Quatre ans après
Peter Mergener, Robert Schroeder, un autre représentant de cette « seconde
génération » de la
Berlin School, était à l’honneur à la cérémonie des
Schallwelle Awards. Son premier album, Harmonic
Ascendant, paru en 1979, est resté une référence pour le genre. Il
démontrait que la musique électronique n’est pas toujours mécanique et sans âme,
qu’elle est aussi pleine de chaleur, de vie et de drame. Un autre romantique,
Ulrich Schnauss, clôturait la compétition, dominée comme l’an passé par
Jean-Michel Jarre et Tangerine Dream.
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| Les Schallwelle Awards sous le dôme du planétarium de Bochum |
Bochum, le 18 mars 2017
Pas moins de 500 nouveaux albums étaient présélectionnés
cette année au titre de l’édition 2016 des Schallwelle Awards. Un record, même
si, à en croire le docteur Alfred Arnold, fan absolu et membre du jury, ce
chiffre s’explique par un élargissement du périmètre des genres musicaux
considérés. En dehors de l’incontournable Berlin School, le jury cette année
n’a pas hésité à aller chercher les artistes dans les genres les plus
éclectiques : ambient, dub, pop etc. Toujours co-présentateur de la
cérémonie aux côtés de Sylvia Sommerfeld, le journaliste Thomas Gonsior avoue
n’avoir pas pu tout écouter, mais « presque tout ». Aveu plus
inattendu : une vaste majorité n’est pas à la hauteur. Un tel jugement n’a
rien de facile au sein d’un milieu si restreint où tout le monde se connaît. On
ne veut blesser personne. Ainsi Sylvia se confond-elle en excuses parce qu’il
n’y a qu’un gagnant dans chaque catégorie. Elle supplierait presque les
perdants de ne pas lui garder rancune. Son état d’esprit résume peut-être
celui de cette Allemagne merkelienne qui se damnerait plutôt que de prêter le
flan au soupçon de discrimination. L’intention est louable, mais dans le cas de
la musique, ne vaut-il pas mieux dire la vérité à un musicien médiocre plutôt
que de le voir se fourvoyer ? Quitte à y mettre les formes : la
brutalité des émissions de téléréalité, le goût pour l’humiliation des
candidats éliminés représentent l’écueil inverse, tout aussi détestable que le
« tout le monde a gagné ».
Le critère du bien en
art
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| Sylvia Sommerfeld et Thomas Gonsior |
Pendant ce temps, la
qualité
de toute cette musique reste la question tabou. Comment juger ? Le
fonctionnement des Schallwelle est simple. Il s’agit d’un double vote :
vote du public (sur Internet), vote du jury. Chacun s’exprime selon ses goûts,
et la magie du vote se charge de transformer cet agrégat de subjectivités en
une somme chiffrée, quantifiable, objective. Imparable. Mais si la vérité de
tel ou tel artiste, c’est le nombre de suffrages obtenus aux Schallwelle, la
même logique commandera de considérer que c’est aussi le nombre de hits sur
YouTube, celui de likes sur Facebook et en dernière analyse, les chiffres de
ventes. Au bout du compte, c’est donc le marché qui décide qui est un grand
artiste et qui ne l’est pas. D’instinct, cette idée nous rebute. Un seul
exemple nous confirmera nos soupçons : Boney M a vendu plus de disques
qu’Edgar Froese. Alors ? Il existe bien un critère de jugement quelque
part.
Or nous n’aimons pas juger. Peut-être parce que nous ne
sommes pas sûrs de notre propre jugement, ou que celui de l’autre nous
intimide, mais surtout parce que nous partageons tous cette crainte d’être pris
en flagrant délit de discrimination. Juger, c’est déjà distinguer. C’est
pourquoi nous nous réfugions tous derrière nos goûts. Qui n’a pas prononcé les
phrases suivantes : « Tout ça, c’est une affaire de goûts »,
« Chacun ses goûts », « Des goûts et des couleurs, on ne discute
pas » ? Eh bien moi, j’aime discuter. Ce relativisme passe pour le
comble de la tolérance alors qu’il ne fait que renforcer en chacun le
dogmatisme : « j’ai dit ce que j’avais à dire, j’ai proclamé mon
opinion à la face des autres, je n’ai pas à écouter la leur ». Comment le
relativisme me permettrait-il d’accorder le moindre crédit à l’opinion
d’autrui ? C’est l’idée même de vérité objective qui s’effondre. Il n’y a
pas de vérité, il n’y a que des points de vue.
En revanche, l’idée de discussion n’a de sens que si
j’envisage mon opinion comme potentiellement imparfaite, lacunaire, voire
fausse. J’accepte la possibilité d’une opinion plus autorisée que la mienne. On
comprend bien qu’il ne s’agit pas ici de faire jaillir une hypothétique
objectivité de la confrontation ou de l’addition d’opinions également vraies ou
fausses. Au contraire, cette perspective postule qu’il existe quelque chose
comme une vérité objective, en dehors de toute opinion et de tout point de vue.
Le danger qui guette cette manière de penser s’appelle le dogmatisme. Une opinion prétend se confondre avec la vérité objective. C’est
pour conjurer le retour de toutes les logiques inquisitoriales que nous avons
proclamé le relativisme. Or nous remarquons que lui aussi mène au dogmatisme,
et même bien plus sûrement, car il fait de chacun de nous des inquisiteurs. Ce
faisant, il détruit l’idée même de débat public.
Dans le milieu qui nous occupe, la question pourrait se
poser de la manière suivante : y a-t-il quelque chose comme de la bonne
musique ou tout est-il relatif ? C’est là qu’une autre tentation nous
guette. Certains artistes avec lesquels j’ai eu l’occasion de discuter
concèdent que tout n’est pas relatif. Mais pour refonder l’idée d’une certaine
qualité objective de la musique, ils se réfugient une fois de plus derrière ce
qui est quantifiable : le mixage, le mastering, toutes choses qui dépendent
entièrement du matériel et non du musicien : de son talent, de son inspiration,
de sa virtuosité. Je leur parle « musique », ils me répondent
« son ». Là encore, le débat a glissé imperceptiblement de la qualité
de la musique à celle de la prise de son.
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| Sylvia et son vieil ami Stefan Erbe |
Il arrive que le même homme cumule
les deux casquettes : musicien et ingénieur du son. Je ne nie pas qu’il
soit possible de juger ainsi le travail du second, mais dans l’affaire, on n’a
toujours pas parlé du premier. J’affirme que la qualité de la musique et celle
du mixage sont indépendantes. Si cela n’était pas vrai, apprécier la musique de
rue et les vieux disques qui craquent serait une impossibilité logique.
J’ai écouté un certain nombre des artistes et des disques nominés.
Or il n’y a jamais rien à redire sur le mixage. Ces gens – je ne parle pas
seulement des grands noms – savent manifestement ce qu’ils font. Mais leur
musique a-t-elle une âme ? Tel est le critère à retenir. Et c’est à l’aune
de ce critère qu’on peut juger le palmarès de cette nouvelle édition des
Schallwelle Awards.
Les Schallwelle entre
enracinement et appel du grand large
Cette édition, la neuvième, fait prendre conscience du
chemin parcouru. L’esprit familial des débuts tend à se dissiper. La première
fois que j’ai assisté à la cérémonie, en 2013, il y avait foule, et les petits
artistes grouillaient autour des stands de disques et se pressaient dans les
travées. C’est qu’ils avaient encore de bonnes chances de gagner un trophée.
Suivant une évolution amorcée l’année dernière, les grands noms ont, cette fois
encore, trusté toutes les premières places. Cette évolution est sans doute
volontaire, et probablement justifiée. L’association Schallwende, promotrice de
l’événement, souhaite internationaliser les Schallwelle Awards, gagner en
crédibilité.
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| Ulrich Schnauss, Robert Waters (Loom) et Thorsten Quaeschning |
Tâche difficile, au milieu de tous ces artistes et labels microscopiques
qui, d’une part, méritent une grande considération compte tenu des pépites
qu’ils continuent à produire ici et là, mais qui d’autre part entretiennent
tous les clichés nuisibles à l’image de marque du genre (les rêves, les
étoiles, la science-fiction). On se souvient de la polémique engagée l’année
dernière par Kilian Schlömp-Uelhoff, le patron de SynGate Records. La hache de
guerre semble enterrée : SynGate a même eu droit cette année, pour la
première fois, à son propre stand. Il n’en reste pas moins que la grande
famille de la musique électronique « traditionnelle » n’était pas au
complet, loin s’en faut. Seuls les fidèles BK&S ou Tommy Betzler font désormais
le déplacement alors qu’ils ne sont pas nominés.
Pari risqué pour la manifestation. Le danger serait de
s’arrêter au milieu du gué : se couper de la base sans avoir encore
atteint les grands. Car ceux-ci ne se déplacent pas encore. Certes, côté
allemand, Tangerine Dream et Loom étaient au rendez-vous, mais ces deux
formations ne bénéficient plus de l’aura mondiale d’Edgar Froese. Sa mort a
interrompu une phase ascendante, dont témoignaient la BO du jeu GTA et le
revival autour du film
Sorcerer de William Friedkin. Ulrich
Schnauss en a conscience. Selon lui, Tangerine Dream réfléchit actuellement à
une nouvelle manière de publier sa musique, peut-être sur de nouvelles
plateformes plus dans l’air du temps. Sans cela, la
fanbase du groupe pourrait bien se réduire à cette scène
Schallwelle / Berlin School sans commune mesure avec son passé grandiose. C’est
pourquoi le prochain disque, le sans cesse repoussé
Quantum Gate, pourrait bien être le premier depuis longtemps à ne
pas paraître chez Eastgate.
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| Dieter Meier et Boris Blank : Yello |
Il est certain qu’en nommant Jean-Michel Jarre, Vangelis ou
même Enigma (souvenons-nous de Pink Floyd l’année dernière), Sylvia Sommerfeld
et ses amis ne s’attendaient pas forcément à les voir débarquer au planétarium.
Dieter Meier et Boris Blank, les deux compères de Yello, nommés dans la
catégorie Artiste international de l’année, se sont contentés d’un message
enregistré. Jean-Michel Jarre, vainqueur comme l’année passée dans les deux
catégories internationales (artiste et disque), était une nouvelle fois
représenté par Matthias Eislöffel, responsable de son fan club allemand (
Jarrelook). Sylvia et Matthias lui
remettront ses trophées plus tard, comme en novembre dernier à l’occasion d’un
concert de Jarre à Münster.
Et à la fin, c’est
toujours Tangerine Dream qui gagne
Jarre fait toujours l’unanimité, semble-t-il. Pourtant,
difficile de percevoir ce qui distingue ses dernières livraisons – les deux
Electronica et
Oxygène 3, l’album récompensé ici – de n’importe quel
morceau électronique en vogue sur le marché mondial de nos jours. J’ai déjà dit
que la nouveauté ne devrait pas être recherchée pour elle-même. Mais quel
dommage de voir Jarre courir après de plus jeunes et de moins doués que
lui ! C’est propre, c’est bien fait, c’est fort. Mais les autres peuvent
en dire autant. Où est l’âme ? Comme n’importe quel produit de
consommation, la musique électronique se mondialise, car elle est de plus en
plus dépendante de ses conditions de production. Les machines sont tellement
performantes qu’à la limite, elles seraient capables de composer sans l’aide de
l’humain. C’est un véritable piège pour l’artiste, dans un environnement où tout le
monde, y compris (et c’est dommage) ceux qui n’ont rien à prouver, cherche à se
distinguer par le degré d’originalité de son équipement. « Suis-je
toujours à la pointe du progrès ? », « Suis-je toujours le roi
de l’expérimentation ? » C’est tout le débat autour de la musique
expérimentale : l’exotisme de l’équipement peut coïncider avec la qualité
de l’inspiration, mais il ne la cause pas. On peut expérimenter sur un simple piano.
On peut aussi faire de belles choses sans innover pour un sou.
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| Kebu live @ Schallwelle Awards |
Les mêmes sons, les mêmes rythmes et donc les mêmes travers
se retrouvent lors du premier concert de la soirée, signé Kebu, un musicien
finlandais ovationné après son set. Ses deux rappels, le thème de
Streethawk de Tangerine Dream, et celui
de
Midnight Express de Giorgio
Moroder, n’y sont pas étrangers. Même succès, et pourtant mêmes défauts chez Tigerforest
et Sasa Tosic, les gagnants des catégories Découverte de l’année et Meilleur
Espoir, à nouveau séparées pour cette édition.
Tangerine Dream semble vouloir se détacher de cette
philosophie en revenant à l’improvisation. Telle était la grande obsession
d’Edgar Froese à la fin de sa vie, raconte le très en verve Ulrich Schnauss.
D’après lui, le fondateur de TD projetait de rendre entièrement transparente la
création musicale sur scène. Il prévoyait de grands écrans montrant les gestes
de chaque membre du groupe. Pour l’instant « nous en sommes loin, tempère
Ulrich. Nos sets se divisent toujours en trois couches à peu près d’égale
importance : un tiers correspond aux pistes de playback dont nous avons
encore besoin. Le second tiers est piloté par Ableton Live. Le dernier tiers correspond
aux solos joués en direct ».

Tangerine Dream et Ulrich Schnauss sont les vainqueurs de la
soirée côté allemand. Le second pour son album
No Further Ahead Than Today, les premiers au titre d’Artiste
national de l’année : un prix régulièrement remporté par TD, souligne Sylvia (elle
pourrait ajouter Picture Palace music, ce qui fait que Thorsten Quaeschning monte
souvent sur scène pour recevoir un trophée).
Espérons que les prévisions de Schnauss se réaliseront. Même
si Tangerine Dream n’est plus Tangerine Dream sans Edgar, le trio semble assez
solide pour composer de très belles choses à l’avenir (le duo, devrait-on dire,
car Hoshiko Yamane ne participe pas à l’écriture, comme elle le confirme à
demi-mot – elle parle mal allemand – au micro de Thomas Gonsior). C’est à
Ulrich, justement, que revient l’honneur de clôturer la cérémonie avec le
second mini-concert de la soirée, véritable plongeon dans l’univers tour à tour
joyeux ou mélancolique du dernier membre en date de TD. Schnauss s’appuie sur
des cordes suaves et atmosphériques, aux antipodes des accents bruitistes et
des rythmes cassés de son complice Thorsten. Ces deux-là sont faits pour s’entendre,
à l’image de deux autres duos célèbres : Roedelius / Moebius et Rother /
Dinger. Un hippie et un punk, un romantique et un tourmenté. Le romantique,
ici, c’est Schnauss.
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| Ulrich Schnauss live @ Schallwelle Awards |
Robert Schroeder, le
romantique
La filiation avec Robert Schroeder, autre grand romantique,
est évidente. Schnauss cite d’ailleurs Harmonic
Ascendant comme une référence de la musique électronique. Avec Peter
Mergener et Klaus Hoffmann-Hoock, notamment, Robert Schroeder fait partie de la
« seconde génération » de la Berlin
School, celle qui a émergé sur le label Innovative
Communications de Klaus Schulze. Harmonic
Ascendant, le premier album de Schroeder (et le premier disque IC) fut un
grand succès public à sa sortie. Il est resté une pierre angulaire du genre, un
classique, au même titre que Departure
from the Northern Wastelands de Michael Hoenig, et qu’une bonne
demi-douzaine d’albums de TD. Il était donc normal que les Schallwelle Awards
lui rendent hommage un jour ou l’autre. Et c’est Klaus Hoffmann-Hoock qui s’est
chargé de l’éloge du lauréat. C’est également lui qui a lu le message d’amitié
de Winfrid Trenkler, malheureusement retenu en Suède. Robert Schroeder était le
choix numéro un de Trenkler. L’ancien animateur avait souvent diffusé sa
musique dans l’émission Schwingungen.
Je ne dirai rien du petit discours de Robert Schroeder
lui-même, car il recoupe
l’interview qu’il a eu la gentillesse de m’accorder.
Je dirai simplement que, pour ce qui le concerne, je partage très largement le
sentiment général.
Palmarès. Prix spécial : Robert Schroeder. – Meilleur
Artiste allemand : Tangerine Dream. – Meilleur Artiste international : Jean-Michel
Jarre. – Meilleur Album allemand : No Further Ahead Than Today (Ulrich
Schnauss). – Meilleur Album international : Oxygène 3 (Jean-Michel Jarre). –
Découverte de l'année : Tigerforest. – Meilleur espoir : Sasa Tosic.