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samedi 20 juillet 2019

Tangerine Dream live @ Night of The Prog XIV, Loreley, 19 juillet 2019

Tête d’affiche de la première journée de la quatorzième édition du festival Night of the Prog, qui réunissait également Chandelier et IQ, Tangerine Dream a donné un concert de deux heures sur la célèbre scène de la Loreley, au bord du Rhin. Que vaut Tangerine Dream sans Edgar Froese ? On devrait déjà le savoir, car depuis cinq ans, le groupe, désormais composé de Thorsten Quaeschning, Hoshiko Yamane et Ulrich Schnauss, a donné 25 concerts et publié une dizaine de disques. Mais c’était l’occasion de s’en rendre compte en live.


Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019 / photo S. Mazars
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019

La Loreley, Sankt Goarshausen, le 19 juillet 2019

Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019, Thorsten Quaeschning / photo S. Mazars
Thorsten Quaeschning
Qu’il paraît loin, ce premier concert de Tangerine Dream à la Loreley il y a onze ans. A l’époque, Edgar Froese était entouré de Thorsten Quaeschning, Linda Spa, Iris Camaa et Bernhard Beibl. Le dernier album en date était alors Views From A Red Train, et le groupe venait de sortir les nouvelles versions de Tangram et Hyperborea. Ces réenregistrements de classiques étaient alors la grande affaire d’Edgar Froese. En 1994, avec la compilation Tangents, composée de morceaux célèbres de l’époque Virgin rendus méconnaissables par les overdubs, voire complètement réenregistrés, Edgar avait débuté une phase d’exploration et de réappropriation de son glorieux passé.
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019, Ulrich Schnauss / photo S. Mazars
Ulrich Schnauss
De quoi avoir en stock, bien rangées dans les mémoires numériques, des versions de classiques exploitables sur scène. On a déjà oublié que, jusqu’au milieu des années 90, les concerts de Tangerine Dream, sans être improvisés comme dans les années 70, consistaient encore en un mélange d’extraits de l’album en cours et de morceaux spécialement composés pour l’occasion. 220 Volt, en 1993, est ainsi le dernier live de musique inédite publié par TD. Dès la tournée européenne de 1997, le groupe divise ses shows en un « vintage set » et un « modern set ». Tandis que ce dernier reprend les titres des disques les plus récents, le premier permet aux fans d’entendre, parfois pour la première fois en live, des tubes d’autrefois.

Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019 / photo S. Mazars
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019
D’après la communication officielle du groupe, Edgar Froese, en congédiant le groupe en 2014 et en rebâtissant sa formation avec Thorsten, Ulrich et Hoshiko Yamane, aurait eu l’intention de revenir à l’improvisation des débuts. Livré à lui-même, comment le trio restant a-t-il repris l’héritage à son compte ?

Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019, Thorsten Quaeschning / photo S. Mazars
Thorsten Quaeschning
Les fans qui ont eu l’occasion d’assister à un concert de TD depuis la mort d’Edgar, ou ceux qui en ont acheté les captations en CD le savent : le trio n’a pas renoncé au répertoire. Les spectateurs de la Loreley ont donc entendu l’inévitable Love on a Real Train et le thème de Sorcerer. Ils n’ont pas non plus échappé à White Eagle ni à Cloudburst Flight. Je ne suis pas enthousiaste par rapport à ces choix pour plusieurs raisons. D’abord, ces versions lourdement mises au goût du jour rendent l’original tellement méconnaissable qu’on se demande pourquoi le groupe a cru bon de laisser encore entendre, en fond sonore, les séquences de ces immenses classiques. Certes, les morceaux revisités par Thorsten et Ulrich sonnent plus « authentiques » que lors des tournées avec l’ancien groupe. Plus question d’ajouter un motif de guitare acoustique pour que Bernhard Beibl ne s’ennuie pas sur scène, une partie de saxo pour Linda, ou un solo de triangle pour faire plaisir à Iris ! Mais le beat est toujours là, et il écrase tout le reste, rendant inaudibles les subtilités des textures originales.
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019, Yoshiko Yamane / photo S. Mazars
Hoshiko Yamane
Pas sûr que cela apporte grand-chose aux fans comme expérience sonore. Pas sûr, non plus, que cela permette au groupe de gagner de nouveaux auditeurs. Pour cela, il faudrait peut-être deux ingrédients : 1/ jouer moins fort, de sorte que les basses, dont la clarté est si importante chez TD, ne soient pas que des vibrations ; 2/ ne pas se reposer à ce point sur la puissance des boîtes à rythme. Non seulement le beat noie la beauté des compositions d’origine, mais en lui-même, il ramène Tangerine Dream au niveau de n’importe quel artiste de musique électronique qui utilise les même standards. Or le nom de Tangerine Dream ne doit-il pas rester au-dessus de la mêlée ? Que peut se dire un festivalier venu écouter du rock progressif ou ayant fait le déplacement pour IQ, sinon : « Ah ! Encore un truc techno ! » D’ailleurs, un bon tiers du public avait quitté les tribunes au bout d’une heure de concert.

Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019 / photo S. Mazars
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019, Yoshiko Yamane / photo S. Mazars
Et ceux-là ont raté le meilleur. Depuis le concert de septembre 2016 au festival Schwingungen, le trio se fend parfois, en guise de rappel, d’une session improvisée (Thorsten appelle cela une « composition en temps réel ») d’une durée d’une demi-heure à 45 minutes. Et là, tout y est : les longues nappes d’introduction, les séquenceurs, les flûtes et les cordes mellotron. Plusieurs d’entre elles ont été captées et publiées sous le titre de Sessions. Et toutes sont très différentes. Celle de la Loreley, d’une durée de trente minutes, permet à Hoshiko de donner enfin la mesure de son violon. Cette session n’est peut-être pas la meilleure jusqu’à présent. Le sommet, à mon avis, a été atteint lors de l’hallucinant Tulip Rush au festival E-Live en octobre 2017.
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019, Yoshiko Yamane, Ulrich Schnauss / photo S. Mazars
Hoshiko Yamane, Ulrich Schnauss
Mais si l’objectif d’Edgar était un retour aux sources, celui-ci a bien été atteint. Le maestro lui-même n’avait pas franchi ce pas. Ses deux derniers shows en Australie, toujours fondés sur l’exploitation du passé (cette fois, ils revisitaient Sorcerer), n’indiquaient pas le chemin que Thorsten et Ulrich ont finalement choisi d’emprunter. Comme si les deux disciples avaient attendu la mort du maître pour recommencer à jouer à la manière du Tangerine Dream des seventies. L’utilisation de la marque « Tangerine Dream » après la mort de son fondateur et dernier membre original avait suscité en son temps beaucoup d’interrogations parmi les fans. Et pourtant, parmi eux, qui n’a pas envie d’entendre White Eagle en live, même noyé sous un beat contemporain ? Qui n’a pas envie, parallèlement, d’assister à un concert improvisé, comme au bon vieux temps ? C’est ce que font Thorsten, Hoshiko et Ulrich. Il faut voir le trio comme un nouveau groupe, à la double identité : à la fois un groupe de reprises de Tangerine Dream, et un groupe successeur de Tangerine Dream, comme il y en a des dizaines sur la scène Berlin School, mais qui aurait la double particularité d’être à la fois le meilleur d’entre eux, et de s’appeler également Tangerine Dream.

Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019 / photo S. Mazars
Tangerine Dream @ Night of The Prog 2019
Set list : Kiew Mission. - White Eagle. - Betrayal (Sorcerer Theme). - Love on a Real Train (Risky Business). - Identity Proven Matrix. - It Is Time to Leave When Everyone Is Dancing. - Rubycon Part I. - Power of the Rainbow Serpent. - Madagasmala. - Cloudburst Flight. - [Rappel] Session improvisée.


dimanche 30 septembre 2018

Electronic Circus 2018 avec Harald Grosskopf et Picture Palace music


Pour leur 11e saison, Frank Gerber et Hans-Hermann Hess, irremplaçables fondateurs du festival Electronic Circus, avaient prévu deux têtes d’affiche : la légende Harald Grosskopf et l’infatigable Thorsten Quaeschning, qui incarne à lui seul la scène Berlin School depuis qu’il a pris la tête de Tangerine Dream. Une formation espagnole, Audiometria, et une irlandaise, Tiny Magnetic Pets, assuraient la première partie.


Thorsten Quaeschning's Picture Palace music live @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars
Thorsten Quaeschning's Picture Palace music live @ Electronic Circus 2018

Detmold, le 29 septembre 2019

Tiny Magnetic Pets live @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars
Tiny Magnetic Pets
Je ne savais rien d’Audiometria, la formation invitée à ouvrir cette 11e édition de l’Electronic Circus. Je n’en sais toujours pas plus, puisque, retardé par le trafic sur les autoroutes allemandes, j’ai intégralement manqué leur prestation. Heureusement, comme le festival lui-même avait du retard, j’étais là à temps pour découvrir les Dublinois de Tiny Magnetic Pets, un groupe actif depuis 2010. Je n’ai pas été séduit par l’électro-pop dansante de Paula Gilmer (chant), Seán Quinn (synthés) et Eugene Somer (percussions et séquenceur). Le trio explore un filon si saturé, que seules des chansons vraiment extraordinaires permettraient de se démarquer et d’emporter l’adhésion. Mais aucun titre ne surnage vraiment. Le groupe a pourtant joué l’un des deux morceaux coréalisés avec Wolfgang Flür (ex-Kraftwerk) sur leur dernier album, Deluxe/Debris (2017). Mais il faut croire qu’un featuring prestigieux n’y change rien. L’identité visuelle rétro à base de Space Invaders, d’art soviétique, d’imagerie eighties et, bien sûr, de synthés analogiques-comme-on-n’en-fait-plus, montre elle-même ses limites. C’est un segment également exploité jusqu’à la corde.

Harald Grosskopf live @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars
Harald Grosskopf
Harald Grosskopf est l’un des personnages les plus attachants, et les plus intéressants, de cette immense scène allemande dont il est l’un des pionniers ; il fut dans tous les bons coups dans les années 70 (Wallenstein, Schulze, Ashra, YOU : ça fait beaucoup !). Très occupé par divers projets parallèles, il donnait ici à voir l’un de ses rares concerts en solo. Pour ma part, c’est la première fois que je le vois derrière des synthés plutôt que derrière sa batterie. Il est toujours le batteur d’Ashra au côté de Manuel Göttsching. Mais depuis l’année dernière, il est très occupé par son projet commun avec l’ancien de Kraftwerk Eberhard Kranemann, Krautwerk. L’engouement pour cette scène est telle que les deux hommes ont été invités, en mai dernier, à jouer à Shenzhen, en Chine, dans le cadre du Tomorrow Festival.

Harald Grosskopf live @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars
Harald Grosskopf + Andreas Kolinski live @ Electronic Circus 2018
Harald célèbrera bientôt les 40 ans de son album référence, Synthesist, paru en 1980. Il semble qu’il n’ait pas voulu attendre jusque là pour publier Synthesist Reloaded, un album de remixes qui témoigne de son immense influence sur les musiciens électroniques plus jeunes. L’album a été réalisé en collaboration avec un jeune (né en 1964 tout de même) musicien et ingénieur du son, Andreas Kolinski. Ce dernier l’avait déjà aidé sur l’album, Naherholung, dont nous avions parlé lors de notre interview il y a deux ans.

Harald Grosskopf - Synthesist Reloaded (2018) / source : discogs.com
Tous deux ont l’occasion de parler en public de leur collaboration, puisque, depuis l’édition 2017, le festival organise de petites interviews publiques des musiciens en tête d’affiche. Thorsten Quaeschning et Harald Grosskopf prennent donc place tour à tour à côté d’Ecki Stieg, l’animateur de l’émission Grenzwellen sur Radio Hannovre, grand spécialiste de l’exercice. Harald Grosskopf, avec humilité, n’hésite pas à exposer tout ce qu’il a appris musicalement auprès de son cadet, et en retour, s’étonne presque du respect qu’Andreas lui témoigne, à lui qui « ne connaît rien à la musique ». Andreas Kolinski explique pourquoi : « Harald, la musique, il la sent ».

Harald Grosskopf live @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars
Le concert débute par quelques mots d’Harald en hommage à Udo Hanten, disparu il y a quelques semaines et avec lequel il avait collaboré au sein de YOU. Il n’oublie pas de rappeler également la mémoire de Klaus-Hoffmann-Hoock, avant de débuter son set par un morceau inédit, un work in progress qui n’a pas encore de nom : rythmé, entêtant, mais très porté sur l’atonalité, un peu comme les derniers morceaux de Manuel Göttsching. Suit une nouvelle version de son titre le plus célèbre, So Weit, so Gut, ouverture de Synthesist et générique, pendant de nombreuses années, de l’émission Schwingungen de Winfrid Trenkler. J’ai surtout été impressionné par le troisième morceau, que je n’ai pas réussi à identifier : longue introduction faite de nappes assez inquiétantes, suivie d’une excellente séquence autour de laquelle Harald donne son meilleur aux percussions.

Thorsten Quaeschning's Picture Palace music live @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars
Thorsten Quaeschning's Picture Palace music live @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars

Je suis presque sûr que Thorsten Quaeschning n’avait plus rien publié avec Picture Palace music depuis Remnants en 2013, tant la gestion de la succession de Tangerine Dream l’accapare. Ecki Stieg lui a même demandé s’il trouvait encore le temps de dormir. Mais il est de retour cette année avec une nouvelle bande originale, cette fois d’un film américain. Une fiction américaine ! Les Allemands prennent très au sérieux la reconnaissance de l’un des leurs aux Etats-Unis, comme en témoigne l’interview avec Ecki. Le film s’appelle [Cargo], c’est le premier long métrage d’un certain James Dylan et ça raconte l’histoire d’un type qui se réveille dans un container à côté d’un téléphone portable et qui n’a que 24 heures pour réunir une rançon de 10 millions de dollars. La BO est sortie en CD et en vinyle.

Thorsten Quaeschning's Picture Palace music Cargo / source : discogs.com
Thorsten Quaeschning est un artiste étonnant. On ne sait jamais à quoi s’attendre avec lui. J’avais un peu peur, car ma dernière expérience de Picture Palace music au planétarium de Bochum avait été éprouvante : un mur de son inaudible, joué beaucoup trop fort, dans lequel l’auditeur ne pouvait jamais pénétrer. En outre, Picture Palace music a toujours eu une identité musicale hésitante. Les fréquents changements de personnel n’y ont pas peu contribué. Cette fois, Thorsten Quaeschning s’est entouré de sept musiciens : un batteur, un guitariste, un second clavier, une violoncelliste et trois violonistes, dont Hoshiko Yamane, sa complice de Tangerine Dream.

Thorsten Quaeschning's Picture Palace music live @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars
Thorsten Quaeschning
A l’origine, Picture Palace music s’était fait une spécialité d’accompagner en live la projection des classiques allemands du cinéma muet. C’est un peu au même genre de spectacle que nous assistons. Le film est projeté intégralement à l’écran, mais sans la bande-son, comme un muet ! Autrement dit, si nous avons vu [Cargo], nous ne l’avons pas entendu. A la place, nous avons écouté Thorsten et sa bande rejouer la bande originale synchronisée. Disons le d’emblée : le show ne m’a pas donné envie de voir le film mais je recommande sans hésiter la bande originale. Depuis qu’il travaille avec Ulrich Schnauss (aussi bien au sein de Tangerine Dream qu’à l’occasion de leur très bon album Synthwaves), Thorsten Quaeschning semble moins réticent à revisiter le son TD du temps de la splendeur. Les cordes, qui interviennent tard, m’ont même fait penser à l’ouverture de Zeit. Son léché, intensité dramatique à son comble, séquences grandioses à la Chris Franke (comme sur le titre Wanderbaustelle) : tous les ingrédients sont là pour séduire les fans de toujours et conquérir un nouveau public.

Thorsten Quaeschning's Picture Palace music live @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars

Encore faut-il que celui-ci se montre. Harald Grosskopf n’a pas pu s’empêcher de remarquer que le public semble plus clairsemé d’année en année, de même que les crânes des visiteurs. J’avais déjà émis des doutes sur la stratégie de Frank Gerber de programmer des groupes dance/pop dans l’espoir d’attirer un nouveau public. Or ce que j’avais soupçonné se produit. L’Electronic Circus offre bien un nouveau public à ces groupes, mais le public habituel de ces derniers, lui, ne vient pas et, du coup, ne s’ouvre pas à la scène qu’Electronic Circus prétend promouvoir. « Si nous ne programmons que les vieux groupes ou de la Berlin School, disait en substance Frank, le festival mourra ». Peut-être, mais tout dépend du motif qui a présidé en premier lieu à la fondation du festival : s’agit-il d’organiser un festival quel qu'il soit, ou s’agit-il de promouvoir un certain genre de musique électronique, celui qui fut inventé par Tangerine Dream, Kraftwerk et cie ? Dans le second cas, pourquoi programmer de la pop ? Dans le premier, pourquoi ne pas franchement programmer que de la pop ? Le succès financier du festival serait peut-être assuré, mais dans ce cas, ce ne serait qu'un festival pop de plus. Si le public semble vieillissant en Allemagne, ce n’est pas le cas ailleurs dans le monde. C’est, du moins, l’expérience d’Harald Grosskopf. Lors de son concert en Chine, le public n’avait pas plus de 25 ans de moyenne d’âge. « On n’est jamais prophète en son pays » résume-t-il, fataliste. Ailleurs, ces gens sont absolument dans le coup ! Alors pourquoi pas en Europe ?

Frank Gerber, Hans-Hermann Hess @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars
Frank Gerber, Hans-Hermann Hess
Et si ce n’était qu’un problème d’image ? Les festivals, les labels, les artistes, y sont tous plus ou moins pour quelque chose. Je vous invite à visiter les sites Internet (Cue Records, Groove), à considérer les supports de com’ (affiches des festivals, flyers, logos, couvertures de disques) : l’ imagerie « planètes et astronautes » ou « zen et relaxation », les choix esthétiques peu attrayants, le côté Jean-Michel Jarre champêtre : rien de tout cela n’est de nature à attirer un public plus jeune, alors que, de toute évidence, ce public existe, n’attend qu’une chose et ne le sait pas encore : qu’on lui colle un casque sur les oreilles avec Rubycon à plein volume !



dimanche 19 mars 2017

Schallwelle Awards : où va la musique électronique ?


Quatre ans après Peter Mergener, Robert Schroeder, un autre représentant de cette « seconde génération » de la Berlin School, était à l’honneur à la cérémonie des Schallwelle Awards. Son premier album, Harmonic Ascendant, paru en 1979, est resté une référence pour le genre. Il démontrait que la musique électronique n’est pas toujours mécanique et sans âme, qu’elle est aussi pleine de chaleur, de vie et de drame. Un autre romantique, Ulrich Schnauss, clôturait la compétition, dominée comme l’an passé par Jean-Michel Jarre et Tangerine Dream.

 

Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Les Schallwelle Awards sous le dôme du planétarium de Bochum


Bochum, le 18 mars 2017

Pas moins de 500 nouveaux albums étaient présélectionnés cette année au titre de l’édition 2016 des Schallwelle Awards. Un record, même si, à en croire le docteur Alfred Arnold, fan absolu et membre du jury, ce chiffre s’explique par un élargissement du périmètre des genres musicaux considérés. En dehors de l’incontournable Berlin School, le jury cette année n’a pas hésité à aller chercher les artistes dans les genres les plus éclectiques : ambient, dub, pop etc. Toujours co-présentateur de la cérémonie aux côtés de Sylvia Sommerfeld, le journaliste Thomas Gonsior avoue n’avoir pas pu tout écouter, mais « presque tout ». Aveu plus inattendu : une vaste majorité n’est pas à la hauteur. Un tel jugement n’a rien de facile au sein d’un milieu si restreint où tout le monde se connaît. On ne veut blesser personne. Ainsi Sylvia se confond-elle en excuses parce qu’il n’y a qu’un gagnant dans chaque catégorie. Elle supplierait presque les perdants de ne pas lui garder rancune. Son état d’esprit résume peut-être celui de cette Allemagne merkelienne qui se damnerait plutôt que de prêter le flan au soupçon de discrimination. L’intention est louable, mais dans le cas de la musique, ne vaut-il pas mieux dire la vérité à un musicien médiocre plutôt que de le voir se fourvoyer ? Quitte à y mettre les formes : la brutalité des émissions de téléréalité, le goût pour l’humiliation des candidats éliminés représentent l’écueil inverse, tout aussi détestable que le « tout le monde a gagné ».

Le critère du bien en art

Sylvia Sommerfeld, Thomas Gonsior @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Sylvia Sommerfeld et Thomas Gonsior
Pendant ce temps, la qualité de toute cette musique reste la question tabou. Comment juger ? Le fonctionnement des Schallwelle est simple. Il s’agit d’un double vote : vote du public (sur Internet), vote du jury. Chacun s’exprime selon ses goûts, et la magie du vote se charge de transformer cet agrégat de subjectivités en une somme chiffrée, quantifiable, objective. Imparable. Mais si la vérité de tel ou tel artiste, c’est le nombre de suffrages obtenus aux Schallwelle, la même logique commandera de considérer que c’est aussi le nombre de hits sur YouTube, celui de likes sur Facebook et en dernière analyse, les chiffres de ventes. Au bout du compte, c’est donc le marché qui décide qui est un grand artiste et qui ne l’est pas. D’instinct, cette idée nous rebute. Un seul exemple nous confirmera nos soupçons : Boney M a vendu plus de disques qu’Edgar Froese. Alors ? Il existe bien un critère de jugement quelque part.

Or nous n’aimons pas juger. Peut-être parce que nous ne sommes pas sûrs de notre propre jugement, ou que celui de l’autre nous intimide, mais surtout parce que nous partageons tous cette crainte d’être pris en flagrant délit de discrimination. Juger, c’est déjà distinguer. C’est pourquoi nous nous réfugions tous derrière nos goûts. Qui n’a pas prononcé les phrases suivantes : « Tout ça, c’est une affaire de goûts », « Chacun ses goûts », « Des goûts et des couleurs, on ne discute pas » ? Eh bien moi, j’aime discuter. Ce relativisme passe pour le comble de la tolérance alors qu’il ne fait que renforcer en chacun le dogmatisme : « j’ai dit ce que j’avais à dire, j’ai proclamé mon opinion à la face des autres, je n’ai pas à écouter la leur ». Comment le relativisme me permettrait-il d’accorder le moindre crédit à l’opinion d’autrui ? C’est l’idée même de vérité objective qui s’effondre. Il n’y a pas de vérité, il n’y a que des points de vue.

Kebu live @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
En revanche, l’idée de discussion n’a de sens que si j’envisage mon opinion comme potentiellement imparfaite, lacunaire, voire fausse. J’accepte la possibilité d’une opinion plus autorisée que la mienne. On comprend bien qu’il ne s’agit pas ici de faire jaillir une hypothétique objectivité de la confrontation ou de l’addition d’opinions également vraies ou fausses. Au contraire, cette perspective postule qu’il existe quelque chose comme une vérité objective, en dehors de toute opinion et de tout point de vue. Le danger qui guette cette manière de penser s’appelle le dogmatisme. Une opinion prétend se confondre avec la vérité objective. C’est pour conjurer le retour de toutes les logiques inquisitoriales que nous avons proclamé le relativisme. Or nous remarquons que lui aussi mène au dogmatisme, et même bien plus sûrement, car il fait de chacun de nous des inquisiteurs. Ce faisant, il détruit l’idée même de débat public.

Dans le milieu qui nous occupe, la question pourrait se poser de la manière suivante : y a-t-il quelque chose comme de la bonne musique ou tout est-il relatif ? C’est là qu’une autre tentation nous guette. Certains artistes avec lesquels j’ai eu l’occasion de discuter concèdent que tout n’est pas relatif. Mais pour refonder l’idée d’une certaine qualité objective de la musique, ils se réfugient une fois de plus derrière ce qui est quantifiable : le mixage, le mastering, toutes choses qui dépendent entièrement du matériel et non du musicien : de son talent, de son inspiration, de sa virtuosité. Je leur parle « musique », ils me répondent « son ». Là encore, le débat a glissé imperceptiblement de la qualité de la musique à celle de la prise de son.
Sylvia Sommerfeld, Stefan Erbe @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Sylvia et son vieil ami Stefan Erbe
Il arrive que le même homme cumule les deux casquettes : musicien et ingénieur du son. Je ne nie pas qu’il soit possible de juger ainsi le travail du second, mais dans l’affaire, on n’a toujours pas parlé du premier. J’affirme que la qualité de la musique et celle du mixage sont indépendantes. Si cela n’était pas vrai, apprécier la musique de rue et les vieux disques qui craquent serait une impossibilité logique.

J’ai écouté un certain nombre des artistes et des disques nominés. Or il n’y a jamais rien à redire sur le mixage. Ces gens – je ne parle pas seulement des grands noms – savent manifestement ce qu’ils font. Mais leur musique a-t-elle une âme ? Tel est le critère à retenir. Et c’est à l’aune de ce critère qu’on peut juger le palmarès de cette nouvelle édition des Schallwelle Awards.

Les Schallwelle entre enracinement et appel du grand large

Cette édition, la neuvième, fait prendre conscience du chemin parcouru. L’esprit familial des débuts tend à se dissiper. La première fois que j’ai assisté à la cérémonie, en 2013, il y avait foule, et les petits artistes grouillaient autour des stands de disques et se pressaient dans les travées. C’est qu’ils avaient encore de bonnes chances de gagner un trophée. Suivant une évolution amorcée l’année dernière, les grands noms ont, cette fois encore, trusté toutes les premières places. Cette évolution est sans doute volontaire, et probablement justifiée. L’association Schallwende, promotrice de l’événement, souhaite internationaliser les Schallwelle Awards, gagner en crédibilité.

Ulrich Schnauss, Robert Waters (Loom) et Thorsten Quaeschning @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Ulrich Schnauss, Robert Waters (Loom) et Thorsten Quaeschning

Tâche difficile, au milieu de tous ces artistes et labels microscopiques qui, d’une part, méritent une grande considération compte tenu des pépites qu’ils continuent à produire ici et là, mais qui d’autre part entretiennent tous les clichés nuisibles à l’image de marque du genre (les rêves, les étoiles, la science-fiction). On se souvient de la polémique engagée l’année dernière par Kilian Schlömp-Uelhoff, le patron de SynGate Records. La hache de guerre semble enterrée : SynGate a même eu droit cette année, pour la première fois, à son propre stand. Il n’en reste pas moins que la grande famille de la musique électronique « traditionnelle » n’était pas au complet, loin s’en faut. Seuls les fidèles BK&S ou Tommy Betzler font désormais le déplacement alors qu’ils ne sont pas nominés.

Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Pari risqué pour la manifestation. Le danger serait de s’arrêter au milieu du gué : se couper de la base sans avoir encore atteint les grands. Car ceux-ci ne se déplacent pas encore. Certes, côté allemand, Tangerine Dream et Loom étaient au rendez-vous, mais ces deux formations ne bénéficient plus de l’aura mondiale d’Edgar Froese. Sa mort a interrompu une phase ascendante, dont témoignaient la BO du jeu GTA et le revival autour du film Sorcerer de William Friedkin. Ulrich Schnauss en a conscience. Selon lui, Tangerine Dream réfléchit actuellement à une nouvelle manière de publier sa musique, peut-être sur de nouvelles plateformes plus dans l’air du temps. Sans cela, la fanbase du groupe pourrait bien se réduire à cette scène Schallwelle / Berlin School sans commune mesure avec son passé grandiose. C’est pourquoi le prochain disque, le sans cesse repoussé Quantum Gate, pourrait bien être le premier depuis longtemps à ne pas paraître chez Eastgate.

Yello @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Dieter Meier et Boris Blank : Yello
Il est certain qu’en nommant Jean-Michel Jarre, Vangelis ou même Enigma (souvenons-nous de Pink Floyd l’année dernière), Sylvia Sommerfeld et ses amis ne s’attendaient pas forcément à les voir débarquer au planétarium. Dieter Meier et Boris Blank, les deux compères de Yello, nommés dans la catégorie Artiste international de l’année, se sont contentés d’un message enregistré. Jean-Michel Jarre, vainqueur comme l’année passée dans les deux catégories internationales (artiste et disque), était une nouvelle fois représenté par Matthias Eislöffel, responsable de son fan club allemand (Jarrelook). Sylvia et Matthias lui remettront ses trophées plus tard, comme en novembre dernier à l’occasion d’un concert de Jarre à Münster.

Et à la fin, c’est toujours Tangerine Dream qui gagne

Jean-Michel Jarre - Oxygène 3
Jarre fait toujours l’unanimité, semble-t-il. Pourtant, difficile de percevoir ce qui distingue ses dernières livraisons – les deux Electronica et Oxygène 3, l’album récompensé ici – de n’importe quel morceau électronique en vogue sur le marché mondial de nos jours. J’ai déjà dit que la nouveauté ne devrait pas être recherchée pour elle-même. Mais quel dommage de voir Jarre courir après de plus jeunes et de moins doués que lui ! C’est propre, c’est bien fait, c’est fort. Mais les autres peuvent en dire autant. Où est l’âme ? Comme n’importe quel produit de consommation, la musique électronique se mondialise, car elle est de plus en plus dépendante de ses conditions de production. Les machines sont tellement performantes qu’à la limite, elles seraient capables de composer sans l’aide de l’humain. C’est un véritable piège pour l’artiste, dans un environnement où tout le monde, y compris (et c’est dommage) ceux qui n’ont rien à prouver, cherche à se distinguer par le degré d’originalité de son équipement. « Suis-je toujours à la pointe du progrès ? », « Suis-je toujours le roi de l’expérimentation ? » C’est tout le débat autour de la musique expérimentale : l’exotisme de l’équipement peut coïncider avec la qualité de l’inspiration, mais il ne la cause pas. On peut expérimenter sur un simple piano. On peut aussi faire de belles choses sans innover pour un sou.

Kebu live @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Kebu live @ Schallwelle Awards

Les mêmes sons, les mêmes rythmes et donc les mêmes travers se retrouvent lors du premier concert de la soirée, signé Kebu, un musicien finlandais ovationné après son set. Ses deux rappels, le thème de Streethawk de Tangerine Dream, et celui de Midnight Express de Giorgio Moroder, n’y sont pas étrangers. Même succès, et pourtant mêmes défauts chez Tigerforest et Sasa Tosic, les gagnants des catégories Découverte de l’année et Meilleur Espoir, à nouveau séparées pour cette édition.

Tangerine Dream @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Tangerine Dream semble vouloir se détacher de cette philosophie en revenant à l’improvisation. Telle était la grande obsession d’Edgar Froese à la fin de sa vie, raconte le très en verve Ulrich Schnauss. D’après lui, le fondateur de TD projetait de rendre entièrement transparente la création musicale sur scène. Il prévoyait de grands écrans montrant les gestes de chaque membre du groupe. Pour l’instant « nous en sommes loin, tempère Ulrich. Nos sets se divisent toujours en trois couches à peu près d’égale importance : un tiers correspond aux pistes de playback dont nous avons encore besoin. Le second tiers est piloté par Ableton Live. Le dernier tiers correspond aux solos joués en direct ».
Ulrich Schnauss - No Further Ahead Than Today
Tangerine Dream et Ulrich Schnauss sont les vainqueurs de la soirée côté allemand. Le second pour son album No Further Ahead Than Today, les premiers au titre d’Artiste national de l’année : un prix régulièrement remporté par TD, souligne Sylvia (elle pourrait ajouter Picture Palace music, ce qui fait que Thorsten Quaeschning monte souvent sur scène pour recevoir un trophée).

Espérons que les prévisions de Schnauss se réaliseront. Même si Tangerine Dream n’est plus Tangerine Dream sans Edgar, le trio semble assez solide pour composer de très belles choses à l’avenir (le duo, devrait-on dire, car Hoshiko Yamane ne participe pas à l’écriture, comme elle le confirme à demi-mot – elle parle mal allemand – au micro de Thomas Gonsior). C’est à Ulrich, justement, que revient l’honneur de clôturer la cérémonie avec le second mini-concert de la soirée, véritable plongeon dans l’univers tour à tour joyeux ou mélancolique du dernier membre en date de TD. Schnauss s’appuie sur des cordes suaves et atmosphériques, aux antipodes des accents bruitistes et des rythmes cassés de son complice Thorsten. Ces deux-là sont faits pour s’entendre, à l’image de deux autres duos célèbres : Roedelius / Moebius et Rother / Dinger. Un hippie et un punk, un romantique et un tourmenté. Le romantique, ici, c’est Schnauss.

Ulrich Schnauss live @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Ulrich Schnauss live @ Schallwelle Awards

Robert Schroeder, le romantique

La filiation avec Robert Schroeder, autre grand romantique, est évidente. Schnauss cite d’ailleurs Harmonic Ascendant comme une référence de la musique électronique. Avec Peter Mergener et Klaus Hoffmann-Hoock, notamment, Robert Schroeder fait partie de la « seconde génération » de la Berlin School, celle qui a émergé sur le label Innovative Communications de Klaus Schulze. Harmonic Ascendant, le premier album de Schroeder (et le premier disque IC) fut un grand succès public à sa sortie. Il est resté une pierre angulaire du genre, un classique, au même titre que Departure from the Northern Wastelands de Michael Hoenig, et qu’une bonne demi-douzaine d’albums de TD. Il était donc normal que les Schallwelle Awards lui rendent hommage un jour ou l’autre. Et c’est Klaus Hoffmann-Hoock qui s’est chargé de l’éloge du lauréat. C’est également lui qui a lu le message d’amitié de Winfrid Trenkler, malheureusement retenu en Suède. Robert Schroeder était le choix numéro un de Trenkler. L’ancien animateur avait souvent diffusé sa musique dans l’émission Schwingungen.

Robert Schroeder - Harmonic Ascendant
Je ne dirai rien du petit discours de Robert Schroeder lui-même, car il recoupe l’interview qu’il a eu la gentillesse de m’accorder. Je dirai simplement que, pour ce qui le concerne, je partage très largement le sentiment général.

Palmarès. Prix spécial : Robert Schroeder. – Meilleur Artiste allemand : Tangerine Dream. – Meilleur Artiste international : Jean-Michel Jarre. – Meilleur Album allemand : No Further Ahead Than Today (Ulrich Schnauss). – Meilleur Album international : Oxygène 3 (Jean-Michel Jarre). – Découverte de l'année : Tigerforest. – Meilleur espoir : Sasa Tosic.


lundi 29 février 2016

Schallwelle Awards : Roedelius, révolutionnaire par hasard


Il n'y en a plus que pour Hans-Joachim Roedelius ! Et pas seulement sur ce blog. Les Schallwelle Awards s'y mettaient à leur tour en décidant de lui décerner cette année un Schallwelle d'honneur pour l'ensemble de son œuvre. Dans une compétition dominée par deux autres figures de la musique électronique, Tangerine Dream et Jean-Michel Jarre, au grand dam des musiciens plus modestes repartis bredouilles, l'hommage à Roedelius montre que les pionniers n'ont pas dit leur dernier mot. Achim est peut-être même l'un des artistes les plus actifs et les plus demandés du moment sur cette scène. On le retrouvera en avril au festival Resonate de Belgrade aux côtés de Squarepusher, puis dans les égouts de Vienne, dans le cadre du Dritte Man Tour.

 

Les trois côtés du trophée reçu par Hans-Joachim Roedelius aux Schallwelle Awards / photos : John Dylan Spooner
Triple portrait de Roedelius à la manière du célèbre portrait de Richelieu par Philippe de Champaigne
photos : Alexandra Tolksdorf


Bochum, le 27 février 2016

Il manquait beaucoup d'habitués sous le dôme du planétarium de Bochum pour cette 8e édition des Schallwelle Awards. Pas de Winfrid Trenkler, resté en Suède, pas de Stefan Erbe, porté pâle, comme beaucoup d'autres. Et assez peu de ces musiciens amateurs qui pullulaient les années précédentes. Un effet du message critique posté sur Facebook quelques semaines avant l'événement par Kilian, le patron de SynGate Records ? Kilian regrettait la vampirisation de la cérémonie par les «gros». Comment donner leur chance aux jeunes artistes si des poids lourds comme Tangerine Dream ou… Pink Floyd (qui ne se déplacent d'ailleurs pas) sont nominés ? Promouvoir la nouveauté, les jeunes, n'était-ce pas l'objectif des Schallwelle Awards à l'origine ? Evidemment, on peut mettre cette critique sur le compte du dépit de ne jamais remporter de statuette, et il y a sans doute un peu de ça.

Tangerine Dream - Quantum Key (2015) / source : Amazon.comD'un autre côté, les nominations et le palmarès cette année semblent confirmer ce diagnostic. Parmi les concurrents, on pouvait trouver les noms de Kraftwerk, Nils Frahm, Art of Noise, Enya, New Order et Vangelis. Tangerine Dream (meilleur artiste et meilleur album allemands) et Jean-Michel Jarre (meilleur artiste et meilleur album étrangers) se sont partagé les trophées. Tangerine Dream remporte même le prix du Meilleur Titre avec Electron Bonfire, devant Zero Gravity, le morceau commun à TD et à Jean-Michel. (L'Allemagne bat donc la France 3-2 à la dernière seconde, comme le relève Thomas Gonsior, le co-présentateur de l'événement !) Nommés dans plusieurs catégories, parfois avec plusieurs disques, les «gros» ne laissent aucune chance aux artistes plus modestes (Uni Sphere, Moonbooter, Baltes & Erbe).


Jean-Michel Jarre sous le dôme du planétarium de Bochum / photo S. Mazars
Jean-Michel Jarre sous le dôme du planétarium de Bochum
Seulement voilà, il s'agissait d'un vote du public. Et cette fois, même le jury était composé de fans hardcore plutôt que de musiciens et de journalistes. Même non dénuée de pertinence, la critique oublie donc un point. Individuellement, chaque personne peut préférer tel obscur bricoleur plutôt que telle star internationale. C'est mon cas. Pour ne prendre qu'un exemple, j'ai éprouvé moins de plaisir à Electronica 1 de Jean-Michel Jarre qu'aux dernières trouvailles de Michael Brückner. Subjectivité des goûts et des couleurs. Inversement, le choix du plus grand nombre ne va pas résulter en une impossible addition des subjectivités, mais en un dénominateur commun, non plus subjectif, mais curieusement quantifiable et objectif. C'est pourquoi un tel vote reflètera plutôt la notoriété ou les chiffres de vente que la diversité des goûts. Sur une petite scène comme celle de la musique électronique traditionnelle, il est donc inévitable que les fans se retrouvent autour des artistes les plus fédérateurs du moment, TD et Jean-Michel Jarre. Et ce n'est pas une insulte aux petits, puisque même eux ne se sont mis à la musique qu'en suivant leurs traces. Dès lors, pourquoi exclure par principe les gros de la compétition ? Surtout si celle-ci veut attirer un public plus large et rayonner internationalement ?

Jean-Michel Jarre - Electronica 1 - The Time Machine (2015) / source : Amazon.com
Si les Schallwelle Awards voulaient rendre hommage à Jarre, c'était l'année où jamais : l'année de l'unique collaboration entre le pionnier français et le pionnier allemand Edgar Froese. C'est en Allemagne et en France qu'est née la musique électronique, a déclaré Jarre lors de la promotion d'Electronica 1. Matthias Eislöffel, responsable de son fan club allemand (Jarrelook), qui reçoit ce soir les statuettes en son nom, souligne à quel point il était important que l'Allemagne, forte de ses légions de musiciens électroniques, reconnaisse aussi Jarre, celui qui, dans ce domaine a vendu, et de loin, le plus de disques au monde. Chose faite à travers le double prix reçu aux Schallwelle Awards.


Tangerine Dream version 2016 : Ulrich Schnauss, Thorsten Quaeschning, Yoshiko Yamane / photo : Daniel Fischer
Tangerine Dream version 2016 : Ulrich Schnauss, Thorsten Quaeschning, Yoshiko Yamane (photo : Daniel Fischer)


Tangerine Dream triomphant de son côté dans les catégories nationales, c'était l'occasion pour Thorsten Quaeschning de préciser un peu où en était le groupe, réduit au trio Quaeschning / Ulrich Schauss / Yoshiko Yamane depuis la mort d'Edgar Froese en 2015. Il ne doit pas y avoir beaucoup d'exemples de formations musicales qui survivent ainsi à leur fondateur et même à tous leurs membres historiques. Presque cinquante ans après la fondation de Tangerine Dream, voilà le groupe constitué de trois solides jouvenceaux repartis pour cinquante ans supplémentaires. L'année passée, une telle éventualité paraissait absurde. Mais la courte pige de Peter Baumann aux côtés de Schnauss et Quaeschning a rendu le projet un peu plus crédible. Ce soir, Thorsten affirme que c'est à la demande d'Edgar lui-même que les trois membres restants se sont résolus à poursuivre l'aventure des Quantum Years sans lui. Le maître, poursuit-il, leur a laissé une telle quantité d'esquisses et de pistes inédites qu'ils ont de quoi remplir des albums entiers. Le prochain contiendra encore 30 à 40% de matériel composé par Froese. Difficile, dans le choix des récompenses, de passer à côté de Tangerine Dream cette année.

Dream Control + Alien Voices live @ Schallwelle Awards / photo S. Mazars
Dream Control + Alien Voices live @ Schallwelle Awards
En revanche, la critique tombe juste lorsque le prix du Meilleur Espoir, précisément réservé aux jeunes artistes, disparaît pour fusionner avec celui de la (re)découverte. Ce qui est le cas désormais avec la nouvelle catégorie, le prix de la Découverte de l'année, attribué à Dream Control. Certes, Dream Control est bien un nouveau nom sur la scène électronique, mais il s'agit du duo formé par Steve Schroyder (ex-Tangerine Dream) et Bernd «Zeus» Held (ex-Birth Control, d'où le nom du groupe), autrement dit, de deux figures de la scène krautrock du début des années 70. Du coup, le jeune Fryderyk Jona, lui, n'est arrivé qu'en seconde position. Il aurait bien mérité un prix. Et en même temps, nombreux sont ceux dans l'assistance qui le découvrent précisément grâce à la cérémonie (moi compris, et je le recommande, après avoir écouté quelques-uns de ses morceaux sur Bandcamp).

En attendant, c'est aux vieux briscards de Dream Control qu'a été confié le premier concert de la soirée. On sent Steve Schroyder et Zeus Held désireux de mettre leur musique à la page, d'où cette omniprésence des beats techno sur une musique qui, sans eux, évoquerait plutôt le TD de la deuxième moitié des années 80. Choix sincère ou crainte du procès en archaïsme, ces dépoussiérages, de plus en plus répandus, m'ont toujours surpris, surtout devant un public que ne rebute nullement un bon vieux son rétro. Mais Steve est un bon ami du duo vocal Alien Voices, bien connu sur le circuit et qui intervient dès le troisième morceau. Avec leurs techniques de chant guttural et de chant diphonique, Kolja Simon et Felix Mönnich apportent aussitôt de la profondeur à un set qui jusqu'ici, évoquait plutôt un mur de sons.

Thau (Bernd-Michael Land, Frank Tischer) live @ Schallwelle Awards / photo S. Mazars
Thau live @ Schallwelle Awards
C'est l'un des mérites des Schallwelle Awards : chaque année, les mini-concerts qui accompagnent la cérémonie rendent compte du très large spectre couvert par cette « musique électronique » dont il est question ici. Ainsi, à l'autre extrémité du spectre par rapport à Dream Control, il y a Bernd-Michael Land. Couronné l'année passé Meilleur Artiste allemand, il forme avec Frank Tischer le duo Thau. C'est toute la magie des seventies que les deux hommes font revivre, le premier sur son système modulaire, le second au piano ou au Moog. Peut-on encore parler de musique électronique quand le son est si organique, si évocateur ? Après leur concert, j'interroge plusieurs spectateurs qui, d'emblée, préfèrent mettre en avant le côté réchauffé ou le manque d'originalité, et qui doivent attendre que j'exprime mon propre enthousiasme pour concéder qu'ils ont aimé eux aussi.

Hans-Joachim Roedelius live @ Schallwelle Awards / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius live @ Schallwelle Awards
Avec des intervenants aussi bavards qu'aux Césars et des mini-concerts de moins en moins mini, les Schallwelle Awards s'éternisent de plus en plus tard dans la nuit. Les rangs sont bien plus clairsemés quand vient l'heure de l'hommage à Hans-Joachim Roedelius. Il a déjà beaucoup été question d'Achim sur ce blog. On ne reviendra pas sur sa biographie. Lui-même rappelle, avant de prendre place à son tour sur scène pour le troisième concert de la soirée, que ni son parcours rocambolesque à travers guerre et deux totalitarismes, ni son métier de kiné ne le destinaient à devenir un pionnier de la musique électronique, et même, le pionnier par excellence, puisqu'il a aussi contribué à lancer la carrière de certains autres, comme Tangerine Dream. C'est d'ailleurs au membre le plus frais de ce groupe, Ulrich Schnauss, qu'il incombe de faire l'éloge du vieux maître.

Schnauss juge qu'on aurait tort, comme de nombreux journalistes, de ne voir en la musique de Roedelius qu'une musique «légère» ou «insouciante». Elle reflète en réalité des émotions beaucoup plus profondes, et mêmes graves. Le malentendu réside dans le fait de croire qu'il faut de la légèreté pour exprimer la légèreté et de la gravité pour exprimer la gravité, alors que c'est l'inverse qui est vrai. Comment Roedelius parvient-il à faire écho à des émotions si complexes avec une musique si «insouciante» sans tomber dans le kitsch ? Peut-être sa vie terrifiante, hasarde Schnauss, lui a-t-elle appris à reconnaître le prix des belles choses, et leur fragilité. Derrière l'insouciance, c'est la mélancolie qu'il faut voir, derrière la légèreté, la sagesse. Roedelius a su développer un langage musical capable de nous rappeler que, même dans le monde d'aliénation où nous vivons, la possibilité du beau reste ouverte. Bel hommage d'un jeune musicien à son aîné, l'intervention pertinente d'Ulrich Schnauss fait chaud au cœur, tant il est rare d'entendre un artiste se réclamer du «beau», et non, comme nous en avons trop l'habitude de nos jours, du «neuf». J'aurai l'occasion d'en reparler.

Hans-Joachim Roedelius live @ Schallwelle Awards / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius live @ Schallwelle Awards
Un piano et un iPad : il n'en faut pas plus à Hans-Joachim pour embarquer ensuite les derniers spectateurs dans son univers minimaliste. Aux rythmes effrénés, il préfère les nappes éthérées Aux séquences puissantes, les envolées flottantes. Ici encore, difficile de parler de musique électronique. S’il s’agit bien de sons de synthèse, générés par un logiciel, Animoog, Achim parvient sans effort à leur donner une substance, à leur insuffler la vie, comme s’il n’avait pas besoin de courant électrique. C’est qu’il n’a jamais voulu devenir un pionnier de la musique électronique. Tout ceci lui est arrivé par hasard.

Palmarès. Prix spécial : Hans-Joachim Roedelius. – Meilleur Artiste allemand : Tangerine Dream. – Meilleur Artiste international : Jean-Michel Jarre. – Meilleur Album allemand : Quantum Key (Tangerine Dream). – Meilleur Album international : Electronica 1 : The Time Machine (Jean-Michel Jarre). – Meilleur morceau : Electron Bonfire (Tangerine Dream). – Découverte de l'année : Dream Control.