvoient l'écho de ces quatre jours de musique.
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| Chor der Kulturen der Welt |
Les festivités sont lancées par le Chor der Kulturen der
Welt, qui interprète une cantate composée dans les années 1730 par un certain
Johann Christian Roedelius, ancêtre lointain d'Achim. Le chœur est accompagné
de musiciens qui, au lieu de jouer leur partition sur des instruments d'époque
– clavecins, violons, hautbois – optent pour des Minimoog aux sons chauds et
épais. On pense beaucoup au célèbre album
Switched-On
Bach, sur lequel Wendy Carlos enregistra en 1968 une dizaine d'œuvres de
Jean-Sébastien Bach sur un synthétiseur modulaire Moog. Cette ouverture donne
le ton de l'ensemble du festival, qui sera un pont jeté entre les cultures du
monde entier, comme le veut le nom du bâtiment qui accueille la manifestation,
mais aussi entre les générations. Pour Roedelius, l'aspect temporel est au
moins aussi important que la dimension spatiale. D'ailleurs, depuis qu'il a créé
le festival More Ohr Less à Lunz, en Autriche, tous ses efforts vont en ce
sens. De par son âge, mais aussi parce que son tempérament est ainsi fait, il
est lui-même ce pont, n'hésitant pas à
s'effacer pour mieux mettre en valeur les autres. Il n'est pas seulement un
pionnier de la musique électronique en Allemagne. Il en est aussi le parrain.
C'est lui qui, en fondant le Zodiak Club à la fin des années 60 à Berlin, a
permis aux autres pionniers de débuter. Cette position de surplomb explique à
la fois son importance dans l'histoire de la musique, mais aussi sa relative
confidentialité. Jusqu'à une date récente, il n'était connu que des initiés,
dans les milieux
underground.
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| Roedelius & Arnold Kasar |
Roedelius & Kasar
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| Roedelius & Arnold Kasar |
La première soirée à Berlin ressemble beaucoup à la dernière
à Lunz le mois dernier. Tour à tour, Achim appelle sur scène un nouveau
partenaire : dans l'ordre, Arnold Kasar, Tim Story & Lukas Lauermann,
Christopher Chaplin et Stefan Schneider, tous familiers du More Ohr Less
Festival. Dès l'entrée en scène d'Arnold Kasar, une première agréable surprise
vient flatter l'oreille du spectateur. Kasar au clavier, Roedelius aux
machines, c'est ce qu'on attendait, mais voilà qu'Achim se lève et, s'appuyant
au piano, entonne quelques mélodies. Car Hans-Joachim Roedelius est aussi
chanteur, et sa merveilleuse voix, légèrement tremblante mais d'une portée
inattendue, adoucirait les cœurs les plus endurcis.
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| Tim Story |
Roedelius & Tim Story avec Lukas Lauermann
La combinaison Roedelius-Story-Lauermann avait si bien
fonctionné à Lunz que les trois hommes rééditent leur performance à Berlin. Nous
ne nous y attarderons donc pas. Le piano d'Achim, les nappes mélancoliques de
Tim et le violoncelle de Lukas assurent un moment d'immense sérénité très
apprécié du public, avant les arrangements plus inquiets, voire franchement menaçants,
de Christopher Chaplin.
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| Roedelius avec Tim Story et Lukas Lauermann au violoncelle |
Roedelius &
Christopher Chaplin
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| Christopher Chaplin |
La carrière de Roedelius au sein de Cluster l'a habitué à
travailler quotidiennement avec un excité, un vrai punk, en la personne de
Dieter Moebius, récemment disparu. Ainsi, alors qu'il était toujours le plus
calme des deux, il a toujours eu à ses côtés une figure de fou fiévreux et
exalté. Ce soir, cette place revient sans conteste à Christopher Chaplin, dont
le bouillonnement et le trouble offrent un contraste saisissant avec la
quiétude d'Achim, comme au bon vieux temps de Cluster. Les remarquables vidéos
de Florian Tanzer qui ponctuent toute la soirée accompagnent admirablement ce
brutal changement d'ambiance. Aux paysages forestiers embrumés qui illustraient
l'univers sonore de Story & Roedelius succèdent de sinistres animations,
comme cette main menaçante recouverte de peinture blanche qui évoque aussi bien
le cinéma expressionniste allemand que les films de zombies italiens des années
70.
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| Christopher Chaplin |
Roedelius & Stefan
Schneider
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| Roedelius & Stefan Schneider |
Retour au calme avec Stefan Schneider. Comme Chaplin, ce
musicien originaire de Düsseldorf dispose d'un petit set d'appareils divers,
générateurs de sons et filtres pour la plupart. A ses côtés, Roedelius se
tourne aussi bien vers son piano que vers ses propres machines, en particulier
ce qui (à vue de nez) ressemble à un Novation Bass Station II, dont il se
servira beaucoup les jours suivants. Moins sombre que Chaplin mais plus
tumultueux que Story, Schneider offre à entendre une facette encore différente,
mais toujours aussi audacieuse, de cette
Roedelius
Connection. En outre, par ses petits gestes aériens, manipulant ses appareils
comme s'il s'agissait de pièces très fragiles, Schneider se révèle aussi
intéressant à voir qu'à entendre.
Débats et exposition
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Peter Kruder, Heiko Hoffmann, Richard Fearless, Stuart Baker |
Le lendemain, les réjouissances débutent dans une salle de
cinéma adjacente à l'auditorium par un panel de discussion consacré à la
carrière et à l'influence de Roedelius dans l'histoire de la musique. Animé par
Heiko Hoffmann, rédacteur en chef du magazine Groove, l'une des références de
la musique électronique en Allemagne, cette passionnante conversation réunit
Richard Fearless, le fondateur de Death in Vegas, Peter Kruder, le DJ
autrichien connu pour son duo Kruder & Dorfmeister, et Stuart Baker, patron
du label britannique Soul Jazz Records.
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| L'installation interactive de Julian Roedelius |
Tous sont, parfois depuis plusieurs décennies, des fans de
Roedelius, Cluster ou Harmonia. Comment en sont-ils arrivés là, à une époque où
Internet ne permettait pas de télécharger d'un clic l'intégralité de la
discographie d'un artiste ? Le bouche à oreille ? Les disquaires d'occasion ?
Oui, mais pas uniquement, explique Richard Fearless. Ce sont surtout les
connexions entre artistes qui ont permis de remonter la piste jusqu'à Achim
Roedelius. Par exemple, un fan de Bowie finissait souvent par s'intéresser à
Brian Eno, le producteur de sa trilogie berlinoise. Qui connaissait Eno pouvait
par la suite se laisser tenter par Harmonia (le trio Moebius/Roedelius/Rother),
dont Eno prétendait à l'époque qu'il était le « groupe de rock le plus
important au monde ». Eno a sans doute été celui qui a le plus mis en lumière
les Allemands. Ce qui explique peut-être aussi leur influence plus précoce à
l'étranger que dans leur propre pays.
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| Exposition Lifelines Roedelius |
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| Richard Fearless, Stuart Baker |
Chose étonnante, ce n'est que depuis quelques années qu’un
immense artiste comme Hans-Joachim Roedelius peut vivre de son art, souligne
Heiko Hoffmann. Si d'autres, comme Tangerine Dream, ont connu un succès rapide,
à la fois critique et financier, il n'a quant à lui jamais possédé de
synthétiseur. De généreux amis lui prêtaient parfois leur matériel. En
revanche, Cluster et Harmonia ont traversé toutes les modes et sont restés les
références de l'
underground jusqu'à
nos jours. Au temps des hippies, raconte Stuart Baker, les initiés vénéraient
Cluster. Quand les punks sont arrivés, leur avant-garde vénérait Cluster. Puis
ce furent les déferlantes techno et électro des années 90 et, là encore, les
plus branchés vénéraient Cluster. Jusqu’à aujourd’hui, où Roedelius finit enfin
par être célébré dans son pays d’origine à sa juste valeur, au point de se voir
consacrer une exposition.
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| Exposition Lifelines Roedelius |
Celle-ci rassemble photos de famille, arbre généalogique, archives
musicales, matériel promotionnel et articles collectors. Trois installations
agrémentent le parcours du visiteur. Brian Eno, compagnon de route de Cluster
et Harmonia le temps de trois albums, n'a pas fait le déplacement jusqu'à
Berlin. On se dit qu'il aurait pu se libérer quelques heures pour venir saluer
son ami. A la place, il lui a dédicacé l'une des installations, sobrement
intitulée
For Achim. Le visiteur
pénètre dans une pièce sombre, seulement éclairée par quelques bougies (type
fausses bougies Ikea) et baignée dans une boucle de musique planante. La mise
en scène est un peu kitsch, mais la musique fait honneur à la réputation du
grand Eno. Un peu plus loin, c'est dans une vaste pièce bétonnée que le public
peut découvrir
Unfinished Portrait of
Roedelius Today, une installation vidéo de Carolin Brandl, à laquelle Hanno
Leichtmann (qui accompagnait Clara Hill à Lunz en 2014) a ajouté un mur sonore de
Roedeliusmusik sur quatre canaux.
Enfin, la famille Roedelius n'a pas hésité à rapatrier depuis Lunz le fameux
Lauscher, ce trône musical imaginé en
2014 par Christine, l'épouse d'Achim, et dont nous avons déjà parlé sur ce blog.
A l'issue du panel animé par Heiko Hoffmann, l'objet de la discussion surgit
dans la salle, tout étonné qu'on en ait déjà fini, et invitant déjà le public à
venir prendre place dans le grand auditorium où le spectacle va bientôt
commencer.
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| L'installation de Carolin Brandl et Hanno
Leichtmann, exposition Lifelines Roedelius |
Caramusa
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| Caramusa |
Pas de musique électronique sur scène, ou très peu, au
programme de cette deuxième soirée berlinoise. L'ouverture est assurée par
Caramusa, groupe de musique traditionnelle corse dont Roedelius a fait la
connaissance il y a une vingtaine d'années lors de l'un de ses nombreux voyages
sur l'île. Achim, présent en permanence sur scène, se penche parfois sur son
piano et ajoute quelques notes minimalistes dont il a le secret aux mélopées
tour à tour entraînantes et mélancoliques des Corses.
Fondé en 1985 par Christian et Jean-Jacques Andreani, mais
puisant de plus profondes racines dans la chanson engagée nationaliste des
années 70, Caramusa parcourt un vaste répertoire tout en langue corse de chants
d'amour, chants sociaux et même chants médiévaux peu connus du grand public,
lequel ne retient bien souvent de la
Corse que sa tradition de chant polyphonique, comme le regrette
Christian Andreani. L'un des airs raconte par exemple l'histoire d'une femme
qui ne retire jamais son fichu noir depuis que tous ses enfants, partis à la
guerre, n'en sont jamais revenus : référence à la guerre de 14 dans laquelle
beaucoup de Corses se sentirent engagés malgré eux. Les frères Andreani ne sont
pas seulement de remarquables chanteurs, ils jouent aussi toute une gamme d'instruments
agro-pastoraux de leur fabrication. Ce soir, il s'agit de flûtes taillées dans
des cornes de caprins – chèvres, mouflons et boucs. A leurs côtés, le fils de
Christian, âgé de vingt ans, accompagne le groupe à la guitare ou à la cetera,
instrument à cordes pincées de la famille du cistre spécifique à la Corse.
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| Caramusa |
Pourtant, Caramusa est loin de se laisser enfermer dans un
quelconque ghetto, ce que la musique traditionnelle est parfois aux yeux des
médias. En recherche permanente de transversalité, ils se livrent régulièrement
à des expériences musicales dans toute l'Europe. L'année prochaine, ils
participeront à l'Itinéraire européen Saint Martin de Tours à l'occasion du 1700e
anniversaire de ce saint très important de la chrétienté, depuis son lieu de
naissance en Hongrie jusqu'au lieu de sa mort à Candes, en Touraine. Cette
disposition à l'ouverture, la même, sans doute, qui anime Roedelius de son
côté, explique que Caramusa puisse accompagner un soir le pionnier de la musique
électronique sur l'une des scènes les plus prestigieuses de Berlin, et le
lendemain jouer lors d'un mariage. Peu leur importe. Tout comme la musique
ancienne est un thème pour Achim, l'électronique ne rebute pas les Corses. Après
le concert, Jean-Jacques Andreani et Achim Roedelius restés seuls en scène, en
donnent une preuve éclatante lors d'une étonnante lecture de poésie.
Jean-Jacques Andreani est en effet poète. Il a publié l'année dernière un
recueil en langue française,
Camera
Oscura, qu'il lui arrive de lire en public sur un « tissage électronique »
de son cru. Ce soir, c'est bien sûr Achim qui fournit le subtil fond sonore à
ses poèmes, tout en lisant à son tour leur traduction anglaise. Pourtant, en
anglais comme en français, les textes restent ésotériques, et il règne dans la
salle une atmosphère de mystère qui touche au sacré.
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| Roedelius & Caramusa |
Tempus Transit & Jurij
Novoselić
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| Tempus Transit & Jurij Novoselić |
Il revient à Tempus Transit de succéder aux Corses. Nous
avons déjà eu longuement l'occasion de parler de Tempus Transit, des habitués
du More Ohr Less Festival. Cette fois au grand complet, Albin Paulus, Stephan
Steiner, l'accordéoniste Heidelinde Gratzl et Hans-Joachim Roedelius,
accompagnés aujourd'hui par le saxophoniste croate Jurij Novoselić (présent à
Lunz l'année dernière), se livrent à un tour d'horizon de la musique
traditionnelle européenne, des Alpes autrichiennes aux Balkans, sans oublier
les compositions de Roedelius lui-même. Les privilégiés qui ont eu la chance
d'assister à leur concert en l'église de Lunz le mois dernier reconnaissent
entre mille ces quelques pièces de
Roedeliusmusik.
Cette fois, Achim se concentre exclusivement sur son piano Bechstein, tandis
qu'explosent les notes de cornemuse et de guimbarde, de violon et de
nickelharpa, de saxophone et d'accordéon. Festif, Albin se livre à quelques
yodels. Soudain plus nébuleux, il enchaîne avec quelques mesures de chant diphonique.
Ce tourbillon de musique acoustique a de quoi surprendre lors d'un hommage au
parrain de la musique électronique. C'est pourquoi, lorsque finit de résonner
l'ultime note de piano de l'ultime morceau, Achim se penche dans un sourire sur
l'une de ses machines et conclut le show par une brève envolée électronique.
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| DJ Peter Kruder |
DJ Peter Kruder &
Richard Fearless
L'électronique reprend ses droits en fin de soirée, non pas
dans l'auditorium de la Haus
der Kulturen der Welt, mais dans le hall d'exposition, où Peter Kruder et
Richard Fearless se succèdent aux platines jusqu'au bout de la nuit pour deux
sets de DJs construits autour de la musique de Cluster et Roedelius.
L'après-midi, Richard Fearless s'inquiétait un peu de passer après Peter
Kruder, les deux hommes ayant manifestement l'intention d'exploiter les mêmes
classiques. La nuit balaie ses doutes. Peter Kruder a choisi de ne pas trop
s'éloigner des morceaux originaux, à la manière de Roedelius lors de son propre
set à Lunz en hommage à Moebius. Richard Fearless, en revanche, se réapproprie
la musique au point de la rendre parfois méconnaissable, tout le contraire de
son travail sur la musique de Roedelius qu'il avait posté le mois dernier sur
Soundcloud.
Depuis longtemps, le fondateur de Death in Vegas est un familier de cette scène
krautrock/électronique, au point que le label allemand Bureau B, sur lequel
officient, outre Roedelius, des artistes comme Lloyd Cole, Karl Bartos et
Ulrich Schnauss, lui a récemment donné accès à l'intégralité de son catalogue.
Le résultat,
Kollektion 4, a été publié le 26 juin dernier. Richard Fearless y
mixe de nombreux titres d'artistes connus ou moins connus comme Günther Schickert,
Faust, Wolfgang Riechmann, Asmus Tietchens, You, Thomas Dinger, et bien sûr
toutes les formations auxquelles Roedelius et Moebius ont été attachés par le
passé.
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| DJ Richard Fearless |
La vie d'Achim
Roedelius
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Le petit Achim dans Verklungene Melodie en 1938
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La troisième journée débute par la diffusion d'une rareté,
Verklungene Melodie, un film UFA réalisé
en 1938 par Viktor Tourjansky. Quel rapport avec Roedelius ? Celui-ci, alors
âgé de trois ans, y interprétait le rôle du petit Bobby, le fils malade de
l'héroïne du film. Par la suite, il devait enchaîner d'autres rôles au point de
devenir l'un des enfants stars des célèbres studios de Babelsberg. Une carrière
précoce brisée par la guerre. Dans
Verklungene
Melodie, son apparition assez tardive à l'écran est l'occasion de plusieurs
exclamations dans la salle, entre «Ooooooh», et «Wie süüüß» ! Une scène
ultérieure nous le montre – déjà – au piano, chantant à tue-tête le célèbre
chant de Noël
O Tannenbaum. Voir tour
à tour le Roedelius de 1938 et celui de 2015 a quelque chose de vertigineux. On prend
alors brusquement conscience du temps qui nous sépare de cette époque et de
tout ce que ce petit garçon innocent a dû subir d'épreuves parfois terrifiantes
avant d'arriver jusqu'à nous.
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| Le grand Achim en 2015, toujours au piano |
La vie de Hans-Joachim Roedelius est précisément l'objet de
la séance de lecture qui s'ensuit dans la salle de cinéma. Detlef Diederichsen,
l'initiateur de l'événement, seul en scène, lit les pages de l'autobiographie
en cours d'écriture du pionnier allemand. Nul ne sait si Achim achèvera ce
travail de retour sur soi tant il est occupé par ses innombrables projets. Et
pourtant, même cette version courte (il s'agit à peu près de l'équivalent de la
publication en anglais postée en 2014 sur
Facebook)
nous éclaire suffisamment sur la vie rocambolesque d'Achim.
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Le portrait de Roedelius qui a servi pour Selbsportrait III |
Enfant star dans les films de la UFA sous le IIIe Reich, il
réchappe au bombardement de Berlin avant de se retrouver, avec sa famille, du
mauvais côté de la frontière. Engagé dans la Volkspolizei
est-allemande, il s’enfuit une première fois à l’Ouest au début des années 50.
Semi-clochardisé, il revient chez lui avec l’assurance, croit-il, de ne pas
être poursuivi. Immédiatement arrêté par la Stasi dès son arrivée sur le sol de la RDA, il goûte pendant plus de
deux ans aux joies des prisons est-allemandes avant de repasser à nouveau à
Berlin-Ouest, cette fois définitivement, peu de temps avant la construction du
mur. Il vagabonde alors un peu partout en Europe, exerçant toutes sortes de
métiers, comme représentant, chauffeur, détective, guide touristique, serveur
et même masseur dans un camp de nudistes en Corse. Ce n’est que tardivement
que, de retour à Berlin-Ouest, on le voit apparaître subitement sur la scène
musicale, où son influence ne se tarira plus.
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Achim Roedelius écoute sa vie racontée par D. Diederichsen |
A l'occasion de cette lecture, on reconnaît dans le public
quelques têtes connues, comme Manuel Göttsching et son épouse, Olaf Zimmermann,
l'incontournable animateur de l'émission
Elektro
Beats sur Radio Eins à Berlin, ou encore le musicien Bernd Kistenmacher,
dont les deux premiers albums,
Head-Visions
(1986) et
Wake Up In The Sun (1987),
connaîtront le 6 novembre prochain les honneurs d'une réédition en CD et en
vinyle sur le décidément incontournable label Bureau B. Achim lui-même vient
ensuite sur scène pour une séance de questions-réponses en écho à son
autobiographie et au panel de discussion de la veille.
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| Astronauta Pinguim (Fabricio Carvalho) |
Astronauta Pinguim
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| Astronauta Pinguim (Ramiro Pissetti) |
Retour à la musique avec Fabricio Carvalho
alias Astronauta Pinguim, un artiste
brésilien que Roedelius a rencontré à Tiradentes (Minas Gerais), à l'occasion
du festival Mimo, où lui et Christopher Chaplin étaient invités en octobre
2014. Astronauta Pinguim est, en ce qui me concerne, la seule déception du
festival. Ce fort sympathique musicien possède tous les derniers outils – le
dernier Minimoog (avec arpégiateur), le dernier Thérémin – mais il en tire si
peu ! Du bruit blanc, quelques beats, une ou deux séquences : rien ne va jamais
très loin. Et les rares fois où un son intéressant vient à être amorcé, Astronauta
Pinguim s'interrompt brusquement pour passer à autre chose. Si bien que son set
ressemble beaucoup à une sorte de
field
recording réalisé dans une ville congestionnée par les embouteillages et
les travaux publics. Or, après une journée entière justement passée à
vagabonder dans les rues de Berlin, au milieu des grues et des marteaux
piqueurs, on aspire au beau, on aspire au grand ! Ce qui a séduit
Roedelius, c’est peut-être la contribution au rétroprojecteur du comparse de Fabricio,
Ramiro Pissetti. Ce dernier dispose de plusieurs récipients transparents dans
lesquels il jette négligemment diverses solutions colorées. Le résultat de ses
manipulations est projeté en direct sur grand écran, pendant que Fabricio
assure seul la partie musicale. Une performance pas si éloignée du mouvement actionniste
cher à Roedelius à ses débuts. Mais le résultat esthétique peine à convaincre.
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| E S B (Elektronische Staubband) |
En fait, il manque peut-être à Astronauta Pinguim un sens de
la mise en scène dont savent faire preuve les Français qui lui succèdent sur
scène. J'ignorais tout du groupe suivant, désigné simplement par les initiales
E S B, jusqu'à ce que Detlef Diederichsen annonce la suite du programme. E S B
n'est autre que l'Elektronische Staubband, trio 100% électronique et surtout
100% analogique fondé par Yann Tiersen avec Thomas Poli et Lionel Laquerriere.
Les vidéos de Luma.Launisch ne sont plus là pour illustrer la musique, mais E S
B dispose de son propre
lightshow,
dont l'élément central est cette ampoule à incandescence très photogénique,
autour de laquelle les trois hommes ont installé leurs instruments. Denses, puissants,
rythmés, dramatiques, leurs morceaux très expressifs savent aussi explorer des
humeurs plus sombres. Un grand moment, que le public aura peut-être le loisir de
revivre à la maison, puisque le groupe sortira son album le 16 octobre
(toujours chez Bureau B).
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| E S B. De gauche à droite : Thomas Poli, Lionel Laquerriere, Yann Tiersen |
Qluster
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| Qluster |
Hans-Joachim Roedelius n'était pas encore apparu sur scène
ce soir-là. Le voici enfin avec la dernière mouture de son groupe Qluster,
désormais un trio depuis qu'Armin Metz a rejoint Achim et Onnen Bock. Fondé en
2010 après la séparation de Cluster, Qluster (avec un Q) sortait, le 10 juillet
dernier, l'album
Tasten, déjà le
cinquième (chez… Bureau B). Roedelius et ses deux jeunes compagnons ne
reproduisent en rien l’univers de Cluster. La rage sonore de Dieter Moebius
n’est plus là : Onnen Bock et Armin Metz sont, de ce point de vue, plus
proches d’Achim que de Dieter. Remarquable mélange de piano acoustique, de
bruitages intrigants et de mélodies vaporeuses (souvent jouées par Achim sur ce
Novation qu’il semble affectionner), le concert de Qluster, très
ambient, semble emprunter un nouveau
chemin de traverse. Finalement, c’est en cela qu’il reste fidèle à l’esprit de
Cluster, dont la philosophie consistait précisément à défricher de nouveaux
horizons.
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| Qluster. De gauche à droite : Onnen Bock, Roedelius, Armin Metz |
Film scores
Deux films documentaires entament la quatrième et dernière journée
de festival. Le premier, Witness to War:
Dr. Charlie Clements (Deborah Shaffer ,1985), le plus intéressant des deux
(et qui mériterait d’ailleurs une critique serrée), emprunte sa bande son quasi
exclusivement à un seul morceau de Cluster, Helle
Melange, extrait de l’album Curiosum
(1981). Le second film, le faible Stalin:
Red God (Frederick Baker, 2001), utilise quant à lui diverses sources sonores,
parmi lesquelles ont reconnait des musiques d'Achim. Pour les organisateurs, il
s’agissait bien entendu d’illustrer la contribution de Hans-Joachim Roedelius
au marché de la bande originale de film. De nombreux autres titres de son
répertoire ont pu être utilisés ici ou là, parfois officiellement, souvent en
toute illégalité. Mais le morceau le plus souvent repris restera probablement By this River, une collaboration de
Roedelius et Moebius avec Brian Eno, qui figure sur l’album de ce dernier Before and After Science (1977). Au lieu
des deux films précités, il eut été intéressant de montrer au public des
extraits de tous les films, courts métrages et documentaires où figure ce
passage.
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| Roedelius & Lloyd Cole |
Lloyd Cole &
Roedelius
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| Lloyd Cole |
La musique reprend à l’auditorium le soir même avec un
premier invité assez inattendu : Lloyd Cole. Quel rapport peut bien
entretenir avec le pionnier de la musique électronique ce rockeur et s
ongwriter qui s’est fait connaître dans
les années 80 avec son groupe The Commotions avant de rencontrer un immense
succès en solo en France au début des années 90 ? C’est qu’au tournant des
années 2000, tout en poursuivant sa carrière rock, Lloyd Cole a découvert les
logiciels. Et dès 2001, il publiait le remarquable
Plastic Wood, un album d’expérimentations électroniques pas si
éloigné du travail d’un certain monsieur Roedelius. Les deux hommes se devaient
de se rencontrer. Ce fut chose faite en 2013 avec l’album
Selected Studies vol. 1, encore une pépite Bureau B. Entretemps,
Lloyd s’était de plus en plus investi dans l’électronique, étudiant ses
principes et acquérant un véritable système modulaire. Le 4 septembre sortait
1D, son second album solo électronique
composé de sessions privées non utilisées sur
Selected Studies.
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| Lloyd Cole |
Le show débute avec un morceau que Lloyd Cole prétend avoir
développé la veille dans sa chambre d’hôtel. Bien entendu, Achim l’accompagne
au piano ou aux machines pour dix minutes d’improvisations et
d’expérimentations entre
ambient et
bruitisme. Achim n’en a pas encore fini que Lloyd s’empare de sa guitare et
entame un récital rock et folk mélangeant quelques-uns de ses standards (des
chansons d’amour, bien sûr) et des compositions plus récentes. Car Lloyd, bien
que grisonnant et désormais porteur de grosses lunettes, est resté le chanteur
charismatique de sa jeunesse. Chez lui, les deux univers – chanson rock et
musique électronique – sont complètement distincts. Et cette sorte de
bipolarité fait de lui l’un des artistes les plus intéressants du moment.
 |
| Roedelius & Lloyd Cole |
Conscient de cette dichotomie, il s’interrompt au bout de trois chansons et
lâche : « Vous étiez venus écouter de la musique électronique et
voilà ce que vous obtenez ! J’avais prévenu Achim. Je lui avais dit que je
n’aurais jamais le temps de développer tout un set électronique à temps pour le
festival, et qu’il fallait annuler ma participation. Mais c’est lui qui m’a suggéré :
"Tu n’as qu’à amener ta guitare, nous verrons bien". Ne me blâmez
pas, c’était son idée ! » Et de montrer du doigt le coupable, hilare
devant son piano. Tout aussi brusquement, Lloyd Cole range sa guitare et
revient à ses machines pour une deuxième séance d’improvisation avec Achim. Au
bout de quelques minutes, Lloyd a déjà débranché tous ses câbles, sa musique
s’est lentement éteinte, mais Achim a encore quelque chose à dire, quelques notes
à exprimer. Et c’est tout. Achim et Lloyd cumulent des dizaines d'années
d'expérience et pourtant, on ne peut s’empêcher de se dire que ces deux-là
iront loin ! Ils n’avaient jamais joué ensemble sur scène.
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| Roedelius & Christoph H. Müller |
Roedelius &
Christoph H. Müller
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| Hans-Joachim Roedelius |
Mais nous n’avons encore rien vu. Christoph H. Müller,
cofondateur de Gotan Project, rejoint ensuite Achim sur scène pour présenter le
premier album du duo,
Imagori, lui
aussi publié ce 4 septembre mais cette fois par Grönland, la maison de disque
d’Herbert Grönemeyer. Nous en avons déjà eu un bref aperçu à Lunz le mois
précédent. Cette fois, les deux hommes interprètent l’intégralité de l’album,
rencontre fructueuse de leurs deux univers très différents. L’un des morceaux, le
remarquable
Origami II, résume assez
bien l’atmosphère du disque. Il est illustré à l’écran par un clip brillant
signé Alex Gonzales. Rythmé, lancinant, riche, le concert de Roedelius et
Müller montre aussi l’étendue de l’inspiration des deux hommes, pourtant très
occupés toutes l’année par leurs projets respectifs. Nous ne sommes plus dans
les improvisations de la
generative music.
De toute évidence, chaque morceau a été travaillé et composé avec soin. Quelle
performance !
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| Christoph H. Müller |
Au cours de ces quatre jours, Hans-Joachim Roedelius, présent sur
scène tous les soirs, a accompagné presque tous ses invités dans des styles et
des ambiances bigarrés. Parmi toutes ces collaborations, la dernière, avec Christoph
H. Müller, ferait une excellente introduction à son univers, car elle est la
plus susceptible d’atteindre un public plus large.
A l’issue du concert, Achim fait encore preuve d’une énergie
extraordinaire, lui qui n’arrête pas de galoper en tous sens sur scène et en
coulisses depuis le début du festival. Très ému, il n’oublie pas de remercier
tout le monde pour ce merveilleux cadeau d'anniversaire. Nous devrions le
remercier à son tour, car une fois encore, c'est Achim qui a tout donné sans
compter : sa gentillesse, sa générosité, sa musique.